Cf. P.-R. ch. xx; B. S* part xr
grande unités par leur rapport à un seul et même objet. Elles auront aussi pour nous cet autre intérêt de nous foire pénétrer plus avant dans Tàme de Pascal^ et de nous foire mieux connaître les idées et les passions qui agitèrent les dernières années de sa vie.
n. Pensées sur les miracles^ les Jansénistes et les jésuites.
Le miracle de la sainte Épine, arrivé en 1657^ et qui fut suivi de tant d'autres miracles du même genre^ fit sur Pascal une impression profonde. Il y vit une grâce toute particulière de Dieu sur sa famille et sur lui*, et il en ressentit une reconnaissance orgueilleuse jusque sous les pointes de la ceinture de fer par lesquelles il combattait en vain sa superbe naturelle^. Ce lui fut une récompense qui raffermit et l'anima d'autant plus dans sa fidélité à la cause de la morale et de la liberté chrétienne. On sait avec quelle véhémence il éclate contre les jésuites à la fin des Provinciales : récho de ces terribles accents retentit dans les lignes que nous avons déjà tirées de notre manuscrit^ et nous le retrouverons prolongé mais afi'aibli dans celles que nous allons en extraire encore.
A l'occasion du miracle de la sainte Épine^ Pascal écrit
1. Vie de Pascal ^ par M»« Périer : o Mon frère fat sensiblement touché de cette gràce^ quMl regardoit comme faite à lui-même. » Quelques jours auparavant Pascal avait déclaré^ si on en croit le Recueil a'Utrecht^ que des miracles étaient nécessaires^ aussi fut-il pénétré de voir, dit le Recueil , a que Dieu s'intéressoit^ si on peut parler ainsi, à la parole qu'il avoit donnée. »
2. làid. « Il prenoit, dans les occasions, une ceinture de fer pleine de pointes ; il la mettoit à nu sur sa chair, et, lorsqu^il lui venoit quelques pensées de vanité, etc.... il se donnoit des coups de coude pour redoubler la violence des piqûres, s
une foule de Pensées sur les miracles, qui ont fourni successivement le chapitre de Port-Royal sur ce sujets les fragments donnés par l'évêque de Montpellier et ceux qu'a publiés Bossut. Nous pouvons y ajouter, d'après notre manuscrit, plusieurs traits nouveaux.
a Que je hais ceux qui font les douteux des miracles ! Montaigne en parle comme il faut dans les deux endroits : on voit en Tun combien il est prudent, et néanmoins il croit en Tautre et se moque des incrédules (Msc. p. 453.)*
a Je ne serois pas chrétien sans les miracles, dit saint Augustin (Msc. p. 270.).
a On n'auroit point péché en ne croyant point J.-C. sans les miracles. Vide an mentiar (Mslî. p. 169.).
a Si le refroidissement de la charité laisse l'Église presque sans vrais adorateurs, les miracles en exciteront. Ce sont les derniers efforts de la grâce (Msc. p. 343.).
a S'il se faisoit un miracle aux Jésuites! {Ibid.). »
Cette dernière pensée nous conduit à celles qui se rapportent directement aux querelles du temps.
« La vérité est si obscurcie en ce temps et le mensonge si établi, qu'à moins que d'aimer la vérité on ne sauroit la connoître (Msc. p. 201.).
a Les malingres sont gens qui connoissent la vérité, mais qui ne la soutiennent qu'autant que leur intérêt s'y ren- » contre; mais hors de là ils l'abandonnent. j> (Ibid.)
a C'est une chose horrible qu'on nous propose la discipline de TÉglise d'aujourd'hui tellement pour bonne, qu'on fait un crime de la vouloir changer. Autrefois, elle étoit bonne infailliblement , et on trouve qu'on a pu la changer sans péché, et maintenant telle qu'elle est, on ne la pourra souhaiter changée !
a D a bien été changé la coutume de ne faire des prêtres
qu'avec tant de circonspection qu'il n'y en avoit presque point qui en fussent dignes; et il ne sera pas permis de se plaindre de la coutume qui en fait tant d'indignes (Msc. p. 249.)!
<x Si saint Augustin venoit aujourd'hui et qu'il fût aussi peu autorisé que ses défenseurs , il ne feroit rien. Dieu conduit bien son Église de l'avoir envoyée devant avec autorité (Msc. p. 109.).
