‹ Études sur PascalChapitre 37 sur 155 · Page 168^ à la note · texte numérisé non relu

Page 168^ à la note

SSi DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — II.

la rédaction de Port-Royal (l** part, ix, 43) : « Montaigne a raison; la coutume doit être suivie dès là qu'elle est coutume et qu'on la trouve établie, sans examiner û elle est raisonnable ou non; cela s^entend toujours de ce gui n'est point contraire au droit naturel ou divin. Il est vrai que^ etc... » Pascal s'était bien gardé de faire aucune réserve en iaveur du droit naturel et divin qu'il n'admettait pas; allant au delà de Montaigne^ U avait dit (Msc. p. 134 : tt Montaigne a tort; la coutume ne doit être suivie que parce qu'elle est coutume ^ et non parce qu'elle soit raisonnable ou juste. Mais le peujde^ etc. b

Cette phrase n'est dans le manuscrit que le commencement d'un morceau où la pensée de Pascal est exposée sans aucune ambiguïté : a U seroit donc bon^ ajoute-t-41 après ce qu'on vient de lire, qu'on* obéit aux lois et coutumes parce qu'elles sont lois, qu'on sût qu'il n'y en a aucune juste et vraie à introduire, que nous n'y connoissons rien, et qu'ainsi il faut seulement suivre les reçues. Par ce moyen on ne les quitteroit jamais. Mais le peuple n'est pas susceptible de cette doctrine, et ainsi, comme il croit que la vérité se peut trouver et qu'elle est dans les lois et coutumes, il les croit et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité, et non de leur seide autorité sans vérité; ainsi il obéit; mais il est sujet à se révolter dès qu'on lui montre qu'elles ne valent rien : ce qui se peut faire voir de toutes en les regardant d'un certain côté. »

Port-Royal a supprimé tout ce morceau. Bossut Ta donné d'après Condorcet, ainsi mutilé et réduit (B. i'* part. IX, 11. — Gond, v, § 2, 19) : a 11 seroit bon qu'on obéit aux lois et coutumes, parce qu'elles sont loiS; et que le peuple comprit que c'est là ce qui les rend justes. Parce moyeu, on ne les quitteroit jamais : au lieu que, quand on

PENSÂBS ALTÉRÉES. 123

fait dépendre leur justice d*aatre chose, il est aisé de la rendre douteuse; et voilà ce qui fait que les peuples sont sujets à se révolter» »

Dans le grand fragment sur le pyrrhonisiM, Pascal, au lieu d^épuiserl'énumération des arguments des pyrrhoniens, s'arrête et dit, selon Port-Royal (ch. xxi) : « Je laisse les discours que font les pyrrhoniens contre les impressions de la coutume, de Téducation^ des mœurs, des pays^ et les autres dioses semblables qui entraînent la plus grande partie des homnaes qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements. » Voilà comme Port-Royal fait parler Pascal* Mais Pascal luimême parle bien autrement '. Dans Port-Royal, il ne prend pas parti pour les pyrriioniens; dans le manuscrit (p. 257), il se déclare ouvertement pour eux contre «les impressions de la coutume, de l'éducation, des mœurs, des pays, et autres choses semblables, qui, quoiqu'elles entratn<>nt la plus grande partie des hommes communs ^ qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements, soni renversées par le moindre souffle des pyrrhoniens. On fCa gu^à voir leurs livres si ton n'en est pas assez persuadé; on le deviendra bien vite et peut-être trop* »

Voici des pensées analogues à celles-là, que Port-Royal a retranchées et que Bossut n'a pas cru devdr tirer des deux copies :

(Msc. p. 229) : <K Toute la dignité de l'homme est en la pensée. Mais qu'est-ce que cette pensée? Qu'elle est sotte 1 »

( Msc. p. 447) : a Mon Dieu ! que ce sont de sots discours : Dieu auroit-il fait le monde pour le damner, etc.? Pyr-

