Ces trois paragraphes sont dans Gondorcet et dans Bossut
2. Ce paragraphe est dans Gondorcet. Bossnt en a retranché : Les évéques ne font pas ainsi.
3. Ces deai derniers paragraphes sont à pen près illisibles dans le manuscrit.'
4. Il l'avait été beaucoup plus qa'on ne le sait ordinairement. Voyez le Discours sur les passions de F amour.
PENSÉES ALTÉRÉES. tiS
régulières et approfondies ni en philosophie ni en théologie. Il n'y songea sérieusement qu'assez tard; et égaré par sa rigueur même, par les habitudes de l'esprit géométrique y comme aussi par cette humeur bouillante quil portait en toutes choses, il s'élança d'abord à Textrémité du doute et à Fextrémité de la foi. Confondant le raisonnement et la raison^ ne se souvenant plus qu'il a lui-même judicieusement distingué des vérités premières , indémontrables, que nous découvre cette intuition spontanée de la raison qu'on peut aussi appeler avec lui l'instinct^ le sentiment, le cœur, et des vérités qui se déduisent de celles-là par voie de raisonnement ou qui se tirent de l'expérience par induction, oubliant qu'ainsi il a lui-même répondu d'avance à toutes les attaques du scepticisme *, Pascal interroge avec l'expérience et le raisonnement tous les principes^ et par là il les ébranle tous, sans beaucoup d'effort : comme il veut tout prouver, il ne trouve à rien des preuves suffisantes, et arrive à l'incertitude de toutes choses; qu'il n'y a en soi ni vrai ni faux, ni bien ni mal^ ni juste ni injuste; que les degrés de latitude font toute la jurisprudence; que la propriété n'est qu'une convention; qu'il n'y a d'autre nature des choses que la coutume, et qu'eniSn la raison^ réduite à ses seules forces, est incapable de s'élever à l'idée de Texistence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Edi^re une fois, ôtez la révélation, et Pascal c'est Montaigne, et Montaigne réduit en système. Sa métaphysique, si tant est qu'il en ait une, sa morale et sa politique sont celles de la fin du xvi« siècle et du comnteucement du xvn«, en Italie, en France et dans toute l'Europe, avant que Descartes fût venu tout renouveler et
tout raffermir. On ne sait, on ne peut savoir quels services a rendus Descartes, qu^après avoir sondé longtemps le vide qu'avait laissé dans les esprits et dans les âmes la chute de la scholastique, c'est-à-dire de la philosophie chrétienne^ et reconnu la vanité des efforts qu'avait faits d'abord Tespril humain pour combler ce vide par des systèmes plus ou moins empruntés à l'antiquité^ conceptions artificielles^ pleines d'esprit et d'imagination, mais sans vrai génie, qui se dissipaient d'elles-mêmes à mesure qu'elles paraissaient^ et conduisirent promptement la raison émancipée du premier enthousiasme et d'espérances chimériques à Vexcès contraire, au sentiment exagéré de sa faiblesse^ Le scepticisme dominait en France quand Descartes parut et entreprit de triompher du doute en l'acceptant d'abord, pour le forcer à rendre la certitude qu'il contient à son insu : car douter, c'est penser encore, c'est donc savoir et c'est croire qu'on pense, et qu'on est par conséquent^. C'est Descartes qui a restitué à la pensée la conscience de son droit et de sa force, et lui a enseigné qu'elle porte avec elle sa propre lumière et celle qui éclaire l'existence entière, notre âme spirituelle. Dieu et l'univers. Descartes, en arrachant l'esprit humain au scepticisme, premier fruit de la liberté naissante, ferma sans retour l'ère de la scholastique et ouvrit celle de la philosophie moderne. Les libres penseurs du xvi* siècle n'avaient été que des révolutionnaires : Descartes a été, de plus, un législateur. La législation qu'il a donnée à la philosophie n'est point un système; c'est mieux
1. Voyez, sar la philosophie de la Renaissance^ la dixième leçon de
l'ËSQUlSSB D'CNE histoire 6ÉNÉBALB DE LA PHILOSOPHIE^ et danS leS FbA-
GHENT8 DE PHILOSOPHIE cartAsienite Tarticle Vatiim,
2. Ibid., leç. xi«; et aussi la DAfemse de l'Université et de la phi-.
LOSOPBIE, p. lis.
que cela^ c'est une méthode et une direction immortelle. Peu à peu cette méthode et celte direction, pénétrant dans les esprits, les relevèrent de leur abattement, ranimèrent la confiance de la raison en elle-même sans la jeter de nouveau dans une présomption toujours punie, et produisirent bientôt, secondées par la persécution même, cette sobre et forte philosophie du xvii* siècle, libre et réservée, fidèle à la raison et respectueuse envers la foi, qui compte pour disciples et pour interprètes les génies les plus différents, Arnauld et Malebranche, Fénelon et Bossuet; notre vraie philosophie nationale, si on peut parler de nationalité en philosophie, celle du moins que nul souffle étrange ne nous a apportée et que l'Europe entière nous a empruntée, dont un côté exagéré a produit Spinoza, un autre Locke, un autre encore Berkeley, et qui, développée selon son vrai génie, a servi de fondement à la Théodicée de Leibniz.
