‹ Études sur PascalChapitre 32 sur 155 · Les deux copies : à'abime · texte numérisé non relu

Les deux copies : à'abime

m DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — II. •

Pascal: a Car enfin ^ qu'est-ce que Thomme dans la nature? Un néant à l'égard de Tinfini^ un tout à Tégard du néant^ un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes^ la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable. Il est également incapable de concevoir le néant d'où il est tiré et Tinfini ob il est englouti. » Port-Royal : < Car enfin^ qu'est-ce que l'homme... un milieu entre rien et tout. Il est infiniment éloigné des deux extrêmes; et son être fCest pas moins distant du néant d'où il est tiré que de rinfini oui il est englouti. »

Pascal : a Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de bmit nous assourdit; trop de lumière éblouit; trop de distance et trop de proximité empêche la vue^ trop de longueur et trop de brièveté de discours Tobscurcit; trop de vérité nous étonne. J'en sais qui ne peuvent comprendre que, qui de zéro ôte quatre^ reste zéro. Les premiers principes ont trop d'évidence pour nous. Trop de plaisir incom* mode. Trop de consonnances déplaisent dans la musique, et trop de bienfaits irritent; nous voulons avoir de quoi surpasser la dette : bénéficia eo usque grata sunt dum videntur exsolvi posse; ubi multutn anteverterint, pro gratia odium redditur. Nous ne sentons ni Textrême chaud, ni l'extrême froid^ etc. »

Port-Royal a ainsi réduit tout ce morceau : € Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême ; trop de bruit nous assourdit; trop dé lumière nous éblouit; trop de distance et trop de proximité empêchent .la vue; trop de longueur et trop de brièveté obscurcissent un discours; trop de plaisir incommode^ trop de consonnances déplaisent. Nous né sentons ni l'extrême chaud^ ni l'extrême froid, etc. »

Pascal : « Voilà notre état vérit^le. C'est ce qui nous

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rend incapables de savoir certainement et d'ignorer abso* lum^t. Nous voguons sur un milieu vaste, toiijours încertains el flottants, poussés d*un bout vers Tautre. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, i) branle et nous quitte; et, si nous la suivons, il échappe è nos prises; il glisse et fuit d'une fuite étemelle. Rien ne s'arrête pour nous; c'est Tétat qui nous est naturel, et tou-r tefois le plus contraire k notre inclinatiiHU ^0|i9 brûlons de désir de trouver une assiette fermp et une dernière base constante, pour y édifier une tour qui s'élève h l'infini; mais tout notre foodem^t craque, et la terre s'ouvre jus^ qu'aux abîmes. »

Port-Royal a gftté ce beau passage, en l'arrangeant de la manière suivante qui jusquici a été fort admirée, et qui m peut plus ét£e supportée dès qu'on connaît la vraie: < Voilà notre état véritable. C'est ee gui re$serre no$ connoissances en (le certainei bornes que nous ne passons pas, incapables de savoir tout et d'ignorer tout absolument ( il i^e s'agit pas de savoir ou d'ignorer tout, mais d^igncnrer absolument ou de savoir avec certitude ). Nous sommes sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants entre f ignorance et la connaissance (ceci détruit l'image commencée: l'ignorance et la connoissance étoient devenues les deux bouts du milieu); et^ si nous pensons aller plus loin (il n*est pas question d'aller plus loin ; plus loin que quoi? mais de s'attacher à un point fixe), notre objet branle et échappe à nos prises; il se dérobe et fuit d'une fuite étemelle : rien ne le peut arrêter (Pascal dit bien plus : Rien ne s'arrête pour nous). C'est notre condition naturelle, et toutefois la phis contraire à notre inclination. Nous brûlons du désir d'approfondir tout (il ne s'agit ni d'approfondir tout, ni d'aller plus loin^ etc., mais de trouver une assiette ferme), et d'édifier

une tour qui s'élève josqu'à Tinfini ( pour cela il faut (l'abord trouver une assiette ferme et une dernière base constante). Hais tout notre édifice craque (non pas tout notre édifice^ car nous n'avons pas pu en élever un, faute d'une base constante; c'est le fondement même que nous avons jeté qui craque ) , et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes*. »