1. Voyez toat ceci éclairci et développé dans la Préface de la seconde édition.

rhonisme est le remède à ce mal et rabat cette vanité. »

(Msc. p.* 81) : « Rien ne fortifie plus le pyrrhonisme que ce qu'il y en a qui ne sont pas pyrrhoniens; si tous Tétoient^ ils auroient tort. »

(Msc. p. 83) : a Cette secte se fortifie par ses ennemis plus que par ses amis; car la foiblesse de l'homme parolt bien davantage en ceux qui ne la connoissent pas qu'en ceux qui la connoissent. »

Et encore (Msc. p. 8) : « Tous les principes sont vrais ^ des pyrrhoniens^ desstoiques, des athées, etc. Mais leurs conclusions sont fausses^ parce que les principes opposés sont vrais aussi, d

Le père Desmolets^ moins scrupuleux que Port-Royal, a publié cette pensée, que Bossut a reproduite (Desni. p. 329; B. S* part, xvn^ i) : a Le pyrrhonisme sert à la religion. Le pyrrhonisme est le vrai *; car, après tout, les hommes avant Jésus-Christ ne savoient où ils en étoient (Msc. p. 83 ). d Bossut a atténué Desmolets; il dit seulement : a Le pyrrhonisme a servi à la religion. Car, après tout, les hommes avant Jésus-Christ ne savoient où ils en étoient. d

Partout Pascal rejette et combat les preuves métaphysiques de l'existence de Dieu, et même celles qui se tirent du spectacle de la nature. Qu'auraient dit d'une pareille polémique, je ne dis pas Descartes et Leibniz, mais l'auteur du Traité de l'existence de Dieu et celui de la Connoissance de Dieu et de soi-même? Nicole, au commencement de son Discours de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'ftme, s'exprime ainsi : ail y en a ( des preuves ) d'abstraites et de métaphysiques... et je ne vois pas qu'il soit raisonnable de prendre plaisir à les décrier. Mais il y en a aussi

i. Pi^face de la seconde édition.

qui sont plus sensibles (les preuves physiques), plus conformes à notre raison^ plus proportionnées à la plupart des esprits, et qui sont telles qu'il faut que nous nous fassions violence pour y ré^st^. » On conçoit donc que Port-Royal ait craint de répandre des pensées telles que celle-ci : a Je n'entreprendrai pas de prouver par des raisons naturelles ou Texislence de Dieu ou la Trinité ou Tiounortalité de FAmCy ni aucune des choses de cette nature; non-seulement parce que je ne me sentirois pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore^ elc (B. 2* part, ni^ 2). » — « C'est une chose admirable que jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour prouver Dieu; tous tendent à le faire croire et jamais il n'ont dit : Il n'y a point de vide; donc il y a un Dieu. Il falloit qu'ils fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus depuis, qui s'en sont tous servi. Gela est très considérable (B. 2« part, m, 3). d C'est Desmolets qui le premier a publié ces fragments très équivoques.

« J'admire, dit Pascal (Msc. p. 206), avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la divinité par les ouvrages de la nature. Je ne m'étonnerois pas de leiu* entreprise s'ils adressoient leurs discours aux fidèles; car il est certain que ceux qui ont la foi vive dedans le cœur voient incontinent que tout ce qui est n'est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent. Mais, pour ceux en qui cette lumière est éteinte, et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, ces personnes, destituées de foi et de grftce , qui , recherchant de toute leur lumière tout ce qu'ils voient dans la nature qui les peut mener à cette connoissance, ne trouvent qu'obs-

curiié et ténèbres^ dire à ceux-là qu'ils u'ont qu'à voir la moindre des choses qui tes euviroanent^ et qu'ils y verront Dieu à découvert, et leur donner pour toute preuve à ce grand et important sujet le cours de la lune et des planètes^ et prétendre Tavoir adievée sans peine avec un tel discours, cVst leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien foibles, et je vois par raison et par expérience que rien n'est plus propre à leur en faire naître k mépris. Ge n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui connolt mieux les choses qui sont de EMeu, en parle : elle dit, au contraire^ que Dieu est un Dieu caché, et que, depuis la corruption de la nature, il les a laissés dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par Jésus-Christ, hors duquel toute communication avec Dieu est ôtée* Nemo novitpatrem ninfiliniy et cuifilius voluerii revelare.