Pascal avait un peu goûté de cette grande philosophie; il n'en avait pas été pénétré. Il était presque formé avant qu'elle fût devenue la philosophie du siècle, et il avait été formé à une toute autre école , celle précisément qu'était venu renverser Descartes. Montaigne était son véritable maître avant celui qui lui parla du haut de la croix.
Le philosophe, dans Pascal, interrogeant mal la raison, n'en obtient que des réponses incertaines^ et, incapable de s'y arrêter, il se précipite dans tous les abtmes du scepticisme. Mais, l'homme, dans Pascal, ne se résigne point au scepticisme du philosophe. Sa raison ne peut pas croire; mais son cœur a besoin de croire. H a besoin de croire à un Dieu, non pas à un Dieu abstrait , principe hypothétique des nombres et du mouvement, mais à un Dieu vivant qui a fait l'homme à son image, et qui puisse le recueillir après cette courte vie. Pascal a horreur de la mort comme de
Tentfée dn néant; il cherche un asile contre la mort de toute la puissance de son ftme, de toute la faiblesse de sa raison désarmée. Pascal veut croire à Dieu^ à une autre vie, et ne le pouvant pas avec sa mauvaise philosophie^ faute d'en posséder une meilleure et d'avoir suffisamment étudié et compris Descartes ^ il rejette toute philosophie, renonce à la raison et s'adresse à la religion. Mais sa religion n'est pas le christianisme des Amauld et des Malebranche, des Féne- Ion et des Bossuet, fruit solide et doux de l'alliance de la raison et du cœur dans une âme bien faite et sagement cultivée: c'est un fruit amer, éclos dans la région désolée du doute^ sous le souffle aride du désespoir. Pascal a voulu croire, et il a fait tout ce qu'il était nécessaire de faire pour finir par croire. Les difficultés qu'il rencontrait, sa raison ne les a pas surmontées, mais sa volonté les a écartées. Ne les lui rappelez pas, il les connaît mieux que vous ; sa dernière, sa vraie réponse est qu'il ne veut pas du néant, et que la folie de la croix est encore son meilleur asile. Pascal a donc fini par croire; mais, comme il n'y est parvenu qu'en dépit de la raison, il ne s'y soutient qu'en redoublant de soins contre la raison, par de pénibles et continuels sacrifices, par la mortification de la chair, surtout par celle de l'esprit ; c'est là la foi inquiète et malheureuse que Pascal entreprend de communiquer à ses semblables. Il ne se proposait point de s'adresser à la raison, sinon pour l'humilier et pour l'abattre, mais au cœur pour l'épouvanter et le charmer tout ensemble, à la volonté pour agir sur elle par tous les motifs connus qui la déterminent, la vérité en soi exceptée. Une telle apologie du christianisme eût été un monument tout particulier, qui aurait eu pour vestibule le scepticisme^ et pour sanctuaire une foi sombre et mal sûre d'elle-même. Un pareil monument eût peut-être conveim à un siècle malade
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tel que le nôtre ; il eût pu alUrer et recevoir René et Byron convertis^ des hommes longtemps en proie au) horreurs du doute et voulant s'en délivrer à tout prix. Mais les esprits sains et réglés du xvii* siècle n'auraient su que faire d'un semblable ouvrage. Pour eux. la religion était le couronnement de la philosophie , la foi ^ le développement le plus légitime de la raison vivifiée et éclairée par le sentiment. Le scepticisme de Pascal leur eût été un scandale plutôt qu'une leçon. Aujourd'hui même^ les Pensées sont peutêtre plus dangereuses qu'utiles; elles répandent l'aversion de la philosophie bien plus que le goût de la religion; elles ravagent l'âme plus qu'elles ne Téclairent et ne la pacifient; et la foi qu'elles inspirent^ fille de la peur plutôt que de Tamour, est inquiète^et agitée conmie celle de ce sublime et infortuné génie.
Q n*est donc pas surprenant que des hommes tel qu'Arnauld et Nicole, qui voulaient faire des Pensées un livre édifiant^ n'aient pas consenti à les publier telles qu'ils les trouvaient; mais c'est ici notre devoir d'éditeur fidèle de rétablir le caractère original de Touvrage sur lequel nous travaillons^ d'ôter au scepticisme et à la religion de Pascal leurs derniers voiles, et cela avec d'autant moins de scrupules que le scepticisme de Pascal est, à nos yeux, une erreur qui veut être démasquée et combattue, et la foi par laquelle il entreprend de le corriger, un autre excès, un remède extrême, presque aussi funeste que le mal qu'il prétend guérir, qu'il ne guérit point, qu'il envenime au contraire, et rend plus tard incurable à tous les efforts d'une philosophie généreuse et du vrai christianisme*.
