‹ Études sur PascalChapitre 8 sur 155 · Rapport y 2« partie, etc · texte numérisé non relu

Rapport y 2« partie, etc

de ces mêmes jésuites! 0 inconséquence de la passion! L'auteur des Pravinciales est le héraut de l'esprit nouveau^ et Tauteur des Pensées en est Tadversairel Aussi est-ce surtout aux Provinciales que le nom de Pascal demeure attaché; c'est de là^ c'est du courage avec lequel il prit en main une cause, bonne ou mauvaise en soi , mais injus* tement opprimée^ c'est de la mâle conviction qu'il opposa à ce scepticisme déguisé qui s'appelait le probabilisme^ c^est précisément de ce dogmatisme admirable du sens commun et deia vertu que Pascal tire sa popularité. Le livre des Pensées^ qui n'est point achevé et qu'il ne publia pas lui-même Jeta incomparablement moins d'éclat. N'estce pas une remarque frappante et bien digne d'être méditée par tous les esprits sincères^ qu'aucun des grands docteurs du xvu* siècle n'ait loué les Pensées F Pascal n'entraîna personne dans la route où il s'était imprudemment engagé. En dépit de ses sarcasmes contre Descartes et contre la philosophie^ en dépit de son apologie du pyrrhonisme^ en dépit des arrêts du conseil et des lettres de cachet qui tombaient de toutes parts sur les partisans de la philosophie nouvelle^ tout le xvu' siècle a été cartésien^ pieux tout ensemble et philosophe^ amateur de la raison et respectueux envers la foi.

Contre Pascal nous pouvons invoquer d'abord Port- Royal^ qui n'a cessé d'être sagement favorable à Descartes et à la philosophie *. La Logique est toute pénétrée de cartésianisme et respire l'esprit nouveau ^. Nicole a rassemblé

i. La Préface de la seconde édition confirme à la fois et modifie ce jugement.

2. La Logique se prononce très yiyement contre le pyrrhonisme et contre Montaigne. Premier discours, elle combat aveo force la maxime qn*il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens. Le chapitre premier de la l'* partie est mie défense de Descailes con-

ik DES PENSÉES DE PASCAL.

soigneusement et présenté avec une entière confiance tous ces arguments en faveur de Texislence de Dieu et de I'iodh mortalité de l'âme qui' paraissaient si méprisables à Pascal *. Amauld commence sa carrière par une défense solide et judicieuse des Méditations ^y et, dans sa vieillesse, il les défend encore et contre l'autorité égarée * et contre Male-

tre Gassendi et coatre Hobbes. La 4« partie, de la méthode, est presque tout entière empruntée à Descartes, à ses ouvrages imprimés et même à un Traité manuscrit qui est incontestablement le Traité des régies pour conduire notre esprit dans la recherche de la vérité, inséré en latin dans les Opéra posthuma Cartesii, Amsterdam, 1711, et traduit pour la première fois en français, dans le tome XI de notre édition.

1. Discours contenant en abrégé les preuves naturelles de Fexietence de Dieu et de Vimmùrtalité de Vàme : « Je suis persuadé que les prenres naturelles ne laissent pas d'être solides et proportionnées à certains esprits; elles ne sont pas à négliger. Il y en a d'abstraites et de métaphysiques, comme j'ai dit, et je ne vois pas qu'il soit raisonnable de prendre plaisir à les décrier... Quelqu'efforts que fassent les athées pour effacer l'impression que la vue de ce grand monde forme naturellement dans tous les honmies, qu'il y a un Dieu qui en est l'auteur, il ne sauroit l'étouffer entièrement, tant elle a des racines fortes et profondes dans notre esprit... La raison n'a qu*à suivre son instinct naturel pour se persuader qu'il y a un Dieu. » Traité de la foiblesse de f Homme : « On avoit philosophé trois mille ans durant sur divers principes ; il s'élève dans un coin de la terre un homme qui change toute la face de la philosophie et qui prétend Caire voir que tous ceux qui sont venus avant lui n'ont rien entendu dans les principes de la nature. Et ce ne sont pas seulement de vaines promesses, car il faut avouer que le nouveau venu donne plus de lumière sur la connoissance des choses naturelles qu« tous les autres ensemble n'en avoient donné. »

a. Voyez parmi les objections aux Méditations cet écrit d'Aruauld, dont Descartes se montra si satisfait. C'est le premier écrit connu d'Amauld, car il doit avoir été composé avant la publication même des Méditations, qui est de 1641, et par conséquent plusieurs années avant le Traité de la fréquente Communion, qui est de 1643.

