‹ Études sur PascalChapitre 31 sur 155 · D'après les deux copiea · texte numérisé non relu

D'après les deux copiea

guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantîroit pas de la vue de la mort et des misères^ mais la chasse nous en garantit; et ainsi» etc... » . Port-Royal change^ transpose, bouleverse toute cette phrase : « Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui s*am usent simplement à montrer ta vanité et la bassesse des divertissements des hommes connoissent bien^ à la vérité^ une partie de nos misères; car c*en est une bien grande que de pouvoir prendre plaisir à des choses si àiuses et si méprisables; mais ils nVn connoissent pas le fondj qui leur rend ces misères mêmes nécessaires^ tant quHls ne sont pas guéris de cette misère intérieure et naturelle qui consiste à ne pouvoir souffrir la vue de soi-même. Ce lièvre qu'ils auroient acheté ne les garantiroit pas de cette vue; mais la chasse les en garantit. Ainsi, etc... » (P..R,1. l.B. 1.1.)

Voici une pensée où, dans Port-Boyal même, Ténergie da langage semble avoir atteint sa dernière limite , et que pourtant Pascal avait écrite plus vive et plus énergique encore:

Port-Royal (ch. xxxi. Boss. i'* part, vi, 26 ) : a Au Heu de recevoir les idées des choses en nous, nous teignons des qualités de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons. » Pascal (Msc. p. 360) : a ... nous les teignons de nos qualités, et empreignons de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons. »

Exemples d'additions oiseuses ou tout à fait vicieuses :

Pascal ( Msc. p. 451 ) : « il faut que les habiles soumettent leur esprit à la lettre. » Pourquoi ajouter à Pascal et lui faire dire avec PortrRoyal? « 11 faut... que les habiles soumettent leur esprit à la lettre f en pratiquant ce quil y a dF extérieur (P.-R. n. B. 3* part, iv, 3.) o.

. Pascal ( Msc. p. I ) : a En voyant raveugtement et la misère de l'homme, et regardant tout runivers muet, etc... » Poil-Royal introduit entre ces deux membres de phrase cette addition : « En voyant l'aveuglement et la misère de rhommOi et ces contrariétés étonnantes qui se découvrettt dans sa nature^ et regardant tout Tunivers muet... b (P.-R. vm. B. 2* part, yu, 1.)

Pascal (Msc. p. 21) : « Nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le serons jamais. » Port- Royal : a ... il est indubitable que nous ne le serons jamais, si nous n'aspirons à une autre béatitude que celle doni on peut jouir en cette vie. d (P.-R. xxiv. B. 1^* part, vi, 5.)

Pascal ( Msc. p. 10 ) : a Le conseil qu'on donnoit à Pyrrhus de prendre le repos qu'il alloit chercher par tant de fatigues^ recevoit bien des difficultés, d Port-Royal : c C'est pourquoi, lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus, qui se propoeoit de jouir du repos avec ses amis après avoir conquis une grande partie du monde, qu'il feroit mieux d'avancer lui* même son bonheur en jouissant dès lors de ce repos saos Taller chercher par tant de fatigues, il lui donnoit un conseil qui recevoit de grandes difficultés et qui n'étoit guère plus raisonnable que le dessein de ce jeune ambitieux. L'ud et l'autre supposoil que l'homme se pût contenter de soimême et de ses biens présents sans remplir le vuide de son cœur d'espérances imaginaires, ce qui est faux. Pyrrhus do pouvoit être heureux ni devant ni après avoir conquis le monde. Et peut-être que la vie molle que lui conseilloit son ministre étoit encore moins capable de le satisfaire que Tagitalion de tant de guerres et de tant de voyages qu'il méditoit (P.-R. XXVI. B. l'« parR vu, 1.). » — Lorsqu'on voit une si petite phrase devenir ainsi une page entière entre les

FENSABS ALTfiRÉES. 179

nunns des anus de Pascal , on comprend que M*« Périer ait appelé leur trafail, non pa« uoe édition^ maie un commentaire.

