‹ Études sur PascalChapitre 59 sur 155 · LA FAMILLB PA8GAU M · texte numérisé non relu

LA FAMILLB PA8GAU M

Bi6Dt> «^66 foi ce qui porta mon gi^nd^ière h lui doniiâr sa fiile, qu*il épousa en i64i. Il fut oficore etiiployé pcnir une semblable affaire en 1646 dans la provioee de Bourbon^ nois^ par Tintendant qui le demanda. Depuis ee temps-là^ il demeura en Auvei^ne où il pratiqua toutes sortes de bonnes œuvres : il étoit surtout fort zélé pour le soulage-* ment des pauvres. Trois ans avant sa mort, il eut une grande maladie durant laquelle il fit son testament^ et il pria ma mère qu'elle comptât les pauvres parmi ses enfants^ et qu'elle leur donnai autant qu'à un d'eux; ma mère y consentit j et cela fut exécuté. Le lendemain^ il m'appela en particulier^ et il me commanda d'aller chercher dans s» poche, disant que j'y trouverois quelque chose au fond, que je le prisse pour le fermer à clef, et que s*il venoit à mourir je le jetasse dans la fosse, et que si Dieu lui rendoit la santé, je le lui rendrois; et il me défendit d'en parler à ma mère, ni à personne au monde. J'y allai, et je trouvai une ceinture de fer pleine de pointes. Quand il fut guéri, je la lui rendis et n'en parlai point; mais comme trois ans après il mourut subitement, on la trouva sur lui , et je la garde précieusement.

a Voilà la vie qu'il a mené jusqu'à sa mort, qui arriva le 3 février 1672, ayant soixante-sept ans. Nous apprîmes après sa mort qu'il mettoit toujours un ais dans son lit, et c'étoit sans doute la raison pour laquelle il ne vouloit pas qu'on fit son lit, et le faisoit toujours lui-même. Deux jours avant sa mort, il fit une action qui mérite d'être écrite.

a II y avoit à Ciermont un trésorier de France dont la famille devoit considérablement à M. Périer, qui, voyant que cette dette étoit sur le point de prescrire, voulut faire quelque procédure pour empêcher la prescription. Mon

B«0 DOCUMENTS INËDIT&

père alla voir ce trésorier pour le prier de ne point trouver mauvais qu'il fit quelques significations : cet homme s'emporta d'une manière indigne ^ et fit dans le monde des plaintes aigres et très injurieuses contre lui; on le rapporta à mon père qui dit : il faut excuser un homme qui est mal dans ses affaires. Environ huit jours après ^ il vint des nouvelles de Paris qui portoient que les trésoriers seroient obligés de payer une taxe de 40,000 fr.^ faute de quoi leurs chaînes seroient perdues. Mon père le dit à ma mère, et ajouta : Voilà un homme ruinée j'ai envie de lui offi*ir de l'argent. Ma mère lui dit : Faites ce que vous voudrez, mais vous voyez combien il vous est dû dans cette maison. Il ne dit plus rien; mais dès le lendemain ^ il fut trouver ce trésorier et lui demanda s'il avoit sçu cette nouvelle et à quoi il étoit déterminé. Il faut bien, dit le trésorier, que j'abandonne ma charge, car vous voyez bien que je ne trouverai pas 10,000 fr. Mon père lui dit : Non, Monsieur, vous ne l'abandonnerez pas; j'ai 10,000 fr., je vous les prêterai Cet homme fut si surpris, qu'il lui dit en pleurant : Il faut^ Monsieur, que voiis soyez bien chrétien, car j'ai bien mal parlé de vous, et je sais que vous ne l'ignorez pas. Mon père ne nous dit rien de tout ce qui se passa le lundi 21 février, et il mourut subitement le mercredi 23, à 7 heures. Le trésorier ayant apris sa mort, courut au logis, criant, pleurant et disant : J'ai perdu mon père, et nous conta ce qui s*étoit passé le lundi; voilà la dernière action de mon père.

