‹ Études sur PascalChapitre 25 sur 155 · Voyez notre édition de Descartes, préface du t. VI · texte numérisé non relu

Voyez notre édition de Descartes, préface du t. VI

texte convenu sur le texte vrai , les éditeurs continuassent de se copier les uns les autres, sans se demander jamais si telle phrase sur laquelle on dispute ^ que ceux-ci admirent et que ceux-là censurent^ appartient réellement à Platon? Voilà pourtant ce qui arrive aux Pensées de Pascal. Le manuscrit autographe subsiste; il est à ta Bibliothèque royale de Paris 3 chaque éditeur en parle^ nul ne le consulte^ et les éditions se succèdent. Mais prenez la peine d'aller rue de Richelieu, le voyage n'est pas bien long : vous serez effrayés de la différence énorme que le premier regard jeté sur le manuscrit original vous découvrira entre les pensées de Pascal telles qu'elles sont écrites de sa propre main et toutes les éditions^ sans en excepter une seule, ni celle de 1670, donnée par sa famille et ses amis, ni celle de 1779, devenue le modèle de toutes les éditions que chaque année voit paraître. Si j'avais reçu de l'Académie la commission de préparer en son nom une édition des Pensées de Pascal , je me serais fait un devoir de consulter le manuscrit autographe ^ d'y rechercher et d'en faire sortir Pascal lui-même.

On ne peut se défendre d'une émotion douloureuse en portant ses regards sur ce grand in-folio, où la main défaillante de Pascal a tracé, pendant Tagonie de ses quatre dernières années, les pensées qui se présentaient à son esprit, et qu'il croyait lui pouvoir servir un jour dans la composition du grand ouvrage qu'il méditait. îl les jetait à la hâte sur le premier morceau de papier, en peu de mots et fort souvent même à demi-mot '. Quelquefois il les dictait à des personnes qui se trouvaient auprès de lui. L'écriture de Pascal est pleine d'abréviations, mal formée, presque indé-

tl2 DES PENSÉES DE PASCAL.

chiffirable. Ce sont tous ces petits papiers sans ordre et sans suite qui, recueillis et collés sur de grandes feuilles , composent le manuscrit autographe des Pensées.

L'abbé Périer qui en hérita^ le déposa en 171 i> à Tabbaye de Saint-Germain-des-Prés comme il Tatteste luimême dans trois lettres qu'on trouve en tête du manuscrit. Elles méritent d'être remarquées ^ D'abord on ne conçoit guère trois lettres pour constater le dépôt d'un seul manuscrit. Et puis la première lettre parle seule d'un volume a composé de petits papiers..... qui sont les originaux du livre des Pensées de M. Pascal, imprimé chez Després, o

1. « Je soiiBsignô, prestre, chanoine de l'église de Glermont^ certifie « que le présent volnme, contenant pages^ dont la premitoe corner mence par ces mots a et la dernière par cenz-d

« est composé de petits papiers écrits d'un côté, on de feuiUes volantes « qui ont été trouvées après la mort de M. Pascal, mon oncle, parmy « ses papiers^ et sont les originaux du livre des Pensées de M. Pascal^ (( imprimé chez Desprez à Paris, pour la première fois en l'année , « et sont écrits de sa main, hors quelques-uns qu'il a dictez aux per- «c sonnes qui se sont trouvées aupiez de lui; lequel volume j'ai déposé « dans la bibliothèque de Saint^ermain-des-Prez pour y être conservé « avec les autres manuscrits que l'on y garde.

« Fait à PariS; ce vingt-cinq septembre mU sept cent onze.

0 Signé : PÈum, o

« Je soussigné, prestre^ chanoine de l'église de Gleimont^ certifie « que le présent volume contenant pages, dont il y en a plusieurs a en blanc, a été trouvé après la mort de M. Pascal, mon oncle, et est « en partie écrit de sa main, et partie qu'il a fait copier au net sur sa « minute, lequel volume contient plusieurs pièces imparfaites sur la « grâce et le concile de Trente; et je Tay déposé dans la bibliothèque « de Tabbaye de Saint-Germain-des-Prez à Paris, pour y être conservé m parmi les autres manuscrits.

a Fait à Paris, ce vingt-cinq septembre mil sept cent onze*

« Signé : PAbier. »

« Je soussigné, prestre, chanoine de l'église de Glermont, certifie que « les cahiers compris dans ce volume, qui sont des abrégez de la vie

ce qui se rapporte parfaitement au manuscrit que nous avons sous les yeux; mais la seconde lettre fait motion d'un Tolume contenant a plusieurs pièces imparfaites sur la 'grâce et le concile de Trente »/ et là troisième de a cahiers qui sont des abrégés de la vie de Jésus-Christ ». Or^ notre manuscrit, ni nul autre à nous connu^ ne renferme les papiers autographes désignés dans la seconde et la troisième lettre; d'où il suit évidemment que ces deux lettres se rapportent à deux manuscrits que nousf n'avons plus, et dont la trace nous échappe.