a C'est ce que l'Écriture nous marque quand elle dit en tant d'endroits que ceux qui cherchent Dieu le trouvent : ce n'est point de cette lumière qu'on parle, comme le jour en plein midi. On ne dit point que ceux qui cherchent le jour en plein midi, ou de l'eau dans la mer, en trouveront; et ûnsi il faut bien que l'évidence de Dieu ne soit pas telle dans la nature. Aussi elle nous dit ailleurs : Vere tu es Deus aôsconditus. d •

Condorcet a seul donné ce morceau (art. v. § i, n* 2) en l'altérant perpétuellement, et Bossut n'a pas jugé à propos de le reproduire.

Quelquefois Desmolets, faute de comprendre Pascal ou n*osant pas lui imputer des énormités, lui attribue des pensées bien vagues. Desmolets (p. 309) : « Athéisme» manque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain point seulement, o On ne voit pas bien ce que cela signifie. Paf^ cal a écrit de sa propre main, et en caractères très-lisibles

PBNS&ES ALTEREES. m

(Msc p. 61 ) : a Athéisme^ marque de f<»oa d^eqprii, mais jusqu'à un certain degré seulement. » C'est-à-dire que c'est farce d'esprit de rejeter l'existence de Dieu au nom de la raison, pourvu qu'ensuite on l'accepte des mains de la révélation. Pascal est là tout entier. Desmolets n'a pas osé le montrer tel qu'il est^ et Bossut, reculant également devant le vrai et devant le faux, ne redresse ni ne main* tient la citation de Desmolets : il la supprime.

Quand on pousse le scepticisme jusque-là, on court bien risque de le retrouver jusque dans le sein de la foi, et il échappe à Pascal, au milieu des accès de sa dévotion convulsive, des cris de misère et de désespoir que Port-Royal ni Desmolets ni Bossut n'ont voulu répéter, a Le silence éternel de ces espaces infinis m'effiraie. » Cette ligne sinistre qu'on rencontre séparée de tout le reste, n'est-elle pas comme un cri lugubre sorti tout à coup des abîmes de TAme, dans le désert d'un monde sans Dieu! Ailleurs est cette autre ligne isolée comme la première ( Msc. p. â3) : « Com- Uen de royaumes nous ignorent! » A la marge d'un morceau sur le divertissement, Pascal a écrit (Msc. p. 217): a Que le cœur de Thomme est creux et plein d'ordure ! i» On a cent fois cité cette pathétique tirade (P.-R. ch. xii. B. 2* part, i, 5) : a Quelle chimère est-ce donc que rhomme? quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradiction ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, amas d'incertitude, gloire et rebut de Tunivers! d Voici un trait qui n'a pas trouvé grâce devant le duc de Boannez, et qui pourtant ajoute encore à la grandeur et au sombre coloris de ce fragment : a Quelle chimère est-ce donc que l'homme î'^quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige/ Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai.

n% DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — II.

cloaque d'incertitude et d*erreur, gloire et rebut de runivers! Qui démêlera cet embrouillement^ etc » (Msc. p. 258).

Combien cette expression^ amas et incertitude , semble faible et pftle devant celle-ci : c/oaQ^ue d'incertitude et d^ erreur, qui en même temps a Tavantage de former un contraste naturel avec cette autre expression : dépositaire du vrai^ comme aussi de rappeler et de préparer celles de f>er de terre Qi rebut de (univers!

Nous avons vu comment toutes les éditions ont affaibli le scepticisme de Pascal: elles n'ont pas moins altéré le caractère de sa foi.