Nottt) n'avons voulu citer qu'un très-petit nombre d'additions, par ménagement pour le lecteur médiocrement jaloux de faiie connaissance avec le style du duc de Roannez et de relire ici ce qu'il a déjà lu dans l'édition de Port-Royal. Nous serons moins sobre d'exemples de suppressions et d'abréviations, puisque ces exemples auront l'avantage de mettre au jour de nouvelles lignes , quelquefois même de nouvelles phrases de Pascal, rejetées par Port-Royal, et dignes pourtant de figurer à côté de celles qui wat en possession de l'admiration universelle.

Parmi les passages les plus admirés, nul ne Ta plus été et ne mérite plus de l'être que celui où Pascal compare l'homme t^un roseau , mais à un roseau pensant. C'est un des raoreeaux les plus accomplis qui soient sortis de sa plume. Pascal est revenu à deux fois sur cette p&ùsée; il ne l'a quittée qu'après l'avoir portée à sa dernière perfection et ravoir gravée à jamais. Il est curieux d'en retrouver dans un coin du manuscrit la première et imparfaite ébaudte. La voici avec ce litre qui renferme d'abord la pensée tout entière (Msc. p^ 165) : Roseau pensant, a Ce n'est point de Tespace que je dois chercher ma dignité) mais c'est du règlement de ma pensée. Je n'aurai pas davantage en possédant des terres par l'espace : l'univers me comprend et m'engloutit comme un point; par la pensée je le comprends. » C'est de cette ébauche déjà si grande que Pascal a tiré le morceau sublime que Port-Royal a publié , en sr permettant d'en retrancher un trait qui achevait la pensée et n'est pas indigne de ce qu> l'entoure. Port-Royal : « Toute notre dignité consiste donc dans la pensée. C'est de là qu'iJ

iM DCS PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT -II.

faut noos relever^ non de Tespace et de la durée (P.-R. xxxni. B. Impart, rr, 6.) ». Pascal avait écrit (Msc. p. 63) :

non de l'espace et de la durée^ gué nous ne saunons

remplir. »

Pascal dit de Timagination (Msc. p. 361 ) : c Elle a ses heureux et ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres; elle fait croire, douter^ nier la raison; eUe suspend les sens, elle les fait sentir; elle a ses fous et ses sages. » Port-Royal abrège ainsi : « Elle a ses heureux et ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres, ses fous et ses sages (P.-R. xxv. B. i^ part. VI, 2.) ».

Pascal (Msc. p. 258) : a Cette neutralité est Tessence de la cabale (la secte des pyrrhoniens). Qui n*est pas contre eux est excellemment pour eux. I/s ne sont pas pour eux, mêmes; ils sont neutres^ indifférents, suspendus à tout, sans s* excepter. Que fera donc Thomme... » PortrRoyal: a Cette neutralité est Tessence du pyrrhonismc. Qui n'est pas contre eux est excellemment pour eux. Que fera rhomme, etc (P.-R. ch. xxi. B. 2* part, i, i.) ».

Pascal, sur Tennui attaché à toute habitude (Msc. p. 252): a Véloquence continue ennuie. Les princes et les rois jouent quelquefois : ils ne sont pas toujours sur le trône ; ils s'y ennuieroienl... » Port-Royal a supprimé la première phrase: «L'éloquence continue ennuie (P.-R. xxxi. B. l'*part. K, 49.)».

Pascal, sur la condition d'un roi condamné à se divertir (Msc. p. 139) : « 11 tombera dans les vues qui le menacent des révoltes qui peuvent arriver^ et enfin de la mortel des 7na/adies qui sont inévitables; de sorte que s'il est sans ce qu'on appelle di^ ertissement, \ê voilà malheureux, et phis malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se

divertiL d Port-Royal a tiré de tout cela la petite phrase suivante : c II tombera par nécessité dans les vues affligeantes de l'avenir^ et y si on ne Voceupe hors de lui y le voilà nécessairement malheureux (P.-R. xxvi. B. i'* part, vu, 1.)».

