PREMIÈRE PARTIE
Des morceaux insérés dans les éditions des Pensées qui sont étrangers à cet ouvrage et ne se trouvent point dans le manuscrit original. — Des sources et de la forme primitive de ces divers morceaux.
Le point fixe dont nous partons ^ lé principe sur lequel reposent toutes nos recherches^ c'est que par Pensées de Pascal il ne faut pas entendre les pensées de toute espèce qu'il est possible de tirer de ses différents ouvrages^ imprimés ou manuscrits^ composés à des époques différentes de sa viev sur des sujets différents et sous des formes différentes. Encore bien moins ïaut-il entendre par là les maximes que sa famille ou ses amis se sont plu à recueillir soit de ses lettres confidentielles^ soit de ses conversations. Sous le nom de Pensées de Pascal on a toujours compris et on comprend encore les notes que, dans ses dernières années^ Pascal déposait d'intervalle en intervalle sur le papier^ pour lui être des souvenirs et des matériaux utiles dans la composition de sa nouvelle Apologie de la religion chrétienne '. Tel est le sens vrai et unique des Pensées :
1. Madame Périer, dans la Vie de Pascal : « La dernière année de son travail a été tout employée à recueillir diverses pensées sur ce sujet.»
c'est celui que sa famille et ses amis leur ont donné d'abord * , et qu'elles doivent retenir pour garder leur caractère et Hntérét douloureux qui s'attache aux dernières idées d'un homme de génie. Pascal à demi mourant développa un jour à ses amis le but et même le plan de l'ouvrage qu'il méditait ' : ce sont les fragments inachevés de cet ouvrage, ou plutôt les matériaux amassés pour servir un jour à sa composition^ qui ont été appelés les Pensées. Sans doute^ à la réflexion^ Pascal aurait supprimé beaucoup de ces notes écrites à la hâte; il les assemblait pour les employer ensuite librement^ et on peut juger de quel œil sévère il les aurait revues et à quel travail il les aurait soumises^ lui qui avait refait jusqu'à treize fois une des Provinciales^ et qui demandait dix ans de bonne santé pour achever ce dernier monument'. D'ailleurs^ son dessein était assez vaste pour embrasser les pensées les plus diverses^ et toutes se liaient plus ou moins dans son esprit, puisque lui-même les avait réunies ainsi qu'on les a trouvées après sa mort \ H y aurait de l'utilité sans doute à extraire de ses écrits de toute nature et à former des Pensées de Pascal^ comme on a des Pensées de Platon, de Descartes ^ de Leibniz. Enfin il serait bon de recueillir dans ses biographes et chez ses amis ses discours accoutumés et jusqu'à ses propos familiers^ et de faire ainsi une sorte de Pascaliana. Mais tout cela n'a rien à voir avec
i. Préface des Pensées, passim,
3 Les premiers éditears, qm assistèrent à ce discoars, le retracent dans la préface. Voyez anssi le « Discours sur les Pensées de M. Pascal, où Ton essaie de Cadre voir quel étoit son dessein » (par M. Dobois, qui était présent à cetle assemblée et prit part à la première édition).
S. Préface.
4. Préface : « On ent un très-grand soin, après sa mort, de recueillir les divers écrits qu'il avoit faits sur cette matière. On les trouva tous ewemble enfilés en diverses liasses... »
les fragments de son Apologie de la religion chrétienne, fragments imparfaits et très divers, mais qui ont au moins cette harmonie d'avoir été composés à peu près à la même époque, dans le même esprit et pour le même objet. On fait disparaître cette harmonie dès qu'on mêle à ces frag- { m^ts des choses étrangères, si excellentes qu'elles puissent être.
Nous le répétons donc : nous entendons par les Pensées de Pascal les débris de l'ouvrage auquel il consacra les dernières années de sa vie. Si ce principe est incontestable, il nous fournit deux règles certaines : 1° comme les Pensées ^de Pascal, mises toutes ensemble par lui-même, ont été fidèlement recueillies par sa famille dans le manuscrit in-folio déposé par M. Tabbé Périer à Saint-Germain-des- Prés, et qui est conservé aujourd'hui à la Bibliothèque royale de Paris, il s'ensuit que toutes les pensées qui se trouvent dans ce manuscrit autographe sont des pensées authentiques de Pascal; ^ réciproquement, toute pensée qui ne se trouve pas dans ce manuscrit est par cela môme suspecte, et ne doit être considérée comme authentique qu'après un sérieux examen. Il est possible qu'elle soit de Pascal^ mais il est possible aussi qu'elle n'ait pas été destinée par lui à faire partie de son grand ouvrage. Dans ce cas elle doit être encore religieusement conservée, mais mise à part pour avoir sa valeur propre, au lieu de se perdre au milieu des fragments déjà très mal liés d'un ouvrage tout diflTérent.
En appliquant ces deux règles aux éditions successives des Pensées, on arrive à se convaincre que ces éditions se sont grossies, avec le temps, de morceaux entièrement étrangers aux Pensées, et dont plusieurs ne sont pas même de la main de Pascal*
12d DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT— I.
