‹ Études sur PascalChapitre 39 sur 155 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Pensées tirées, pour la première fois, du maaiucrit antographe.

Le manuscrit des Pensées est un grand in-folio de 491 pages. La plupart des i^erso et même plusieurs feuillets entiers étant en blanc, le nombre des pages écrites se réduit à peu près à la moiXié.

Ces pages se composent, la plupart du temps^ de petits papiers collés les uns au bout des autres. Nous avons déjà dit que récriture de Pascal, toujours difficile à lire, est quelquefois indéchiflrable par son extrême ténuité et la multi-

une édition de Pascal de 1819 ( chez le libraire Lefèvre) , d'après une ^Uon de 1787^ qm a échappé à toutes nos recherches , et qui n'est pas même à la Bibliothèque du roi. D'un autre cAté, cette même édition de 1819 maintient toutes les altérations introduites par Port-Royal et conservées par Bossut. Ce mélange de yrai et de faux est inexpU-

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tude des abréviatiom les plus capricieuses. Une demi -page du munuscrit équivaut ordinairement à deux pages de nos deux copies.

Les neuf dixièmes au moins du manuscrit, surtout les morceaux les plus étendus et les plus importants, sont de la main de Pascal. Il y a à peine sept ou huit pages qui soient entièrement d'une autre main. Voyez les pages 129, S06 et 440-444.

Quelquefois une écriture étrangère se rencontre au milieu de passages écrits par Pascal lui-même. Voyez pages 55, 209, 344, etc. Quelquefois Pascal a corrigé de sa main ce qull avait dk^é ou ce qui avait été copié sur sa minute. Voyez pages 55, 8i, 444, etc. L'abbé Périer nous apprend en effet, dans les lettres placées en tête du manuscrit, que Pascal avait fait copier au net sur sa minute plusieurs de ses pensées, et qu'il dictait quelquefois aux personnes qui se trouvaient auprès de lui ^ Voilà ce qui explique comment, dans le manuscrit, il y a plus d'une main étrangère. On y distingue plusieurs écritures différentes, quoique assez semblables entre elles, et aussi lisibles que celle de Pascal Test peu. Un petit nombre de morceaux sont d'une main tout à fait inexpérimentée. Voici, par exemple, l'orthographe de quelques lignes, en assez gros caractères, après

cable. Enfin une note de réditenr exprime la prétention d'avoir consulté le manuscrit, et montre en même tempe combien cette prétention est mal fondée. Sur ce passage : « Vous dites donc que nous sommes mcapables de connoltre s'il y a un Dieu, » l'éditeur fait cette remarque : « Cette phrase, qui est bien certainement dans le manuscrit , manque dans quelques éditions modernes. » C'est bien jouer de malheur en vérité; car la phrase en question ne manque ni dans l'édition de Port- Royal ni dans celle de Bossut, devenue le modèle de toutes les autres, et elle n'est certainement pas dans le manuscrit. i. Voyez plus haut, p. i\i.

lesquelles Pascal a pris loi -même la plume. Msc. p. 159: a Somtnom jus somma injuria* La pluralité est la meilleur vois, parce quel est visible, et quel a la forse pour se faire o6^ire. Cependant c'est Favis des moins abille. d Msc. p. 44 : a S'il se veanteje C abaisse; sHl s^abesse^je le veante; et le eontrendii toujour jusqu'4 ^ quUl eonprmke qu'il est un monstre inconpreSLnsible. » Cette écriture est probablement celle du domestique de Pascal ; car on ne peut attribuer de pareilles fautes à aucune personne de sa famille^ pas même à sa nièce Marguerite Périer^ qui avait environ seize ans à cette époque.

Parmi les fragments étendus, écrits de la main de Pascal^ il y en a qui sont presque complets, mais dont on ne découvre la suite qu'avec assez de peine, à cause de la multitude des renvois pratiqués, non pas seulement aux marges, mais à tous les coins de chaque page^ et quelquefois même d'une page à une autre. On revient ainsi deux ou trois fois à la même page, et on en sort autant de fois. Un exemple frappant de cet embrouillement matériel^ où pourtant le fil de la pensée n'est jamais rompu ^ est le morceau célèbre où Pascal s'efforce de prouver qu'il est plus avantageux de parier que Dieu existe que de parier le contraire^ dans la nécessité où l'on est de parier (Msc. p. 4-7). Nous donnons à la suite de ce Rapport un fac-similé lithographie de la première page de ce morceau.

Les fragments très-courts ne paraissent pas fort travaillés, ou du moin^on n'y trouve pas de corrections et de ratures. Il n'en est point ainsi des fragments étendus : ils sont remplis de corrections. Voyez particulièrement les belles pages sur les deux infinis^ p. 347-360.

On trouve assez souvent dans le manuscrit plusieurs lignes, et même des pages entières barrées. Ce sont tantêt

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des développements inutiles^ dont la suppression est une amélioration évidente ; tantôt des premières ébauches de pensées auxquelles Pascal a donné ailleurs une forme plus par&ite; tantôt enfin des morceaux achevés ponr le style^ mais que Pascal, à la réflexion^ par des motifs que nous ne découvrons pas toujours, a cru devoir retrancher.

Ni Port-Royal ni Bossut n^ont publié ces passages, et ils n'y étaient point tenus. Nous avons eu Toccasion d'en citer quelques-uns : il en est encore qui peuvent nous intéresser, dans cette étude approfondie du style des Pensées, ceux, par exemple, qui ont reçu une forme nouvelle, et nous montrent Pascal s'efTorçant de donner à ses idées une expression de plus en plus exacte ou frappante , et ceux aussi qui, supprimés pour des motifs qui ne nous touchent plus aujourd'hui, portaient tout d'abord l'empreinte de sa manière saine et vigoureuse.

