‹ Études sur PascalChapitre 61 sur 155 · NOUVELLE VIE DE PA«CAL · texte numérisé non relu

NOUVELLE VIE DE PA«CAL

Le manuscrit de la Bibliothèque du Roi, supplément français, n? 14185, contient^ p. 1 à 7^ une pièce intitulée : Mémoire de la vie de M. PascalfécritparmademoisellePérier, sa nièce. Nous donnons ce mémoire presque en entier, sans môme supprimer ce qui s'en trouve déjà dans la vie de Pascal par madame Périer et dans le mémoire sur Pascal^ inséré dans le Recueil d'Utrecht.

a Lorsque mon oncle eut un an^ il^ lui arriva une chose fort extraordinaire. Ma grand'mère étoit^ quoique très jeune, très pieuse et très charitable; elle avoit un grand nombre de pauvres familles à qui elle donnoit la charité, n y en avoit une qui avoit la réputation d'être sorcière ; tout le monde le lui disoit : mais ma grand'mère qui n'étoit pas de ces femmes crédules et qui avoit beaucoup d'esprit, se mocqua de cet avis, et continuoit toujours à lui faire Taumône. Dans ce temps-là il arriva que le petit Pascal tomba dans une langueur semblable à ce qu'on appelle

8Sè DOGCtl^EflTS INÊblT&

à Paris tomber en ehartre ; mtts cetié languèàr étott kà^ compagoée de deux circonstances qui né sont ptii ordinaires^ l'une qu^il ne potiToit souÉtir de voir de Teâta sans tomber dans des transports d'emportement très grands; et l'autre bien plus étonnante^ c^est qu'il ne pbuvoit souffrit de vàii son père et sa mère s'approcher l'un dé l'autre : il touftôH les caresses de Tun et de l'autre eh particulier aveé plaisir i mais aussitôt qu'ils s'approchoient ensemble, il criôlt; Sé débattoit avec une violence excessive; tout cela dura plus d'un an durant lequel le mal s'augmentoit ; il tomba dans une telle extrémité qu'on le croyoit prêt à mourir.

a Tout le monde disoit à mon grand-père et àma grand'mère, que c'étoii assurétnent bn sort ^tie celte sorcière avoit jeté sur cet enfant; ils s'en moquoient l'un et Tautre, regardant ces discours comme des imaginations qu'on a quand on voit des choses extraordinaires, et n'y faisant aucune attention, laissant toujours à cette femme une entrée libre dans leur maison, où elle recevoit la charité, knfin mon grand-pèré^ importuné de tout ce qu'on lui disoit làdessus^ fit un jour entrer cette femme dans son cabinet, croyant que la manière dont il lui parleroit lui dônneroit lieu de faire cesser tous les bruits; mais il fut très étonné lorsque après les premières paroles qu'il lui dit. Auxquelles elle répondit seulement et assez doucement que celan'étoit point et qu'on ne disoit cela d*elle que par envie à cause des charités qu'elle recevoit, il voulut lui faire peur, et feignant d'être assuré qu^elIe avoit ensorcelé son enfant, il la menaça de la faire pendre si elle ne lui avouoit la vérité ; alors elle fut effrayée, et se mettant à genoux elle lui pro« mit de lui dire tout, s'il lui promettoit de lui sauver la vie. Sur cela mon grand-père^ fort surpris, lui demanda ce qu'elle avoit fait^ et ce qui Tavoit obligée à le faire; elle iui

