‹ Études sur PascalChapitre 30 sur 155 · La xYui« Provinciale. Renseignement précieux · texte numérisé non relu

La xYui« Provinciale. Renseignement précieux

même la plus exacte, en disaot qu'on donne ces fragments tels qu'on les a trouvés et qu'ils sont sortis des mains de Tauteur^ et le reste que vous dites si bien et d'une manière si agréable que vous m'entraîneriez à votre sentiment^ pour peu que je visse que le monde fût capable d'entrer dans les soupçons que vous appréhendez... Quand vous verrez après cela la préface qu'on a faite... ^ vous ne vous contenterez pas de donner les mains à ce qu'on a fait^ mais vous en aurez de la joie... J'ai examiné, ajoute Brienue, qui, à ce qu'il parait, s'était d*abord déclara avec M""* Périer contre toute altération du texte de Pascal, j'ai examiné les corrections avec un front aussi rechigné que vous auriez pu faire ; j'étois aussi prévenu et aussi chagrin que vous contre ceux qui ont osé se rendre, de leur autorité privée et sans votre aveu, les correcteurs de M. Pascal; mais j'ai trouvé leurs changements et leurs embellissements si raisonnables que mon chagrin a bientôt été dissipé^ et que j'ai été forcé, malgré que j'en eusse, à changer ma malignité en reconnoissance et en estime pour ces mêmes personnes, que j'ai reconnu n'avoir eu que la gloire de monsieur votre frère en vue en tout ce qu'ils ont fait. J'espère que M. Périer et vous en jugerez tout comme moi, et ne voudrez plus après qu'on retarde l'impression du plus bel ouvrage qui fut jamais... Si j'avois cru M. de Roannez et tous vos amis, c'est-à-dire M. Amauld et M. Nicole, qui n'ont qu'un même sentiment sur cette^ affaire, quoique ces derniers craignent plus que M. de Roannez de rien faire qui vous puisse déplaire, parce que peut-être ils ne sont pas aussi assurés que M. de Roannez dit qu'il Test que vous trouverez bon tout ce qu'il fera; si, dis-je, je les avois crus, les Pensées de M. Pascal seroient bien avancées d'imprimer... »

Un passage de cette lettre nous apprend que M"*' Périer

FEMSÉBS ALTÉRÉES. ICI

regardait le travail de M. de Roannez comme un grand commentaire; et certainement Topiniâtreté avec laquelle Etienne Périer, suivant cette même lettre, résiste, au nom de la famille, aux amis de Pascal, prouve qu'il ne s'a^ssait pas seulement de retrancher les pensées trop imparfaites et de mettre les autres en quelque sorte d'ordre, comme dit la préface : a Je dois vous dire, écrit Brienne en post^-scripiumy que monsieur votre fils, est bien aise de se voir au bout de ses sollicitations auprès de moi et de vos autres amis, et de n'être plus obligé à nous tenir tête avec l'opiniâtreté quil faisoit, et dont nous ne pénétrions pas bien les raisons; car la force de la vérité l'obligeoit à se rendre, et cependant il ne se rendoit pas et revenoit toujours à la charge; et la chose alloit quelquefois si loin que nous ne le regardions plus comme un Normand, mais encore comme le plus opiniâtre Auvergnat qui fCkt jamais. »

M. et M"*« Périer cédèrent à l'avis de leurs amis par déférence plus que par conviction; et on voit, par la lettre que nous avons citée du bénédictin Touttée à l'abbé Périer, que celui-ci était si peu satisfait qu^en Hi 1, après la mort de ces Messieursy il songeait à publier les fragments qu'ils avaient supprimés ainsi que d'autres morceaux trouvés parmi les papiers de Pascale

La lettre d'ÂmauId annonce, et justifie peut-être, des adoucissements, des suppressions même; mais elle n'explique point le retranchement de tant de beaux passages que le père Desmolets a depuis imprimés ; elle n'explique point surtout les malheureuses corrections de style que

i. Étîeaae Périer est le fils ainô de H. et H»« Périer, nevea et élève de Pascal ; il mourut en 1680; l'abbé Périer est le frère du précédent^ mort bien plus tard, chanoine de la cathédrale de Clermont, en 1718. Voyez plus bas : Documents inédits sur Pascal et sa famille.