Pascal avait dit (Msc. p. 377) : a Lui seul (Dieu ) est son véritable bien, et depuis qu'il Ta quitté , c'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de lui en tenir la place, astres, ciel, terre, éléments, plantes^ choux, poireaux, animaux, insectes, veaux, ser^ pents^Jlévre, peste, gaeTre,famine, vices, adultère, inceste; et depuis qu'il a perdu le vrai bien, etc... » Cette longue nomenclature de toutes les choses dont l'homme a fait des dieux, est fort mal à propos abrégée dans PortrRoyal^ qui, en supprimant les choses les plus ignobles que Pascal n'avait pas craint de nommer, supprime précisément les cultes les plus extravagants où Thomme s'égare lorsqu'il quitte le vrai Dieu. En compensation de ces retranchements, Port-Royal ajoute une phrase qui n'est guère du style de Pascal : a C'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de tenir la place de la fin et du bonheur de Phomme^ astres, éléments, plantes, animaux, insectes, maladies, guerre, vices, crimes, etc. Lhomme étant déchu de son état naturel, il ny a rien à quoi il n^ail été capable de se porter. Depuis qu'il a perdu le vrai bien... (P.-R. xxi. B. 2« part, i, 1.) ».

Pascal (Msc. p. 221) : a Le peuple a des opinions très saines: i* d'avoir choisi le divertissement de la chasse plutôt que la poésie, etc.; 2* d'avoir distingué les hommes par le dehors^ comme par la noblesse ou le bien ; 3^ de s'ofienser pour avoir reçu un soufflet, ou de tant désirer la gloire. Mais cela est très souhaitable à cause des autres

biens essentiels qui y sont joints; et un homme qui a reçu un soufflet sans s'en ressentir est accablé d'injures et de néoessîtés. » Port-Royal a craint^ sans doute^ que le troisième point mal compris n'induisit en tentation^ et il Va supprimé (P.-R, ch. XXIX, § 6. 1" part, vin, 15.).

A propos de cette pensée, si habituelle dans Pascal, que les opinions du peuple sont très saines, Ck>ndorcet a le premier publié le morceau suivant qu'avait retranché Port- Royal (C. vn, 1. B. f* part, vin, i): « Nous allons voir que toutes les opmions du peuple sont très saines; que le peuple n'est pas si vain qu'on le dit ; et ainsi l'opinion qui détruisoit celle du peuple sera elle-même détruite. » Ce n*est là, pour ainsi dire, qu'un extrait de la pensée de Pascal, qui, fidèlement reproduite, a un tout autre caractère, une tout autre portée. Msc. p. 231. En titre « Renversement continuel du pour au contre. — Nous avons donc montré que l'homme est vain par l'estime qu'il fejt des choses qui ne sont point essentielles, et toutes ces opinions sont détruites. Nous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très saines, et qu'ainsi toutes ces vanités étant très bien fondées, le peuple n'est pas si vain qu'on dit; et ainsi nous avons détruit l'opinion qui détruisoit celle du peuple. Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition , et montrer qu'il est toujours vrai que le peuple est vain quoique ses opinions soient saines, etc »

Port-Royal (xxvn. B. i** part. ?ii, i) : aUn gentilhonmie croit sincèrement qu'il y a quelque chose de grand et de noble à la chasse; il dira que c'est un plaisir royal. » Pascal (Msc. p. 209): « Le gentilhomme croit sincèrement que la chasse est un plaisir grand, un plaisir royal; mais son picqueur n'est pas de ce seniimenNà. »

PENSAES altérées. ISS

Port-Royal («v. B. 1" part, vi, iâ) : « L'esprit du plus grand homme du monde n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet à être troublé par le moindre tintamarre qui se fait autour de lui... Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes, p Pascal (Msc. p. 79): c L'esprit de ee

souverain juge du monde n'est pas si indépendant et

trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant Dieu que voilà! 0 ridicolosiS' simoeroe/p y