VIE DE PASCAL éél

Sa (j^hëj l'ayant prié de sollidter un procès potrt elle, Jf rSrbit rëflisée, parce qu'il croyoit qu'il n'étdit pas bon, et que pour s'en venger elle avoit jeté un sort sur son enfant qo'elte voyôit qu'il aîmoit tendrement, et qu'elle étoit bien fâbhée de le lui dire, mais que le sort étoit à la mort. Mon grand-pèré affligé lui dit : Quoi ! il faut donc quie mon enfant meure! Elle lui dit qu'il y avoit du remède, mais qu'il felloit que quelqu'un tnourût pour lui, et transporter le Sort. Mon grand-père lui dit : Eh ! j'aime mieux que mon fils meure que si quelqu'un mouroit pour lui. Elle lui dit : On peut mettre le sort sur une bête. Mon grand-père lui offrit un cheval : elle lui dit que sans faire de si grands frais un chat lui sufBroît : il lui en fit donner un, elle l'emporta, et en descendant elle trouva deux capucins qui montoient pour consoler mon grand-père de l'extrémité de la maladie de son fils. Ces pères dirent à cette femme qu'elle vouloit encore faire quelque sortilège de ce chat : elle le prit et le jeta par une fenêtre, d'où il ne tomba que de la hauteur de six pieds et tomba mort; elle en demanda un autre que mon grand-père lui fit donner. La grande tendresse qu'il avoit pour cet enfant fut cause qu'il ne fit pas d'attention que tout cela ne valoit rien, puisqu'il falloit, pour transporter ce sort, faire une nouvelle invocation au diable; jamais cette pensée ne lui vint dans l'esprit, elle ne lui vint que longtemps après, et il se repentit d'avoir donné lieu à cela. a Le soir la femme vint et dit à mon grand-père qu'elle avoit besoin d'avoir un enfant qui n'eût pas sept iitts, et qui, avant le lever du soleil, cueillît neuf feuilles de trois sortes d'herbes: c'est-à-dire trois de chaque sorte. Mon gvand-père le dit à son apothicaire, qui dit qu'il y mèneroit lui-même sa fille, ce qu'il fit le lendemain matin. Les trois fortes d'herbes étant cutSllm, la femtre fit un cataplttsnMl

sn DOCUMENTS INÉDITS.

qu'eUe porta à sept heures du matin à mon grand-père, et lui dit qu'il falloit le mettre sur le ventre de Tenfant. Mon grand-père le fit mettre, et à midi, revenant du palais, il trouva toute la maison en larmes^ et on lui dit que l'mifant étoit mort; il monta, vit sa femme dans les larmes, et Tenfant dans le berceau, mort, à ce qu'il paroissoit. Il s'en alla, et en sortant de la chambre il rencontra sur le degré la femme qui avoit apporté le cataplasme, et attribuant la mort de cet enfant à ce remède, il lui donna un soufflet si fort qu'il lui fit sauter le degré. Celte femme se releva et dit qu'elle voyoit bien qu'il étoit en colère, parce qu'il croyoit que son enfant étoit mort; mais qu'elle avoit oublié de lui dire le matin qu*il devoit parottre mort jusqu'à minuit, et qu'on le laissât dans son berceau jusqu'à cette heure-là et qu'alors il reviendroit. Mon grand-père rentra et dit qu'il vouloit absolument qu'on le gardât sans l'ensevelir. Cependant l'enfant paroissoit mort; il n'avoit ni pouls, ni voix, ni sentiment; il devenoit froid, et avoit toutes les marques de la mort; on se moquoit de la crédulité de mon grandpère, qui n'avoit pas accoutumé à croire à ces gens-là.

a On le garda donc ainsi, mon grand-père et ma grand'mère toujours présents ne voulant s'en fier à personne; ils entendirent sonner toutes les heures et minuit aussi sans que Tenfant revînt. Enfin entre minuit et une heure, plus près d'une heure que de minuit, l'enfant commença à bailler; cela surprit extraordinairement : on le prit, on le ré« chauffa, on lui donna du vin avec du sucre; il l'avala; ensuite la nourrice lui présenta le téton, qu'il prit sans donner néanmoins des marques de connoissance et sans ouvrir les yeux; cela dura jusqu'à six heures du matin qu'il commença à ouvrir les yeux et à connoUre quelqu'un. Alors, voyant son père et sa mère l'un près de l'autre, il se mit à

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crier comme il avoît accoutumé ; cela fit Yoir qu'il n'étoit pas encore guéri^ mais on fut au moins consolé de ce quMl n'étoit pas mort^ et environ six à sept jours après il commença à souffrir la vue de Teau. Mon grand-père arrivant de la messe^ le trouva qui se divertissoit à verser de l'eau d'un verre dans un autre dans les bras de sa mère^ il voulut alors s'approcher; mais l'enfant ne le put souffrir^ et peu de jours après il le souffrit^ et en trois semaines de temps cet enfont fut entièrement guéri et remis dans son embonpoint.