Qous aurons à signaler tout à llieure. Il e^t impossible de les imputer à des hommes tels qu'A^nauld et Nicole. C'est qu'ils n'eureut pas une part aussi grande qu'on le croit au travail de la première édition^ et que le véritable auteur de cette édition fut le duc de Roannez» Dans les deux lettres de Brienne, le duc de Roannez est toujours sur le premier plan; il veut suppléer Pascal ; dans son zèle aveugle et impatient il est d'avis de passer outre à toutes les observations de M. et H"^ Périer. Lui seul avait pu communiquer les lettres écrites par Pascal à sa soeur, M^^* de Roannez; et c'est lui vraisemblablement qui en a tiré tant d'admirables pensées qu'il a gâtées en y touchant^ comme nous l'avons vu dans la première partie de ce rapport. La tradition constante de Port-Royal lui attribue le principal rôle dans toute cette affaire. Le Recueil d'Utrecht dit positivement^ p. d&4: a H. de Roannez eut le plus de part à ce travail, mais il fut secondé par MM. Amauld, Nicole^ de Tréville^ Dubois^ de la Chaise et Périer l'aîné. » Ces différents noms se retrouvent avec plusieurs autres dans une lettre inédite écrite par MM. Louis et Biaise Périer à leur mère M""* Périer^ pour la consulter sur la liste des personnes auxquelles il conviendrait de faire présent d'un ou de plusieurs exemplaires* des Pensées, selon la paît plus ou moins grande qu'elles avaient prise à leur publication*. Cette même lettre nous apprend qu'Amauld était toujours fort occupéy et qu'il n^a pas le

1. Fonds de l'Oratoire, 160, n« 17, 6« cahier; et Mémoires de Marguerite Périer, p. 192: « Nous avons parlé à M. Goelphe sur les présents que nous devons faire des Pensées : il nous a dit qu'on n'en donne guère qu'aux amis particuliers. Nous lui ayons demandé s'il en falloit donner plusieurs : il nous a dit que^ pour M. Amauld^ nous lui en pouvions donner deux on trois. Voici la liste que nous avions faite de ceux qui nous sont yenus dans l'esprit, dont vous retrancherez ou ajouterez ceux que yous jugerez à propos : MM. Arnauld, Guelphe, de Roannës» de la Chaise, de Treville (qui assista & l'examen qui se

Mtir f examiner une nouveUe difficulté qui s'éleTait. H est très-probable qu' Arnauld et Nicole donnèrent seulenoient leur avis sur des points qui importaient à la foi ou à lintérét du partie et quils remirent tout le reste au duc de Roannez^ qui n^avait rien à faire et dont le zèle pour la mémoire de Pascal leur était connu. Nous avons vu que Brienne lui-même avait eu ici quelque influence. Brienne était un homme d'esprit^ à moitié fou; le duc de Roannez^ aident et borné; tous les autres^ des hommes judicieux, mais mé* diocres, à l'exception de Nicole et d'Amauld , dont le premier joignait à un sens exquis un goût et une délicatesse peu commune, et le second avait de la grandeur dans Tesprit comme dans le caractère; tous deux distraits par une foule d'autres travaux et par les querelles où s'est consumée leur vie. Voilà donc les hommes auxquels a été livré le manuscrit de Pascal , et qui souvent ont osé substituer leur main à la sienne!

fit des Pensées arec MM. de la Chaise et Dnhoi^, et qui y donna de bons ayis); MM. Dubois, Nicole, des Billettes, et M. le coré (de Saint-Jacques-du-Hautpas), le P. Malebranche» le P. d'Urfé, le P. Blot, le P. Dngoé, frère de celui que nous avons vu à Glennont, avec qui nous ayons fait grande liaison; le P. Dubois, le P. Martin, le P. Quesœl, qui est aussi fort de nos amis; MM. Toisnard et Mesnard, le P. de VAge, MM. Touret et de Caumartin, madame de Saint-Loup. Nous ne sarons s'il en faut donner à P.«R. des Champs : si cela étoit, ce seroit à MM. de Sacy, de Sainte-Marthe et de Tillemont.