Port-Royal (xxzi. B. V part, iz, 55 ); en parlant de Platon et d'Aristote : a Quand ils ont fait leurs lois et leurs traités de politique , ça été en jouant et pour se divertir. C'était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie; le plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement. » Pascal (Msc. p. 137) : « Quand ils se sont divertis à faire leurs lois et leurs politiques y ils Tont fait en se jouant. C'éCoit la partie la moins philosophe simplement et tranquillement. S'ils ont écrit de politique j o*étoit comme pour régler un hôpital de foux; et s'ils ont fait semblant d*en parler comme d'une grande chose ^ c^est qu'ils savoient que les foux à qui ils parloienty pouvoient être rois et empereurs; ils entrent dans leurs principes pour modérer leurfoli^ au moins mal qu'il se peut. x>

Port-Royal (xxvm. B. â*part. xvo, 35) termine ainsi un paragraphe sur saint Âthanase^ sainte Thérèse^ etc.: « C'étoient des saints, disons-nous; ce n'est pas comme nous. B Pascal (Msc. p. 12) développe Tallusion au temps présent : a C'étoient des saints, disons-nous; ce n'est pas comme nous. Que se passoit-il donc alors ? Saint Athanase était un homme appelé Athanase , accusé de plusieurs

crimes j condamné en M et tel concile pour tel et tel crime; tous les évégues y consentirent^ et le pape enfin. Que dit-on à ceux qui résistent? Qu'ils troublent la paix; qu'ils font schisme. »

Nous avons donnée ce me semble, assez d'exemples de changements inutiles ou défectueux qui altèrent le texte de Pascal par des substitutions^ des additions et des suppressions malheureuses. Nous allons maintenant rendre compte de changements qui ne portent plus sur des phrases isolées et des morceaux de peu d'étendue ^ mais sur des fragments considérables et presque sur des chapitres en* tiers. Nous allons montrer Port-Royal^ tantôt brisant et décomposant de longs morceaux fortement travaillés et complets en eux-mêmes, comme avec le regret de rencontrer des débris trop bien conservés de la dernière œuvre de Pascal; tantôt^ et comme par un sentiment contraire, dans l'ambitieux dessein de construire un édifice là où Pascal n'avait laissé que des matériaux, prenant avec plus ou moins de discernement des fragments distincts et sans beaucoup d'analogie entre eux, pour en composer un tout qui n*appartient point à Pascal et laisse voir à un œil attentif la discordance intérieure d'éléments étrangers arbitrairement réunis. Donnons quelques exemples de ces compositions mensongères.

Ouvrez Port-Royal : lisez le chapitre vin (P.-R. ch. vm; B. 2* part, vn, i), où Pascal nous peint un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et qui s'éveillerait sans savoir où il est, au milieu de créatures semblables à lui et qui n'en savent pas plus que lui, s'adressant vainement à elles pour en obtenir quelques lumières. Les beautés de détail de ce chapitre, et surtout du 1^ paragraphe, tant de fois cité, trompent sur l'unité de l'ensemble. Or ce