Pour nous renfermer conrnie nous Tavons fait jusqu'ici, dans les deux éditions extrêmes, la première et la dernière^ la moins étendue et la plus compréhensive^ celle de Portp- Royal et celle de Bossut^ nous dirons : !<> que celle de Bossut comprend à peu près un tiers de pensées qui certainement n'appartiennent pas aux Pensées proprement dites^ ne se trouvent pas dans notre manuscrit^ et quelquefois môme sont d'un style qui contraste étrangement avec celui de Pascal; 2«» que l'édition princeps elle-même, celle de Port-Royal, contient aussi, tantôt le disant^ tantôt ne le disant pas, près de cinq chapitres qui ne tiennent pas le moins du monde aux Pensées. ^
Ce sont ces deux assertions que nous allons établir, aussi rapidement que nous poun;ons le faire sans mettre en péril la rigueur de la démonstration.
Nous commencerons par Tédition de Bossut.
On sait qu'elle présente les Pensées dans un nouvel ordre entièrement arbitraire, que, depuis, les uns ont suivi, les autres ont changé, selon le point de vue également arbitraire où ils se plaçaient. L*ordre de Bossut ne soutient pas le moindre examen : il détruit le dessein même de Pascal, tel qu'il l'avait exposé à ses amis. Bossut divise les Pensées en deux parties: l'une contenant les pensées qui se rapportent à la philosophie^ à la morale et aux belles- lettres; l'autre les pensées immédiatement relatives à la religion. Mais cette distinction ne peut convenir à des pensées qui toutes avaient un but commun, l'apologie de la religion chrétienne; elle donne à l'œuvre de Pascal une sorte de physionomie littéraire, indigne du sérieux objet que se pro^ posait ce grand esprit. Nous ne voulons pas dire qu'on ne puisse mettre les Pensées de Pascal dans cet ordre pour la commodité de quelques personnes, qui pourraient ainsi lire
de préférence j celles-ci les pensées qui se rapportent à la religion, celles-là les pensées qui se rapportent à la philosophie et aux belles-lettresj comme parle Bossut. C'est ainsi qu'au milieu du xvni* siècle un contemporain de Bossut^ Joly, dans son estimable traduction de Marc-Aurèle, a distribué les pensées du vertueux empereur suivant un ordre qui lui a paru édifiant : d'abord celles qui se rapportent à telle vertu; puis celles qui se rapportent à telle autre^ et ainsi de suite^ en sorte que le lecteur fait pour ainsi dire un cours entier de morale : c'est un avantage assurément; mais la vérité est que Marc-Aurèle a laissé^ non pas un livre didactique, mais un journal, où, de loin en loin et sans aucun ordre systématique, pour soulager ou soutenir son âme, il déposait les pensées que lui inspiraient la méditation ou les circonstances ou les souvenirs de ses anciennes études stoïciennes. Une nouvelle traduction sérieuse devra restituer ce caractère aux Pensées de Marc-Aurèle, en les remettant dans Tordre même où elles se trouvent dans les manuscrits qui en subsistent : ce simple changement donnera une face nouvelle à ce singulier et sublime monument*. De même ici, il fallait se borner à publier les Pensées de Pascal dans Tordre, ou si Ton veut dans le désordre où sa famille les avait distribuées selon une certaine analogie; ou bien encore considérer ces petits papiers, qui souvent forment chacun un tout indivisible, comme autant de cartes, pour ainsi dire, qu'il ne s'agit plus que de classer sous les étiquettes qu'elles ont souvent dans le manuscrit même, en y ajoutant celles qui paraissent leur convenir : tout cela avec le soin convenable, mais sans prétendre à une rigueur trop
1. C'est dans cet esprit qa'un laborieux et savant élève de TÉcole normale, M. Pierron^ a entrepris sa nouvelle traduction de Marc-Auïèlc. Pensées de VempereurM. Âurèle-Ântonin, Paris. 1848.
grande. Le point essentiel est que Tordre suivie quel qu'il soit^ ne détruise pas le dessein de Pascal; et il n'y a presque plus de traces de ce dessein dans Tordre imaginé par Bossut; et grâce à cette distinction de deux parties consacrées Tune à la philosophie et aux belles-lettres, Tautre à la religion. Tout^ dans Pascal^ tend à la religion ; il n'a pas écrit de pensées morales et littéraires^ comme La Bruyère ou VauvenargueSi et toute sa philosophie n'était qu'une démonstration de la vanité de la philosophie et de la nécessité de la religion. Mais nous négligeons ce défaut de Tédition de Bossut; celui que nous voulons surtout relever est Tinsertion^ au milieu des véritables Pensées, de morceaux qui leur sont étrangers.
Tout le monde sait que les deux articles 11 et 13 de la Ir« partie^ Sur Epictète et Montaigne ^ et Sur la condition des grands, ont été rédigés par Nicole et par Fontaine, sur le souvenir^ quelquefois bien éloigné^ de conversations de Pascal auxquelles ils avaient assisté.