Nous avons déjà publié les deux formes du morceau célèbre sur le Roseau pensant. Le passage sur Paul Emile et surPersée (P.-R. xxm; B. i" part, iv, 4) a commencé par être cette note informe (Msc. p. 83): o Persée, roi de Macédoine. Paul Emile. On reprochoit à Persée de ce qu'il ne se tuoit pas. »

La pensée des effets de l'amour et du nez de Gléopàtre a été refaite trois fois. Première ébauche (Msc. p. 79) : a Vanité. Les causes et les effets de l'amour. Cléopâtre. » Deuxième façon : « Rien ne montre mieux la vanité des hommes que de. considérer quelle cause et quels effets de l'amour; car tout l'univers en est changé : le nez de CléopAtre. » Cette deuxième façon a été barrée de la main de Pascal. Voici la troisième et dernière, que la gravité de Port-Royal n'a pas voulu recu^Uir, et qui a été mise au jour piU' le père Desmolets (p. 406; B. !'• part, ix, 46) :

sa D£S PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT- Il I.

a Qui voudra connottre à pleia la vanité de rhomme n'a qu'à considérer les causes et les effets de Tamour. La cause en est un je ne sais quoi (Corneille)^ et les effets en sont effroyables. Ce je ne sais quoi, â peu de chose qu'on ne sauroit le reconnottre^ remue toute la terre, les princes, les armées^ la monde entier. Le nez de Oéopàtre, s'il eût été pkia courte toute la face de la teire auroit changé (les éditeurs : Si le nez de Cléopàtre eût été plus court, la face de la terre auroit changé). »

Pascal j après avoir montré que Thomme n'est qu'un sujet de contradiction^ un chaos^ s'écrie (Msc. p. 258) : a Qui démêlera cet embrouillement? Certainement cela passe le dogmatisme et le pyrrhonisme, et toute la philosophie humaine. L'homme passe l'homme. Que l'on accorde donc aux pyrrhoniens que la vérité n'est pas de notre portée ni de notre gibier, qu'elle ne demeure pas en terre, qu'eUe est domestique du ciel, qu'elle loge dans le sein de Dieu^ et qu'on ne la peut connoltre qu'à mesure qu'il lui platt de la révéler. Apprenons donc de la vérité incréée et incarnée notre véritable nature. »

Ce morceau^ déjà excellent en lui-même, développé par Pascal, est devenu sous sa main cet admirable passage (Msc. Ibid.) : « Qui démêlera cet embrouillement? La nature confond les pyrrhoniens^ et la raison confond les dogmatistes. Que deviendrez-vous donc, 6 honmie, qui cherchez votre véritable condition par votre raison naturelle? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes ni subsister dans aucune.

a Connoissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même : humiliez -vous, raison impuissante; taisezvous, nature imbécile. Apprenez que l'homme passe infiniment l'homme, et entendez de votre maître votre cond^on véritable, que vous ignorez : écoutez Dieu. »

n est vraiment déplorable que PorfrRoyal ait gâté ce passage en le démembrant^ en transportant la première partie dans le chapitre xxi, De$ contrariétés étonnantes, etc. (B. 2* part, t, i)^ et l'autre partie dans le chapitre III , Véritable religion prouvée par les contrariétés qui sont dans P homme et par le péché originel (B. 2* part, v^ 3); et que, non content de cette dislocation sans motifs, Fort-Royal ait rayé le dernier trait^ la conclusion : Écoutes Dieu.

Voici maintenant deux formes d'une même pensée, dmt lu première a été jugée par Pascal inférieure à la seeonde, puisqu^il Ta barrée, et qui nous parait soutenir an moins la comparaison avec celle qu'il a préférée (Msc. p. ilO) : « Cet homme si affligé de la mort de sa femme et de son fils unique, qui a cette grande querelle qui le tourmente^ d'où vient qu'à ce moment il n'est pas triste^ et qu'on le voit si exempt de toutes ces pensées pénibles et inquiétantes? n ne faut pas s'en étonner : on vient de hii servir un balle, et il faut qu'il la rejette à son compagnon; il est occupé à la prendre à la chute du toit, pour gagner une chasse. Comment voulez -vous qu'il pense à ses affaires ayant cette autre affaire à manier? Voilà un soin digne d'occuper cette grande ftme^ et de lui ôter toute autre pensée de l'esprit ! Cet homme, né pour connoltre l'univers, pour juger de toutes choses, pour régler fous les états, le Voilà occupé et tout rempli du soin de prendre un lièvre! Et s'il ne s'abaisse à cela, et qu'il veuille toujours être tendu, il n'en sera que plus sot, parce qu'il voudra s'élever au-dessus de l'humanité; et il n'est qu'un homme, au bout du compte, c'est-à-dire capable de peu et de beaucoup, de tout et de rien : il n'est ni ange ni béte, mais homme, o

La seconde manière^ que Pascal a préférée et que Port- Royal a dû suivre et publier, est beaucoup plus courte; le

lecteur jugera si elle est meilleure (P.-R. ch. xxvi; B. \^ part. V, i; Msc. p. 133,) : « D'où vient que cet homme, qui a perdu depuis peu de mois son fils unique^ et qui^ accablé de procès et de querelles^ étoit ce matin si troublé, n'y pense plus maintenant? Ne vous en, étonnez pas : il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens pousuivent avec tant d'ardeur depuis six heures. U n'en faut pas davantage pour lliomme. Quelque plein de tristesse qu'il soit, si on peut gagner sur lui de le faire entrer eh quelque divertissement, le vdlà heureux pendant ce temps-là. »

Passons maintenant aux morceaux que Pascal n'a pas barrés pour les perfectionner, mais pour les supprimer entièrement.