Mais cette altération continue du style de Pascal nous détourne beaucoup trop de notre objet présent^ à savoir la décomposition que Port-Royal fait subir à des morceaux complets et achevés. Donnons encore un exemple d'une pareille décomposition sur un passage moins étendu, mais peut-être mieux lié et tout aussi beau que le précédent; nous voulons parler de ce fragment sur le vrai bien que nous avons déjà indiqué^ et qui a été réuni par Port-Royal au fragment sur le pyrrhonisme^ pour composer le chapitre xxi (B. i" part. 1) : Sur les contrariétés étonnantes çui se trouvent élans la fkoture humaine à Ngard de la vérité et du bonheur, n est impossible d'avoir eu plus de malheur que ce fragment entre les mains de Port-Royal. D'abord on Ta fait entrer dans un travail de composition très vicieuse; maintenant nous allons le voir subir en lui-même un travail de décomposition plus vicieuse encore. Il est intitulé dans le manuscrit: Que l'homme ne peut connaître le vrai bien ni la justice. En voici le commencement: « Tous les hommes recherchent d*être heureux ; cela est sans exception, quelques différents moyens qu'ils y emploient. » On trouve tout ce morceau dans le chapitre xxi de Port*Royal;

1. A la fin du Rapport, nous avons placé le texte vrai de cet admi* rablc fragment^ en regard du texte donné par les éditions et le seul connu jusqu'ici.

on l'y trouve même grossi ^ comme nous Tavons vu^ de quelques phrases sur les trois concupiscences, tirées d'un iutre endroit du manuscrit. Après avoir exposé nos vains efforts ponr arriver au bonheur, et la plainte étemelle de tous les hommes a princes, sujets, nobles, roturiers, vieux, jeunes, forts, faibles, savants, ignorants, sains, malades, de tous pays, de tous temps, de tous âges et de toutes conditions », Pascal s'écrie : a Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance?... Ce gouffre infini ne peat être rempli que par un objet infini et immuable, c'està-dire par Dieu même. i> Ce passage éloquent avait été admirablement préparé, et lui-même il prépare admirablement ce qui suit: a Lui seul (Dieu) est son véritable bien; et depuis qu'il l'a quitté, c'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de lui en tenir la place: astres, del, terre, etc. » Ainsi le mouvement de. tout ce morceau est gradué sur l'ordre même et Tenchalnement des idées. Port- Royal a rompu, avec l'enchaînement des idées, le mouvement du style. Il a isolé cette tirade pathétique : a Qu'est-ce donc que nous crie cetteavidité et cette impuissance? », et par là il a brisé toute la suite de ce beau fragment ; il en agàté les proportions et l'harmonie, et il a donné à cette longue nomenclature des choses que Thomme a mises à la place de Dieu je ne sais quel air brusque et étrange. Et quant à la brillante et véhémente tirade, il Fa gardée comme un mor^ ceau de rhétorique qu'il n'a pas voulu perdre, et dont il a &it un paragraphe distinct d'un autre chapitre (P.-R. ch ui. B. ^ part, y, 3). Mais alors ce grand mouvement, n'étant ni préparé ni soutenu, perd sa force ; ce cri de douleur échappé de l'âme de Pascal ne semble plus qu'une déclamation. Tel a été le sort d'un fragment d'une assez médiocre étendue; il est curieux de montrer quel a été celui d'une

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seule plifase^ qui n'était pas^ ce semble^ assez longue poar pouvoir ètte démembrée.

(I II a été prédit^ dit Pascal (Msc. p. 232), que Jésus- Chriât ôeroît roi des Juifc et des Gentils; et voilà ce roi des Juifs et des Gentils oppridié par les uns et les autres qui cotîspirent à sa mort, dominant sur les uns et les autres, et détruisaM 6t le culte de Moïse dans Jérusalem, qui en étoit Me centre et dont il fait sa première Église, et le culte des idoles dans Rome, qui en étoit le centre et dont il fait sa principale Église. i> H est impossible de trouvât une phrase qui soit plus une, plus ramassée en elle-même^ et qui se prête moine à toute décomposition ; cependant Port-Royal a trouvé le seôret de la briser et d^en disperser les membres dans des phrases différentes et assez éloignées lés unes des autres. PortrRoyal met d'abord en avant la prédiction (P.-R. ch. XV, p. 119. B. 2* part, xi, 2) : « Que Jésu&^rist seroit roi des Juife et des Gentils b; puis il intercale qui^tre paragraphes; alors il revient à la phrase de Pascal, quil arrange ainsi : « A cela s'opposent tous les hommes par Topposition naturelle de leur concupiscence. Ce roi des Juifs et des Gentils est opprimé par les uns et les autres qui conspirent sa mort, etc. d Ici Port-Royal s'arrête encore, intercale de nouveau diverses pensées, et enfin il reprend le deuxième membre de la phrase de Pascal, auquel il rend le tour qu'il avait àlé au premier : «Malgré toutes ces oppositions, voilà Jésus-Christ, en peu de temps, régnant sur les uns et les autres et détruisant le culte judaïque dans Jérusalem, qui en étoit le centre, etc. »