3. On peut voir dans les Fragments de PBiLosormB modbbne, un mémoire d'Arnauld, destiné à prévenir l'arrêt contre le cartésianisme^ arrêt sollicité du parlement de Paria par la faculté de théologie, et dé-

branche *. Dans sa longue polémique avec Fauter de la Recherche de la vérité ^ AmauM s'appuie constamment soir la raison dans Tordre des vérités naturelles; il se plaint que son illustre antagoniste a recours^ par un cercle vicieux manifeste, à la révélation pour prouver Texistence de ce monde *. A chaque ligne de cette grande polémique éclate

lOQmé par V Arrêt burlesque de BoUeau, et peut-être aussi par oet excellent mémoire qui doit avoir été écrit vers 1675.

1. Des vraies et des fausses idées, Cologne, 1683. Voyez |)aiticalièremeni le chapitre nrv, où Amauld soutient contre Malebranche la clarté de la notiom de Tâme, d'après les principes de Descartes; et les chapiires xxv et xxvi, où il prend de nouveau la défense de la preuve cartésienne de l'existence de Diea par Tidée de la perfection , contre les instances de Gassendi, et contre les interprétations détournées de Malebranche. — Enfin, en 1692, Arnauld n'hésite pas à exprimer sur le livre tant vanté de Huet une opinion qui est entièrement la nôtre. « Je ne sais pas ce qu'on peut trouver de bon dans le livre de M. Huet contre M. Descartes, si ce n'est le latin ; car je n'ai jamais vu de si chétif livre pour ce qui est de la justesse d'esprit et de la solidité du raisonnement. C'est renverser la religion que d'outrer le pyrrhonisme autant qu'il fait. Car la foi est fondée sur la révélation, dont nous devons être assurés par la connoissance de certains faits. 11 n'y a donc point de faits humains qui ne soient incertains, s'il n'y a rien SUT quoi la foi puisse être appuyée. Or, que peut tenir pour certain et pour évident celui qui soutient que cette proposition, je pense, donc je suis, n'est pas évidente, et qui préfère les sceptiques à M. Descartes, en ce que ce dernier ayant commencé à douter de tout ce qui pouvoit parottre n'être pas tout à fait clair, a cessé de douter, quand il en est vfnu à faire cette réflexion sur lui-même : cogito, ergo sum ? au lieu, dit M. Huet, que les sceptiques ne se sont point arrêtés là, et qu'ils ont prétendu que cela même étoit incertain et pouvoit être faux; ce qui a été regardé par saint Augustin, aussi bien que par M. Descartes, comme la plus grande de toutes les absurdités; parce qu'il n'y a rien certainement doot nous puissions moins douter que de cela. 11 y a cent autres égarements dans le livre de M. Huet; mais celui-là est le plus grossier de tous. » Lettres d'Àrnauld, t. IU«. Voyez aussi un passage de la lettre Dcccxxx, sur le même sujet. — Rapprochez ce passage sur Nicole et ▲mauld de ceux de la Préface de la seconde édition.

St. Des vraies et des fausses idées, p. 824 et 333.

la confiance d*Arnauld dans la raison humaine. Quand donc Pascal nous attaque^ nous pouvons lui opposer ses amis et ses maîtres^ Nicole et Arnauld.