« Mous avons parlé à M. Arnauld de la Pensée de Montaigne, en lui montiant leis endroits de Montaigne qui ont rapport à cela. Voici comme il Ta corrigée : Montaigne n'a pasi. tort quand il dit que la coutume doit être suivie dès là qu'elle est coutume, etc., pourvu qu'on n'étende pas cela à des choses qui seroient contraires au droit naturel ou divin. 11 est vrai, etc.

a Gomme M. Arnauld est toujours fort occupé et qu'il n'a pas eu le loisir de beaucoup examiner eeh^ si mon frère pouvoit se donner la peine d'y penser un peu, il y aunnt encore asses de temps pour rece* voir la réponse avant qu*on impiime. »

Il faut tenir compte aussi des circonsUinces au milieu desquelles parut la première édition. Louis XIV et le pape avaient voulu terminer tous les diiférends des jésuites et des jansénistes et les troubles de Téglise par la paix célèbre appelée la paix de Clément IX. Port-Royal avait le plus grand intérêt à ne point réveiller des querelles mal assoupies. Or. Pascal avait écrit au plus fort de ces querelles, et on sait que son ardeur et sa conséquence inflexible avaient laissé bien loin derrière lui le zèle plus timide ou plus éclairé de ses amis. Ce qui n'avait été qu'une défense intrépide en 1660 ou 1662 pouvait paraître une attaque inutile et dangereuse en 1670. Port-Royal avait à garder des ménagements infinis. On le voit au soin avec lequel on recueillit, en faveur des Pensées ^ des approbations de plusieurs évoques et de docteurs en théologie* ; et encore, après tant de précautions , de retranchements, de corrections, le livre, au moment de paraître, est en grand jlKril d'échouer, et Tarchevêque de Paris tente d*en prévenir la publication*.

Il est pourtant difficile d'absoudre entièrement les amis de Pascal du reproche d'une excessive prudence. Car même en 1677 •, ils empêchèrent M"*« Périer d'imprimer la vie de

i. Voyez les approbations en tète de l'édition de Port-Royal et les lettres citées par le Recueil d*Utrecht, p. S51.

2. Recueil, etc. p. 356. « M. Péréfixe fit quelque avance pour en

arrêter le débit » Ce passage est trop long pour être cité; nuds nous

sommes aussi charmés de rencontrer M»« de Longueville parmi les personnes empressées à soutenir la publication des Pensées que peu surpris de voir Fenélon, alors bien jeune abbé^ les accuser de jansénisme.

3. Voici ce que nous trouvons dans une lettre inédite de MM. Louis et Biaise Périer à leur mère^ du 8 mars 1677 : « il y avoit déjà quelque temps que nous avions parlé de la vie (la vie de Pascal par sa sœur) à ces Messieurs (Roannès, Amauld^ Nicole et Dubois), mais à chacun d'eux séparément; \\s ne nous avoient donné aucune réponse positive là-

son irère^ cette vie écrite d^une maoière si naïve et si touchante, et qui nous a conservé tant de précieux détails et aussi tant de belles paroles de Pascal. Ils craignaient qu'elle ne réveillât les ombrages de TautOFité à l'endroit du jan* sénisme^ et il ne semble pas qu'ils aient senti le mérite et Hntérét de ce récit.

Toutes les infidélités que promettent une pilidence poussée aussi loin^ des circonstances aussi difficiles^ une si étrange manière de compresndre les devoirs d'éditeui*^ et des mains aussi inhabiles, une comparaison attentive de l'édition de Port-Royal et du manuscrit autographe de Pascal va les foire paraître.

Mais soyons juste avant tout^ et h&tons-nous de reconnaître que, parmi tant de corrections, il en est plusieurs en fort petit nombre, que le bon sens suggérait et qu'il y aurait eu de la superstition à a'interdire, même envers un ouvrage auquel Pascal aurait mis la dernière main, à plus forte raison envers des notes souvent très imparfaites. Nous sommes loin de blâmer Port-Royal d'avoir ôté une erreur de fait insignifiante ou éclairci une expression obscure. Il fallait bien aussi terminer une phrase interrompue. Nous

dessus» mais nous avoient témoigné que c'étoit une chose de grande conséquence et à laquelle il fallolt beaucoup penser. Depuis ce temps-là^ s'étant trouvés tous ensemble chez M. Dubois^ ils examinèrent fort cette affaire^ et conclurent à ne point imprimer, pour plusieurs raisons que MH. de Boannez et Nicole nous ont rapportées... Ils considèrent comme ime chose fâcheuse d'imprimer ime Tie en ce temps-ci, qu'elles sont devenues si communes que Ton les regarde avec assez d'indifférence, parce que Ton s'imagine dans le monde que les parents ne les publient que par une espèce d'ambition ou de vanité; enfin ils disent que cette Vie en l'état qu'on la donneroit, ne répondroit pas à l'idée qu'on s'en formeroit d'abord» etc.. Toutes ces raisons les ont déterminés à croire qu'il n'est pas à propos de l^imprimar présentement*.. ». Mémoiru de mademoiselle Périer, p. 10 et il*