Le chapitre Sur la condition des grands se compose de trois discours que Pascal avait adressés au jeune duc de Roannez en présence de Nicole, qui les a rapportés neuf ou dix ans après, sans pouvoir affirmer a que ce soient les propres paroles dont M. Pascal se servit alors v>. Nicole, qui travailla avec le duc de Roannez et Amauld à la première édition des Pensées, se garda bien d'y mêler ces discours, et il les publia dans son traité de l Éducation d'il» prince, en les éclairant de détails intéressants sur la juste importance que Pascal attachait à l'éducation d'un prince et sur les sacrifices qu'il aurait faits volontiers pour contribuer à une œuvre aussi grande *• Bossut retranche ces dé-
1. Nicole : « On loi a couvent oui dire qa'iln'y avait nen à quoi il
tails qui donnaient un caractère particulier à ces trois discours^ et il intercale ceux-ci fort mal à propos ad milieu des Pensées^ avec lesquelles ils n'ont aucune analogie. Et encore il se permet d'y introduire beaucoup de petits changements de style au moins inutiles.
n a pris bien d*autres libertés avec Fontaine dans le fameux chapitre sur Ëpictète et sur Montaigne. Ce chapitre est un débris d'une conversation qui eut lieu à Port-Royal entre Sacy et Pascal^ plusieurs années avant les Provindales. Le secrétaire de Sacy^ Fontaine^ qui assistait à cette conversation^ la rapporte dans le tome II de ses curieux mémoires^ imprimés àUtrecht en 4 736. Avant que ces mémoires parussent^ le père Desmolets^ bibliothécaire de l'Oratoire, en avait eu connaissance, et il en tira cet entretien qu'il publia dans ses Mémoires de littérature et d'histoire, U V, en 1728. «Il faut^ écrivait en 1731^ l'abbé d'Étemare à Ifarguerite PérierS que cet entretien de M. Pascal avec M. de Sacy ait été mis par écrit sur-le-champ par M. Fontaine. U est indubitablement de M. Fontaine pour le style; mais il porte, pour le fond, le caractère de M. Pascal à un point que M. Fontaine ne pouvoit rien faire de pareil, b Bossut a eu la malheureuse idée de mettre cette conversation^ comme le Discours sur la Condition des Grands^ parmi les Pensées, qu'elle précède de plusieurs années, puisqu'elle est antérieure aux Provinciales mêmes; et, pour l'y introduire^ il l'a mutilée et défigurée; il a supprimé la forme du dialogue^ ôté tout ce que dit Sacy, et gardé seulement ce que dit Pascal; puis, pour lier ensemble ces fragments
désiTât {Ans de contribner, ponmi qu'il y fût bien engagé, et qu'il sacriûeroit vobntiers sa vie pour une cbose si importante. »
1. Recueil de plusieurs pièces pour servira F histoire de Port-Royal, Dtrecht, 1740^ p. %U.
disjoints et en composer un tout^ il lui a fallu pratiquer en quelques sorte des raccords de sa façon. Il y a plus : Bossut trouve que Pascal parle quelquefois un peu longuement par la bouche du bon Fontaine, et alors il retranche ce qui lui parait languissant; quelquefois, au contraire, il ajoute à Fontaine et* le développe; le plus souvent il met en pièces ses longues phrases, et efface les formes raisonneuses de la langue du xvu* siècle. Il faut en vérité que la parole de Pascal ait eu d'abord une originaUté bien puissante pour avoir résisté et à la traduction du secrétaire de Sacy, et surtout à la seconde traduction de Bossut. La prose solide et naturelle de Fontaine, vivifiée par ses ressouvenirs, garde une impression manifeste du style énergique de Pascal; et cette impression perce encore à travers tous les arrangements et sous le langage moderne et vulgaire de Bossut. Celui-ci a traité Fontaine comme Fontaine avait traité Pascal. Donnons quelques exemples de ces altérations incroyables.
Fontaine, t. II, p. 58 : a Voilà, Monsieur, dit M. Pascal à M. de Sacy, les lumières de ce grand esprit (Épictète) qui a si bien connu le devoir de rhonune. J'ose dire qu'il mériteroit d'être adoré y s'il avoit aussi bien connu son im* puissance y puisqu'il falloit être Dieu pour apprendre Cun et tautre aux hommes. Aussi, comme il éioit terre et cendre, après avoir si bien compris ce qu'on doit faire , il se perd dans la présomption de ce qu'on peut. »
En vérité on croit presque ici entendre Pascal. Écoutons maintenant Bossut : a Telles étoient les lumières de ce grand esprit qui a si bien connu les devoirs de l'homme : heureux s'il avoit aussi connu sa foiblesse! mais, après avoir si bien compris ce qu'on doit faire, il se perd dans la présomption de ce que Ton peut. 9
Fontaine, ibid: a Ces principes d'une superbe diabo^ ligue.,, B Bossut : ^Cj&& orgueilleux principes... »
Voici une transition de la façon de Bossut : '
Fontaine : a II (Montaigne) agit, au contraire, en païen. De ce principe, dit-il, que hors de la foi tout est dans l'incertitude... D Bossut: a II agit, au contraire, en païen. Yoyoni sa morale. De ce principe... »
Exemple d'addition et de substitution :
Dans Fontaine, Pascal termine un de ses discours par ces mots : « Comme j'ai tâché de faire dans cette étude, d Bossut : a Cest la principale utilité gu'on doit tirer de ces lectures, d
Décomposition de la phrase de Fontaine et de Pascal.