Elle est bien loin d'être sans nuage. Pascal ne dissimule point les difficultés que lé christianisme présente à la critique^ si on s'engage dans l'étude des textes sacrés^ et à l'équité^ si on le compare avec les autres religions.

Pascal a tourné les figures de l'Ancien Testament contre les JuifS; qui les ont prises à la lettre ; mais il avoue qu'il y a des figui*es qui ont pu tromper les Juifs, et qui semblent un peu tirées par les cheveux (Msc. p. 459). Port-Royal lui fait dire (ch. xn ; B. 2« part, ix^ i) : « Il y en a d'autres qui semblent moins naturelles. »

Port-Royal (ch, xvii; B. 2* part, xli, 9) : a Je veux qu'il y ait dans l'Écriture des obscurités. » Pascal (Msc. p. tô6) : <x Je veux qu'il y ait des obscurités qui soient aussi bizarres que celles de Mahomet, d

Pascal (Msc. p. 27) : a Comme Jésus-Christ est venu in sanctijicationem et in scandalum.,. nous ne pouvons convaincre les infidèles^ et ils ne peuvent nous convaincre. Mais, par là même, nous les convainquons^ puisque nous disons qu'il n'y a point de conviction dans toute sa conduite (de Dieu) de part ni d'autre. » Port^Royal (ch. xvni; B. 2« part. xHi, 7): a ••• Nous ne pouvons convaincre l'obstina*

tian des infidèles. Mais cela ne fait rien contre novSf puisque nous disons qu'il n'y a point de conviction dans toute la conduite de Dieu pour les esprits opiniâtres, et qui ne recherchent pas sincèrement la vérité. »

Pascal (Msc. p. 265) : a La seule religion^ contre la nature^ contre le sens commun^ contre nos plaisirs^ est la seule qui ait toujours été. a Port-Royal éclaircit fort inutilement une partie de cette phrase et énerve l'autre (ch. ii; B. S* part, nr^ 9 ) : « La seule religion contraire à la nature en Vétat qu'elle est, qui combat fous nos plaisirs et qui parait Sabord contraire au sens conuhun, est la seule qui ait toujours été. »

Port-Royal a supprimé cette pensée bizarre (Msc. p. 485) : c Les miracles ne servent pas à convertir^ mais à condamner. »

Que dire encore de cette autre pensée (Msc. p. 453) : « Les prophéties citées dans TÉvangile, vous croyez qu'elles sont rapportées pour vous faire croire? Non, c'est pour vous éloigner de croire. »

Quelle religion^ bon Dieu^ que celle dont les monuments sacrés induiraient en tentation d'incrédulité , au Heu d'inspirer la foi! Grâce à Pieu^ ce n'est pas ainsi que saint Augustin et Bossuet commentent les saintes Écritures.

Mais arrivons au passage le plus frappant et le plus décisif^ celui où Tun des premiers auteurs du calcul des probabilités essaie de prouver que, d'après les règles des jeux de hasard^ il vaut beaucoup mieux parier que Dieu existe que ' de parier le contraire. Port-Royal, en publiant une partie de ces pages singulières, a bien soin de les faire précéder d'un avis où il essaie de donner un tour favorable à cette étrange manière de prouver Dieu. Selon Port-Royal, Pascal ne s'adresserait qu'à certaines personnes^ et ne leur parle-