(K Bel état de TËglise^ quand elle n'est plus soutenue que de Dieu! (Msc. p. 46i.)
a Est-ce donner courage à vos enfants 4e les condamner quand ils servent l'Église?
tt C'est un artifice du diable de divertir ailleurs les armes dont ces gens-là combattroient les hérésies (Msc. p, 343.). »
Voici' maintenant sur le pape des Pensées aussi hardies qu'orthodoxes, qui rattachent Pascal et Port-Royal d'une part à Gerson et aux grands docteurs des conciles de Constance et de Bâle ^ et de l'autre à Bossuet et à la déclaration des droits de l'Église gallicane.
a Dieu ne fait point de miracles dans la conduite ordinaire de son Église 3 c'en seroit un étrange, si l'infaillibilité étoit dans im (Msc. p. 437*.).
a Les rois disposent de leur empire; mais les papes ne peuvent disposer du leur (Msc. p. 429.).
(cLe pape hait et craint les souverains qui ne lui sont pas soumis par vœu (Msc. p. 4^7.).
a Dieu n'a pas voulu absoudre sans l'Église; comme elle a part à l'offense^ il veut qu'elle ait part au pardon. 11 l'associe à ce pouvoir comme les rois et les parlements. Mais si
i. Cf.B.suppl. 14-16.
t72 DES PENSÉES DE PASCAL. RAPPORT — IIÏ.
eile absout ou si elle lie sans Dieu^ ce n'est plus rËglise^ comme au parlement; car encore que le roi ait donné grftce à un homme^ si faut -il qu'elle soit entérinée; mais si le parlement entérine sans le roi, ou s'il refuse d'entériner sur l'ordre du roi, ce n'est plus le parlement du roi, mais un corps révolté (Msc. p. 44a.)*
a 11 n'y a presque plus que la France où il soit permis de dire que le concile est au-dessus du pape (Msc. p. 151.).
a Le pape seroit-il déshonoré pour tenir de Dieu et de la tradition ses lumières, et n'est-ce pas le déshonorer que de le séparer de cette sainte union (Msc. p. 453.)? »
A tout propos Pascal exhale son indignation contre les jésuites, sur les marges et dans les coins de pages remplies de tout autres pensées.
a Vous corrompez la religion, ou en faveur de vos amis ou contre vos ennemis : vous en disposez à votre gré (Msc.p. H3«.).
a II faut que le monde soit bien aveugle, s'il vous croit (Msc. p. 433.).
<c Sera bien condamné qui le sera par Escobar (Msc. p. 402.) I »
« Votre caractère estril fondé sur Escobarî
a Peut-être avez -vous des raisons pour ne le pas condamner; il suffit que vous en approuviez ce que je vous en adresse (Msc. p. 453.).
a Vous ne m'accusez jamais de fausseté sur Escobai* parce qu'il est commun (Msc. p. 423.).
«Ils ne peuvent avoir la perpétuité, et ils cherchent l'universalité ! et pour cela, ils font toute l'Église corrompue, afin qu'ils soient saints (Msc. p. 442.).
i. Cf. B. se part. xYi, 9 et 10.
a Le grand nombre loin de marquer leur perfection marque le contraire.
« L'humilité d'un seul fait Torgueil de plusieurs (Ibc. p. 439.).
a Ceux qui aiment l'Église se plaignent de voir corrom^^ pre les mœurs; mais au moins les lois subsistent; mais ceux-ci corrompent les lois : le modèle est gâté (Msc. p. 427.).
« Ils font de l'exception la règle. Les anciens ont donné l'absolution avant la pénitence. Faites -le en esprit d'exception; mais de l'exception vous faites une règle sans exception; en sorte que vous ne voulez plus même que la règle soit en exception (Msc. p. 437.). d
Restituons encore à l'auteur des Provinciales les pensées suivantes sur le probabilisme et sur les casuistes.
a Peut -ce être autre chose que la complaisance du monde qui vous fasse trouver les choses probables? Nous ferez-vous accroire que ce soit la vérité^ et que si la mode du duel n'étoit points vous trouveriez probable qu'on se pût battre en regardant la chose en elle-même (Msc. p. 440.)?
« Oseriez-vous ainsi voiis jouer des édits du roi, en disant que ce n'est pas se battre en duel que d'aller dans un champ en attendant un homme (Msc. p. 435 ^)?
d Fautril tuer pour empêcher qu'il n'y ait des méchauts? C'est en faire deux au lieu d'un : vince in bùno malum, saint Augustin (Msc. p. 419.).