Pascal a plusieurs fois fait Téloge des hommes universels, des honnêtes gens^ qui ne sont exclusivement ni poètes ni mathématiciens, ne veulent point d'enseigne» prennent part à toutes les conversations, et jugent de toutes choses (P.-R. chap. xxix; B. 1" part, ix, 48.). Il avait encore écrit sur ce sujet la pensée suivante : a Puisqu'on ne peut être universel, et savoir tout ce qui se peut savoir sur tout, il faut savoir [un] peu de tout; car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout^ que de savoir tout d'une chose. Cette universalité est la plus belle. Si on pouvoit avoir les deux^ encore mieux. Mais s'il faut choisir ^ Il faut choisir celle-là. Et le monde le sent et le fait, car le monde est un bon juge souvent * . »

Autre pensée supprimée : a Nature. La nature nous a si bien mis au milieu que si nous changeons un des côtés de la balance, nous changeons aussi l'autre. Cela me fait

u D'après les deux copies.

croire qu'il y a des ressorts dans notre téte^ qui sont tellement disposés que qui touche Fun touche aussi le contraire (Msc. p. ilO). »

Dans la fragment sur Timagination : Le plus grand philosophe du monde^ etc. . .y le Msc. p. 362^ donne : a 11 faut, puisqu'il lui a plu (à l'imagination )9 travailler tout le jour pour des biens reconnus pour imaginaires; et quand le sommeil nous a délassés des fatigues de notre raison^ il faut incontinent se lever en sursaut pour aller courir après les fumées et essuyer ( Pascal avait mis d'abord suivre) les impressions de cette maltresse du monde. »

Pascal avait terminé tout le chapitre sur Timagination par les lignes suivantes^ qui auraient servi de transition à un autre chapitre^ Msc. p. 370: a L'homme est donc si heureusement fabriqué^ qu'il n'a aucun principe juste du vrai^ mais plusieurs excellents du faux. Voyons maintenant combien, d

On ne voit pas pourquoi Pascal^ qui a maintenu tant de phrases énergiques contre les jésuites^ a rayé celle-ci: a Gens sans paroles^ sans foi^ sans honneur, sans vérité^ doubles de cœur^ doubles de langue ^ et semblables^ comme il vous fut reproché autrefois, à cet animal amphibie de la fable^ se tenant dans un état ambigu entre les poissons et les oiseaux (Msc. p. 344.). »

Pascal a barré, il est vrai, les morceaux que nous allons transcrire sur Tabsence de toute justice naturelle et sur le pyrrhonisme; mais ils n'en marquent pas moins sa véritable pensée qui parait dans tant d'autres endroits. .

« J'ai passé de longtemps ma vie en croyant qu'il y avoit une justice; et en cela je ne me trompois pas : car il y en a selon que Dieu nous Ta voulu révéler. Mais je ne le prenois pas ainsi^ et c'est en quoi je me trompois^ car je

«4« DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — lïl.

cpoyois que notre justice étoit essentiellement juste et que j'avois de quoi la connottre et en juger. Mais je me suis trouvé tant de fois en faute de jugement droit, qu'enfin je suis entré en défianee de moi et puis des autres. J'ai vu tous les pays et hommes changeants; et ainsi après des changements de jugement touchant la véritable justice^ j'ai connu que notre nature n'étoit qu'un continuel changement, et je n'ai plus changé depuis; et si je changeois je confirmerois mon opinion. Le pyrrhonien Arcésilas qui redevint dogmatique (Msc. p. iiO.). d

Pascal a barré également cette addition qu*il avait faite au morceau précédent : « Il se peut faire qu'il y ait de vraies démonstrations, mais cela n'est pas certain. Et ainsi cela ne montre autre chose, sinon qu'il n'est pas certain que tout soit incertain; à la gloire du pyrrbonisme (Mse. Ibid.). n

Citons encore un fragment qui forme dans le manuscrit deux morceaux fort éloignés l'un de l'autre, et reliés entre eux par des numéros de la main même de Pascal. Les dernières phrases sont, dans la même page, séparées par des intervalles en blanc qui semblaient destinés à recevoir de nouveaux développements (Msc. p. 366 et p. 70) :

a Est-ce donc que l'âme est un sujet trop noble pour ses faibles lumières! Abaissons-la donc à la matière: voyons si elle sait de quoi est fait le propre corps qu'elle anime, et les autres qu'elle contemple et qu'elle remue à son gré. Qu'en ontrils connu ces grands dogmatistes qui n'ignorent rien?

«r Gela sufBroit sans doute si la raison étoit raisonnable. Elle l'est bien assez pour avouer qu'elle n'a pu trouver encore rien de ferme, mais elle ne désespère pas encore d'y arriver; an contraire, elle est aussi ardente que jamais dans

PENSÉES NOUVELLES. i47

cette recherche^ et s'assure d'avoir en soi les force nécessaires pour cette conquête. Il faut donc Tachever^ et après avoir examiné toutes ces puissances dans leurs effets , reconnoissons-les en elles-mêmes; voyons si elle a quelques tojtœs et quelques prises capables de saisir la vérité.

a Mais peut-être que ce sujet passe la portée de la raison ? Examinons donc ses inventions sur les choses de sa force. S11 y a quelque chose où son intérêt propre ait dû la faire appliquer de son plus sérieux^ c'est à la recherche de son souverain bien; voyons donc où ces âmes fortes et clairvoyantes Font placé et si elles en sont d'accord.