Il en faut dire autant de toute Téglise de France. Je ne suis point surpris que Bossuet ni Fénelon n'aient jamais cité les Pensées; car les principes de ces deux grands hommes et ceux de Pascal sont inconciliables. Il faut choi* sir entre eux et Pascal. Celui-ci est ennemi du cartésia^ nisme^ et n^estimepas que toute la philosophie vaille une heure de peine. Fénelon et Bossuet ont étudié dès leur première jeunesse^ et n'ont cessé de cultiver pendant toute leur vie et jusqu'à leurs derniers moments^ la philosophie. Tous deux, loin de se faire une arme du scepticisme, le combattent partout; partout ils témoignent d'une admiration mesurée pour Descartes; ils en admettent l'esprit général et la méthode. Le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, le Traité du libre arbitre, celui de Vexistence de Dieu, sont des livres admirables, où toutes les grandes vérités, et singulièrement celle de la divine providence, sont établies au nom de la raison et sur le fondement môme des Méditations. Bossuet et Fénelon s'y déclarent ouvertement contre la maxime péripatéticienne et jésuitique tant célébrée par Huet : // n'y a rien dans F entendement qui n'y ait été introduit par la voie des sens, et contre cette autre maxime de la Compagnie, que toute certitude se réduit à la simple probabilité. Ils sont tous deux pour Platon contre Aristote; ils sont donc pour Descartes contre ses adversaires. Le Traité de t existence de Dieu admet pleinement le doute méthodique, le je penscy donc je suiSj et la démonstration de l'existence de Dieu par l'idée de la perfection *. Fénelon suit Descartes jusque dans son

1. Seconde partie : Démonstration de texistence et des attributs de

brillant et téméraire disciple; il adopte toute la théorie des idées de Malebranche^ et la reproduit presque dans les mêmes termes, comme s'il eût ignoré le livre d'Amauld *. Comment Fénelon eût-il été un adversaire de la raison, lui qui la rapportant à son foyer étemel, la suivant et dans les lois de Tunivers et dans les lois de la pensée, s'écrie avec enthousiasme: aO raison! raison! n'es-tu pas le Dieu que je cherche ^Y » Bossuet, avec plus de mesure et

Dieu, tirée des idées inteileetuelles, Ghap. i. Méthode q^il faut suivre dans la recherche de la vérité. Conclusion de ce chapitre : « Me voilà donc enfin résolu à croire ({ne je pense puisque je doute, et que je suis puisque je pense. » Chap. n. Preuves métaphysiques de Fexistence de Dieu, Première preuve tirée de t imperfection de F être humain.,. Deuxième preuve tirée de Vidée que nous avens de Finfini. La méthode et la doctrine cartésiennes se retrouvent dans les Lettres sur divers sujets de métaphysique et de religion, écrites par Fénelon & la fin de sa vie ; chap. i : De ma pensée.

1. Ibid. Ghap. iy. Nouvelle preuve de Fexistence de Dieu, tirée de la nature des idées. C'est tout à fait la théorie des idées et môme la vision en Dieu de Malèbranche.

8. Première partie. § 60. — U est impossible de citer tous les passages où la raison de l'homme est présentée comme un reflet et un miroir de la raison divine^ et par conséquent distinguée des sens et de l'imagination et élevée au-dessus de tout scepticisme. Première partie. § 52 : « 0 que l'esprit de llionune est grand! U porte en lui

de quoi s'étonner Jugeons de notre grandeur par l'infini immuable

qui est empreint au dedans de nous et qui ne peut jamais y être efiaeé.... § 54.... Outre l'idée de l'infini^ j'ai encore des notions universeUes et immuables qui sont la règle de tous mes jugements; je ne puis juger d'aucune chose qu'en les consultant^ et il ne dépend pas de moi de juger contre ce qu'elles me représentent. Mes pensées, loin de pouvoir corriger ou forcer cette règle, sont eUes-mômes corrigées malgré moi par cette règle supérieure, et elles sont invinciblement assojéties à sa décision.... Cette règle intérieure est ce que je nomme ma raison. § 55. A la vérité^ ma raison est en moi, car il làut que je rentre sans cesse en moi-même pour la trouver; mais la raison supérieure qui me corrige dans le besoin et que je consulte u*est point à moi et elle ne Êdt point partie de moi-même.... Ce maître est partout^

appuyé sur im bon seas que rien ne peut fidre fléekir, eet, à sa mamèrei un disciple de la même doetrine dont il ne fuit^ selon sa coutume, que les extrémités* Ce grand esinit, qui peut avoir des supérieitfs pour llnvoition^ mais qui n'a pas d'égal pour la fioroe dans le sens commun^ s'est him gardé de mettre aux prises la révélation et la philosophie : il a trouvé plus sûr et plus vrai de leur fiiire à chacune leur part^ d'eo^runter k Tune tout ce qu'elle peut donner de lumières naturelles^ pour les accroître ensuite des lumières surnaturelles dont Téglise a reçu le dépôt Cest dam ce bon sens souv^ain^ capable de tout eatwprendre et de tout unir, qu'est la suprême originalité de Bossuet. Il fuyait les opinions particulières conune les pe* tits esprits les recherchent pour le triomphe de leur amout^ propre. Lui, ne songeant point à lui-même et n'aimant que la vérité, partout où il la rencontrait il l'accueillait volontiers, bien assuré que si le lien des vérités d'ordres différents nous échappe quelquefois, ce n'est point un motif de fermer les yeux à aucune vérité. Si on voulait donner un nom d'école à Bossuet, selon l'usage du moyen ftge, il faudrait l'appeler le docteur infaillible. Il n'est pas seulement une des plus hautes^ il est aussi une des meilleures et