c ... Pendant que mon grand-père étoit à Rouen, M. Pascal^ mon oncle, qui vivoit dans cette grande piété qu'il avoit lui-même imprimée à la fiunille^ tomba dans un état fort extraordinaire, qui étoit causé par la grande application qu'il avoit donnée aux sciences ; car les esprits étant montés trop fortement au cerveau^ il se trouva dans une espèce de paralysie depuis la ceinture en bas, en sorte qu'il fut réduit à ne marcher qu*avec des potences; ses jambes et ses pieds devinrent froids comme du marbre, et on étoit obligé de lui mettre tous les jours des chaussons trempés dans de l'eau-de-vie pour tâcher de faire revenir la chaleur aux pieds. Cet état où les médecins le virent, les obligea de lui défendre toute sorte d'application ; mais cet esprit si vif et si agissant ne pouvoit pas demeurer oisif. Quand il ne fut plus occupé ni de sciences ni de choses de piété qui portent avec elle leur application, il lui fallut quelque plaisir; il fut contraint de revoir le monde, de jouer et de se divertir. Dans le conunencement cela étoit modéré; mais insensiblement le goût en vint, il se mit dans le monde, sans vice néanmoins ni dérèglement^ mais dans l'inutilité, le plaisir et l'amusement. Mon grand-père mourut; il continua à se mettre dans le monde avec même plus

dp facilité, iétapt maître de soa p\^ ^ ^t ^oi:^, a^cte ^'y f^ vufi peu enfoncé^ il prit la résoli^fip)) de $]àytp le tçaii) çpjp^ (Pi|n du monde^ c'estràdire de prendre une charge f^ ç^ n^arier; et prenant ses mesures pour Tun et pour rajutrel, il en conféra avec ma tante^ qui étoit alors religieuse^ qui gjémissoit de voir celui qui lui avoit fait connoltre le néant du monde, s y plonger lui-même par de tels engagements. £Ue Texhortoit souvent à y renoncer; il Técoutoit^ et ne laissoit pas de pousser toujours ses desseins. Enfin Dieu permit qu'un jour de la Conception de la Sainte-Vierge, il allât voir ma tante, et demeurât au parloir avec elle dupant qu'on disoit noues avant le sermon. (Lorsqu'il fut achevé de sonner, elle le quitta, et lui de son c6té ei^tra dans réglise pour entendre le sermon, sans savoir que c'étoit là où Dieu Tattendoit. Il trouva le prédicateur en chaire, ainsi il vit bien que ma tante ne pouvoit pas lui avoir parlé; le sermon fut, au sujet de la Conception de la Sainte- Vierge, sur le commencement de la vie des chrétiens et sur l'importance de les rendre saints, en ne s'engageant pas, comme font presque tous les gens du monde, par l'habitude, par la coutume, et par des raisons de'bien-

1. Il serait curieux de connaître la carrière que Pascal aurait embrassée. On ne voit guère qu'il eût pu, dans l'état de la société au xviie siècle, en trouver une autre que la magistrature, par exemple, la chambre des monnaies ou la cour des aides, où déjà quelques membres de sa famille occupaient une place, et où sa qualité de caîcnlateur et de savant eût été de mise. Il eût pu aussi acheter une charge au parlement, et être conseiller an parlement de Paris comme Garcavi et Fermât à celui de Toulouse. Quant au mariage, il est absolument impossible et parfaitement inutile de conjecturer quelle personne Pascal avait en vue. Il pouvait aspirer aux partis les plus honorables. Mais c'est aussi par trop ignorer le siècle de Louis XIV que d'imaginer qu'il eût jamais osé élever ses prétentions jusqu'àM"«de KoanneZj la sœur d'un duc et pair, la future duchesse de La Feuillade.

