Les deux copies : nombre infini
S. C'est-à-dire conforme à la règle de tont parti, de tout jen.
reste. Oui se réplique-t-il à lui-même; mais j'ai les mains liées et la bouche muette. On me force à parier et je ne suis pas en liberté; on ne me relâche pas; et je suis fait d^me telle sorte que je ne puis croire. Que voulez -vous donc que je fasse? IPest vrai; mais apprenez au moins votre impuissance^ etc... b
Et voulez-vous savoir ce que Pascal conseille à Tincrédule qui voudrait croire et qui ne le peut? Écoutons d'abord Port-Royal et Bossut : « Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le chemin : vous voulez vous guérir de l'infidélité^ et vous en demandez les remèdes. Apprenez-les de ceux qui ont été tels que vous, et qui n'ont présentement aucun doute. Ils savent ce chemin que vous voudriez suivre, et ils sont guéris d*un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont conunencé. » Pascal ne dit pas tout à fait cela. Il ne dit pas que les gens qu'il propose comme guides n'ont présentement aucun doute^ mais que, forcés de parier, ils ont parié résolument, a Vous voulez aller à la foi, etc... Apprenez -les de ceux qui ont été liés comme vous, et qui panent tout leur bien. Ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé, b
Maintenant quelle est cette manière, quel est ce remède qui doit guérir l'impuissance de la raison ? Port-Royal : <K Imitez leurs actions extérieures, si vous ne pouvez encore entrer dans leurs dispositions intérieures; quittez ces vains amusements qui vous occupent tout entier. j> Ce précepte est excellent, si ce style est fort médiocre. Mais ni ce précepte ni ce style ne sont de Pascal. Il ne conseille pas seulement de se bien conduire pour mériter peu à peu de croire et d'aller à la religion par la morale, comme l'ont
aae des pensées de pascal, rapport — ti.
recommandé tous les grands moralistes et les grands théologiens ; voici ce que nous trouvons dans le manuscrit : «... Suivez la manière par où ils ont commencé : c'est en faisant tout comme s'ils croyoient^ en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi? qu'avez-vous à perdre ? »
Quel langage ! Est-ce donc là le dernier mot de la sagesse humaine? La raison nVt-elle été donnée à l'homme que pour en faire le sacrifice ^ et le seul moyen de croire à la suprême intelligence est-il, comme le veut et le dit Pascal^ de nous abêtir? Cette terrible sentence ^ portée par un tel génie et par un génie naturellement si superbe, accablerait rhumanité s'il n'y avait quelque chose au-dessus du génie lui-même, à savoir le sens commun, cette même raison que Pascal veut en vain étouffer, qui a été donnée à chaque homme et ne manque à aucun d'eux dans aucun pays et dans aucun temps, et qui leur persuade à tous, sans l'appareil de démonstrations laborieuses, l'existence d'une ftme spirituelle, la distinction du bien et du mal, la sainteté du devoir, la liberté et la responsabilité des actions, une Providence divine qui a tout fait avec poids et mesure, qui possède, dans un degré infini, tous les attributs qui reluisent dans ses œuvres et particulièrement dans l'àme humaine, non-seulement la puissance et la grandeur, mais la liberté, l'intelligence, la justice et la bonté. Toutes ces grandes croyances dont Pascal a soif comme l'humanité tout entière, le sens conunun les a révélées plus ou moins imparfaitement dès le premier jour à tous les hommes; et, pour quelques génies égarés qui ont eu le malheur de les méconnaître, les génies les plus excellents ont mis leur gloire à les établir et à les répandre. Elles sont le patrimoine
de la race humaine, son trésor au milieu de toutes ses misères. C'est bien mal la servir que d^entreprendre de les lui ravir d^une main> quand on n'est pas bien sûr de les lui rendre de l'autre. Comme si, d'ailleurs» lorsqu'on a hébété l'homme, il en était plus près de Dieu !
Est-il besoin de dire que nous n'accusons point les intentions de Pascal? Le seul sentiment que nous éprouvons est celui d'une commisération profonde pour ce grand esprit, trahi par une méthode infidèle et l'habitude de démonslra- . tions géométriques, ici impossibles et superflues, enfermé par là dans le scepticisme, et pour en sortir se condamnant lui-même et les autres à une foi bien cher achetée et ellemême pleine de doute. Ainsi le doute avant et le doute après, tel a été le sort de Pascal! En vérité, il n'y a rien là qui puisse faire beaucoup d'envie.
Terminons par une citation glorieuse à Pascal. Après avoir prononcé les tristes paroles qui paraissent ici pour la première fois, Pascal s'efforce de tirer son interlocuteur de l'abattement où l'avaient jeté et ces calculs bizarres et ces conseils douloureux; il introduit sur la scène cet interlocuteur réjoui et ranimé, a Oh 1 ce discours me transporte, me ravit, etc. » Puis il lui dit : a Si ce discours vous plait et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis àî genoux auparavant et après, pour prier cet être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre, pour votre propre bien et pour sa gloire, et qu'ainsi la force s'accorde avec cette ba&-
i. Gé passage, qui n'est ni de Port-Royal, ni de Dosant^ se trouve, ainsi que la phrase : « Mais J'ai les mains liées et la boache muette; on me force, etc. » et l:i bonne leçon : « voirie dessous du jeu^» dans
t88 DES PENSftES DE PASCAL. RAPPORT— II.
Dans la troisième et dernière partie de ce rapport, nous recherchons les pensées inédites qull est possible de glaner encore dans notre manuscrit, après Port-Royal^ Tévéque de Montpellier^ Desmolets^ Condorcet et Bossut^ et après les nombreux emprunts que nous lui avons déjà faits nousmême pour réparer tant d'altérations et rétablir le texte vrai^ le style, la pensée^ Tftme de Pascal.