et sa Toiz se fait eatecdie d'un bout de l'uniten à l'aotre à toofi les hommes comme à moi. J 56. G^est elle qui fait qu'un sauvage du Canada pense beaucoup de choses conune les pMosophes grecs et romains les ont pensées.... Û n*y a point encore eu d*homme sur la terre qui ait pu gagner ni sur les autres ni sur lui-môme d'établir dans le monde qu'il est pins estimable d'être trompeur que d'être sincère, d'être emporté et malfaisant que d'être modéré et de foire du bien« § 57. Le maître intérieur et uniTersel dit donc toujours et partout les mêmes vérités pour corriger tous nos mensonges. » Nous nous arrêtons pour ne pas copier des pages entières; mais qu'il y a loin de cette philosophie et de cette morale à celles de Pascal et de llontaignel

des plus solides iûtelKgences qui tùtenX jamais; et ce gtand conciliateur a bien aisément ooncilié la religion et la philosophie^ saint Augustin et Desoartes> la tradition et la raison ^

1. Même alors qnB des disdples impradents de Descartes compromettaient le maitre, en essayant d'expliquer à tort et à travers certains mystères du christianisme, même celai de la iranssnhstantîatioii, Bessnet, en repoussant et en déplorant ces aberrations^ respecte et défend la vraie doctrine de Descartes. Lettre à un diddplt du pèrt Maie^ branche : « Je vois nn grand combat se préparer contre TÉglise sons la nom de la philosophie cartésienne. Je vois naître de son sein et de ses principes^ à mon ami mal entendus, phis d'nne hérésie; et je prévois qne les oonséqnenoes qu'on en tire contre les dogmes qu'ont tenus nos pères la vont rendre odieuse, et feront perdre à l'Église tout le fruit qu'elle en ponvoit espérer pour établir dans Tesprit des philosophes la divinité et l'immortalité de Fême. » Le Traité de la connoiseanee de Dieu et de soi-même est tout rempli de propositions cartésiennes. Le point de départ de la philosophie est la connaissance de l'homme. La sensation est Toccasion, mais non pas le fondement de la connaissance. C'est par l'entendement seul que nous connaissons les rapports^ Tordre et la beauté des choses. Voici des propositions tont à fait semblables i celles de Fénelon que nous avons citées : « Gomme l'entendement ne la fkit pas (la vérité), mais la suppose, il s'ensuit qu'elle est éternelle, et par là indépendante de tout entendement créé.... Tontes ces vérités subsistent indépendamment de tous les temps; en quelque temps que je mette nn entendement humain, il les oonnoltra; mais en les oonnoissant, il les trouvera vérités, il ne les fera pas t^les.... ^ je cherche maintenant où et en quel sujet elles subsistent étemelles et immuables comme elles sont, je suis obligé d'avouer un être où la vérité est éternellement subsistante et où elle est toujours entendue; et cet être doit être la vérité même C'est donc en lui, d'une certaine manière qui m'est incompréhensible, c'est en lui, dis- je, que je

vois ces vérités étemelles U y a nécessairement quelque chose qui

est avant tous les temps et de toute éternité, et c'est dans cet étemel

que ces vérités étemelles subsistent; c'est aussi là que je les vois

Ainsi nous les voyons dans une lumière supérieure à nous-mêmes; et c'est dans cette lumière supérieure que nous voyons si nous faisons

bien ou mal Là donc nous voyons avec toutes les autres vérités les

T^les invariables de nos mœurs. L'homme qui voit ces vérités par ces vérités se juge lui-même et se condamne quand il s'en écarte; ou