« Généraux. — H ne leur suffit pas d'introduire dans nos temples de telles mœurs^ templis inducere mores; non-seulement ils veulent être soufferts dans FÉglise, mais^ comme
1. Lettres Provinciales, lettre ?ii. Extrait de Huriado de Mendoza, rapporté par Diana.
s'ik étoi^it devenus les plus forts, ils en veulent chasser^ eux qui n'en sont pas.
« Mohatra * • Ce n'est pas être théologien que de s'en itonner. Qui eût dit à vos généraux qu'un temps étoit si proche qu'ils domiaeroient en mœurs à l'Église universelle et «ppeUeroient guenre le refus de ces désordres? Tôt et tmUa mofo jmeem {Msc. p. 431 .)•
« Casuistes. — Une aum6ne considérable, une pénitence raisomiable i encore qu'on ne puisse assigner le juste, on voit bien ce^ qui ne Test pas. Les casuistes sont plaisants de croire pouvoir interpréter cela comme ils font.
« Gens qui s'accputument à mal parler et à mal penser (Msc. p. 437.).
a Probabilité. — Ils ont quelques principes vrais, mais ils en abusent. Or Tabus des vérités doit être autant puni que l'introduction du mensonge (Msc. p. 344.).
« Probable. «* Quand il seroit vrai que les auteurs graves et les raisons sufiiroient, je dis qu'ils ne sont ni graves ni raisonnables. Quoi ! un mari peut profiter de sa femme, sdon Molina ! La raison qu'il en donne est-elle raisonnable, et la contraire de Lessius Test-elle encore (Msc. p. 435.) ?
c Les casuistes soumettent la décision à la raison corrompue, et le choix des décisions à la volonté corrompue^ afin que tout ce qu*il y a de corrompu dans la nature de l'homme ait part à sa conduite.
« La folle idée que vous avez de Fimportance de votre compagnie vous a fait établir ces horribles voies; il est bien visible que c'est ce qui vous a fait suivre celle de la calomnie, puisque vous blâmez en moi, comme horribles, les mêmes impostures que vous excusez en vous (Msc. p. 343). »
i. Lettres Provinciales, lettre tiii, sut le contrat Mobatra»
0U PLAN DE PASCAL. i75
TermiooQS ici uos extraits. Os ne renferment rien, nous le répétons, qui puisse être comparé aux grands morceaux déjà publiés; mais ils contribuent à mettre de plus en plus en lumière, sur chaque point fondamental, la pensée de PascaL
Pour remplir notre tâche^ il ne nous reste plus qu'à rechercher et à signaler à l'Académie les traces qui peuvent subsister dans notre manuscrit du plan ou plutôt du mouvement et des formes que Pascal s'était proposé de donner à la nouvelle apologie du christianisme. Il avait lui-même exposé à ses amis le plan de son ouvrage dans un discours dont la préface de Port-Royal nous a conservé les principaux traits : d'abord y une sorte de logique nouvelle sur a les preuves qui font le plus d'impression sur Tesprit des hommes, et qui sont les plus propres à les persuader; » puis l'état actuel de l'homme, sa grandeur et sa bassesse; puis encore l'inutile recherche de l'explication de cet état prodigieux auprès des philosophies et auprès de toutes les religions de la terre; enfin la rencontre du peuple juif et de livres sacrés ^ le péché originel , la promesse du Messie, les prophéties, Jésus-Christ, sa personne, sa vie, sa doctrine et l'histoire merveilleuse de l'établissement du christianisme. Port^Royal fait connaître ce plan avec netteté et brièveté. M. Dubois, qui avait assisté au discours adressé par Pascal à ses amis, en publia un récit étendu quelques années après l'édition de Port-Royal, sous ce titre : Discours sur les pensées de M. Pascal, avec un autre
Discours sur les preuves des livres de Moïse, et une petite dissertation : Qu'il y a des démonstrations d^une autre espèce et aussi certaines que celles de la géométrie. Notre manuscrit ne nous fournit aucune lumière nouvelle à cet égard; on n'y trouve clairement marquées que de» dl-visions inférieures qui se rapportent à ce plan général. Le père Desmolets a déjà fait connaître ces divisions : a Première partie : Misère de Thomme sans Dieu. — Seconde partie : Félicité de l'homme avec Dieu. » Le manuscrit ajoute^ page 25 : a Autrement : première partie : Quala nature est corrompue par la nature même. — Seconde partie : Qu'il y a un réparateur par l'Écriture. »