i. Il y a douze ans noii« exprimions déjà la môme opinion sur le caractère de la philosophie et de la religion de Pascal, dans la xn« leç, de rEsQcissE DB l'bistoiie de la philosophu : « Pascal est incontes*
Tout le monde a bien vu que plusieurs pensées de Pas* cal étaient des pensées de Montaigne ^ tantôt fidèlement
tablement sceptique dans plusieurs de ses Pensées; et. le but avoué de son lirre est Tapologie de la religion chrétienne. Ni son scepticisme ni sa théologie n'ont rien de fort remarquable en eux-mêmes. Son scepticisme est celui de Montaigne et de Charron^ qu'il reproduit souvent dans les mêmes termes : n'y cherchez ni une vue nouvelle ni un argument nouveau. Il en est à peu près de même de sa théologie. Qui donc place si haut Pascal et fait son originalité? Cest que tandis que le scepticisme n'est évidemment pour les autres sceptiques dont je viens de vous entretenir qu*un jeu de Tesprit, une combinaison inventée de sang - froid pour faire peur à l'esprit humain de lui-même et le ramener à la foi, il est profondément sincère et sérieux dans Pascal. L'incertitude de toutes les opinions n'est pas entre ses mains un épou vantail de luxe; c'est un fantême, imprudemment évoqué, qiti le trouble et le poursuit lui-même. Dans ses Pensées il en est une rarement exprimée, mais qui domine et se sent par> tout, ridée fixe de la mort. Pascal, un jour, a vu de près la mort sans y être préparé, et il en a eu peur. Il a peur de mourir, il ne veut pas mourir; et ce parti pris en quelque sorte, il s'adresse à tout ce qui pourra lui garantir le plus sûrement l'immortalité de son àme. C'est pour l'immortalité de l'àme et pour elle seule, qu'il cherche Die;: ; et du premier coup d'œil que ce jeune géomètre, jusque-là presque étranger à la philosophie, jette sur les ouvrages des phUosophes, il n'y trouve pas un dogmatiste qui satisfasse à ses habitudes géométriques et au besoin qu'il a de croire^ et il se jette entre les bras de la foi la plus austère ; car celle-là enseigne et promet avec autorité ce que Pascal veut espérer sans crainte. Que cette foi ait aussi ses difficultés, il ne l'ignore pas ; c'est pour cela peut-être qu'il s'y attache davantage comme au seul trésor qui lui reste, et qu'il s'applique à grossir de toute espèce d'arguments, bons et mauvais; ici de raisons solides, là de vraisemblances, là même de chimères. Livrée à elle-même, la raison de Pascal inclinerait au scepticisme ; mais le scepticisme c'est le néant; et cette horrible idée le rejette dans le dogmatisme, et le dogmatisme le plus impérieux. Ainsi d'un côté une raison sceptique; de l'autre un invincible besoin de croire : de là un scepticisme inquiet, et un dogmatisme qui a aussi ses inquiétudes ; de là encore, jusque dans l'expression de la pensée, ce caractère mélancolique et pathétique qui, joint aux habitudes sévères de l'esprit géométrique, fait du style de Pascal un style unique et d'une beauté supérieure. » = Sur le scepticisme de Pascal, voyez notre dernier mot dans la Préface de la seconde édition.
reproduites^ tantôt citées de mémoiFe^ abrégées ou développées; mais on a quelquefois prétendu que c^étaient des objections que Pascal marquait pour y répondre; c'est n^avoir pas compris son dessein et l'esprit de la nouvelle apologie. Non^ ce n'étaient pas là des objections que Pascal voulait réfuter^ mais des arguments contre la raison^ qu'il mettait en réserve au profit de sa cause^ et qu'au lieu de réfuter il se proposait de développer et de fortifier. Ainsi Pascal^ comme tous les sceptiques^ conotme Montaigne, Charron^ La Mothe le Vayer, et avec eux toute Técole sensuaJiste de tous les pays et de tous les temps^ comme ses contemporains Hobbes et Gassendi, n'admet pas Tautorité propre de la raison^ ni par conséquent celle de la conscience^ ni justice naturelle, ni droit naturel^ nul autre droit que celui de la force et de la coutume. Montaigne, qui est l'inconséquence même^ chancelle perpétuellement dans son scepticisme, et il dit quelquefois que la coutume a du bon, et que c'est pour cela qu'on la suit. Pascal redresse ici Montaigne, il lui reproche cette concession, et maintient que la force de la coutume se tire d'elle-même, c'est-à-dire de la seule faiblesse de l'homme. Nous avons vu qu'Amauld cite cette pensée ou telle autre du même genre, comme un exemple des pensées qu'il est nécessaire de modifier, et qui sont insoutenables * ; nous avons vu aussi MM. Périer soumettant à leur mère les difiicultés que provoquait ce passage, ainsi que la nouvelle rédaction proposée par Arnauld : a Montaigne n'a pas tort quand il dit que la coutume doit être suivie dès là qu'elle est coutume, etc., poufvu qu'on n'étende pas cela à des choses qui seroient contraires au droit naturel et divin ^, etc.. d. Bossut modifie encore