Fontaine, p. 70. A la suite d'une longue période sur Ëpictète et Montaigne et sur l'impossibilité de les réunir, Pascal conclut ainsi : a De sorte gu'ils ne peuvent ni subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause de leurs oppositions, et gu'ainsi il faut qu'ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de t Evangile. C'est elle qui accorde les contrariétés par un art tout divin. )> Bossut ôte la forme de la conclusion, coupe la phrase, rejette le dernier terme non -seulement dans une autre phrase, mais dans un autre paragraphe, et il ajoute une épiihète pour fortifier et éclaircir Pascal : a /& ne peuvent ni subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause ^ de la contrariété de leurs opinions. » Puis, § 4 : g Mais il &ut qu'ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de la révélation. C'est elle qui accorde les contrariétés les plus formelles par un art tout divin. »
Fontaine, p. 71 : a Je vous demande pardon. Monsieur, dit M. Pascal à M, de Sacy^ de m'emporter ainsi dans la théologie au lieu de demeurer dans la philosophie; mais
itS DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT— I.
mon sujet nCy a conduit insensiblement, i» Bossut : < C^est ainsi que la philosophie conduit insensiblement à la théologie. D
Nous poumons faire les mêmes remarques à peu près sur toutes les phrases : partout le caractère du style est changé : partout les traces des habitudes dialectiques du siècle de Pascal^ les ear^ ainsi, de sorte que, d'oïl il semble, etc., ont disparu. Linsignifiante particule on remplace \eje, qui n'est pas seulement ici une forme nécessaire du dialogue j mais qui souvent échappe à Pasc^ et trahit à son insu sa personnalité.
N'est-il pas évident que, dans une édition critique, il faudrait revenir au moins à Fontaine, puisqu'on ne peut remonter à Pascal , rétablir le chapitre sur Épictète et Montaigne dans sa forme première, celle d'un entretien conservé par un contemporain véridique, et retrancher cet entretien, ainsi que les discours au duc de Roannez, des Pensées proprement dites, comme n'appartenant ni au même ouvrage, ni au même temps, et n'étant pas de la même main?
Voici maintenant trois morceaux tout aussi étrangers aux Pensées que les précédents, mais qui sont du moins de la main de Pascal. Ce sont les trois premiers articles de la première partie de Bossut : De Vautoriti en matière de philosophie; De la géométrie en général; De Vart de persuader. Ce sont autant de petits traités distincts et complets , qui n'ont aucun rapport avec le dessein du dernier ouvrage, et qui paraissent avoir été écrits longtemps avant les Provinciales, avant ce qu'on peut appeler la dernière conversion de Pascal. >
Le premier article. De l'autorité en matière de phihso^ phie , semble un fragment du Discours de la Méthode, tant
PENSÉES QUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. if9
il est pénétré de Tesprit de Descartes. II roule sur la distinction essentiellement cartésienne de la philosophie et de la théologie, l'une où doit régner Fautorité^ puisqu'elle n'admet point d'innovations; l'autre où l'autorité est un contre- sens ^ puisqu'elle vit de découvertes perpétuelles. Plus tard^ et dans les Pensées, Pascal ne traite ni la philosophie ni Descartes avec ce respect. Nous soupçonnons que ce morceau est de l'époque où Pascal était tout occupé de sciences y à peu près du temps de la lettre à M. Le PaiUeur, sur le vide, ou de celle à M. Ribeyre^ lettres qui sont de l'année 1647 et de l'année 1651. Ce sont les mêmes principes et le même ton à la fois grave et animé. Aussi ce petit traité n'est-il pas dans notre manuscrit. C'est Bossut qui l'a publié pour la première fois et sans dire d'où il le tirait.
Il en est de même des Réflexions sur la géométrie en général : c'est un traité du même genre que le précédent , qui n'est point dans notre manuscrit, et que Bossut a publié aussi pour la première fois. Pascal lui-même dit qu'il a voulu faire ce traité sur un sujet particulier, ^qui est la géométrie, avec le dessein plus général de faire voir en quoi consiste l'esprit de netteté ^
A considérer ce morceau en lui-même, on ne peut douter de son authenticité; il porte à chaque page la signature de Pascal. Cependant on voudrait savoir où Bossut l'a trouvé ; mais, comme à son ordinaire, il garde le silence à cet égard. Le seul document qui nous fournisse quelque lumière est une lettre inédite que nous rencontrons dans le Recueil de Marguerite Périer, adressée par dom Touttée^
« 1. On ne peut tiop entrer dans cet esprit de netteté pour lequel je &is tont ce traité plus que pour le sujet que j*y traite. »
ISO DES PENStES DE PASCAL. RAPPORT -I.
le savant éditeur rie laînt Cyrille de Jérusalem , à l'abbé Périer^ où il lui rend oompte du travail auquel il s'est livré sur plusieurs petits écrits de Pascal que Tabbé Périer lui avait communiqués * ; et parmi ces écrits étaient les Réflexions sur la géométrie. Cette lettre est de 1711^ c'est-àdire un peu plus de quarante ans après la première édition
1. BIblioUiëque royale, Suppl. pr,, n* i4S5^ p. M, le R. P. dom Antoine Toiitlée> religieiiz béoédictiii, à M. Pabbé Périer :
« Mo^tSIEUR,
c Fdi llioiiiMor de vous reavofsr les tioia écrits <iae tous arei Uen u voulu me oommiuâqiier. Au bas des deux petits écrits j'ai mis le (c titre qu'on pouToit à peu près leur donner: j'ai mis aussi à la marge « du grand quelques observations. 11 y en a une générale à faire^ qui « est que cet écrite promettant de parler de la méthode des géomètres^ « en parle, à la vérité, au commencement, et n'en dit rien^ à mon avis, <£ de particulier; mais 11 s'engage ensuite dans une grande digression « sur les deux infinités de grandeur et de petitesse que Ton remarque « dans les trois ou quatre choses qui composent toute la nature, et l'on « ne comprend pas assez la liaison qu*elle a avec ce qui fait le sujet « de récrit. C'est pourquoi je ne sais point s'il ne seroit point à propos « de couper l'écrit en deux et de faire deux morceaux séparés : car il « ne me semble pas bien qu'ils soient faits l'un pour l'autre. Au reste, « cette seconde partie m'a paru contenir beaucoup de belles choses, « parmi quelques-unes qui sont assez communes; je voudrois commu- « niquer cet écrit à M. Varignon pour en dire son sentiment.