En est-ce assez, et trouve-t-on que le duc de Roannez en ait usé assez librement avec les phrases, les paragraphes, les chapitres entiers de Pascal? Il est temps de le voir aux prises, non plus Avec le style, mais avec la pen^

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même de Pascal^ li méconnaissant et la défigurant de toutes les manières.

Pori-Royal altère la pensée de Pascal^ quelquefois faute de la bien comprendre et à son insu^ quelquefois aussi par politique^ pour né pas réveiller des querelles mal assoupies, le plus souvent par scrupule de conscience^ pour épai^er aux faibles la contagion d*un scepticisme dont tout le monde ne pénètre |)as le secret et ne possède pas le remède.

Les altérations involontaires ou sont légères, sans jamais être indifférentes, ft énervent plus ou moins la pensée de Pascal sans la dénaturer entièrement; ou bien elles sont assez graves et asses profondes pour constituer de véritables contre-sens.

Nous allons donner des exemples de chacun de ces genres d'altération.

Le chapitre xxv comprend un certain nombre de panH graphes dont le premier traite de la puissance de Topinion; les autres ont l'air de rouler sur des sujets différents, qui n'ont d'autre lien que leur rapport commun au titre général du chapitre : La faiblesse de l'homme. Rien de plus inexact que tout cela. D*abord, dans le manuscrit, tous ces para« graphes se lient les uns aux autres et ne forment qu'un seul et même tout, et leur sujet commun n'est pas la faiblesse de rhommci ce qui est bien vague; ce n'est pas non plus l'opinion; car quel rapport peuvent avoir à l'opinion plusieurs de ces paragraphes, entre autres le paragraphe sur les charmes de la nouveauté, surtout celui sur le plus grand honmie du monde dont une mouche, ou le moindre tintamarre qui se fait autour de lui, troublent la raison, ou celui qui nous peint un philosophe qui, en sûreté sur une planche plus large qu'il ne faut, tremble en songeant au précipice qui est dessous? L'opinion n'a rien à voir à tout

cela. Il s'ensuit que le premier paragraphe, qui ^ dans te manuscrit^ n'est pas autre chose que le commencement du morceau entier^ ne peut pas rouler sur Topinion^ puisque fous les autres paragraphes qui dépendent du premier n'ont aucun rapport à l'opinion. Et pourtant lisez ce paragraphe dans Port -Royal : a Cette maîtresse d'erreur qu'on appelle fantaisie... et opinion ». Voilà le début, et^ pour ainsi dire, •l'enseigne de tout l'article. Et puis : c Qui dispense la réputation^ qui donne la vénération aux personnes^ aux ouvrages, aux grands, si non l'opinion...) b «L'opinion dispose de tout... 0 Une réflexion très attentive pourrait bien soupçonner ici quelque méprise. Car enfin, comment peut-on dire que c'est l'opinion qui dispense la réputation? L'effet ressemble un peu trop à la cause : la réputation, c'est l'c^inion même ; et la phrase a bien l'air d'une tautologie. Mais nous en parlons fort à notre aise, car nous voyons le dessous des cartes. Nous avons le manuscrit^ nous possédons l'original, et nous reconnaissons facilement l'infidélité de la copie. Mais, quand on n'est pas averti, il faudrait une sagacité merveilleuse pour deviner la moindre altération dans tout ce passage. Aussi tout le monde s'y est trompé. Et , comme Pascal fait mention du livre italien, DelV opinione reginadel mando, on a cité cent fois ce paragraphe et ceux qui le suivent comme traitant de Topinion. Cependant il n'en est rien : le vrai sujet est semblable à celui-là, mais il n'est pas celui-là. Quel est-il? C'est l'imagination. Pascal le dit lui-même; il amis luimême un titre à ce morceau; ce titre est : Imagination; et voici la vraie première phrase ( Msc. p. 361-362) : a C'est cctie partie dominante de l'homme , cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours, etc. » Pour accommoder cette phrase à l'opin on il a fallu la changer et supprimer ce premier membre:

