Esquisse d'une histoire de la philosophie^ leç. VII
timent énergique du droit et de la dignité de la pensée, c'està-dire tout un inonde nouveau. Les jésuites, qui étaient commis à la garde de l'ancien , devaient s'efforcer de prévenir et d'étouffer dans le cartésianisme celui qu'il ouvrait à rhuma<< nité. En apparence, c'est pour Âristote que combattirent les jésuites, mais en réalité c'est à la raison humaine qu'ils en voulaient, et tous les coups qui tomberait sur le cartésianisme étaient adressés à la philosophie elle-même. Dans le premier moment de la querelle, il s'agit encore d' Aristote et de Descartes : on les défend et on les attaque des deux côtés; mais bientôt Aristote et Descartes font place aux véritables acteurs de ce drame plus d'une foi^ tragique, à savoir Tautorité et la raison, avec cette différence que dans cette lutte mémorable l'autorité attaquait la raison et allait la chercher jusque sur son domaine, tandis que la raison, loin d'attaquer, se défendait presque en suppliante, et réclamait seulement le droit de s'exercer dans ses propres limites et de faire usage de ses propres forces, ne fût-ce que pour reconnaître et établir plus solidement les justes droits de l'autorité.
Le savant évéque d'Avranches, Huet, l'ami des jésuites, qui mourut chez eux, leur donna sa bibliothèque, et les servit pendant toute sa vie, représente parfaitement ces deux faces de la guerre que la Société fit au cartésianisme. D'abord il l'attaque en lui-même; de là le livre célèbre : Censure de la philosophie cartésienne*, livre que tous les ennemis de la philosophie nouvelle prônèrent et répandirent, et dont il y eut en peu d'années tant d'éditions. En 4694, il y en a déjà une quatrième sortie des presses de
1. Pétri Danielis Huetii, episcopi suessoniensis désignât i, Censura philosophis cariesiaoS; Lutetia Parisior. 1689^ in-ia.
rîmprimerîe royale '. Ici tout semble dirigé seulement contre Descartes. Maïs après la mort de Huet son secret lui échappa : on trouva dans ses papiers un écrit*, non plus contre Descartes, mais contre la raison elle-même^ non phis pour Aristote, mais contre toute espèce de dogmatisme^ et par exemple dans Tanliquité grecque^ devenue sous la plume du savant évéque le champ de bataille de la dispute, contre l'ancienne Académie pour la nouvelle, c'est-à-dire pour le pyrrhonisme. Voici le titre même du chapitre 45 qui termine et résume le livre 1" : On conclut de tout ce qui a été dit ci-dessus quHl faut douter et que e*est le seul moyen d'éviter les erreurs. La hardiesse des Dogmatiques a produit une infinité d'erreurs. Les Académiciens et les sceptiques ^n'affirmant rien , ne peuvent se tromper, et ils sont les seuls qui méritent le nom de philosophes. Le livre 2* explique quelle est la plus sûre et la plus légitime voie de philosopher. Et cette voie, c'est Tempirisme et la probabilité •. Voilà bien en philosophie le probabilisme de la théologie jésuitique. Et, chose merveilleuse, tout cela dans Huet aboutit à la Démonstration évangélique!
Le Traité philosophique de la foiblesse de C esprit humain est le modèle accompli, le code de cette espèce de
1. Pétri Dame lis Huetii, episcopi abrincensis , Censura philosophiaB cartesiauu'j editio quarta, ancta et emendata, Parisiis, apnd Anisson^ typograpbiae régis praefectum, 1694, in-li.
2. Traité philosophique de la faiblesse de Vesprit humain, Amsterdam, 1721.
8. Traité philosophique de la faiblesse de r esprit humain^ liv. ii, chap. III. // n*y a rien dans Ventendement qui n*ait été dans les sens. Contre Platon, œntre Proclus, contre Descartes. — Ibid.y chap. iv, il faut croire les choses probables comme si elles étaient véritables. — Chap. V, règles du critérium de la probabilité^ à savoir; la sensation.
scepticisme un peu hypocrite qui ébranle toutes les vérités naturelles pour asseoir sur leur ruine la vérité révélée, comme si la vérité était contraire à la vérité, et qui met en avant le doute pour conduire par un détour au dogmatisme le plus absolu. Pascal appartient à cette école; lui aussi il a pour principe que le pyrrhonisme est le vrai*; et bien d'autres déclarations de la môme sorte ^ dont on voyait déjà quelque ombre dans les anciennes éditions, paraissent aujourd'hui à découvert dans les fragments nouveaux que nous avons publiés. Pascal, comme Huet, combat Descartes; mais, comme Huet encore, c'est la philosophie même qu'il poursuit dans la philosophie cartésienne. Il est sceptique comme lui , et comme lui il se propose de conduire Thomme ^ la foi par la route du scepticisme. On eût fort étonné cet inflexible adversaire des jésuites, si on lui eût montré que toute son entreprise était celle de la Société. Mais ce qui, chez les jésuites, était habileté et calcul, est dans Pascal Tétat vrai de cette intelligence si forte, mais jeune, inexpérimentée, ardente et extrême. Même à part son génie, aux yeux de tout ami de rhumanité, Pascal est sacré par sa sincérité, par sa droiture, par les angoisses de sa pensée et de son âme; mais, il faut le dire aujourd'hui : jamais homme ne s'est plus contredit. En vérité, c'était bien la peine de défendre contre les jésuites et contre Rome, au nom de la liberté de la pensée, une erreur manifeste, à savoir la doctrine janséniste de la grftce poussée presque jusqu'à l'exagération de Luther et de Calvin *, pour sacrifier ensuite et la liberté de penser et la puissance légitime de la raison aux pieds