Nous avons beau chercher dans tout le xyh* siècle^ notis ne trouvcms pas un seul grand évoque^ un seul grand écrivain qui ait pensé différemment. Le cardinal de Richelieu, qui fut un théologien très-solide avant d'être un grand homme d'État, n'hésite pas à appliquer la lumière naturelle à la recherche et à la démonstration des vérités naturelles, et il a dit avec

plutôt œ sont oes vérités qni le jogent... Ces vérités éternelles que toat enteDdement aperçoit tonjours les mêmes, par lesquelles tout entendement est réglé, sont quelque chose de Dieu, ou plutôt sont Dieu même. »

Le paragraphe 6 du chapitre iv a pour titre la maxime même sur laqueUe est fondée la démonstration cartésienne de Texistenoe de Dieu : « L^àme oonnatt par Timperfection de son intelligence qu'il y a ailleurs mie intelligence parfaite. » Après avoir achevé toutes les preuves de l'existence de Dieu et de Timmortalité de l'âme par la seule philosophie, Bossuet conclut ainsi : « Ces raisons sont solides et inébranlables à qui les sait pénétrer. » De même dans le Traité du libre arbitre, c'est par la raison seule qu'il résout toutes les difficultés. Ghap. u, que cette liberté est dans rhomme^ et que nous œnnoissons cela naturellement, « Je dis que la liberté ou le libre arbitre est certainement en nous et que cette liberté nous est évidente : 1« par Tévidence du sentiment et de l'expérience; V par Tévidence du raisonnement; 30 par l'évidence de la révélation. » L'accord de la foi et de la raison est ici manifeste. Chap. m, que nous œnnoissons naturellement que Dieu gouverne notre liberté et ordonne de nos actions. Chap. iv, que la raison seule nous obliqe à croire ces deux vérités^ quand même nous ne pourrions trouver le moyen de les accorder ensemble. Même en parlant de la création sans aucune matière préexistante, Bossuet dit • a Nous connoissons clairement toutes les vérités que nous venons de considérer; c'est renverser les fondements de tout bon raisonnement que de les nier. »

Dans la première Élévation il reprend la preuve cartésienne de l'existence de Dieu par l'idée de la perfection : « Pourquoi Dieu ne seroitil pas? Est-ce à cause qu'il est parfait, et la perfection est-elle un obstacle à Têtre? Erreur insensée ! au contraire, la perfection est la raison d'être... » Enfin Huet lui-même nous apprend dans ses Mémoires que Bossuet reçut très-peu favorablement la censure de la philosophie car» tésienne^ et Tabbé Ledien, secrétaire de Bossuet, dit expressément qu'il mettait le Discours sut la méthode an-dessus de tous les ouvrages de sonsiàcle.

l'entière approbation de Téglise et de son siècle : Il n'est pas seukment vrai qu'il y a un DieUy mais il est de la foi que ta lumière de la nature nous Venseigne*. Le cardinal de Retz n'est point une très grande autorité ecclésiastique; mais c'était nn esprit du sens le plus ferme, et quand sur la fin de sa yie, dans sa solitude de Commercy, il s*occupa de sérieuses études, il se prononça pour la philosophie cartésienne '. Celui que le pape Urbain VIH appela P apôtre du verbe incarné , est aussi celui qui suscita Descartes, lui mit la plume à la main, et recommanda ses écrits aux saints prêtres qu'il rassemblait. Le cardinal de Bérulle est assurément l'honune qui a le plus fait pour le cartésianisme en lui donnant rOratoire'. Nous l'avons déjà dit : l'Oratoire a manqué de succomber par fidélité à Descartes et au vœu de son illustre fondateur; et cependant quelle réunion choisie d'esprits excellents et bien cultivés en tout genre d'études ! Sur ce fond si pur se détache Malebranche, excessif et téméraire, nous ne craignons pas de le dire, mais toujours sublime, n'exprimant qu'un seul côté de Platon , mais l'exprimant dans une ftme toute chrétienne et dans un langage angélique. Malebranche, c'est Descartes qui s'égare, ayant trouvé des ailes divines et perdu tout commerce avec la terre*.

i. De ia perfection du chrétien, ch. xlt.