admettons même qu'on a pu donner quelquefois à une note infonne le tour et le caractère d'une pensée achevée. Ce que nous blâmons^ ce sont les changements inutiles dont Tunique motif est un caprice de goût que rien ne saurait justifier; ce sont les corrections qui altèrent le style du grand écrivain^ et sous prétexte de Téclaircir, Ténervent^ l'allongent^ râllanguissent pour ainsi dire; ce sont surtout les corrections qui bouleversent Tordre de ses idées ^ séparent ce qui était uni^ unissent ce qui était séparé^ développent Ce qui était abrégé y abrégrat ce qui était développé; encore bien plus ces corrections meurtrières qui défigurent sa pensée^ masquent son âme, et mettent le duc deRoannez ou Amauld lui-même à la place de Pascal.

Nous allons parcourir successivement ces diverses catégories d'altérations^ ces divers chefs d'accusation contre Port-Rôyal, et les établir par tm certain nombre d'exemples choisis entre mille que nous aurions pu citer, si nous n^eussions craint de lasser la patience de TAcadémie.

Commençons par relever les corrections nécessaires.

Pascal laisse tomber de sa plume (Msc. p. 485) ces lignes qu'il ne termtaie pas : < lésus- Christ que les deux testaments regardent, Tancien comme son attente, le nouveau comme son modèle, tous deux comme leur centré. » Porttloyal était condamné ou à effacer ces lignes qui sont beUes quoique suspendues, ou à en faire la phrase suivante : < Les deux testaments regardent Jésus -Christ, Tancien

comme son attente, etc »(P.-R. ch. xnr« Bossut.

S* part. X, 5.). 11 y a cent exemples de pareilles corrections, si on peut donner ce nom à ces légers changements, qui étaient indispensables.

Antre exemple à peu près du même genre :

Il y a dans le manuscrit de Pascal (Msc. p. 265): a Non

PENSÉES ALTÉRÉES. i67

pas un abaissement qui nous rende incapable de bien^ ni une sainteté exempte de mal. » Port-Royal : a On ne trouve pas dans la religion chrétienne un abaissement, etc.*. s (P.-R. ra. B. 2« part, v, 3.)

Pascal, qui hait les mots d*enflure et les vaines périphrases, a écrit cette note concise, mais très claire en elle-même (Msc. p. 3i3) : « Masquer toute là nature et la déguiser; plus de roi, de pape, d^évéque, mais auguste monarque y etc. ; point de Paris, capitale du royaume. » Port-Royal a mis : allyenaqui masquent toute la nature. // n'y a point de roi parmi euxy mais un auguste monarque; pr>iut de Paris, mais une capitale du royaume. » (P.-R. ch. XXXI. B. i»* part, x, 20.)

Port-Royal a bien fait aussi de nous épargner de légères erreurs de Pascal. Pascal avait dit : a Dieu fit ses promesses k Abraham; et lorsque Sem vivait encore, Dieu envoya Moise.» Port-Royal corrige Tanachronisme de cette dernière phrase en la supprimant ( P.-R. n. B., 2* part, tv, 5).

Pascal (Msc. p. 283): a D n'y en a point (d'états) qui aient duré mille ans. d Port-Royal: « Il n'y en a pomt qui aient duré quinze cents ans. » (P.-R. ch, n. B., 2* part, iv, 6.)

Pascal (Msc. p. 21): « César étoit trop vieux, ce me semble, pour aller s'amuser à conquérir le monde. Cet amusement étoit bon à Auguste ou à Alexandre. Cétoient des jeunes gens qu'il est difficile d'arrêter. Mais César devoit être plus mûr. > Port-Royal raye Auguste et ne laisse qu'Alexandre : « Cet amusement étoit bon à Alexandre; e'éloit un jeune homme qu'il étoit difficile d'arrêter...» (P.-R. ch. XXXI. B., 1" partie, ix, 47.)

