Fbagmbnts UTTÉRAiBEs^ étuilo SUT le Style de Rousseau
le règne de la forme et par conséquent sa décadence. Dans Pascal, comme dans tous ses grands contemporains^ et presque toujours encore dans la prose de Voltaire^ la forme n'est pas autre chose que le vêtement le plus transparent que prend la pensée pour paraître le plus possible telle qu'elle est^ créant elle-même l'expression qui lui convient^ qui n'ôte rien mais surtout n'ajoute rien à sa valeur propre. Plus tard vient la rhétorique avec son triste précepte d'embellir la pensée par l'expression. La vraie rhétorique a le précepte contraire, celui de renfermer sévèrement la parole dans les limites de la pensée et du sentiment. Pascal est l'écrivain peut-être du xvii* siècle qui a le plus travaillé son style^ mais seulement pour lui faire dire ce qu'il avait dans l'esprit et dans l'ftme. Le sentiment, c'est-à-dire la pensée descendue jusque dans l'âme, tel est le trait distinctif ^ le grand côté de Pascal. A son début dans l'étude hasardeuse de la philosophie et de la théologie, Pascal n'a pu conquérir d*abord cette étendue et cette profondeur d'idées à laquelle Descartes lui-même, Bossuet et Leibniz ne sont parvenus qu'après tant de veilles et de méditations sans cesse renouvelées; mais tout ce que pense ce jeune géomètre, il l'emprunte à sa propre nature, à sa courte et sombre expérience de la vie, il le sent fortement et le rend de même. Les idées de Pascal ne sont point un jeu de son esprit; c'est le travail douloureux de son âme : elles le pénètrent, elles le consument; c'est la flèche de feu attachée à son flanc, et il soulage son mal en l'exprimant. Et encore, loin de s'épancher, comme les faibles^ Pascal fait eflbrt pour se contenir; l'ardeur de son âme ne paraît qu'à travers la sévérité de son esprit. Oui« c'est par l'âme que Pascal est grand et comme homme et comme écrivain; le style qui réfléchit cette âme en a toutes les
qualités, la finesse, Tamère ironie, Tardente imagination^ la raison austère, le trouble à la fois et la chaste discrétion. Que devait donc faire devant un style pareil un éditeur fidèle? Le recueillir avec religion, tel qu'on le trouvait déposé sur ces feuilles douloureuses.
Voilà ce que n'a pas fait Port- Royale soit Amauld et Nicole, soit Etienne Périer, soit le duc de Roannez; car qui peut aujourd'hui faire la part bien exacte de ces divers personnages dans rédition des Pensées? C'est Etienne Périer qui a fait la préface, on le sait certainement; la tradition janséniste donne ensuite la plus grande part au duc de Roannez, et Amauld a dû surveiller le tout. C'est donc Port-Royal, dans ses meilleurs représentants, qui est vraiment le premier éditeur des Pensées. Or, Port-Royal était incapable de comprendre l'imagination de Pascal, les troubles de son cœur, les inquiétudes de sa raison, l'immortelle originalité de son style. Il a traité Pascal comme il avait fait SaintrCyran ; et après en avoir adouci souvent les pensées pour les rendre plus édifiantes, il en a sans aucun scrupule corrigé le style pour le rendre plus régulier et plus naturel, selon le modèle de style naturel et tranquille qu'il s'était formé. Port-Royal avait beaucoup d'esprit et souvent de la grandeur; il a donc laissé passer et l'esprit et la grandeur de Pascal; mais il a fait sans pitié main basse sur tout ce qui trahissait le plus profond de sa pensée et de son ftme; et comme cette âme éclate à toutes les lignes que traçait la main mourante de Pascal, Port-Royal était condamné à tout corriger et à tout altérer. Aussi Tanalyse ne peut inventer un genre d'altération du style d'un grand écrivain que n'ait pas subi celui de Pascal entre les mains de Port- Royal. Il n'y avait pas ici de censure jésuitique à craindre; il n'y a pas eu d'autre censure
que celle de la médiocrité sur le génie ; nous TOulons parler ici du jeune Pérîer et du duc de Roannez; car il y a en vérité des altérations telles que nous n'avons pas le courage de les imputer à Arnauld et à Nicole. Il est très-probable qu'Arnauld et Nicole auront été consultés sur certaines pensées et sur le caractère édifiant qu'il convenait de donner au Uvre^ mais que pour les détails , c'est-à-dire pour le style^ Pascal aura été livré à son neveu et à M. de Roannez: aussi nous est-il arrivé mutilé et défiguré de toutes les manières. Nous avons donné des échantillons nombreux de tous les genres d'altérations, altérations de mots, altérations de tours, altérations de phrases, suppressions, substitutions, additions, compositions arbitraires et absurdes, tantôt d*un paragraphe, tantôt d'un chapitre entier, à l'aide de phrases et de paragraphes étrangers les uns aux autres, et, qui pis est, décompositions plus arbitraires encore et vraiment inconcevables de chapitres qui, dans le manuscrit de Pascal, se présentaient parfaitement liés dans toutes leurs parties et profondément travaillés.