c L'un dit que le souverain bien est en la vertu; l'autre le met en la volupté^ l'autre à suivre la nature, Fautre en la vérité : felix qui poiuit rerum eognoseere causas; l'autre à l'ignorance tranquille; l'autre à Tindolence; d'autres à résister aux apparences; l'antre à n'admirer rien : nil ad^ mirari prope res est una quœ possit faeere et servare beatum; et les braves pyrrhoniens en leur ataraxie^ doute et suspension perpétuelle : et d'autres plus sages, qu'on ne le peut trouver, non pas même par souhait. Nous voilà bien payés.

c Si faut-il voir si cette belle philosophie n'a rien acquis de certain par un travail si long et si tendu : peut-être qu'au moins l'&me se connottra soi-même. Écoutons les régents du monde sur ce sujet. : Qu'ont-ils pensé de la

substance? Ont-ils été plus heureux à la loger?

Qu'ontrils trouvé de son origine , de sa durée et de son départ?»

Nous ne faisons un reproche ni à Port-Royal ni à Bossut d'avoir négligé les divers morceaux que nous venons de citer, puisque Pascal les avait condamnés à l'oubli; tout au plus eût-il été possible de les mettre dans un appendice.

Si nous les avons fait connaître^ c'a été seulement pour montrer que Pascal, sévère envers lui - même, comme tous Les grands écrivains , et cherchant toujours la perfection^ avait souvent donné à sa pensée plusieurs formes différentes avant d'en trouver une qui le satisfît; que déjà même il avait fait un choix parmi ses notes^ qu'il avait retranché les unes et conservé les autres.

T.es éditeurs étaient seulement obligés à publier les Pensées que Pascal avait épargnées. Mais celles-là^ il fallait les donner toutes ou presque toutes. Or, le manuscrit autographe en renferme encore un assez grand nombre qui n'ont jamais vu le jour. Sans doute nos devanciers ne nous ont pas laissé à découvrir des morceaux étendus et achevés. Nous nous empressons de le dire : ils nous ont dérobé ce qu'il y a de mieux. Et pourtant, après Port-Royal^ Desmolets, Condorcet et Bossut, nous avons pu recueillir encore une moisson assez belle et a^sez riche pour être forcé de choisir nous-même entre tant de Pensées nouvelles y d'un assez haut prix. Nous en publierons assez pour exciter la curiosité, sinon pour la satisfaire entièrement; et nous les diviserons en deux classes : d'un côté, celles qui sont relatives à Port- Royal, aux jésuites, aux querelles du temps; de l'autre, celles qui ont un caractère général, et dont Port-Royal et i'ossut auraient pu grossir aisément les chapitres qu'ils ont intitulés : Pensées diverses^ Pensées morales et Pennées chrétiennes. C'est par les Pensées de cette dernière classe que nous allons commencer.

1. Pensées diverses. — Pensées morales. — Pensées chrétiennes.

Le premier chapitre de Port- Royal vontre ^indifférence des athées : Que ceux qui combattent la religion apprennent au moins quelle elle est, etc. (B. 2* part, u), a été

en vain cherché dans le manuscrit aotographe ; maïs il est dans les deux copies avec une note marginale indiquant que ce fragment est tiré d'un cahier particulier. Sans parler d'une foule de petites altérations^ Port-Royal, en publiant ce fragment, a interverti l'ordre de plusieurs paragraphes; il a intercalé des morceaux étrangers qui se trouvent ailleurs dans le manuscrit même, par exemple celui-ci : Un homme dans un cachot ne sachant si son arrêt est donné et n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre^ etc.; enfin il a supprimé à peu près le dernier quart de ce beau fragment ; mais il faut avouer que les parties supprimées sont moins un déYcloppemcnt qu'une répétition^ une forme différente de ce qui précède. Cependant elles ne sont pas rayées dans les deux copies, ce qui marque presque certainement qu'elles ne l'étaient pas dans l'autographe. Elles sont d'ailleurs d'un style admirable qui mérite d'être conservé, et nous allons les transcrire comme une sorte de transition des passages barrés et des premières ébauches dont nous avons donné plusieurs exemples, aux pensées tout à fait nouvelles que nous publierons tout à l'heure.

Voici la fin du chapitre de Port-Royal rectifiée sur nos deux copies : « Qu'ils donnent à cette lecture quelques-unes de ces heures qu'ils emploient si inutilement ailleurs. Quelque aversion qu'ils y apportent ( manque dans Port- Royal), peut-être rencontreront-ils quelque chose, et pour le moins ils n'y perdront pas beaucoup. Mais pour ceux qui y apportent (Port^Royal apporteront) une sincérité parfaite et un véritable désir de rencontrer (Port-Royal connoUre ) la vérité, j'espère qu'ils auront satisfaction , et qu'ils ^seront convaincus des preuves d'une religion si divine , que fni ramassées et dans lesquelles fai suivi à peu

près cet ordre. » Port-Royal^ qai voulait s^arrèter là, a mis: Que Ton y a ramassées.