premier paragraphe, dans son état actnel, n'est point de Pascal. Il est composé de deux fragments entièrement distincts, Tun sur un homme qui s'éveillerait tout à coup dans une lie effroyable, et demanderait en vain à tout ce qui Tenfoure If s moyens d'en sortir; Tautre sur Timpuissance de nos semblables à nous donner le bonheur. CStons le der- . nier fragment tel qu'il est dans le manuscrit autographe (Msc. p* 63) : a Nous sommes plaisants de nous reposer dans la société de nos semblables, misérables comme nous, impuissants comme nous. Ils ne nous aideront pas à mourir; on mourra seul ; il faut donc faire comme si Ton étoit seul; et alors bâtiroit-on des maisons superbes t on chercheroit la vérité; etc... p. Il fallait publier séparément ces sombres réflexions, ou les mettre à côté du morceau précédemment cité sur la vanité et l'injustice de l'attachement d'un homme pour un homme. Au lieu de cela, Port-Royal les transporte au milieu du 1*' paragraphe du chap. vni, et, pour les y rattacher, leur donne le ton et le mouvement de tout le reste. L'homme qui s'éveille dans l'île déseile s'exprime ainsi dans le manuscrit : a Je vois d'autres personnes auprès de moi, de semblable nature; je leur demande s'ils sont mieux instruits que moi ; ils me disent que non; et sur cela ces misérables égarés, ayant regardé autour d'eux et ayant vu quelques objets plaisants, s'y sont donnés et s'y sont attachés. Pour moi je n'ai pu y prendre d'attache, et, considérant combien il y a plus d'apparence qu'il y a autre chose que ce que je vois, j'ai recherché si ce Dieu n'auroit point laissé quelque trace de soi... » Port- Royal brise cette dernière phrase, n'en conserve que les premiers mots: o Pour moi je n'ai pu.. • » et à ce commencement il réunit l'autre fragment, qu'il arrange ainsi: a Pour moi je n'ai pu m'y arrêter, ni me reposer dans la

société de ces personnes semblables à moij misérables comme moi^ impuissantes comme moi; je vois qu'ils ne m'aideroient pas à mourir. Je mourrai seul : il faut donc faire comme si j'étois seul; or, si J'étois seul, je ne bfttîKMf pas de maisons^ je ne m'embarrasserois pas dans des occupations tumuttuaires; je ne chercberois l'estime de personne; mais je tftcberois seulement à découvrir la vérité... » Il est asses étrange de faire dire à un homme qui est dans une Ile déserte qu'il ne bfttirait point de maisons, qu'il ne s'embar- ];asaerait pas dans des occupations tumultuaires, etc. Remarquons aussi que Port-Royal^ qui ôte si souvent \eje à Pascal, le lui impose ici.

Voilà un tout bien artificiel dont le manuscrit autographe n'a fourni que les éléments. En voici un autre plus arti* flciel encore.

On trouve à part dans le manuscrit un fragment sur le pyrrhonisme (p. 357), ainsi qu*un autre sous ce titre; « Que l'homme sans la foi ne peut connottre le vrai bien ni la justice (Msc. p. 377.) ». Que fait Port-RoyalT Au lieu de publier séparément ces deux fragments, qui n'ont aucun lien entre eux, il les réunit forcément (P.-R. ch. xxi; B. S'' part, i), à l'aide de cette transition grossière : a Voilà ce qu'est l'homme à Tégard de la vérité ; considérons-le maintenant à Tégard de la félicité, qu'il recherche avec tant d'ardeur dans toutes ses actions. »

Il y a plus : non-seulement de ces deux fragments distincts, Port-Royal compose un ensemble faux, mais il ne donne pas même chacun d'eux tfil qu'il est. Au milieu du fragment sur le pyrrhonisme, avant le paragraphe qui commence ainsi : a Voilà donc la guerre ouverte entre les hommes », Port-Royal, rencontrant le mot de dogmatistes, à roocasion de ce mot, va prendre dans le manuscrit un mor-

PEMSftES ALTÉRÉES. 187

ceau tofot différent sur les dogmatistes, et Ilntercâle au milieu du fragment sur le pyrrhonisme. Dans le nKHPceau sur les dogmatistes^ Pascal parlait en son nom et exprimait des principes qui lui sont propres; Port^-Royal met oes principes dans la bouche des dogmatisies, et par là il se eondanme à diverses altérations qui défigurent la pensée de Pascal) et qui pourtant ne la ramènent pas entièrement à la pensée ordinaire du dogmatisme; de telle sorte qu'au fond ni Pascal^ ni les dogmatistes, ni surtout la critique philo* sopbique et littéraire ne peuvent trouver leur compte dana ces incroyables arrangements.

n en est de même de Tautre fragment sur le vrai bien de liiomme. Port-Royal en rompt l'unité pour introduire entre deux phrases ^ qui sont inséparables^ un petit moi>ceau sur les trois concupiscoices (Msc. p. 275) que suivent tous les philosophes, en ôtant à ce petit morceau sa forme propre pour lui donner celle du fragment plus considérable auquel il le réunit.