Devant ces vices manifestes de Tédition de Port-Royal et de celle de Bossut, devant tant d'omissions, de suppositions, d'altérations, nous pouvons dire que la thèse qui fait le sujet de ce Rapport est aujourd'hui démontrée, à savoir : la nécessité d'une nouvelle édition des Pensées. Donnerons-nous un jour cette édition? Nous n'osons en répondre; nous en avons du moins posé les fondements; nous l'avons préparée et comme prévenue: 1^ en publiant les plus importantes pensées inédites qui se trouvaient encore dans le manuscrit autographe; 2o en rétablissant le vrai texte de Pascîil sur les points les plus essentiels ; 3oen mettant à côté des altérations de toute espèce que nous signalions, grandes et petites, les leçons authentiques; 4* en donnant à part dans leur forme
vraie plusieurs grands morceaux de Pascal ; celui sur la règle des paris appliquée & Texistenee de Dieu, celui sur les deux infinis de grandeur et de petitesse, la lettre entière adressée à madame Périer sur la mort de leur père, de laquelle ont été tirées les pensées célèbres sur la mort, les neuf lettres à mademoiselle de Roannez^ dont une seule jusqu'ici était connue, plusieurs lettres nouvelles de Pascal et diverses pièces inédites ou de Pascal ou sur Pascal que nous ont fournies des manuscrits de la bibliothèque du Roi.
Mais^ dira-t-oo, tout cela n'est en réaliié qu'un recueil de variantes. Nous en convenons très volontiers; nous ne nous croyons pas assez grand seigneur pour dédaigner la tâche modeste de restituer le vrai texte des Pensées de Pascal. Dans notre jeunesse^ nous avons passé bien des nuits sur des variantes de Platon, et maintenant nous irions encore chercher bien loin des leçons nouvelles et authentiques du Misanthrope y de Polyeucte ou d'Alhalie. Quand la bonne langue s'en va, est-il donc sans utilité de recueillir pieusement les vestiges effacés de l'un des plus beaux monuments du grand langage du xyii^ siècle? Nous ne nous en défendons pas : nous avons de la passion pour cette admirable langue que jadis l'Académie a contribué à fonder et qu'aujourd'hui plus que jamais peut-être elle a le droit et le devoir de défendre, soit contre des importations opposées au génie national, soit contre des retours artificiels et maniérés à la langue du xvi* siècle^ efforts également impuissants pour simuler l'originalité, quand l'originalité ne peut être, aujourd'hui comme toujours, que dans des pensées nouvelles vivement senties et naturellement exprimées dans la langue de tout le monde, rappelée sans violence à celle des grands modèles.
Pour pousser à bout le scandale, nous ne nous sommes
pas borné à recueillir des variantes de Pascal; nons avons dressé une sorte d'inventaire des locutions les plus remarquables qui se rencontrent dans les fragments cités , comme ont fait plusieurs éditeurs des classiques grecs et latins. Si cet humble exemple était suivi pour un certain nombre de nos classiques^ nous aurions enfin un dépôt fidèle du bon langage et le fondement nécessaire du Dictionnaire historique de la langue française confié à TAcadémie.
En un mot, nous avons traité Pascal comme un ancien : telle est la pensée qui nous a guidé et soutenu dans ce travail ingrat.
Du moins voilà le texte des parties les plus importantes des Penêées rétabli dans son intégrité, et à Taide de cette restituticm le dessein de Pascal rendu manifeste. Ce dessein, nous Tavons démontré dans ce Rapport, était d'accabler la philosophie cartésienne et avec elle toute philosophie sous le scepticisme pour ne laisser à la foi naturelle de Thomme d'autre asile que la religion. Or, en cela, l'adversaire des jésuites en devenait, sans s'en douter^ le serviteur et le soldat.
En effets dès que la philosophie cartésienne se lève, en dépit de toutes les précautions de Descartes, après quelques hésitations, les jésuites se décident à la combattre. Nous avons déjà fait voir* la violence opiniâtre avec laquelle ils poursuivirent les disciples les plus irréprochables de Descartes et dans l'Université de Paris et dans l'Oratoire et dans leur propre sem, pendant plus de quarante années. Le sang ne coula point, il est vrai : le temps des supplices était passé, quoiqu'il ne fût pas bien loin. Le xvii« siècle s'ou;Fre par le
1. FaAGimrrs raiLosoPBiQOBS, Phiumopbib voDcai», De la persécth tûm du Carténanûmf,
bûcher de Bruno à Rome *; et celui de Vanini à Toulouse * précède de moins de vingt ans le Discours de la Méthode. A la fin du xvii* siècle, la persécution fut moins cruelle^ mais bien dure encore. Tout enseignement de la doctrine cartésienne est interdit dès 4675 dans tous les collèges de rUniversité de Paris '. Les écoles de Rohault et de Régis sont fermées. L*Oratoire est contraint, sous peine de périr^ de demander grâce à ses implacables ennemis * ; et Thomme le plus distingué qu'ait eu^ au xym« siècle^ la compagnie de Jésus 9 le père André fa pleurer à la Bastille le crime inexpiable de n^avoir pas voulu traiter Malebranche d'athée'. Et pourquoi cet^e persécution? Était-elle dirigée contre tel ou tel principe particulier du cartésianisme? Non^ des dissentiments philosophiques n'expliquent point un tel acharnement. Était-elle inspirée par un attachement fanatique à la doctrine d'Aristote, par exemple aux formes substantielles; à Tétemité du monde^ à la corruptibilité de Tâme, à l'absolue séparation de Tunivers et de Dieu^ qui se connaît lui-même^ mais qui ne connaît pas son propre ouvrage et n'y prend aucun intérêt*? Nous ne le croyons pas. Les jésuites étaient attachés au péripatétisme parce que le péripatétisme était accepté^ à tort ou à raison, par la tradition et l'autorité ; et ils repoussaient le cartésianisme parce qu'il contenait en lui une hardiesse généreuse, le sen-
1. 17 février 1600. Voir la fameuse lettre de Schoppe, témoin oculaire^ dans les Acta litteraria de Stmve, 5« cahier, p. 64 ; et dans les Fragments de philosophie modriuie^ rarticle intitulé : Vctnini ou la Philosophie avant Descartes.
a. FéYrier, 1619. Le Discours de la Méthode est de 1687.
5. Fragments de philosophie moderhb^ Persécution du Cartésianisme. 4. Ibid.