a Le premier qui mourut après mon père fut mon frère aîné, Etienne Périer, qui mourut le 11 mai 1680. Il étoit né à Rouen durant que M. Pascal y étoit intendant, qui s'appliqua d'une manière toute particulière à l'éducation de cet enfant qui étoit son filleul. A Tàge de trois ans^ il

voulut Faccoutumer à compter^ et lui apprendre en même temps toutes les petites civilités dont un enfant est capable. Pour cela^ il fit une convention avec lui, promettant de lui donner un lîard, deux liards, trois liards pour toute espèce de civilités, pour dire: Oui, monsieur; pour remercier quand on lui donnoit quelque chose ou pour faire la révérence; et il convint aussi qu£, quand il manqueroit, il perdroit autant sur ce qu'il avoit gagné. Quand mon frère en eut gagné jusqu'à sept ou huit cents, mon grand-père envoyoit chercher un louis d'or en liards, et lui disoit : Comptez ce qui vous est dû. Cet enfant, en comptant, mettoit un liard à part pour chaque cent. Pendant qu'il étoit fort occupé dans son calcul, mon grand-père se plaisoit à lui parler pour l'interrompre; mais avant que de répondre, cet enfant répétoit trois ou quatre fois le nombre où il en étoit, et le reprenoit ensuite sans jamais s'y méprendre. Quand son compte étoit fait, il mettoit tous les liards dans la poche de sa gouvernante, et elle alloit à la porte de Téglise de Notre-Dame, et n'en revenoit qu'elle n'eût tout distribué aux pauvres. Il dit, à Tftge de quatre ou cinq ans, une parole qui est assez remarquable pour mériter d'être écrite. Ma mère lui apprenoit son catéchisme, et comme elle lui disoit que Dieu est un pur esprit qui n'a ni commencement ni fin, il dit : Je comprends bien que Dieu n'aura pas de fin; mais je ne comprends pas comment il n'a pas eu de commencement. Ma mère lui répondit que c'est une vérité qu'on est obligé de croire, quoiqu'on ne la comprenne pas. Mais les saints, dans le ciel, la comprendront-ils? Ma mère lui dit que les saints, dans le ciel, verront Dieu tel qu'il est et le connoltront parfaitement. Cet enfant lui répondit : Voilà une grande récompense. Ma mère fut étonnée au delà de tout ce que l'on peut dire de voir un enfant, dans un ftge

si peu ^¥ancé^ regarder la connoissapoe de Dieu OQiQme une grande récompense. Aussitôt après la mort dP Vf^QU grand-père^ on le mit en pension à PorIrRoyal des Oip^ps; il y fit toutes ses humanités, et n'en sortit que lorsque )# Roi fit défense d*y élever des enfants. Alors M. Pascal, mon oncle, le prit chez lui, et lui fit faire $9 philosophie au collège d'Harcourt, où M. Fortin, ami de mon oncle, étoi) principal. Après la mort de mon oncle, il vint demeurer ai^ logis avec mon père et ma mère; il fit sa principale étude des mathémathiques. En 1666, mon père ayant pris la résqli^r tion de lui donner sa charge, l'envoya à Orléans, où il fit sas études de droit. En 1669, il revint à Clermont et fpt reçu à la charge de mon père, étant âgé de vingt-sept ans. n n'avoit aucun dessein de se marier; cependant ses amis l'y portoient, non pas dans la famille, car ma mère ne le souhaitoit pas, ni nous non plus. Un de nos plus prophes parents qui avoit une fille unique, riche de 40 ou 50,0019 écus^ fit tout ce qu'il put pour le porter à épouser sa fille. U résista toujours à cause de la parenté. Étant allé à Paris, il consulta M. de Sainte-Beuve qui ne le lui conseilla pas; ainsi il revint et refusa absolument le parti. Enfin, en 1677, on lui proposa une demoiselle de condition qui avoit beaiiicoup d'esprit; il Tépousa en 1678 ; il mourut âgé de trentehuit ans, le 11 mars 1680, après quatorze jours de maladij», regretté de tous ceux qui le connoissoient.