Ailleurs Port -Royal trouvant dans une phrase un Ixait personnel, une allusion à peine intelligible, l'eASu^e avec raison. Pascal: « Le moi est haïssable. » Puis s'adressant à

f6S DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT -II.

une personne^ dont le nom est difRcile à lire dans Tautographe et qui dans les copies est Marton ou Miion S Pascal ajoute (Msc. p. 75) : « Vous le couvrez , vous ne Tôtez pas pour cela : vous êtes donc toujours haïssable. » Port-Royal: « Le moi est haïssable : ainsi ceux qui ne Tôtent pas et qui se contentent seulement de le couvrir, sont toujours haïssables. » (P.-R. XXII. B.^ l'* part, a, 23.)

Voilà des corrections qui^ à la rigueur, peuvent être admises: mais combien d'autres sont inutiles ou vicieuses!

Quant aux corrections inutiles, et qui, par cela seul, sont déjà bl&mables, on pourrait en multiplier les citations jusqu'à rinfini.

Pourquoi, lorsque Pascal prend un exemple et que cet exemple est clair et sensible, le changer arbitrairement? Pascal (Msc. p. 197) : a Toutes les fois que deux hommes voient un corps changer de place, ils expriment tous deux la vue de ce même objet par les mêmes mots, en disant l'un et l'autre qu'il s'est mu... » Port-Royal : a Toutes les fois que deux hommes voient par exemple de la neige, ils expriment tous deux la vue de ce même objet, en disant

l'un et autre gu*etle est blanche » (P.-R. xxxi. B.,

1" part. XI, SI.)

. Tout le monde sait par cœur cette belle pensée sur Cromwell qui s'en albdt ravager toute la chrétienté, sans un petit grain de sable qui se mit dans son urètre, a Ce petit gravier, dit le manuscrit de Pascal (Ihlsc. p. 229), ce petit gravier s'étant mis là, il est mort, sa famille abaissée

i. Dans nu aatre endroit du mannscrit, nous trouvons encore^ mais d*nne autre main que celle de Pascal (p. 440) : « Marton voit bien que la nature est corrompue et que les hommes sont contraires à Thonnètâlé; mais il ne sait pas pourquoi ils ne peuvent voler plus haut. » Sur MitoUj voyez plus bas : Discours de Pascal sur V amour.

et le roi rétabli. » On navait guère besoin de la correction de Port^^Royal : a Ce petit gravier, qui n'étoit rien ailleurs^

mis en cet endroitj le voilà mort d (P.-R. xxiv. B«

l'^part. n, 2.)

Pascal : c Tontes les autres religions ne Tont pu : voyons ce que fera la sagesse de Dieu. » (Msc. p. 317. ) Qu'y a-t-ilde préférable dans cette leçon de Port-Royal (P.-R. ch. u. B. 2* part, v, i.): a Voyons ce que nous dit sur tout cela la sagesse de Dien^ gui nous parle dans la religion chrétienne. »

Pascal (Msc. p. id9) : a Depuis deux mille ans, aucun païen n'avoit adoré le Dieu des Juifs. » Port-Royal : a Depuis deux mille ans le Dieu des Juifs étoit demeuré incomnu parmi la foule des nations paUnes. » (P.-R. xv. B. 2« part. n,2.)

Pascal * : «C'est une chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour les plus grandes. » Port-Royal : « Cette étrange insensibilité pour les choses les plus terribles dans un cœur si sensible aux plus légères est une chose monstrueuse.» (P.-R. ch. i. B."^ part. XII.)

Pascal (Msc. p. 57) : « J.-C. est venu aveugler ceux qui voient clair et donner la vue aux aveugles. » Pourquoi Port-Royal a-t-il corrigé ainsi? «J.-C. est venu afin que ceux qui ne voyoient pas vissent, et que ceux qui voyoient devinssent aveugles.» (P.-R. xviu. B. 2<^part. xui, 7.)

Pascal (Msc. p. 235) : a II y en a de faux et de vrais (des miracles); il faut une marque, etc... » Port-Royal :

1. D'après les denx copies; car nous n'avons pas trouvé ce pasèage daas le manascrit.

a II y a des miracles qui sont des preuves certaines de la vérité. 11 faut une marque^ etc.w » (P.^R. di. UTn. B. 2» part. XVI, 2.)

