DEUXIÈME PARTIE
Des altérations de toute espèce qu'ont subies un très grand nombre de Pensées. — Restitution de ces Pensées dans leur forme Traie.
L'édition de Port-Royal contient la plus grande partie des véritables Pensées de Pascal. Plus tard, le père Desmolets en publia un assez bon nombre qu'avait négligées Port-Royal. Uévôque de Montpellier mit au jour la plupart de celles qui se rapportent aux miracles. Gondorcet en donna aussi quelques-unes d'un caractère différent. Bossut n'a guère fait autre chose que réunir et fondre ensemble tout ce que lui fournissaient Port-Royal^ Desmolets, Tévéque de Montpellier et Gondorcet. La part de ces deux derniers dans la publication successive des Pensées de Pascal est si
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peu de chose, qu'il est inutile de s'y arrêter. Les extraits du père Desmolets sont en général d'une fidélité irréprochable. Le vrai coupable est donc ici Port-Royal; en effet c'est PortrRoyal qui le premier a mis la main sur les Pensée^ de Pascal, et y a introduit une multitude d'altérations, grandes et petites, que Bossut a scrupuleusement repro* duites, qui de Bossut ont passé dans toutes les éditions, et composent aujourd'hui le texte convenu de Pascal. Il n'y a pas un seul éditeur, pas un seul critique qui ait osé soupçonner une main étrangère dans des pages consacrées par une admiration séculaire, et qui pourtant ne ressemblaient pas toujours aux Provinciales. Nous Pavons déjà dit, et nous le répétons : le manuscrit autographe est exposé à tous les regards, à la Bibliothèque royale de Paris, et nul regard n'a daigné s'y arrêter ; personne ne Ta consulté, et le texte donné par Port- Royal a traversé toutes les éditions sans exciter aucun autre sentiment que celui d'une vénération superstitieuse. C'est ici la première réclamation pour Pascal contre Port-Royal, pour l'original contre une copie infidèle.
n faut d'abord faire bien connaître l'esprit qui a dirigé Port-Royal dans la première édition des Pensées.
La Préface de cette édition expose ainsi les différentes manières de publier les fragments laissés par Pascal, et celle qui fut préférée : a La première (manière) qui vint dans l'espril, et celle qui éioit sans doute la plus facile , étoit de les faire imprimer tout de suite dans le même état oh on les avoit trouvées... Une antre manière... étoit d'y travailler auparavant, d'éclaircir les pensées obscures , d'achever celles qui étoient imparfaites, et, en prenant dans tous ces fragments le dessein de M. Pascal, de suppléer en quelque sorte Fouvrage qu'il en vouloit faire... L'on s*y est arrêté assez longtemps , et Ton avoit en effet
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commencé à y travailler. Mais enfin Ton s'est résolu de la lejeter aussi bien que la première... L*on en a choisi une entre deux qui est celle que l'on a suivie dans ce Recueil» L'on a pris seulement, parmi ce grand nombre de pensées, celles qui ont paru les plus claires et les plus achevées, et on les donne telles qu'on les a trouvées sans y rien ajouter ni changer, si ce n'est qu'au lieu qu'elles étoient sans suite', sans liaison et dispersées confusément de o6té et d'autre, on les a mises dans quelque sorte d'ordre et réduit sous les mêmes titres celles qui étoient sur les mêmes sujets...»
Nous ne pouvons guère qu'approuver cette troisième manière de publier les Pensées de Pascal, que Port-Royal déclare avoir préférée et suivie. Il ne reste plus qu'à savoir si elle a été fidèlement pratiquée, et si on n'est pas souvent revenu à la seconde manière à laquelle on s'était arréii d'abord, d'après laquelle on avait comfnencé à travailier, et qui consistait à éclaireir et achever les pensées obscures et imparfaites et à suppléer Pascal. C'avait été l'avis du duc de Roannez, qui eut la principale part à cette édition. Il avait commencé à Texécuter dans cet esprit et sur ce plan, et il ne s'était arrêté qu'à grand'peine sur le refus de M. et de M"* Périer. La troisième manière, dont parle la préface, n'est qu'une concession faite à M. et à M"* Périer, concession qui coûta beaucoup à celui qui la faisait, sans contenter entièrement ceux à qui elle était faite, et. sur laquelle on disputa assez vivement de part et d'autre pendant l'année 1668. Voilà ce qu'établissent des documents authentiques, les uns déjà publiés, les autres encore inédits.