rait ainsi qu'en s'accommodant à leurs propres principes , en attendant qu'elles aient trouvé la lumière nécessaire pour se convaincre de la vérités Non content de cet avis préliminaire, Port-Royal retranche ce qu'il y a de plus fort à la fois et de plus bizarre dans les calculs de Padcal; et le père Desmolets n'a pas osé rétablir ces calculs dans toute leur rigueur. Quoi qu'en dise Port-Royal, ce n'est pas là pour Pascal un argument provisoire; c'est celui que, dans l'impuissance de rien démontrer par la raison et dans l'absence de toute certitude, il présente avec confiance, comme devant le plus sûrement entraîner la volonté et la forcer de prendre un parti dans ce jeu redoutable où il y a tout à perdre comme tout à gagner, où en même temps il n'est pas possible de rester indifférent, et où il faut nécessairement parier pour ou contre, choisir pile ou croix. Pascal s'attache à cet argument comme à son. dernier refuge. L'enjeu ici n*68t pas la vérité, mais le bonheur présent et à venir, et c'est au nom de llntérét seul que Pascal raisonne et conclut. Le titre que Port-Royal et Desmolets ont omis dit tout (Msc. p. 3) : Infini y Rien, Le morceau est complet dans le manuscrit autographe ^ Toutes les parties en sont bien enchaînées et liées entre elles par des renvois clairement et soigneusement indiqués. Port-Royal n'a pris que les paragraphes qui lui convenaient ; par là il a ôté à l'ensemble toute sa force. Partout aussi il a atténué les vives expressions de l'original, et supprimé, le plus qu'il a pu, les tei^ mes de jeu , de gageure, de gain, de perte, de croix et de pile, que Pascal prodigue jusqu'à la satiété, et qui pourtant, le problème admis ainsi qu'il est posé, sont absolument indispensables.

1. Nous le donnons tont entier à la suite de ce Rapport, avec le morceau sur les dfnx infinis.

Port-Royal fortifie son avis préliminaire de ce début qu'il impute à Pascal (ch. vu): « Je ne me servirai pas^ pour vous convaincre de son existence, de la foi par laquelle nous la connaissons certainement y ni de toutes les autres preuves que nous en avons^ puisque vous ne les voulez pas recevoir. Je ne veux agir avec vous que par vos principes mêmes ; et je prétends vous faire voir, par la manière dont vous raisonnez tous les jours sur les choses de la moindre conséquence, de quelle sorte vous devez raisonner en celle-ci, et quel parti vous devez prendre dans la décision de cette importante question de l'existence de Dieu. Vous dites donc que nous sommes incapables de connaître 8*ii y a an Dieu, etc. »

Tout cela, idée et style, est de Port-Royal et non de Pascal. Port-Royal cherche à mettre sur le compte de Tinterlocuteur lliypothèse que nous sommes incapables de connaître s'il y a un Dieu. Hais cette hypothèse est de Pascal lui-même. C'est Desmolets qui a donné le vrai début, tel qu'il est dans lé manuscrit (p. 4) : a Parlons maintenant selon les hmiières naturelles. S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sonunes donc incapables de connoitre ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étante qui osera entreprendre de résoudre cette question? ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport à lui. »

Voilà le fond de la conviction de Pascal : voilà le principe qui lui est commun avec toute l'école sceptique et sensualiste. Port-Royal, qui aurait eu horreur de ce principe^ l'ôte à Pascal et l'impute à un interlocuteur fictif.

Bossut (V part, m) donne bien le vrai début publié par Desmolets, mais il y joint, dans le même chapitre, le début supposé par PortrRoyal; et, pour masquer, comme il peut.

SSt DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT— II.

la contradiction, il retranche ce quil y a de plus fort dans celui de Desmolets qui est le vrai. Pascal^ dans Desmolets comme dans le manuscrit, dit: a Nous sommes donc incapables de connottre ni ce qu'il est (Dieu), ni s'il est. » Bossut supprime a ni s'il est. i»

Pascal pose nettement le problème : a Examinons donc ce point, et disons : Dieu est ou il n'est pas. Mais de quel côté pencberons-nous? la raison n*y peut rien déterminer. » Port-Royal : «t La raison, dites-vouSy n'y peut rien déterminer. » Encore une fois, ce n'est pas Tinterlocuteur de Pascal, c'est Pascal lui-même qui décide et qui met en principe que la raison n'y peut rien déterminer.