« Je travaille k rédiger en ordre les Pensées contenues dans les trois 0 cahiers que vous m'avez laissés. Je crois qu'il ne faudra comprendre <f dans ce recueil que les pensées qui ont quelque chose de nouveau, « et qui sont assez parfaites pour faire concevoir au lecteur du moins « unej>artie de ce qu'elles renferment. Cest pourquoi je laisserai celles tt qui n'ont rien de nouveau, soit pour le sujet, soit dans le tour et dans «la manière, et celles qui sont trop informes, en sorte qu'elles ne « peuvent présenter assez parfaitement leur sens. Je me recommande ^ « vos saints sacrifices et à votre souvenir. »
a A SaÎHt'DenU ce 22 juin 1711. »
PENSÉES QUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT. ISi
des Pensées. Il parait que l'abbé Périer songeait à en donner une édition nouvelle^ où il se proposait d'introduire des pensées négligées par Port-Royal ^ et ooéme des morceaux étrangers aux Pensées et trouvés parmi les papiers de Pa^ cal. Dom Touttée dit positivement qu'il rédige en ardre tes pensées c<mtenues dans trois cahiers qui lui avaient été remis. U déclare qu'il a mis des titres à deux petits écrits de Pascal, qu'il ne nomme point. Le troisième plus étendu dont il parle est indubitablement Tarticle aujourd'hui intitulé : Réflexions lur la géométrie en général» Q en admire quelques parties^ mais il y trouve du désordre , et propose presque d'en faire deux morceaux séparés; Fun sur la méthode de la géométrie, Tautre sur les deux infinis de grandeur et de petitesse. 11 est bienheureux que Fabbé Périer n'ait pas suivi cet avis^ et que Bossut, en 1779^ ait pu encore retrouver les Réflexions sur la géonoétrie dans l'état où leur auteur les avait laissées» Mais on ne peut s'empêcher d'être ému en songeant à tous les dangers qu'ont courus, en passant ainsi de main en main, les ouvrages posthumes de Pascal»
C'est le père Desmolets qui le premier publia l'Art de persuader {Mémoires de littérature et d^ histoire^ tome V, !'• partie), avec de nouvelles pensées, sous ce titre: Œuvres posthumes, ou suite des Pensées de M. Pasealy extraites du manuscrit de M. Vabbé Périer y son neveu. Et il est bien certain que les pensées diverses que le savant (oatorien a mises au jour, se trouvât dans notre manuscrit; mais l'Art de persuader ti*y est pas. Parmi toutes les Pensées de Pascal, il n'y en a pas une seule qui ait une pareille étendue. Ce n'est pas une note, c'est une dissertation sur les règles de la définition, qui ressemble fort au chapitre III de la IV' partie de la Logique de Port-Rojal i De la mé-
thode décomposition et particulièrement de celle qu'obsen vent les géomitres. Les règles sont les mémes^ et les terraer qui les expriment conviennent merveilleusement \
Ainsi^ stir les douze articles dont se compose la première partie des Pensées dans l'édition de Bossut, en voilà déjà cinq et des plus importants^ qui incontestablement n'appartiennent point aux Pensées : deux ne sont pas môme de la main de Pascal^ et les trois autres sont des écrits particuliers composés sur des matières différentes et à des époques différentes.