Les deux copies poursuivent ainsi :

a Avant que d^ntrer dans les preuves de la religioD chrétienne 9 je trouve nécessaire de représenter rinjostice des hommes qui vivent dans rindiflérence de chercher la vérité d'une chose qui leur est si impoitante et qui les touche de si près.

a De tous leurs égarements^ c'est sans doute celui qui les convainc le plus de folie et d'aveuglement^ et dans lequel il est plus facile de les confondre par les premières vues du sens commun et par les sentiments de la nature; car il est indubitable que le temps de cette vie n'est qu'un instant ; que l'état de la mort est étemel, de quelque nature qu'il puisse être , et qu'ainsi toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes^ selon l'état de cette éternité, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement qu'en la réglant par là vue de ce point qui doit être notre dernier objet. (La fin de ce paragraphe^ depuis : toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routés différentes..., a- été placée par Port- Royal dans la partie antérieure de ce fragment.)

d n n'y a rien de plus visible que cela^ et qu'ainsi selon les principes de la raison, la conduite des hommes est tout à fait déraisonnable s'ils ne prennent une autre voie; que l'on juge donc là-dessus de ceux qui vivent sans songer à cette fin de la vie; qui se laissant conduire à leurs inclinations et à leurs plaisirs sans réflexion et sans inquiétude, et comme s'ils pouvoient anéantir l'éternité en en détournant leur pensée, ne pensent à se rendre heureux que dans cet instant seulement. Cependant cette éternité subsiste, et la mort, qui la doit ouvrir et qsi les menace à toute heure, les

doit mettre infailliblement dans peu de temps dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux^ sans qu'ils sachent laquelle de ces éternités leur est à jamais préparée. » Tout ce paragraphe a été tiré de sa place, abrégé et intercalé au milieu de ce qui précède, Port- Royal, p. 6: a C'est en vain qu'ils détournent leur pensée de cette éternité qui les attend, comme s^iis la pouvoient anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste malgré eux, elle s'avance, et la mort qui la doit ouvrir les mettra infailliblement dans peu de temps dans Thorrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux. »

a Voilà un doute d'une terrible conséquence (Port- Royal a transporté cette ligne en tête du paragraphe: Cest donc assurément un grand mal que d'être dans ce doute, etc.*. )• Ds sont dans le péril de Féternité de misères; et sur cela, conune si la chose n'en valoit pas la peine, ils négligent d'examiner si c^est de ces opinions que le peuple reçoit avec une facilité trop crédule, ou de celles qui, étant obscures d'eUes-mêmes, ont un fondement trèssolide, quoique caché ; ainsi ils ne savent s'il y a vérité ou fausseté dans la chose , ni si il y a force ou foiblesse dans les preuves; ils les ont devant les yeux, ils refusent d'y regarder; et dans cette ignorance ils prennent le parti de faire tout ce qu'il faut pour tomber dans ce malheur, au cas qu'il soit, d'attendre à en faire l'épreuve à la mort, d'être cependant fort satisfaits en cet état, d'en faire profession et enfin d'en faire vanité : peut-on penser sérieusement à l'importance de cette affaire, sans avoir horreur d'une conduite si extravagante? (Ce paragraphe est encore abrégé dans Port-Royal. )

« Ce repos dans cette ignorance est une chose monstrueuse et dont il faut faire sentir l'extravagance et la stu-

pidité à ceux qui y passent leur vie, en la leur représentant à eux-mêmes pour les confondre par la vue de leur folie. Car voici comment raisonnent les hommes quand ils choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu'ils sont et

sanschercher d'éclaircissement: Je ne sais^ disent-ils

(Port -Royal a transporté avec raison ce paragraphe avant celui qui commence ainsi : Je ne sais qui m'a mis au monde ^ etc...)

a Voilà ce que je vois et ce qui me trouble. Je regarde de toutes parts et je ne vois partout qu'obscurité; la nature ne m'oflre rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. Si je n'y voyois rien qui marquât une divinité^ je me déterminerois à la négative ; si je voyois partout les marques d'un créateur^ je reposerois en paix dans la foi. Mais voyant trop pour nier et trop peu pour m'assurer, je suis en un état à plaindre et où j'ai souhaité cent fois que^ si un Dieu la soutient (la nature ), elle le marquât sans équivoque^ et que si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait y qu'elle dit tout ou rien^ afin que je visse quel parti je dois suivre; au lieu qu'en l'état où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connois ni ma conduite ni mon devoir; mon cœur tend tout entier à connottre où est le vrai bien pour le suivre; rien ne me seroit trop cher pour l'éternité. ( Port-Royal a tiré dé là ce beau paragraphe^ et l'a mis non plus dans tel ou tel endroit du chapitre i, sur ^indifférence des athées, dont il est une partie intégrante et essentielle^ mais dans le chapitre vra^ Image df un homme qui s est lassé de chercher Dieu par le seul raisonnement. Il y a plus d'une variante importante; nous n'en signalerons qu'une seule. Port-Royal : Mon cœur tend tout entier à connottre où est le vrai bien pour les suivre : rien n<^ me seroit trop ch&tpour

cela* Pascal : Pour Fétemiti.) Je porte envie à ceux que je vois dans la foi vivre avec tant de négligence, et qui usent si mal d'un don duquel il me semble que je ferois un usage si différent, d

Arrivons à des pensées plus nouvelles.