Pascal (Msc. p. 61 ) : a Ainsi non -seulement le zèle de ceux qui le cherchent prouve Dieu^ mais l'aveoglement de ceux qui ne le cherchent pas. b Port-Royal : « Ainsi nonseulement le zèle de ceux qui cherchent Dieu prouve ta véritable religion; mais aussi l'aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas, ^ qui vivent dans cette horrible né^ gligenee. » (P.-R. i. B. 2* part. xn. )

Pascal (Msc. p. 139) : « Quand je me suis quelquefois mis à considérer les diverses agitations des hommes, les périls et les peines où ils s'exposent à la ix)ur, à la guerre^

d'où naissent tant de querelles ^ etc » Port- Royal :

a ... à la cour, à la guerre et dans la poursuite de leurs prétentions ambitieuses , d'où naissent ^ etc».. » (P.-R. ch. ïxvi. B. Impart, m.)

Pascal (Msc. p. 469) : « Deux excès : exdure hà raison , n'admettre que la raison. » Port- Royal : a Ce sont deux excès également dangereux d'exclure la raison , de n'admettre que la raison. » (P.-R. v. B. 2^ part, vi, 3.)

Voici maintenant de prétendues corrections incontesta* Uement défectueuses. L*ordre que nous suivrons est celui des altérations plus ou moins graves que ces corrections malheureuses ont fait subir au style de Pascal. Nous con>mencerons par celles qui tombent sur des expressions, sur des tours, sur des phrases isolées.

Pascal (Msc. p. 199) : « Les enfants quittent la maison délicate de leurs pères pour aller dans Taustérité d'un désert. » Port-Royal ôte ce qu'il y a de distingué dans ce langage pour dire avec une simplicité vulgaire : a Les enfants abandonnent la maison de leur père pour aller

PBNSÉE3 ALTÉRÉES. 17i

vivre dans les déserts. » (P.-R. xv. B. 2* part, xi^ 2.)

Où Pascal met le mot propre, PorIrRoyal substitue souvent une périphrase. Pascal (Msc. p. 359) : a De là vient que presque tous les philosophes confondent les idées des choses et parlent des choses corporelles spirituellement et des spirituelles corporeUement. i> Port- Royal : a Cest eeite composition d^esprii et de corps qui fait que presque tous les philosophes ont confondu les idées des choses et attribué aux corps ce qui n'appartient qu^aux esprits ^ et aux esprits ce qui n'appartient qu'aux corps. > (P.-R. xzxi. B. i'^part. vi,S6.)

Pascal emploie toujours Texpression la plus juste qui se trouve ordinairement la plus frappante. Le plus petit changement>4>porté à une expression vraie la gâte. Pascal (Msc. p. 261) : « Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cetabtme...» Pori-Royal: a... prend ses retours et ses plis dans cet abîme, d (P.-R. m. B* 2* part, v, 4.) Mais si on dit fort bien les replis et les tours d'un noeuds qu'est-ce que les plis d'un nœud et surtout ses retours? 11 n*y a là que quelques lettres de changées; mais la vérité de l'expression a disparu et avec elle toute la vivap cité de rimage.

n ne faut pas tm les termes familiers; presque toujours ils expriment plus nettement ce qu'on veut dire^ et quel* qa^ois dans un mc^ceau sérieux un terme familier^ vulgaire méme^ bien placée ajoute à l'effet.

Pascal (Msc. p. 217) : a II est si vain et si léger (rhomme) qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui^ la moindre chose ^ comme un billard ou une balle qu'il pousse, suffisent pour le divertir *. b Port-Royal i a ... La

1. Cette Pensée est mie de celles qni^ dans le mannserit, ne sont pas taitespar Pascal lui-même; mais elle est corrisée de sa main. Il y

moindre bagatelie suffit pour le divertir. (P.-R. xivu B. i«» part. VII, 1.)

Pascal : a Si on y songe trop , on s'entête et on s^en coiffe. s> (Msc. p. 355. ) Port-Royal : a Si on y songe trop^ on s'entête et on ne peut trouver la vérité. » (P.-R. ch. xxv. B. i'^part. VI, 2.)

Pascal (Msc. p. 133} : 0 Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour rapprendre, cette heure suffisant, s'il sait qu'il est donné , pour le faire révoquer, il est contre nature quil emploie cette heure -là, non à s'informer si l'arrêt est donné, mais à jouer au piquet. » Port-Royal : « Mais à jouer et à se divertir. » (P.-R. i. B. 2« part, n.)