La Bibliothèque royale de Paris possède aussi deux copies du manuscrit des Pensées , Tune du xvn* siècle, Tautre du commencement du xviu% en général conformes entre elles. Une de ces copies contient la note suivante : a S'il arrivait que je vienne à mourir, il faut faire tenir à Saint-Germain*des-Prés ce présent cahier pour faciliter la lecture de Toriginal qui y a été déposé. Fait en l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély, ce !•' avril 1723. F.- Jean Guerrier. » Les vœux de don Jean Guerrier, de Tordre de Saint-Benoit, ne furent point accomplis. A sa mort, ce manuscrit passa entre les mains de son neveu Pierre Guerrier, de l'Oratoire, mtime ami de la famille Périer, qui reçut aussi de Marguerite Périer, avec une foule de papiers, l'autre copie plus ancienne et bien plus précieuse, dont il sera question tout à l'heure. Plus tard les deux copies tombèrent en la possession de M. Guerrier de Bezance, maître des requêtes, qui /

« de JXl., sont écrits de la main de M. Pascal^ mon oncle, et ont étô « trouvés après sa mort parmy ses papiers; lequel volume j'ay déposé « dans la bibliothèque de Tabbaye de SaintrGermain-des-Prez, pour y « être conservé avec les autres manuscrits que Ton y garde, « Fait^ ce vingt-cinq septembre mil sept cent onze.

ii Signé : IfiMsxR, n

iU DES PENSÉES DB PASCAL.

les confia à Bossai^ pour servir à Tédition que celui-ci préparait; elles furent ensuite déposées à la Bibliothèque du roi '. La première y porte le n« 3002 bis , SuppUmeni aux tnanuscriU français; la seconde le n» 476, même fonds. Cette dernière contient^ à la suite des Pensées^ un bon nombre de pièces relatives à Pascal et de Pascal lui-même^ entre autres la lettre au père Noël, tout entière de sa main et avec sa signature, Faffaire du père Saint -Ange où sa signature se trouve encore, les divers morceaux sur la grâce et sur le concile de Trente^ dont parle la seconde lettre de Tabbé Périer, une comparaison des anciens chrétiens avec ceux d'aujourd'hui, et une dissertation sur ce sujet : quUl n*y a pas une relation nécessaire entre la possibilité et le pouvoir.

Nous devons encore indiquer deux autres manuscrits très précieux de la Bibliothèque du Roi. L'un est un in*folio qui a pour titre: Manuscrit concernant M. Pascal, M. Arnauld,eic., Oratoire, m 160; il comprend une gnudde quantité de pièces importantes et peu connues, des lettres de ces Messieurs, entre autres de Pascal. L'autre manuscrit, Suppiém.franç.yïï'' iJIS^y est un Recueil des Mémoires de Marguerite Périer, nièce de Pascal, sur toute sa famille, avec les

1. Lettre manuscrite de M. le garde-des-sceaxix à M. Bignon, conseiller d'État, bibliothécaire du roi.

• Monsieur,

« M. Gaérier de Beunce, maître des reqaètes est possesseur de deux volâmes « manascrits des ouvrages de M. Pascal, qui ont servi d'originaux ï la nouvelle édi- « tion qui vient de paroitre, et il m'a écrit pour me prier d'en faire hommage au t roy, et de les donner à la bibliothèque de Sa Majesté. Je viens de lui répondre t que je m*en chargerois bien volontiers et que je vous en donnerois avis, parce « qu'il est juste que l'on sache que c'est à lui que Ton aura cette obligation, t Je suis, Monsieur, votre affectionné serviteur, « A Parût <' i^ ^vril 1770. • MiaouiNiL*

mômes lettres de Pascal qui sont dans le manuscrit de rOratoire. et beaucoup d'autres lettres et de Pascal et des plus illustres personnages de Port-Royal. C'est le manuserit que M. Reuchlin, dans sa vie de Pascal {Pascal's Lebên, Stuttgard, 1840 ), déclare av(Mr vu à la Bibliothèque royale de Paris.

C'est armé de tousoes secours* que nous nous proposons d'étudier les éditions des Pensées.

D n'y en a réellement que deux qui méritent un examen sérieux^ l'édition princeps donnée par la famille elle-même et par MM. de Port^Royal, chez Després en 1670, et la dernière qui fait partie des œuvres complètes de Pascal publiées en 1779 par Bossut.