On connaît cette pensée de Pascal, que les honnêtes gens ne veulent point d'enseignes, ni celle de mathématiciens, ni celle de poètes (P.-R. ch. ixix; B, V part. a y iS). Nous avons déjà publié là -dessus une pensée barrée qui n'était pas dépourvue d'intérêt. En voici une autre encore qui montre à quel point ce sujet était cher à Pascal (Msc. p. 440) : a Honnête homme. Il faut qu'on n'en puisse dire ni il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent, mais il est honnête homme. Cette qualité universelle me pialt seule. Quand en voyant un homme on se souvient de son livre , c'est mauvais signe; je voudrois qu'on ne s'aperçût d'aucune qualité que par la rencontre et Toccasion d'en user : ne g^id nimis; de peur qu'une qualité ne l'emporte et ne fasse baptiser; qu'on ne songe pas qu'il parle bien, sinon quand il s'agit de ïnen parler; mais qu'on y songe alors, b

Les pensées suivantes peuvent être ajoutées heureusement à toutes celles que l'on connaît sur les extrêmes (B. i** part. IV, 1, VI, 2.) : a Quand on lit trop ou trop doucement, on n'entend rien. Trop et trop peu devin. Ne lui en donnez pas, il ne peut trouver la vérité ; donnezlui en trop, de niême (Msc. p. 23.). »

a Je n'ai jamais jugé d'une même chose exactement de même. Je ne puis juger d'un ouvrage en le faisant ; il faut que je fasse comme les peintres, et que je m'en éloigne, mais non pas trop. De combien donc? Devinez (Msc. p. iiO ).»

Nous alhms donner^ sans 7 mêler aucune réflexion, une suite de pensées qu'on sera bien aise de lire encore après toutes les pensées analogues déjà connues et publiées.

a Non-seulement nous regardons les choses par d'autres eûtes, mais avec d'autres yeux : nous n'avons garde de les trouver pareilles (Msc. p. 420.).

d II n'aime pins cette personne qu'il aimoit il y a dix ans. Je crois bien, elle n'est plus la même, ni lui non phis; il étoit jeune, et elle aussi; elle est tout autre; il Taimeroit peut-être encore telle qu'elle étoit alors (Msc. p. 427.).

(c Nous ne nous soutenons pas dans la vertu par notre propre force, mais par le contre- poids de deux vices opposés, comme nous demeurons debout entre deux vents contraires. Otez un de ces vices, vous tombez dans Tautre (Msc. ibid.).

(c Notre nature est dans le mouvement : le repos entier est la mort (Msc. p. 440.).

« Us disent que les éclipses présagent malheur, parce que les malheurs sont ordinaires; de sorte qu'il arrive si souvent du mal qu'ils devinent souvent; au lieu que s'ils disoient qu'elles présagent bonheur, ils mentiroient souvent. Ils ne donnent le bonheur qu'à des rencontres du ciel rares; ainsi ils manquent peu souvent à deviner (Msc. p. 127.).

a La diversité est si ample que tous les tons de voix, tous les marchers, toussers, mouchers, étemuers, sont différents ^ On distingue des fruits les raisins, et entre eux

i. Sont différents. Ces deux mots manquent dans le manuscrit,

mais sont dans les deux copies.

le muscat, et puis Ck>iadrieu^ et puis des Argues, et puis... Est-ce tout? Ea a-t-elle (la nature) jamais produit doux grappes pareilles, et une grappe a-t-elle deux grains pareils (Msc. p. iiO.)!

a La théologie est une science, mais en même temps combien est-ce de sciences? Un homme est un suppôt^ mais si on Fanatomise, sera-ce la tête, le cœur, Testomac, les veines, chaque veine, chaque portion de veine, le sang^ chaque humeur de sang?

a Une ville, une campagne de bin est une ville et une campagne; mais, à mesure qu'on s'approche, ce sont des maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des fourmis, des jambes de fourmi à Tinfini*. Tout cela s'enveloppe sous le nom de campagne (Msc. p. 73.].

0 Tout est un, tout est divers. Que de natures en celle de rhomme ! que de vocations ! Et par quel hasard chacun prend d'ordinaire ce qu'il a le moins étudié ! Talon bien tourné (Msc. p. 394.).

a En titre: Talon de soulier. — Que cela est bien tourné ! que voilà un habile ouvrier! que ce soldat est hardi l Voilà la source de nos inclinations et du choix des conditions. Que celui-là boit bien! Que celui-là boit peu! Voilà ce qui fait les gens sobres et ivrognes, soldats, poltrons, etc (Msc. p. 81 ^).

« En titre : La gloire. — L'admiration gftte tout dès l'enfance. Oh 1 que cela est bien dit I Ob! qu'il a bien fait, qu'il est sage! etc...

1. Cette pensée et la précédente rappellent les considérations sur Tinflnie petitesse de la natore, P.-B.^ ch. xxii; B., lr« part, ir, 1.

2. Ces deux dernières pensées ont une grande analogie avec ce paragraphe de Port-Royal, ch. xxiv (B. !'« part, vi, 4) : « La chose la plus ii^portaate à la rie, c'est le choix d'an métier. Le hasard en dispose^ etc. »

a Les enfants de Port-Royal, auxquels ou ne donne point vet aiguillon d'envie et de gloire^ tombent dans la noncha- Ànce (Msc. p. 69.).

a C'est une chose déplorable de voir tous les hommes ne délibérer que des moyens^ et pohit de la fin. Chacun songe comment il s'acquittera de sa condition; mais pour le choix de la condition et de la patrie^ le sort nous la donne.

a C'est une chose pitoyable de voir tant de Turcs, dliérétiques et d'infidèles suivre le train de leurs pères par cette seule raison qu'ils ont été prévenus chacun que c'est le meilleur, et c'est ce qui détermine chacun à chaque condition de serrurier^ soldat^ etc (Msc. p. 61.).

a Nous nous connoissons si peu que plusieurs pensent aller mourir quand ils se portent bien , et plusieurs semblent se porter bien quand ils sont proche de mourir^ ne sentant pas la tièvre prochaine ou l'abcès prêt à se former (Msc. p. 431.).

a Ceux qui n'aiment pas la vérité prennent le prétexte de la contestation et de la multitude de ceux qui la nient; et ainsi leur erreur ne vient que de ce qu'ils n'aiment pas la vérité ou la charité^ et ainsi ils ne sont pas excusés (Msc. p. 270.).

a Si l'antiquité étoit la règle de la créance, les anciens étoient donc sans règle * ( Msc. 273.).

a n faut se connoître soi-même : quand cela ne serviroit pas à trouver le vrai, mais cela au moins sert à régler sa vie, et il n'y a rien de plus juste (Msc. p. 75.).

a La vraie nature étant perdue, tout devient sa nature;

i. Cf. Bossnt, ir«part., art. !•', a De l'antorité en matière de philo- Bopàie » et le paragraphe : « N'est-ce pas là traiter indignement la raison de rhonmie, etc. »

comme le véritable bte étant perdu ^ tout devient son véritable bien.