a Celui qui mourut ensuite fut mon troisième frère. Biaise Périer; il étoit diacre; sa mort arriva le 15 oaajEf 1684; il étoit âgé de trente ans et sept mois; il demanda à être enterré à Saint-Ëtienne du Mont avec mon Qncl^• Sa vie et sa mort ont été des plus édifiantes. H avoit un grand empressement de finir cette misérable vie; car lui ayant dit pendant sa maladie que les médecins en désespér

rQÛ^nt p\ <}u'il devoit se préparée à la mor^^ il nj^ç f^^qn- 4it : Ab! ma sœur^ qu'elle ))onne nouvelle n^'apporteatvous!

a Ma mère, Gilberte Pascal^ mourut trois ans après ce troisième de mes frères. Elle étoit née ie 7 janvier 1620^ à Clermont. ISIon grand-père se retira à Paris, comme je Fai marqué, en 1630, pour y élever ses enfants. Ma mère qui étoit l'ainée avoit dix ans; elle se maria à vingt et un ans^ et elle resta à Rouen deux ans avec son père. Quan4 elle fut ici *, elle se mit dans le grand monde, comme toutes les personnes de son âge et de sa condition. Elle avoit tout ce qu'il falloit pour y être agréablement, étant belle et bien faite ^. Elle avoit beaucoup d'esprit, elle avoit été élevée par mon grand-père ^ qui, dès sa plus tendre jeunesse, avoit pris plaisir à lui apprendre les mathématiques, la philosophie et lliistoire.

a En i646, ma mère étant allée à Rouen chez mon grand-père, elle trouva toute sa famille à Dieu , qui lui fit la grâce, et à mon père, d'entrer dans les mêmes sentiments; elle quitta donc le monde et tous les agréments qu'elle y pouvoit avoir à Page de vingt-six ans, et a toujours vécu dans cette séparation jusqu'à sa mort.

a Mon père ' et elle s'étant mis sous la conduite de M. Guillebert, qui étoit docteur de Sorbonne, très saint et très habile, il porta ma mère à quitter toutes ses parures et à renoncer à toutes sortes d'ajustements, ce qu'elle fit de

i.'A. Clermont, où Marguerite Périer termina sa vie et écrivit ces mémoires.

i. Voyez sur madame Périer les Mémoires de Fléchier, p. 44.

8. Dans deux manuscrits, ce paragraphe est à la fin du mémoire, ainsi qu'une Addition sur Jacqueline Pascal que nous avons publiée dans Jacqueline Pascal, cb, i«r, p. 65, etc.

bon cœur; et après avoir demeuré deux ans à Rouen, habillée très modestement y M. Guillebert voyant qu'elle étoit obligée de retourner à Clermont, lui dit qu'il avoit un avis très important à lui donner : c'étoit que souvent les dames qui quittent les parures par piété, les mettent sur leurs enfans^ et qu*elle prit garde de ne le point faire, parce que cela est plus dangereux pour leurs enfants que pour elles qui en connoissent le mal et ne s'y attachent pas, au lieu que les enfants y mettent leur cœur. Ma mère profita si bien de cet avis, qu'étant revenue à Glermont à la fin de 1648, elle nous trouva, ma sœur qui n'avoit que quatre ans et quelques mois, et moi qui n'avois que deux ans et huit ou dix mois. Ma grand'mère nous avoit parées toutes deux avec des robes pleines de galons d'argent, bien des rubans et des dentelles, selon la mode de ce temps-là. Ma mère nous ôta d'abord tout cela, et nous habilla de camelot gris sans dentelles ni rubans. Elle défendit à notre gouvernante de fréquenter et de nous laisser fréquenter deux petites demoiselles de notre voisinage et de notre ftge, avec qui nous étions tous les jours, parce que ces deux enfants étoient toutes parées. Son exactitude là- dessus fut si grande, qu'à la fin de 1651 que mon grand-père mourut, comme elle fut obligée d'aller à Paris pour y faire son partage avec mon oncle et ma tante, elle craignit que, dans son absence, ma grand'mère nous remit des parures, et elle aima mieux faire la dépense de nous mener à Paris avec elle que de nous laisser ici, et elle nous ramena ensuite au commencement de i652. Deux ans après, elle nous ramena à Paris, à la fin de l'année 1653, et elle nous mit à Port-Royal, d'où nous sortîmes en 1661, et elle continua toujours de nous exhorter à la modestie; en sorte que je puis dire que, dès l'âge de deux ans ou trois ans, je n'ai

jamais porté ni or^ ni argent, ni rubans de couleur, ni frisure^ ni dentelles.