Pascal (Msc. p. 433) : a Ce n'est pas l'amusement seul qu'il cherche; un amusement languissant Tennuiera; il faut qu'il s'y échauffe, qu'il se pique lui-même, qu'il se forme un sujet de passion et qu'il excite sur cela son désir, sa colère > sa crainte pour l'objet qu'il s'est formé , conune les enfants qui s'effraient du visage qu'Us ont barbouillé. »

Port-Royal : « Qu'il se forme un objet de passion qui

excite son désir, sa crainte, son espérance. » (P.-R. ch. xxvu. B. impart. VII, 3.)

Port-Royal (chap. xxxi) : a On ne s'imagine d^ ordinaire Platon et Aristote^ qu'avec de grandes robes et comme des personnages toujours graves et sérieux. » Pascal (Msc. p. 137} : (c On ne s'imagine Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pédants, n

Pascal nous peint le petit nombre des inventeurs n'obtenant point du grand nombre qui n'invente pas la gloire

avait d'abord : comme tin chien, me balle, un lièvre, snrasent... Luimême a subsUiué : comme un Inllard et une balle q^il pousse, suffisent...

qu'ils méritent et qu'ils cherchent par leurs inventions. S'obstinent-ib, traitent-ils avec mépris ceux qui n'inventent pas? «Les autres^ dit Pascal (Msc. p. 441)^ leur donneroîent des noms ridicules^ leur donneroient des coups de bâton. Qu'on ne se pique donc pas...» Port-Royal (cb. un. B. l^^part. vm^ 20) : a Tout ce quUls y gagnent, e* est qu'on leur donne des noms ridicules et qu*on les traite de visionnaires. 11 fout donc bien se garder de se piquer de cet avantage, etc... »

Pascal (Msc. p. 331) : a Les dévots qui ont plus de zèle que de science. » P.-R. (ch. ixix, § % B. i« part, viii, 3) : < Certains zélés qui n'ont pas grande connoissanc^. a

Comme Port-Royal a peur du mot de dévols, à plus forte raison craint-il de toucher aux prédicateurs, et de les montrer même une seule fois et par hasard la voix enrouée, mal rasés et barbouillés : à ce prédicateur Port-Royal substitue un avocat.

Port-Royal (ch. xxv, B. !'• part, vi, ii) : a Ne diriez-vous pas que ce magistrat, dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple, se gouverne par une raison pure et sublime, et qu'il juge des choses par lui-même, sans s'arrêter aux vaines circonstances qui ne blessent que l'imagination des faibles? Voyez-le entrer dans la place où il doit rendre la justice. Le voilà prêt à ouïr avec une gravité exemplaire. Si Yavoeat vient à parottre et que la nature lui ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, et que son barbier l'ait mal rasé, et si le hasard l'a encore barbouillé, je parie la perte de la gravité du magistrat, o

Pascal (Msc. p. 363) : « Voyez-le entrer dans un ser-

mon oà il apporte un zèle tout dévot, renforçant la ^o/tdilé de la raison par Fardeur de la charité : le voilà prêt à l'ouïr avec un respect exemplaire. Que si le prédicateur

vient à paroltre, et que la natare M ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre^ que son barbier l'ait mal rasé, et si le hasard l'a barbouillé de iurenÀty quelque grande vérité qu'il antionee, je parie hà perte de la gravité de notre sénateur* »

D semble que Port-Royal prenne à tâche d'amortir la vivacité naturelle du style de Pascal. Pascal ne peut écrire quelques lignes sans s'animer et éclater bientôt en tours énergiques; il se met lui-même en scène. Port- Royal re* toujrne contre lui sa maxime qu'il ne faut pas parler de soimême; il efiEetce la personnalité de Pascal, et ramène son langage incisif et animé à la manière de parler de tout le monde. Voici quelques exemples de cette métamori^ose que Port-Royal fait subir à Pascal :

Pascal (Msc. p. 133) : a Tel homme passe sa vie sans ennui en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour à la charge qu'il ne joue point, vous le rendrez malheureux. » PortrRoyal : a Tel homme passe sa vie sans ennui en jouant tous les jours peu de chose, qu'an rendrait malheureux en lui donnant tous les matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour, à la condition de ne pas jouer* » (P.-R. xxv. B. !"• partie, vu, 3.)