<z n n'y a rien qu'on ne rende naturel : il n'y a naturel qu'on ne fasse perdre (Hsc. p. 47.).

a II n'est pas bon d'être trop libre. D n'est pas bon d'avoir toutes ses nécessités (Mse. Ibid.).

a On croit toucher des orgues ordinaires en touchant l'homme : ce sont des orgues à la vérité, mais bizarres^ changeantes^ variables^ dont les tuyaux ne se suivent pas par degrés conjoints. Ceux qui ne savent toucher que les ordinaires ne feroient pas d'accord sur celles-là (Msc. p. 65.}.

a Si un animal faisoit par esprit ce qu'il fait par instinct, et s'il parloit par esprit ce qu'il parle par instinct, pour la chasse et pour avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue , il parleroit bien aussi pour des choses où il a plus d'affection, comme pour dire : Rongez cette corde qui me blesse, et où je ne puis atteindre (Msc. p. Î29.).

« La nature recommence toujours les mômes choses^ les ans^ les jours, les heures; les espaces de môme^ et les nombres sont bout à bout à la suite l'un de l'autre : ainsi se fait une espèce d'infini et d'étemel; mais ces êtres terminés se multiplient infiniment. Ainsi il n'y a, ce me semble, que le nombre qui les multiplie qui soit infini (Msc. p. 423.).

a La nature s'imite : une graine jetée en bonne terre produit; un principe jeté dans un bon esprit produit.

a Les nombres imitent l'espace, qui sont de nature si différente.

0 Tout est foit et conduit par un même maltr^ : la racine, les branches, les fruits, les principes, les conséquences (Msc. p. 433.).

458 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT- lîl.

« Tout ce qui se perfectionno p^ progrès périt aussi par progrès. Tout ce qui a été foible ne peut jamais être absolument fort. On a beau dire : il est cru; il est changé; il est aussi le même.

ail ; a des herbes sur la terre; nous les voyons; de la lune on ne les verroit pas; et sur ces herbes des pailles^ et dans ces pailles de petits animaux^ mais après cela plus rien. Oprésoinptiieux! les mixtes sont composés d'éléments, et les éléments nonl 0 présomptueux! Voici un trait délicat : il ne faut pas dire qu'il y a ce qu'on ne voit pas; il faut dire conxme les autres, mais non pas penser comme eux (Msc. p. 225.).

a Quand je considère la petite durée de ma vie absorbée dans l'éternité précédente et suivante, le petit espace que je remplis, et même que je vois abimé dans TinGnie immensité des espaces que j'ignore, et que tu ignores, je m'efiraie et m'étonne de me voir ici plutôt que là; car il n'y avoit pas de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt qu'alors! Qui m'y a mis? par l'ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-i^il été destiné à moi (Msc. p. 67.)?

a Pourquoi ma connoissance est-elle bornée, ma taille, ma durée à cent ans plutôt qu'à mille? quelle raison a eu la nature de me la donner telle, et de choisir ce nombre plutôt qu'un autre, dans Tinfinité desquels il n'y a pas plus de raison de choisir Fun que l'autre , rien ne tentant l'un plus que l'autre (Msc. p. 49.)?

a En titre : Ennui. — - Rien n'est si insupportable à rhomme que d'être dans un plein repos, sans passion, sans affaires, sans divertissement, sans application; il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide : incontinent il sort du fond de

PENSEES NOUVELLES. aS9

son ftme l'eimui, la noirceur, la tristesse^ le chagrin, le dépit, le désespoir ( Msc. p. 47 '.).

a Quand un soldat se plaint de la peine qu'il a, ou un laboureur, etc., qu'on les mette sans rien faire.

a Si l'homme étoit heureux, il le seroit d'autant plus qu'il seroit moins diverti, comme les saints et Dieu '•

a Quand on veut poursuivre les vertus jusqu'aux extrêmes, de part et d'autre il se présente des vices qui s'y insi* nuent dans leurs routes insensibles du côté du petit infini ; et il se présente des vices en foule du côté du grand infini, de sorte qu'on se perd dans les vices et on ne voit plus les vertus (Msc. p. 2^5.}.

« On n'est pas misérable sans sentiment; une maison ruinée ne l'est pas; il n'y a que l'homme de misérable. » Cette pensée n'est peut-* être qu'une première ébauche de cette autre si connue : a L'homme est si grand que sa grandeur parott même en ce qu'il se connoit misérable. Un arbre ne se connott pas misérable, etc (P.-R. ch. xui; B. i" part.iv, 3.).

a La nature de l'homme n'est pas d'aller toujours : elle a ses allées et ses venues (Msc. p. 83.). »

Voici maintenant des pensées qu'on pourrait réellement appeler avec Bossut des pensées littéraires. Pascal avait déjà dit : a Je hais les mots d'enflure' » . Il s'exprime encore mieux, Msc. p. 12 : « Je hais également le boufibn et l'enflé. D Mais cette ligne est baiTée.

a J'ai l'esprit plein d'inquiétude; je suis plein d'inquiétude vaut mieux (Msc. p. 130.). »

1. Cf. P.-R. ch. xxvi: B. l" part, vu, i. «. Cf. P.-R. ch. xiix; B. 1" part, ix, 25. 8. B. V part, m : De l'art de persuader.

a Linquiétude de son génie. Trop de deux mots hardis (Msc. p. 441.).