La préface promettait de donner les Pensées telles qu'on les a trouvées a sans y rien ajouter ni changer. » Le Recueil
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de pluâeurs pièces pour servir à l'histoire de Port-Royal coih firme à la fois cette promesse et commence à la déhneatir m peu: il nous apprend, p. 354, que a M. et M"* Périer eurent assez de peine h consentir aux retranchements et aux petites corrections qu'on se crut nécessairement obligé de fidre à quelques Pensées (sans changer ni le sens ni les expressions de Tauteur) pour les mettre en état de paroltre. b Mais^ en vérité ^ si les corrections qu'on se croyait obligé de faire ne changeaient ni le sens ni les expressions de l'auteur, on ne comprend pas la résistance de M. et de M"« Périer. Pour l'expliquer, il faut supposer qu'on leur avait proposé de véritables changements. En effets une lettre d'Arnauld à M. Périer, du 20 novembre 1668 (Œuvres complètes, t. I, p. 642), découvre un peu plus les prétentions de Port-Royal; déjà le mot de changement est prononcé, il est vrai, avec de grands adoucissements. «Souffrez, Monsieur, que je vous dise qu'il ne faut pas être si difficile ni si religieux à laisser un ouvrage comme il est sorti des mains de fauteur, quand on le veut exposer à la censure publique. On ne sauroit être trop exact quand on a afiEûre à des ennemis d'aussi méchante humeur que les nôtres. 11 est bien plus à propos de prévenir les chicaneries par quelque petit changement qui ne fait qu'adoucir une expression, que de se réduire à la nécessité de faire des apologies. C'est la conduite que nous avons tenue touchant les Considérations sur les dimanches et les fêtes de feu M. de Saint-Cyran... Les amis sont moins propres à faire ces sortes d'examens que les personnes indifférentes, pai'ce que l'affection qu'ils ont pour un ouvrage les rend plus indulgents, sans qu'ils le pensent, et moins clairvoyants. Ainsi, Monsieur, il ne faut pas vous étonner si, ayant laissé passer de certaines choses sans être choqués, nous trouvons
maintenant qu'on les doit changer, en y faisant plus d'attention après que d'autres les ont remarquées... » Amauld prend pour exemple un fragment sur la justice, qu'il critique avec raison, et il conclut ainsi : a Pour vous parler franchement, je crois que cet endroit est insoutenable, et on vous supplie de voir parmi les papiers de M. Pascal si on ne trouvera pas quelque chose qu'on puisse mettre à la place. »
Un autre document, qui jusqu'ici n'a pas vu le jour, nous fait mieux connaître ce qu'il Cstut entendre par les changements que demande Amauld : en réalité ces changements n'étaient pas moins que des éclaircissements et des embellissements; ces mots se trouvent, et même répétés, dans deux lettres inédites que nous a laissées Marguerite Périer de ce comte de Brienne si célèbre par ses bizarreries, et qui, alors retiré à TOratoire, entretenait des relations intimes avec la famille et les amis de Pascal. Ces deux lettres sont adressées à M"** Périer, et elles sont de la même époque que celle d'Amauld : Tune est du 16 novembre 1668; l'autre du 7 décembre de la même année. La première nous montre M. de Roannez retranchant des morceaux dont Brienne et Etienne Périer cherchent à sauver quelque chose, a M. de Uoannez est très content; et assurément on peut dire que lui et ses amis ont extrêmement travaillé... Nous allons encore faire une revue, monsieur votre fils et moi, après laquelle il n'y aura plus rien à refaire, et je crois que notre dessein ne vous déplaira pas, ni à M. Périer, puisque nous ne faisons rien autre chose que de voir si l'on ne peut rien restituer des fragments que M. de Roannez a ôtés... » La seconde lettre de Brienne va beaucoup plus loin. Tout en répétant sans cesse, comme l'auteur de la préface, que rien n'a été changé ni au sens
ni 8UX expressions de Pascal , Brienne avoue que ce qui a dirigé le travail de M. de Roannez et de ses amis n'est pas moins que la prétention d'amener à la perfection des Pro-* vinciales les matériaux souvent informes que la mort avait arrachés^ dix ans avant le temps ^ à la main de Pascal. « Comme ce qu'on y a fait ne change en aucune façon le sens et les expressions de l'auteur, mais ne fait que les éelaircir et les embellir y et qu'il est certain que, s'il vivoit encore, il souscriroit sans difiiculté à tous ces petits embellissements et éclaircissements qu'on a donnés à ses pensées, et qu'il les auroit mises lui-même en cet état s'il avoit vécu davantage, et s'il avoit eu le loisir de les repasser, puisqu'on n*y a rien mis que de nécessaire et qui ne vint naturellement à l'esprit à la première lecture qu'on fait de ces fragments, je ne vois pas que vous puissiez raisonnablement, et par un scrupule que vous me permettrez de dire qu'il seroit très mal fondé, vous opposer à la gloire de celui que vous aimez. Les autres ouvrages que nous avons de lui nous disent assez qu'il n'auroit point laissé ses premières pensées en l'état oii il les avoit écrites d'abord; et quand nous n'aurions que l'exemple de la xvni* lettre * , qu'il a refaite jusqu'à treize fois, nous serions trop forts, et nous aurions droit de vous dire que Tauteur seroit parfaitement d'accord avec ceux qui ont osé faire dans ses écrits ces petites corrections, s'il étoit encore en état de pouvoir nous dire lui-même son avis. C'est, Madame, ce qui a fait que je me suis rendu au sentiment de M. de Roannez, de M. Arnauld, de M. Nicole, de M. Dubois, et de M. de la Chaise, qui tous conviennent d'une voix que les pensées de M. Pascal sont mieux qu'elles B'étoient... On ne blessera point la sincérité chrétienne,