L'édition de 1670 a été faite sur le manuscrit autographe. On peut voir dans la préface l'esprit qui a dirigé ce premier travail. Madame Périer et son mari voulaient donner les Pensées de leur frère telles qu'elles avaient été trouvées après sa mort , sans y rien ajouter et sans en rien retrancher, surtout sans y introduire des corrections fort incertaines en elles-mêmes et peu respectueuses envers une telle mémoire. Si cet avis eût été suivie nous posséderions aujourd'hui les Pensées de Pascal telles qu'elles sont sorties de son imagination et de son ftme, dans leur imperfection et dans leur grandeur. Mais parmi les amis de Pascal, Ar-nauld, dont l'autorité était si grande, combattit le dessein de M. et madame Périer; et après bien des résistances, il fit prévaloir l'avis fatal d'arranger les Pensées de Pascal , comme on avait fait les Considérations de Saint- Cyran. On voulait maintenir la paix de Clément IX, et on

1. Dans le cours de nos travatiz, nous avons pu consulter d'autres manuscrits que nous décrivons dans l'Appendice t & la fin de ce tolune.

lift DBS PENSÉES DE PASCAL.

se proposait avant tout de faire un livre irréprocbaUe et édifiant. Le duc de Roannez, dont le principal mérite était une grande passion pour Pascal^ eut^ avec Etienne Périer^ le plus de part à ce travail bien au-dessus de ses forces. Il en sortit une édition qui réunit tous les dé» fauts qu'il fallait éviter : i"" elle omet une grande partie des Pensées contenues dans le manuscrit autographe^ et elle omet précisément les plus originales^ celles qui mettent à nu TAme de Pascal; 2<» elle altère quelquefois dans leur fond^ elle énerve presque toujours dans leur forme les pensées qu^elle conserve; 3^ elle donne un grand nombre de pensées qui ne sont ni dans le manuscrit autographe ni dans les deux copies, et qui pourtant portent l'empreinte visible de la main de Pascal^ sans indiquer la source d'où elles ont été tirées.

En 1779, les scrupules qui avaient arrêté la famille et les amis de Pascal étaient éteints avec eux; beaucoup de pensées, négligées par les premiers éditeurs, avaient successivement paru '. Le temps semblait donc venu de donner une édi« tion complète et authentique. Bossut, par son savoir et par son goût, convenait à cette œuvre devenue, ce semble, assez facile : il passe même pour l'avoir accomplie avec succès, n n'en est rien, et l'édition de 1779 est tout aussi défectueuse que celle de 1670. D'abord, elle a été faite, son sur le manuscrit autographe que Bossut ne paraît pas avoir vu, mais sur les copies de l'abbé Guerrier; c'est là

i. Les Mémoires de littérature et d histoire, t. Y, par le P. Desmolets, de rOratoire^ contiennent les Œuvres posthumes ou suite des Pensées de Jf. Pascal, Vanis, 1728. M. Tévèque de Montpellier avait fait imprimer bien des pensées inédites snr les miracles à la fin de sa lettre 3e à M. de Soissons, du 5 janvier 1727. L'édition des Pensées^ de Ck)ndorcety Londres, 1776^ donnait aussi plusieurs pensées nouvelles.

son moindre défaut^ car ces copies sont en général fidèles. Msûs^ chose étrange ^ Bossut^ qui^ en comparant l'édition de 1670 avec les deux copies manuscrites, pouvait en reconnaître du premier coup d'œil les différences et rétablir les leçons véritables, a maintenu toutes les altérations. Il y a plus : les pensées de la première édition qui ne sont ni dans le manuscrit autographe ni dans les deux copies, Bossut les conserve sans se douter ou du moins sans avertir qu'elles n'y sont pas, et sans dire par quel motif il les conserve. Le seul mérite de l'édition de 1779 est d'avohr réuni tous les fragments qui avaient paru depuis 1670, et d'avoir tiré de divers endroits, que Bossut n'indique jamais, plusieurs pensées nouvelles, quelques morceaux étendus et achevés dont la source demeure inconnue, et les petits écrits qui sont à la fin de Tune des copies que la Bibliothèque royale doit à M. Guerrier de Besance. Depuis, toutes les éditions n'ont fait que reproduire celle de Bossut , et la critique du texte de Pascal, de ce texte tout aussi digne d'étude que celui de Platon ou de Tacite, est encore à entreprendre. C'est ce travail ingrat mais utile que nous avons essayé, et dont nous allons offrir un échantillon à l'Académie.

Nous diviserons ce rapport en trois parties : 1« Nous examinerons les pensées contenues dans les deux éditions de Port-Royal et de Bossut et qui ne sont pas dans le manuscrit autographe; nous en rechercherons les sources et la forme primitive.

2" Une fois renfermés dans les Pensées proprement dites, celles qui se trouvent à la fois et dans les éditions et dans le manuscrit, nous comparerons les leçons des éditions avec celles du manuscrit, et nous ferons reparaître cette vivacité et cette originalité de langage que la prudence et le goût

sévère^ mais un peu timide^ de Port-Royal ont presque toujours effacées.

3» Après avoir ôté aux Pensées un très grand nombre d€ morceaux étrangers, en retour nous leur rendrons et nous publierons pour la première fois plusieurs fragments remarquables qui leur appartiennent et que nous fournira le manuscrit.

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