<x Éteindre le flambeau de la sédition; trop luxuriant (Msc. p. 441.).

a Éloquence^ qui persuade par douceur non par empire, en tyran^ non en roi (Msc. p. 130.).

a Le docteur qui parle un quart d'heure après avoir tout dit : tant il est plein de désir de dire (Msc. p. 423.).

a Changer de figures , à cause de notre foiblesse (Msc. ibid.).

a Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle. Quand on joue à la paume, c'est une même balle dont joue Tun et Tautre, mais Tun la place mieux.

a J'aimerois autant qu'on me dit que je me suis servi de mots anciens^ et comme si les mêmes pensées ne formoient pas un autre corps de discours par une disposition différente^ aussi bien que les mêmes mots forment d'autres pensées par les différentes dispositions (Msc. p. 431 '.).

Nous n'en finirions pas si nous citions tous les nouveaux passages où Pascal se complaît à ramener son opinion favorite^ que la force fait la justice et domine sur la raison.

a Verijuris; nous n'en avons plus; si nous en avions, nous ne prendrions pas pour règle de justice de suivre les mœurs de son pays (Msc. p. 406.).

a Le chancelier est grave et revêtu d'ornements, car son poste est faux, et non le roi : il a la force, il n'a que faire de rimagination. Les juges^ médecins, etc.^ n'ont que l'imagination (Msc. p. 283^.).

a Quand la force attaque la grimace, quand un simple sol-

i. Cf. Desm., p. 331 ; B. i^* part, z, 82. 2. Cf. Bossât, in part. 8 et 9.

PENSÉES NOUVELLES. t6t

dal prend le bonnet carré d'un premier président et le fait voler par la fenêtre, elc (Msc. p. 163.).

« ils confessent que la justice n'est pas dans ces coutumes, mais qu'elle réside dans les lois naturelles, communes en tout pays. Certainement ils le soutiendroient opiniâtrement, si la témérité du hasard, qui a semé les lois humaines, en avoit rencontré au moins une qui fût universelle. Mais la plaisanterie est telle que le caprice des hommes s'est si bien diversifié qu'il n'y en a point (Msc. p. 69 et 365.).

o De là vient le droit de Tépée ; car Tépée donne un véritable droit. Autrement on verroit la violence d'un côté et la justice de l'autre.

« De là vient l'injustice de la Fronde qui élève sa prétendue justice contre la force (Msc. p. 459.).

a En montrant la vérité, on la fait croire; mais en montrant l'injustice des ministres, on ne la corrige pas; on assure la conscience en montrant la fausseté, on n'assure pas la bourse en montrant l'injustice (Msc. p. 455.). i»

On rencontre épars à travers tout le manuscrit un bon nombre de traits contre la raison et la philosophie, qui rendent de plus en plus manifeste la pensée de Pascal. Dans le dessein de décrier la raison, il lui fait quelquefois une guerre de mots. Il faut avoir eu bien de l'humeur contre la raison et bien de la passion pour la force pour avoir écrit ce passage :

a Ils sont contraints de dire : Vous n'agissez pas de bonne foi; nous ne devrions pas, etc. Que j'aime à voir cette superbe raison humiliée et suppliante I car ce n'est pas 1^ le langage d'un homme à qui on dispute son droit et qui le défend les armes et la force à la main; il ne s'amuse pas à dire qu'on n'agit pas de bonne foi, mais il punit cette mauvaise foi par la force (Msc. p. 23.). >

Pascal voudrait-il donc qu'au lieu d'arguments présentés avec politesse la raison employât des baïonnettes?

Les philosopha, tel est le titre que portent dans le manuscrit bien des pensées, la plupart publiées^ quelques-unes encore inédites.

« Philosophes. La belle chose de crier à un homme qui ne se connolt pas, qu'il aille de lui-même à Dieu ! Et la belle chose de le dire à un homme qui se connott (Msc. p. 416.)!

a Recherche du vrai bien. Le commun des hommes met le bien dans la fortune et dans les biens du dehors^ ou au moins dans le divertissement. Les philosophes ont montré la vanité de tout cela, et Tout mis où ils ont pu (Msc.

a Pour les philosophes, 280 souverains biens.

« Le souverain bien. Dispute du souverain bien. Vt sis contentus temetipso et ex te nascentibns bonis. Il y a contradiction ; car ils (les philosophes, les stoïciens) conseillent enfin de se tuer. 0 quelle vie heureuse dont on se débarrasse comme de la peste ! »

Quelle réponse n'aurions-nous pas à faire à de pareilles accusations^ si rhumeur de Pascal se communiquait à nous, et si sa profonde injustice pouvait nous induire en tentation d'être injuste! Nous nous bornerons à rappeler cette pensée de Pascal lui-même que nous avons citée plus haut, qu'il ne faut pas s'armer contre la vérité du prétexte des contestations qu'elle excite, et de la multitude des opinions contraires. Ce n'était pas 1^ peine en vérité d'avoir varié de tant de façons ce thème sublime, que la pensée fait la grandeur de l'homme, pour renier ensuite et couvrir de sarcasmes le culte de la pensée, c'esl-à-dire la philosophie,

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