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Êbffip^ |ipu|ei^ bqf^iMil^fl^, <}a]Qi^ de^ c})arges et dans des marj^^; \\ moatra cpinmiettt il fallpit consulter Dieu ayant qm^ fk s'y ençager^ et bief^ examiner si on pourroit faire çon ^Ipt^ si on n'y trq^vçroit point d'obstacles. Comme c-'étpit là précisément son état et sa disposition^ et que le prédicateur pf épl^£( ayec t)paupoup de véhémence et de solidité^ il fut vivement touché^ et croyant que tout cela avoit été dit pour lui^ il le prit de môme. Ma tante alluma autant qu'elle put ce nouveau feu, et mon oncle se jdéterpdina peu 4e jours après à rompre entièrement avec le monde; et pour cela il alla passer quelque temps à la campagne pour se dépayser^ et ropiprp le cours général d^ grand nombr^ de visites qu'il faisoit et qu'il recevoit; cela lui réussit^ car depuis c^la il n'a vu aucun de ces amis qi^'il ne visitoij^ qpe par rapport au monde * .

a Dans sa retraite^ il gagna à Dieu M. le duc de Roannez ^vec qui il étoit lié d'une amitié très-étroite^ fondée sur ce que M. de Roannez ayant un esprit très éclairé et capable des plus grandes sciences, avoit beaucoup goûté Tesprit de Jfi. Pascal, et s'étoit attaché à lui. M. Pascal ayant donc quitté le monde^ et ayant résolu de ne plus s'occuper que des choses de Dieu^ il fit comprendre à M. de Roannez l'importance d'en faire de même, et lui parla là-dessus avec tant de force qu'il le persuada. Étant donc ainsi touché de Dieu par le ministère de M. Pascal, il commença à faire des réflexions sur le néant du monde, il prit un peu de temps pour penser à ce que Dieu demandoit de lui; enfin il pri^ la résolution de ne plus jamais songer au monde.

«Pendant que M. Pascal travailloit contre les athéfeis^ il

1. Sur cettp dernière et déflûitive conversion de Pascal, voyez 1^ lettre de Jacqueline^ du 25 janvier 1655, JacqueunsP^cal^cIi. iv,p. 235.

arriva qu'il lui vint un très grand mal de dents. Un soir, M. le duc de Roannez le quitta dans des douleurs très violentes; il se mit au lit^ et son mal ne faisant qu'augmenter, il s'avisa^ pour se soulager^ de s'appliquer à quelque chose qui fût capable de lui faire oublier son mal; pour cela^ il pensa à la proposition de la roulette faite autrefois par le père Mersenne^ que personne n'avoit jamais pu trouver % et à laquelle il ne s'étoît jamais amusé. Il y pensa si bien qu'il en trouva la solution et toutes les démonstrations; cette application détourna son mal de dents, et quand il cessa d'y penser^ il se senti guéri de son mal. H. de Roannez étant venu le voir le matin^ et le trouvant sans mal,

i. Rappelons id qoe dans les dernières années de sa vie Pascal , dont l'esprit travaillait sans cesse, inventa on dn moins eonoonrat à à établir des carrosses à 5 sons, nos omnibus d*anjourd'hui, destinés à parcourir Paris snr plusieurs grandes lignes. Sauvai {Antiquités de Paris t. I, p. 191 ) : « A ce qu'on dit, il en était l'inventeur aussi bien que le conducteur. » Madaîoe Périer, Vie de Pascal: « Dès que l'affaire des carrosses fut établie^ il me dit qu'il vouloit demander mille francs par avance pour sa part à des fermiers avec qui Ton traitoit.... pour remployer aux pauvres de Blois. » Des pièces nouvelles, publiées par M. de Blonmerqué {Les carrosses à 5 sols, ou les omnibus du zvii* siècle. Paris, 1828), éclaircissent pleinement toute cette petite affaire. On y rencontre le privilège accordé pour cette entreprise au marquis de Sourcbes, à M. de Grénan, au duc de Roannès, Tintime ami de Pascal, ainsi qu'une lettre intéressante, où madame Périer raconte à M. Arnauld de Pomponne le grand succès du premier établissement de ces carrosses. A la suite de la lettre de madame Périer est le billet suivant, de la main même de Pascal, que M. de Monmer* que veut bien nous autoriser à publier ici pour la seconde fois.

« J'ajouterai à ce que dessus, qu'ayant-hier au petit coucher du Roi une batterie dangereuse fut entreprise contre nous par deux personnes de la cour les plus élevées en qualité et esprit, et qui alloit à la ruiner en la tournant en ridicule, et qui eut donné lieu d'entreprendre tout. Mais le Roi y répondit si obligeamment et si sèchement pour la beauté de l'affaire et pour nous, qu'on rengaina^ etpromptement. Je n*ai plus de papier. Adieu. Je suis tout à vous. P. »

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