Nous ne savons qu'un procédé plus contraire au devoir d'éditeur que ces compositions factices; c'est celui des d^ compositions que noua allons faire connaître. Plus d'une fois Port-Royal a recentré dans le manuscrit d'assez longs flragments, dont toutes les parties étaient bien enchateées et présentaient une pensée unique et frappante. Il aurait dû s'estimer trop heureux de pouvoir recueillir dans leur intégrité ces grands débris ob la main de Pascal était plus particulièrement visible. Port-Royal, par je ne sais quellefatalité, ajMpès avoir fait violence à Pascal pour former de ses notes éparses des ensembles discordants, lui fait ici de nouveau violence pour briser les grands touts qu'il trouvait presque achevés, et en disperser les éléments dans des chapitres entiètement différents entre eux. Voilà ce

qu'on n'aurait jamais pu croire ^ ce que nous ne pourrions croire nous-mémei si le fait évident n'était sous nos yeux.

Dans le manuscrit (p. 3(^7-360 ) et dans les deux copies est un morceau profondément travaillé , et d'une assez grande étendue , sur la situation de Thomme au milieu de la nature et sur son impuissance à l'embrasser tout entière. Là reviennent les deux infinis que nous avons déjà vus dans les Réflexions sur la géométrie , avec cette différence que^ dans les Réflexions ^ la double infinité de la nature était fortement mais brièvement marquée^ tandis qu'ici elle est exposée avec de riches développements qui remplissent une douzaine de pages de nos copies in-folio. C'est encore là que se rencontrent et doivent en effet trouva leur place les admirables pensées sur les extrêmes qui nous fuient de toutes parts, et dans les choses et dans les sciences^ et sur la duplicité de notre être composé que nous projetons hors de nous et dont nous teignons toutes choses. Nulle part Pascal n'est plus grand et plus fin , plus ingénieux et plus magnifique. Nulle page des Provinciales n'est plus soignée que celles-là. D'ailleurs, pas un mot qui, de près ou de loin, regarde les querelles du temps. Quelle bonne fortune pour Port-Royal, pour les amis de la gloire de Pascal, que la rencontre d'un pareil chapitre ! Apparemment M. le duc de Roannez s'est cru trop grand seigneur pour se contenter du rôle de simple éditeur de P&<u;al. Possédé de la funeste manie de le suppléer et de le refaire , il a eu la barbarie d'oser mettre la main sur ce chapitre, devant lequel se seraient inclinés Platon et Bossuet. Le duc de Roannez en a pris ce qui lui convenait, à savoir tout le commencement oc Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté...

PENSÉES ALTÉRÉES. Ig9

(6. i'* part. iv)o^ dont il a fait les premières pages du chapitre xxu^ intitulé : Connoissance générale de t homme. U a bien voulu publier aussi ce passage : a Car enfin qu'est-ce que rhomme dans la nature? Un néant à Tégard de rinfini; un tout à Tégard du néant; un milieu entre rien et tout^ etc. b Après ce paragraphe^ que le duc de Roannez a donné en l'altérant comme tout le reste, on trouve , dans Pascal, un morceau intimement lié au précédent, et qui commence ainsi : « Manque d'avoir contemplé ces infinis, les hommes se sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s'ils avoient quelque proportion avec elle > Suivent plusieurs paragraphes sur