Si nous pénétrons dans Tarticle X , intitulé : Pensées diverses y nous en trouverons plus d'une ^ et des plus célèbreSy qui non-seulement ne se rapportent point au dernier ouvrage de Pascal^ mais qui n'ont jamais été écrites par lui et ne sont autre chose que des propos recueillis même assez tard dans le souvenir de ses conversations. Ainsi on a cent fois cité ce § 41 de l'article X^ où Pascal accuse Descartes d'avoir voulu se passer de Dieu dans toute sa philosophie. Par ces mots « dans toute sa philosophie » il ne peut avoir en vue que l'ouvrage intitulé : Prif^ cipes de philosophie; autrement l'accusation serait même impossible^ puisque la Méthode contient la preuve célèbre ae l'existence Dieu^ et que les Méditations développent cette preuve. Mais il ne faut pas oublier que les Principes de philosophie sont un traité de physique générale^ et dans cet ordre de recherches la suppression des causes finales doit être considérée comme une conquête du génie de Des-
1. Araanld et Nicole connaissaient ce traité et le précédent qui ne formaient qn'un senl traité et portaient le môme titre. Logique, l^r oiscours : « On en a aussi tiré quelques autres (réflexions) d'un petit éctit non imprimé qui avait été fait par feu M. Paschal et qu'il avait intitulé : De r esprit géométrique, »
PENSÉES QUI NE SONT PAS DANS LE MANUSCRIT, m
cartes ^ Mais^ s'il les supprime en physique ^ il les rétablit en métaphysique^ et c'est là qu'est leur vraie place. Quand Pascal écrivait sur le vide^ il expliquait tout par des causes secondes et des lois physiques : aurait^on été reçu à l'accuser de vouloir se passer de Dieu? Il aurait renvoyé à son grand ouvrage; de même l'auteur des Principes de philosophie aurait pu le renvoyer aux Méditations. Nous pouvons assurer que cette triste accusation n'est point dans le manuscrit de Pascal. C'est Marguerite Périer qui , nous racontant diverses particularités de la vie de son oncle et des mots remarquables qu'on lui avait entendu dire y fait mention de celui-là. Le Recueil de pièces pour servir à l'histoire de Port-Royal le cite^ d'après les mémoires de mademoiselle Périer. Bossut le reproduit sans dire où il le prends retranche tout ce qui l'entoure et l'explique dans le Recueil et dans les Mémoires, et le jette au milieu de Touvrage, convertissant un propos que se permettait Pascal dans des conversations intimes en une pensée destinée à voir le joinr. Voici le passage entier des Mémoires de mademoiseUe Périer:
« M. Pascal parloit peu de sciences; cependant, quand Toccasion s'en présentoit^ il disoit son sentiment sur les choses dont on lui parloit. Par exemple^ sur la philosophie de M. Descartes, il disoit assez ce qu'il pensoit; il étoit de son sentiment sur l'automate ^ et n'en étoit point sur la
1. Sur ce point intéressant, voyez Pbilosofbib Égobsaisb, leç. vr, Beidy sa vie, p. 260, et Fragments de philosophie cartésienne, p. 869.
2. Cest l'opinion de Descartes qni parait avoir été reçne avec le plus defavenr à Port-Royal. Fontaine, t. II, p. 62 : « Combien aussi s'éleva» t-il de petites agitations dans ce désert touchant les sciences humaines de la philosophie et les nouvelles opinions de M. Descartes! Gcxnme If. Amauld, dans ses heures de relâche^ s*en entretenoit avec ses amis les plus particuliers, insensiblement cela se répandit partout, et cette
id4 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT -I.
matière subtile , dont il se moquoit fort. JMais il ne pouvoit souflErïr sa manière d'expliquer la formation de toutes ehoses^ et il disoit trè^souvent : Je ne puis pardonner à Descartea; il voudroit bien^ dans toute sa philosophie, se pouvoir passer de Dieu; mais il n'a pu s'empêcher de lui accorder* une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement; après cela^ il n'a plus que faire de Dieu. »
Rapprochons de ce propos si défavorable à Descartes cette autre pensée que Bossut a le premier publiée : a Sur la philosophie de Deseartes. Il faut dire en gros : cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai; mais de dire quelle figure et quel mouvement, et composer la machine, cela est ridicule'; car cela est inutile et incertain et
Bolitade, dans les heures d'entretien, ne retentissoit pins 'qne de ces discours. Il n'y avoit gfuère de solitaire qui ne parlât d'automate. On ne faisQit plus une affaire de battre un chien. On lui donnoit fort indiflftremmant des coups de bâton» et on se moquoit de ceux qui plaignoient ces bétes comme si elles eussent senti de la douleur. On disoit que c'étoieat deshorloges, que ces cris qu'elles faisoient quand onles frappoit n'étoient que le bruit d'un petit ressort qui aYoit été remué, mais que tout cela étoit sans sentiment. On élevoit de pauvres animaux sur des ais par les quatre pattes pour les ouvrir tout en vie et voir la circulation du sang, qui étoit une grande matière d'entretien. Le château de If. le due de Luynes étoit la source de toutes ces curiosités, et cette source étoit inépuisable. On y parloit sans cesse du nouveau système du monde selon M. Descartes, et on l'admiroit. »
1. Le Recueil, qui n'entend pas la grâce et la finesse de cette expression, lui accorder une chiquenaude y y substitue : lui faire dcmnerune obiquenaude; et Bossut n'a pas manqué de suivre le Recueil.
a. Cette opinion de Pascal a beaucoup d'analogie avec celle de Sacy, dans les Mémoires de Fontaine, ibid. « Je les compare (Descartes et Jes philosophes) à des ignorants qui verroient un admirable tableau, et qui, au lieu d'admirer un tel ouvrage, s'arréteroient à chaque couleur en particulier et diroient : Qest-ce que ce rouge-là? de quoi est-il composé? C'est de telle chose on c'est d'une autre.... Ces gens-là cherchent là vérité à tâtons; c'est un grand hasard qu'ils la trouvent. »
pénible. Et quand tout cela aeroit vrai, nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine. » Cette pensée est aussi fausse que le propos rapporté par Marguerite Périer est injuste. Car, si on peut dire en gros avec vérité : cela se fait par figure et mouvement, il est clair que cela doit se (aire par telle figure et par tel mouvement^ et qu'on peut^ qa'oa doit même rechercher quelle figure et quel mouvement concourent aux efiete particuliers qu'il s'agit d'expliquer; sans quoi on ne posséderait qu'une explication générale et vague. D y a donc plus d'humeur que de raison dans cette pensée. Nous devons avouer qu'elle se trouve, avec plus d'une variante, dans le manuscrit original et dans les deux copies : a DtscarUs. Il faut dire en gros, etc. » Mais il parait que Pascal avait lui-même condamné cette boutade ; car dans le manuscrit et dans les copies ; elle est barrée, c'est-à-dire effacée^ tandis que jamais il n'a pensé à effacer l'admirable pensée qu'il a intitulée Roseau pensant; et celle-là* lui vient de Descartea, du fameux : Je pense^ donc je suis; la forme seule est de Pascal; mais la forme, il est vrai, est d'une beauté incomparable.