a C'est cette partie dominante de Thomine... » Plus bas : « Qui dispense la réputation^ qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands^ sinon cette faculté imaginante? h Eo&a : iiLHmagination dispose de tout. j> Dès qu'il s'agit de l'imagination et non pas de Topinion, tous les autres paragraphes s'éclaircissent; on comprend le charme des nouveautés , car la. nouveauté s'adresse à l'imagination; il est bien certain que le plus grand homme du monde ^ si la moindre distraction trouble son imagination^ ne peut plus si^vre son raisonne* ment^ et le plus grand philosophe, sur une planche plus large qu'il ne faut pour y marcher en sûreté, tremble en se représentant par l'imagination Tablme qui est au-dessous. Il y avait, dans l'original, bien des expressions qui ne se peuvent rapporter qu'à l'imagination : partie dominante de rhommcy faculté, etc. Port-Royal les a adoucies ou supprimées. Il a retranché aussi , ce qui est plus grave, trois ou quatre paragraphes où Pascal représente les magistrats et les médecins s'appliquant à faire impression sur l'imagination des hommes avec leurs bonnets et avec leurs robes, faute de posséder la vraie justice et la vraie science. G^est Desmolets qui depuis a publié ces paragraphes. A la fin Pascal a mis cette note : a II faut commencer par là le chapitre des puissances trompeuses. » Sans doute, au milieu de tout cela, Topinion est souvent prise à partie ; Port- Royal a cru qu'elle était sur le premier plan. Il n'a pas compris la véritable pensée de Pascal. L'opinion n'est qu*une puissance extérieure, à laquelle on peut résister avec du courage et une certaine force de caractère : mais l'imagination est une puissance bien autrement trompeuse et bien autrement redoutable, puisqu'elle a son siège en nousmêmes. C'est l'ennemi domestique du philosophe. Pascal

ni Malebranche ne pouvaient s^y tromper; mais PorURoyal^ qui n'était pas assez tourmenté par Timagination pour se révolter contre elle^ a pris un ennemi pour un autre ; il a mis le sien à la placé de celui de Pascal.

Ce n'est pas là^ selon nous^ une altération légàre; car elle donne le change sur le vrai caractère d^un morceau très important. En voici une autre qui , à proprement parler^ n'est pas moins qu'un contre-sens, ou plutAt même un non-sens ; quUl est absolument impossible de mettre sur le compte de Nicole et d^AmauId.

Le dessein de Pascal ^ dans sa nouvelle Apologie, était de montrer que le christianisme est aimable^ et, une fois ce grand point gagné, d'établir quMl est aussi vrai qu'au» cune chose au monde : il voulait l'insinuer en quelque sorte dans la raison par le cœur. Cette pensée est partout dans Pascal. Pour préparer les voies à cette nouvelle Apologie , il met en avant une théorie qu'il croit inventer^ mais qui est trop vraie pour être nouvelle, à savoir la distinction de deux ordres .de vérités, les unes qui se prouvent , les autres qui ne se prouvent pas parce qu'elles sont des vérités premières; celles-ci qui relèvent de la raison, du raisonnement, ()e Tintelligence , de l'esprit, celles4à qui relèvent du sentiment, de nnstinct, du cœur*. Port-Royal lui-même, au chapitre zxxi des Pensées diverses, donne le morceau suivant que nous rétablissons ici tel qu'il est dans le manuscrit (p. 59) : « Le cœur a son ordre; l'esprit a le sien, qui est par principes et démonstraticms. Le coeur en a un autre : on ne prouve pas qu'on doit être aimé en exposant d'ordre les causes de l'amour. Cela seroit ridicule. Jésus- Christ et saint Paul ont bien plus suivi cet ordre du cœur

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