Desmolets a tiré du manuscrit (p. 206) la a Préface de la première partie : Parler de ceux qui ont traité delà connoissance de soi-même; des divisions de Charron^ qui attristent et ennuient; de la confusion de Montaigne; qu'il avoit bien senti le défaut du droit de méthode; qu'il Tévitoit en sautant de sujet en sujet; qu'il cherchoit le bon air. o Suivent ces lignes si célèbres sur Montaigne^ que Port-Royal a données en les ôtant de leur place et en les détournant par là de leur objet : a Le sot projet qu'il a (Port-Royal : a eu) de se peindre; et cela non pas en passant et contre sa maxime, comme il arrive à tout le monde de faillir; mais par ses propres maximes et par un dessein premier et principal; car de dire des sottises par hasard et par foiblesse , c'est un mal ordinaire; mais d'en dire par dessein (Port -Royal : à dessein, locution qui ne s'accorde plus avec les précédentes : par ses propres maximes, par un dessein; par hasard f par foiblesse), c'est ce qui n'est pas supportable, et d'en dire de telles que celles-ci (Port-Royal : celleslà.) »
Le manuscrit contient, même page, la a Préface de la
DU PLAN DE PASCAL. f77
seconde partie : Parler de ceux qui ont traité de cette matière. » Cette préface Q*est autre que le passage donné par Condorcet^ et que nous avons cité ailleurs. « J'admire « avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de par- « 1er de Dieu en adressant leur discours aux impies : leur a premier chapitre est de prouver la divinité par les oua yrages de la nature^ etc. » Nous avons restitué le vrai texte de ce passage , mais il fallait aussi en rétablir la plaee^ parce que cette place nous éclaire sur l'objet et sur la portée de ce fragment.
Pascal ne s'était pas proposé seulement de faire un ouvrage convaincant : il voulait surtout que ce livre fût persuasif : c'était au cœur qu'il avait résolu de s'adresser; et pour toucher le cœur et charmer l'imagination^ ce grand maître dans Tart de composer et d'écrire ^ cet homme qui savait autant de vraie rhétorique que personne* en a jamais su, avait dessein de rompre la monotonie et l'austérité du genre didactique en y mêlant des formes vives et animées, selon la pratique des grands prosateurs de tous les temps. Puisque la conviction se forme dans l'âme tout entière^ pour la produire il faut s'adresser à toutes les parties de rftme. Déjà^ dans Platon^ la forme seule du dialogue est une source de variété et d'agrément; et pourtant elle ne lui a pas suffi; et, sans parler de la manière dont il met en scène ses personnages, et du cadre charmant^ touchant ou majestueux qu'il donne toujours à la discussion la plus aridC; au milieu ou à la suite d'une polémique qui épuise toutes les ressources du raisonnement, le grand artiste se complaît à.introduire quelque récit empruntée une histoire qu'il arrange à son gré^ ou quelque mythe à moitié reUgieuX) à moitié philosophique, destiné à achever ou à suppléer la démonstration. V Histoire des variations n'est au
t7S DES PENSEES DE PASCAL. RAPPORT — III.
fond qu*un traité de théologie : voyez pourtant quelles grAoes sévères Bossuet y a partout semées! L'art de peindie les hommes^ leurs desseins y leurs pasoonf avouées ou se* crêtes j y est peut-être porté plus loin encore que la vigueur de l'argumentation, et le rival d'AmauId , le plus grand controversiste du xvn« siècle, y ^ le maître de Labruyère; ses portraits des principaux personnages de la réforme ont une touche aussi fine et un bien autre relief que les Cù" raetères. Montesquieu, Rousseau et Buffon se sont comme accordés à jeter de loin en loin dans leurs écrits les plus didactiques des épisodes qui participent du drame et de répopée. A propos des lois pénales en fait de relig^n, au lieu d'écrire sur les vices de Tinquisition d'Espagne et de Portugal un chapitre uniquement destiné à l'homme d'état et au philosophe, Montesquieu suppose un inconnu venant prendre la défense d'une juive de dixhuit ans brûlée i Lisbonne dans le dernier auto^dii^fé; il lui attribue une très humble remontrance ^ où le pathétique et le sarcasme servent d'armes à la raison indignée; on croit lire encore une lettre persane ou une provinciale. Rousseau pouvait expliquer à Emile, d'après Pénelon et Clarke, les preuves physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu; mais non , ce n'est pas sur les bancs et dans la poussière d'une école qu'il conduit son élève ; c'est sur une haute colUne d'où se découvre la chatne des Alpes et le cours harmonieux d'un grand fleuve, au lever du soleil et au milieu d'une admirable nature qui semble étaler toute sa magnificence pour servir de texte à un parril entretien ^; là il introduit un vieux prêtre , un