Pascal ( Msc. p. 322) : « Si vous l'avez bien sincère (la vue de notre bassesse), suivez-la aussi loin que moi, et reconnoissez,etc.i> PortrRoyal: «S'ils (les hommes) l'ont bien sincère, qu'ils la suivent, etc. b (P.-R. iv, p. 45. B. 2« part, v, iâ .)

Pascal (Msc. p. 45) : a Qu'ont4ls donc à dire contre la résurrection et contre l'enfantement de la Vierge? d Port* Royal : a Je ne vois pas qu'il y ait plus de difficulté de croire la résurrection des. corps et Tenfantement de la Vierge. » (P.-R. xxvn. B. 2* part, xxiu, 2^2.)

PENSÉES ALTÉBiEB. 175

Pascal (Msc. p. 33] : c Qu'ils se oonsolent (ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur), je leur annonce une heureuse nouvelle : il y a un libérateur pour eux,., je leur montrerai qu^il y a un Dieu pour eux,.. Je leur ferai voir qu^un Messie a été promis. 9 Port-Royal : a Qu'ils se consolent; il y a un libérateur pour eux; il y a un Dieu pour eux ; un Messie a été promis. » ( P.-R. xxn. B. 2< part, ix, i 7. )

Pascal (Msc. p. 344) : a Q est injuste qu'on s'attache à moi, quoiqu'on le fasse avec plsûsir et volontairement; je tromperois ceux en qui je ferois naître ce désir, car je ne suis la fin de personne, et n'ai de quoi le satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir, et ainsi l'objet de leur attachement mourra donc! » Pascal avait pris cette pensée pour la règle de sa vie intérieure ; et pour l'avoir toujours présente, il Tavait écrite de sa main sur un petit papier séparé, comme nous rapprend M"»« Périer, qui, dans la vie de son frère, cite ce morceau sans y rien changer* Port-Royal n'a pas fait comme M"'^ Périer; il a ôté le ton personnel qui est sublime ici; il a éteint dans les froideurs de Tabstraction l'ardente mélancolie de ce passage , qui semble avoir été écrit au désert par la plume brûlante de saint Jérôme, ou par l'auteur de l'Imitation dans sa cellule. PortrRoyal : « D est injuste qu'on s'attache à novs, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement; nous tromperons c^ux à qui nous en ferons naître le désir; car nous ne sommes la fin de personne, et nous n* avons pas de quoi les satisfaire. Ne sommes-nous pas prêts à mourir, et ainsi l'objet de leur attachement mourroU. » (P.-R. xvni. R. 2« part, xvu, 49.)

Passons à des altérations plus graves encore, celles qui dégradent bien davantage le style de Pascal, soit par substitution, soit par addition, soit par abréviation.

Pascal (Msc. p. 79) : a La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et c'est la plus grande de nos misères. » — Port-Royal : a Les divertissements ne nous consolent de nos misères qu*en nous causant une misère plus réelle et plus effective.i> (P.-R. xxvi. B. 1~ part. VII, 3.) ^

Pascal * : a La plus grande bassesse de Thonmie est la recherche de la gloire, et c'est cela qui est la plus grande marque de son excellence.]» — Port-Royal : a Si» éFun eôtéj cette fausse gloire que les hommes recherchent est une grande marque de leur misère, c'en est une aussi de leur excellence. » (P.-R. xxu. B. 1~ part, iv, 5.)

Pascal (Msc. p. 83) : a Si on considère son ouvrage incontinent après Tavoir fait, on en est encore tout prévenu; si trop longtemps après, on n'y entre plus. Ainsi les tableaux vus de trop loin ou de trop près; et il n'y a qu'un point indivisible qui soit le véritable lieu; les autres sont trop près, etc. » — P.-R. : a ... Il n'y a qu'un point indivisible qui soit le véritable lieu de voir les tatdeaux; les autres... » (P.-R. xxv. B. !'• p. vi, 2.). Qu'est-ce que le Keu de voir les tableaux t

Pascal (Msc. p. 240) : a De là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. x> Port-Royal, a De là vient qu^il y a si peu de personnes qui soient capables de souffrir la solitude. » (P.-R. xxvi. B. i™ part, vu, i.)

Pascal (Msc. 210) : a Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu'ils ne voudroient pas avoir acheté, ne connoissent

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