De toutes les pensées, publiées pour la première fois par Bossut^ nulle n'est plus frappante et plus précieuse que celle du paragraphe 78 de l'article XVII de la seconde partie où Pascal déclare que, loin de se repentir d'avoir fait les Provinciales, s'il était à les faire^ il les ferait plus fortes encore. On est tenté de croire, au premier coup d'œil^ que c'est une de ces pensées qu'on n'aura pas osé publier en 1670, et que plus tard Bossut aura tirée de ses
1. Gomme celle-ci : « C'est donc la pensée qai fait Tétie de 1 liomme, et sans quoi on ne le peut concevoir. » Édition de Port-Royal, eh. xzm.
manuscrits. H est certain qu'elle n'est pas dans le manuscrit autographe. Où Bossut Ta-t-il donc prise? il n*en dit rien. Nous la trouvons à la fois et dans les mémoires de mademoiselle Périer et dans le manuscrit de TOratoire n» 160. Biais ce n'est point une pensée de Pascal; c'est un récit fait par mademoiselle Périer. En voici le titre dans le manuscrit de TOratoire : Récit de ce que f ai ouf dire à M. PaseaL mon imek, non pas à moiy mais à des personnes de ses amis en maprésence. f avais alors 16 et demi. [Copié sur Voriginal, écrit de la main de mademoiselle Périer.) (h, Marguerite Périer a écrit fort tard ses mémoires^ sur la fin de sa vie, qu'elle a prolongée jusqu'en 1733. On est bien sûr qu'elle n'a pas altéré le sens des paroles de son oncle, et pour le fond on peut ajouter toute foi à ce récit; mais il ne fallait pas le placer parmi des pensées écrites de la main même de Pascal. Quand tout a été confondu de cette façon, qui peut ensuite reconnaître ce qui est de Pascal et ce qui n'en est pas? Sans la rencontre du manuscrit de l'Oratoire et des mémoires de Marguerite Périer, nous aurions cru, comme tout le monde, que le paragraphe sur les Provinciales est tout aussi bien de la main de Pascal que le morceau sur les deux infinis ou sur la misère de Thomme.
A la fin des Pensées, Bossut donne un Supplément aux Pensées de Pascal. Pour le coup, qui ne croirait que ce sont là enfin des pensées nouvelles, tirées par Bossut des deux copies qui ont été sous ses yeux? Point du tout : d'abord on y rencontre quelques-unes des pensées déjà publiées par Desmolets, rejetées^ on ne sait pourquoi, dans ce Supplément, quand les autres ont été insérées par Bossut dans le corps même de TouvTage. Mais la plus grande partie des pensées de ce Supplément ne sont pas dans le savant oratorien; elle ne sont pas davantage dans notre
manuscrit, et Bossut ne disant jamais à quelle source il les a puisées, on est dans le dernier embarras pour savoir d'où elles viennent et sur quoi repose leur authentidté.Cesont le plus souvent des mots attribués à Pascal, que Bossut arrange en manière de pensées et qu'il emprunte, toujours sans le dire, tantôt aux Mémoires de Marguerite Périer, tantôt à la Vie de Pascal par sa sœur^ ou même à la Logique de Port-Royal.
La Logique de Port-Royal (m* partie, chap. xix) contient ce passage : «r Feu M. Pascal, qui savoit autant de véritable rhétorique que personne en ait jamais su, portoit cette règle jusques à prétendre qu'un honnête homme devoit éviter de se nommer et même de se servir des mots de ^f et de moi; il avoit accoutumé de dire sur ce sujet que la piété chrétienne anéantit le moi humain, et que ta Civilité humaine le cache et le supprime. x> Bossut a donné cette pensée séparément et hors du cadre qui la mettait dans son vrai jour. Elle est devenue le § 3 du Supplément.
Madame Périer, dans la Vie de son frère, abonde en détails touchants sur Tamour de Pascal pour la pauvreté, et elle nous a conservé plus d'une grande parole échappée à Tàme de Pascal. Bossut en a fait les §§ 5 et 6.
Pour s'exhorter à l'esprit de pauvreté et aux autres vei> tus chrétiennes, Pascal avait écrit de sa main, sur un petit papier, le morceau célèbre qui commence ainsi : a J'aime la pauvreté, parce que Jésus^hrist l'a aimée; j'aime les biens parce qu'ils donnent moyen d'assister les misérables... 9 Bossut a mis ce fragment précieux dans son Supplément, § 6, et de là les autres éditeurs l'ont inséré parmi toutes les autres pensées, comme si Pascal avait jamais songé à entretenir la postérité de lui-même, et à
mêler des détails biographiques à un livre consacré à la religion.
n supportait les douleurs les plus cruelles avec une patience admirable. Quand on s'affligeait de tant de souffrances, il disait, k ce que raconte sa soeur : « Ne me plaignez point : la maladie est Tétat naturel des chrétiens... > Bossut a 6té le début, et il a fait du reste le § 7 sur la maladie.