Relevons ici, en passant, une petite variante. Port-Royal : a II se joue un jeu à cette distance infinie où il arrivera croix ou pile, i» Pascal encore mieux : a II se joue un jeu à l'extrémité de cette distance infinie, etc. »

Partout Pascal rappelle qu'il ne s'agit pas ici de la vérité, de la raison, de la connaissance ; que la connaissance est impossible, la raison impuissante, le vrai inaccessible; qu'il s'agit du bonheur, et du bonheur seulement. Pascal : « Vous avez deux choses à perdre, le vrai et' le bien, et deux choses k dégager, votre raison et votre volonté, votre connoissance et votre béatitude; et votre nature a deux choses à fuir, l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, puisqu'il faut nécessairement choisir, en choisissant l'un ou l'autre. Voilà un poinj vidé; mais votre béatitude! Pesons le gain et la perte, etc.. d Port- Royal a supprimé tout cela, c'est-à-dire le vrai état de la question, et Bôssut s'est bien gardé de le rétablir.

Arrivé à la balance des chances de gain et de perte, Port-Royal abrège le calcul que Pascal développe pour lui donner une apparence de rigueur.

Port-Royaly et d'après lui Bossut : a Pesons le gain et la perte^ en prenant le parti de croire que Dieu est. Si vous gagnez^ vous gagnez tout; si vous perdez^ vous ne perdez rien. Pariez donc qu'il est, sans hésiter. Ouij il faut gager; mais je gage peut-être trop. Voyons. Puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, quand vous n'auriez que deux vies à gagner pour une , vous pourriez encore gager. Et^ 8^1 en avoit dix à gagner^ vous seriez imprudent de ne pas hasarder votre vie pour en gagner dix à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a ici une infinité de vies infiniment heureuses à gagner avec pareil hasard de perte et de gain : et ce que vous jouez est si peu de chose ei de si peu de durée y quUl y a de la folie à le ménager en cette occasion. Car il ne sert de rien, etc »

Pascal : a Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. E$timons ces deux cas : Si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez^ vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter. Cela est admirable. Oui, il faut gager; mais je gage peut-être trop. Voyons. Puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu'à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager. Mais, s'il y en avoit tiois à gagner, il faudroit jouer (puisque vous êtes dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur ; et, cela étant, quand il y auroit une infinité de hasards dont un seul seroit pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux; et vous agiriez de mauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois a un jeu où d'une infinité de hasards il y en a un pour vous, s'il y avoit ici une infinité de vie infiniment heureuse à

gagner. Mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini * de hasards de perte, et ce que vous joue? est fini. Cela est tout parti > : partout où est l'infini, et où il n'y a pas une infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n'y a point à balancer, il faut tout donner ; et ainsi, quand on est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison pour garder la vie plutôt que de la hasarder pour le gain infini, aussi prêt à arriver que la perte du néant. Car il ne sert de rien, etc. s

Au milieu de tous ces caculs, Pascal se demande s'il serait impossible de voir quelque chose au delà de ces chances incertaines et ténébreuses, et il renvoie brièvement à FÉcriture : a N'y a-t-il pas moyen, dit-il, de voir le dessous du jeu? Qui l'Écriture et le reste, etc.. » PortrRoyal étend un peu et défigure cette réponse : « Mais encore n'y ouroitAl point de moyen de voir un peu clair ? Oui, par le moyen de rÉcriture, et par toutes les autres preuves de la religion, gui sont infinies. i>

Ici, par une transposition bizarre. Port- Royal intercale plusieurs paragraphes qui se trouvent dans Pascal à d'autres endroits du manuscrit, et dont le seul qui appartienne à ce fragment vient évidemment beaucoup trop tôt, puisqu'il a pour titre : a Fin de ce discours 0; puis, reprenant le fil de la discussion , Port-Royal fait dire à Pascal : a Vous dites que vous êtes fait de telle sorte que vous ne sauriez croire. Apprenez au moins votre impuissance, etc... » Mais ce passage, dans le manuscrit, a tout autrement de mouvement et d'énergie : « Oui, avait dit Pascal, l'Écriture et le

Page 1