les vains efforts de la science humaine, où le langage de Pascal, qui sait descendre comme il sait monter, prend un caractère tout différent. Il parait que cette simplicité n'a pas charmé le duc de Roannez : il a supprimé tout ce morceau que, depuis, le père Desmolets adonné, nuds séparément et sans dire à quel ensemble il se rattachait, et en supprimant même, ce qui ne lui est pas ordinaire, un des paragraphes (Desm. p. 303; B. suppl. 8, et l'^ part, vi, 24.). Ici vient le beau passage quicouimence et finit de cette manière : « On se croit naturellement bien plus capable d'arriver au centre des choses que d'embrasser leur circonférence..... Les extrémités se touchent et se réunissent à force de s'être éloignées, et se retrouvent en Dieu, et en Dieu seulement. » Le duc de Roannez veut bien faire grâce à ce morceau et il le pubUe; mais où le met-il? Croyezvous que ce soit en son rang, au chapitre xui? point du tout; mais au chapitre xxxi, intitulé : Pensées diverses. Puisqu'il était dans un moment d'indulgence, pourquoi le duc de Roannez n'a*tril pas sauvé aussi, en le déportant où il lui aurait plu, le paragraphe qui suit celui-là da is le

lf« DBS PENSÉES DE PASCAL. BAPPORT~II.

manuflcritt c Connoissons donc notre portée : nous sommes quelque chose et ne sommes pas tout; ce que nous avons d'être nous dérobe la connoissance des premiers principes qui naissent du néant , et le peu que nous avons d'être nous jacbe la vue de l'infini. » Ni Desmolets, ni Ck>ndorcet, ni Bossut^ n'ont donné ce paqigrapbe, qui parait ici pour k première fois.

Après ces suppressions et cette dislocation , Port-Royal revient au manuscrit^ et en publie de suite plusieurs pages^ qu'il altère comme à l'ordinaire , et il en compose toute la fin du chapitre xxii^ depuis ces mots : « Cet état^ qui tient le milieu entre deux extrêmes, se trouve en toutes nos puissances... x> jusqu'à ceux-ci : « Hais tout notre édifice craque et la terre s'ouvre jusqu'aux abtmes. > Ainsi se ter* mine le chapitre xxn, tandis que le grand fragment de notre manuscrit ne se termine point là. En le suivant pied à pied , nous rencontrons d'abord quatre paragraphes dont voici le premier et le quatrième : « Ne cherchons donc point d'assurance et de fermeté; notre raison est toujours déçue par l'inconstance des apparences. Rien ne peut fixer

le fini entre les deux infinis^ qui l'enferment et le fuient

Dans la vue de ces infinis, tous les finis sont égaux ^ et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination sur Tun plutôt que sur l'autre. La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait peine, d Ce n'est point Desmolets, c'est Condorcet qui a publié le premier ces quatre paragraphes.

Viennent ensuite dans le manuscrit trois pages in-folio, très bien liées et fort travaillées , à en juger par les barres et les ratures. En voici le commencement et la fin : a Si l'homme s'étudioit le premier, il verroit combien il est incapable de passer outre. Comment se poun'oit-il faire

qu'une partie counût le tout? Mais il aspirera peut-être à connottre au moins les parties avec lesquelles il u de la proportion. Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l'une avec Tautre, que je crois impossible de connoitre Tune sans l'autre^ et sans le tout... Qui ne croiroit^ à nous voir composer toutes choses d'esprit et de corps ^ que ce mélange-là nous seroit Lien compréhensible t C*est néanmoins la chose que Ton comprend le moins. Uhomme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature. Car il ne peut concevoir ce que c'est que corps et encore moins ce que c'est qu'esprit^ et moins qu'aucune chose comme un corps peut être uni avec un esprit; c'est là le comble de ses difficultés^ et cependant c'est son propre être : Modus quo corporibus adhœret spiritus comprehendi ab hominibus non potest; et hoc tamen homo est. »

Le duc de Roannez a bien voulu se laisser toucher par ces pages admirables et les mettre au jou^; mais^ au lieu de les placer dans le chapitre ixn, à la suite du morceau dont elles font partie intégrante, il les rejette dans le chapitre ixxi^ à la suite du petit paragraphe qu'il y avait déjà rejeté, comme nous l'avons vu.