Le § 26, contre la guerre civile et Tesprit de révolte, est aussi un extrait bien affaibli du passage où madame Périer nous peint son aversion pour la Fronde et sa fidélité éprouvée à Fautorité royale.
Nous nous arrêtons ici, pour ne pas trop multiplier les exemples, et nous répétons que nous sommes bien loin de prétendre qu'il faille retrancher d'une édition de Pascal ces précieux souvenirs; mais une saine critique devait faire ici trois choses : i^ indiquer les ouvrages imprimés ou manuscrits auxquels on empnmtait ces passages; 2« les citer intégralement; 3^ mettre toutes ces citations en dehors du grand ouvrage, et en composer un véritable supplément qui aurait un très^and prix.
Passons à la première édition, celle de Port- Royal que Bossut a reproduite avec les accroissements que nous venons dlndiquer. Cette édition, quelque défectueuse qu'elle soit, comme nous le démontrerons tout à Theure, a du moins le mérite de ne rien contenir qui ne soit de la main de Pascal. Lorsqu'elle mêle aux Pensées des morceaux qui ne s'y rapportent pas, elle en avertit quelquefois : par exemple elle avertit que la Prière pour demander à Dieu le bon mage des maladies et les Pensées sur la mort sont étrangères au dessein de Pascal, et ne sont là que pour réditication; elle avertit même que, dans le chapitre des
Pensées diverses, o il s^y en pourra trouver quelques-unes qui n'ont nul rapport à son dernier ouvrage et n*y étoient pas destinées. » Ces indications sont précieuses, mais elles sont encore très insuffisantes : il fallait dire toute la vérité^ à savoir^ que non-seulement le chapitre des Pensées diverses^ mais celui des Pensées chrétiennes et celui des Miracles^ comprennent une foule de pensées qui ne devaient pas avoir leur place dans le grand monument auquel travaillait Pascal^ et il fallait désigner expressément les écrits où on avait puisé toutes ces pensées. C'est ce que l'édition de Port-Royal aurait dû faire*et ce qu'elle ne fait pas. En Perchant attentivement les Pensées diverses^ les Pensées chrétiennes et les Pensées sur les miracles dans le manuscrit autographe, nous nous sommes assuré qu'un trè&-grand nombre de ces pensées, et les plus importantes, n'y sont point; elles ne sont pas non plus dans la Vie de Pascal par madame Périer, ni parmi les propos que Marguerite Périer attribue à son oncle. D'où viennent -elles donc, et à quelle source sont -elles empruntées? Voilà un problème que Bossut ni personne jusqu'ici n'a soulevé ni même entrevu, et qui longtemps nous a laissé dans la plus pro" fonde et la plus pénible incertitude. Voici comment peu à peu nous sommes arrivé à la solution de cet intéressant problème.
Port-Royal nous apprend lui-même que les Pensées sur la mort sont extraites d'une lettre de Pascal à M. et à M""* Périer sur la mort de leur père^ Etienne Pascal, et nous avons retrouvé cette lettre tout entière dans les Mémoires de Marguerite Périer et dans le manuscrit de l'Oratoire. Là nous avons pu étudier et reconnaître le procédé que ces Messieurs ont employé pour extraire de la lettre de Pascal les pensées générales sur la mort. Cette lettre est écrite par Pascal, en
son nom et au nom de sa sœur Jacqueline^ à M. et à ]^m» périer^ qui étaient alors à dermont^ et elle est datée du 17 octobre 4651 : elle a donc précédé les Provinciales de cinq années. Il est dit dans les Mémoires de mademoi* selle Périer et dans le manuscrit de TOratoire que la copie qui s'y trouve est transcrite sur Toriginal; on peut donc se fier entièrement à cette copie. Or, comparée avec les pensées imprimées sur la mort, elle fournit des passages entièrement nouveaux et des variantes qui marquent de la manière la plus vive combien le style d'un homme médiocre, tel que le duc de Roannez, ou même le style d'un excellent écrivain,. tel que Nicole et même Arnauld, difière de celui d'un écrivain de génie, tel que Pascal.
Après quelques mois sur le malheur qui vient de frapper sa famille, Pascal continue ainsi :
a Je ne sais plus par où finissoit la dernière lettre; ma sœur Ta envoyée sans prendre garde qu'elle n'étoit pas finie; il me semble seulement qu'elle contenoit en substance quelques particularités de la conduite de Dieu sur la vie et la maladie, que je voudrois vous répéter ici, tant je les ai gravées dans le cœur et tant elles portent de consolation solide, si vous ne les pouviez voir dans la précédente lettre, et si ma sœur ne devoit vous en faire un récit plus exact à sa première commodité. Je ne vous parlerai donc ici que de la conséquence que j'en tire, qui est que sa fin est si chrétienne, si heureuse, si sainte et si souhaitable S qu'6tées les personnes intéressées^ par les sentiments de la nature^ il n'y a pas de chrétien qui ne s'en doive réjouir. Sur oe grand fondement, je commencerai ce que j'ai à dire par
1. Ces mots, que sa fin est si chrétienne, si heureuse, si sainte et si souhaitable, ne sont pas dans la copie de mademoiselle Périer.