c Elle mourut à Paris^ le S5 avril 1687, ftgéede soixante* sept ans et quatre mois^ et fut enterrée à Saint-Étienne du Mont, avec mon oncle et mon frère.

c Ma sœur Jacqueline Périer mourut neuf ans après ma mère. C'étoit une fille d'un grand esprit. Nous avions été élevées à Port-Royal ^ elle et moi. Elle y prit la résolution d'être religieuse; mais elle ne put pas l'exécuter, parce que nous fûmes obligées d*en sortir par les ordres du Roi. Elle av(»t alors plus de dix-sept ans^, et plus de deux ans audessus de moi. Nous avions une tante qui étoit veuve de M. Chabre^ de Riom, qui n'avoit point d'enfants et qui, en mourant^ donna tout son bien à sa femme; elle prit làdessus une résolution de marier ma ^ur^ sa nièce, âgée alors de quinze ans, avec le neveu de M. Chabre ^; et de lui donner tout son bien et celui que son mari lui avoit donné. Elle en écrivit à Paris, à mon oncle et à ma tante qui étoit religieuse à Port-Royal. Ils en parlèrent * à ma sœur, qui demanda du temps pour y penser, et peu après se détermina à l'état religieux, ce qu'elle ne put exécuter alors, parce qu'à Port-Royal on ne recevait les filles pour postulantes qu'à dix-huit ans; mais elle écrivit là-dessus une lettre à ma mère, qui étoit très belle et très judicieuse. Elle attendoit l'âge pour entrer au noviciat.; elle a toujours vécu dans un très-grand éloignement du monde, et continuellement accablée de maladies. Elle étoit d'une humeur fort sérieuse et même assez particulière; elle ne voyoit personne; toute son occupation étoit de lire et prier; elle

1. Voyez sni cette famille tes Mémoires de Fiéchier, passim. S. Voyez la leUre de Pascal sur cette affaire^ plus haut, p. 147, et plus bas. Lettres de Pascal.

8t6 bOGUMENTâ INÉDITS.

mdanit à dlerriiont, le 9 avril 1693, et fut enterrée à Notre- Dame du Pont, dans le tombeau de notre famille.

à Mon frère Louis Périer est mort le dernier de notre famille. Il étoit né le â7 septembre 1651. Il parut dan$ sa plus tendre enfance, un esprit enjoué et bouffon, tournant tout ce qu'on vouloit lui apprendre en plaisanterie; eh sorte qu'à Tftge de sept ans il savoit à peine son Pater, Ma mère le mena à Paris en 1658, à mon oncle, à qui elle dit qu'on ne pouvoit lui rien apprendre. Mon oncle se chargea de son éducation, et cet enfant devint en peu de temps fort sérieux ; mais les fréquentes maladies de son enfance l'em- |)êchèrent d'avancer dans ses études jusqu'à Tâge de dix à onze ans, car alors, sa santé s^étant rétablie, il étudia et profita de la bonne éducation qu'il reçut d'un excellent précepteur dont j'ai parlé ci-dessus*. Il fut successivement doyen de ia collégiale de Saint-Pierre et chanoine de la cathédrale de Clermont. Ayant toujours mené une vie trèscanonique, fort appliqué à tous ses devoirs, il a été, dans l'un et l'autre chapitre, la bonne odeur de Jésus-Christ. Il quitta sa belle maison de Bien-Assis, située hors la ville, pour venir habiter deux petites maisons proche les églises dont il a été bénéficier, et enfin il la vendit à un de ses parents. Il mourut le 13 octobre 1713^ et fut enterré à la cathédrale.

et Voilà quelle a été la vie de toutes les personnes de ma famille. Je suis restée seule; ils sont tous morts dans un amour inébranlable de la vérité. Je dois dire comme Simon Macchabée, le dernier de tous ses frères : Tous mes parens et tous mes frères sont nés dans le service de Dieu et dans l'amour de la vérité; je suis restée seule; à Dieu ne plaise

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