Enfin, dans le manuscrit, ce fragment a une conclusion que Pascal a barrée et qui est même suivie d'un petit paragraphe destiné à servir de transition à quelque autre chapiti*e : a Voilà une partie des causes qui rendent l'homme si imbécile à connoitre la nature : elle est infinie en deux manières, il est fini et limité; elle dure et se maintient perpétuellement en son être, il passe et est mortel; les choses en particulier se corrompent et se changent à chaque instant, il ne les voit qu'en passant; elles ont leur principe et leur fin, il ne connoit ni l'un ni l'autre; elles sont

simples, et il est composé de deax natures différentes* Enfin, pour consommer la preuve de notre foiblesse, je finirai par ces deux considérations... ».

La comparaison détaillée du manuscrit et de l'édition de 1670 démontre donc ici, de la manière la plus manifeste, la profonde infidélité de Port-Royal, et avec quelle légèreté le duc de Roannez et ses amis ont traité Pascal. Ils avaient le bonheur de rencontrer un chapitre d'une certaine étendue et à peu près achevé, et, au lieu de le reproduire religieusement, ils Tout décomposé, supprhnant telle page, reléguant telle autre dans un autre endroit, puis renouant à toute force le fil d'abord brisé, puis le brisant encore, pour le renouer sans plus de raison, aussi mensongers et aussi artificiels dans la décomposition que dans la composition, faisant arbitrairement des pensées détachées comme tout à l'heure des tputs incohérents. Desmolets et Condorcet ont sauvé du naufrage plusieurs paragraphes qui avaient été rejetés par Port-Royal ; mais, comme nous l'avons déjà dit, ni l'un ni l'autre n*ont averti du rapport que soutiennent les fragments qu'ils publient avec ceux de Port-Royal. EtBossut qui, dans ses deux copies, a eu sous les yeux le chapitre entier, au lieu de le restituer dans son intégrité, s'est contenté de publier de nouveau tous les morceaux donnés par Port- Royal; Desmolets et Condorcet, séparés les uns des autres, de telle sorte qu'aujourd'hui ce beau chapitre est éparpillé de divers côtés dans les éditious. Voilà quel a été le sort d'un des plus admirables fragments de Pascal, et encore n'avonsnous pas parlé des altérations de détail, qui sont infinies. Nous nous bornerons à mentionner les plus frappantes.

Pascal : « Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et plrine majesté; qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent -, qu'il regarde cette éclatante

lumière, etc. » Port-Royal : « Qu'il ne s^arréte donc pas à regarder êimpletnent les objets qui renvironnent ; qu'il contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté, qu'il considère cette éclatante lumière, etc. b

Pascal : a Tout le monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans Fample sein de la nature. Nulle idée n*en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables; nous n'enfantons que des atomes, etc. b Port- Royal : a Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature : nulle idée n'approche de C étendue de ses espaces. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes , etc. b

Pascal : a Qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que, de ce petit cachot où il se trouve logé (j'entends l'univers), il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même, son juste prix. » Port-Royal : c Qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que de ce que lui paraîtra ce petit cachot où il se trouve logé, e^esi-à^ire ce monde visible^ il apprenne, etc. »

Port-Royal : a Je veux lui faire voir là dedans un abtme nouveau. Je lui veux peindre non-seulement l'univers visible, mais encore tout ce qu'il est capable de concevoir de rimmensité de la nature, dans l'enceinte de cet atome imperceptible. » Combien de fois n'a-t-on pas cité avec admiration cette expression déjà si belle : « dans l'enceinte de cet atome imperceptible? » Que dire de celle-ci, qui est la véritable leçon de Pascal : « dans Tenceinte de ce raccourci d'atome?* b

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