S. Voyez dans les FRAGimrrs de philosophib uodexke, rartide intitalé : Le Cardinal de Retz, cartésien.

8. Baillet, dans la vie de Descartes, liv. %, chap xiv 9, raconte en quelles circonstances le cardinal de Bëmlle connnt les desseins philosophiques de Descartes, et quels encouragements il leur donna. Ce furent les Pères de Gondren^ Gibieuf et de Laharde qui introduisirent parmi leurs confrères le goût de la nouvelle philosophie. Voyez le Père Taharaud dans son Histoire de Pierre de Bérulle, Vans, 1817, t. II, p. 187, et dans la Biographie universelle , article BômUe.

4. Partout Malebranche rend témoignage à Descartes, et le défend

tl DES PENSÉES DE PASCAL.

Dans le xTin* siècle nous voyons trois grands sceptiques^ Bayle, Hume^ Voltaire, mais ces trois personnages ne pas* aaient pas jusqu%i pour des serviteurs de la religion. Parmi ceux qui vinrent alors au secours de la foi chancelante^ nul n'a songé à lui donner pour appui le scepticisme. MM. les cardinaux de PoUgnac* et Gerdil ' ne sont pas des théolo-

oontia ses ennemis. Becherehe de la vérité, VkT i«^ chap. n : « M. Des* cartes a pnmTédémonstratiTement l'existence d'un Dieu, rimmortalité de nos âmes^ plusieurs antres questions métaphysiques^ un très-grand nombre de questions de physique, et notre siècle hïi a des obligations infinies poor les vérités qnll nons a découTertes. » Snr l'accord de la la foi et de la raison; Entretient sur la métaphysique : « Je ne crcârai jamais que la vraie philosophie soit opposée à la foi... La yérité nons parle de diverses manières; mais certainement elle dit toujours la même chose, n ne faut donc point opposer la philosophie à la religion« si 08 n'est la fausse philosophie des payens... » « Nons sommes tous raisonnables et essentiellement raisonnables; et de prétendre se dépouiller de sa raison comme on se décharge d*un habit de cérémonie, c'est se rendre ridicule, et tenter inutilement llmpossible. » Traité de morale : «Mais, diVon^la raison est corrompue; elle est sujette 4 renenr; U faut qu'elle soit soumise à la foi; la philosophie n'est que la servante; il faut se défier de ses lumières : perpétuelles équivoques!.. La raison doit toiig^'^iuv être la maHresse; Dieu même la suit. L'intelligence est préférable à k foi : car la foi passera; mais l'intelligence subsistera éternellement... La foi sans intelligence, je ne parle pas id des mystères dont on ne peut avoir d^dée claire; la foi, dis-je, sans aucune lumière, si cela est possible, ne peut rendre solidement vertueux. C'est k lumière qui perfectionne l'esprit et qui règle le cœur. » 1. L'Anti-Lucrèce est fondé en grande partie sur le cartésianisme. Il défend Descartes contre Newton et contre Locke. Au vni« livre sont les vers célèbres :

Ono nomîne dicim Natn» g«iii!n&, patria deeaf ao deeni ari Garteânm nostri.

t. Voyez paiticnlièreinent Vimmatérialité de Vùme démontrée, con^ Ifv Jf . Locke, avec de nouvelles preuves de F immatérialité de Dieu et de rame tirées de F Écriture, des Pères et de la raison. Turin, 1747. Gomme Amauld avait appuyé la maxime cartésienne. Je pense, donc je sois, sur l'autorité de saint Augustin, de même Geidil i^puie sur

PRÉFAGS DE LA PREMIÈRE ÉDITION. t8

giens de la force de Bossuet et d'Arnauld, mais ce sont Wco?e les ipeilleiirs défeof^eors de Téglise au xvin* siècle^ et to«3 les deux appwtîennent à Técole cartésienne.

Sainl^ulpice n'est point suspect. Si Port-Royal est plus grandi si l'Oratoire est plus instruit^ Saint-Sulpiee est plus sage. C'est après tout la plus saine école de théologie qu'il y ait eu en France* Voit-on que Saint-Sul{Hoe ait proscrit le cartésianisme et la philosophie f son plus brillant élève^ 9fm élève avoué et chéri est le cartésien Fénelon. Et de nos jours eneore, nous avons vu^ nous avons connu dans notre jeunesse vm pieux et savant supérieur de Saint-Sulpica^ en même temps conseiller de lUniversité, qui croyait suivre la traditidi de a(Hi ordre et du grand siècle en professant et en recommandant Faceord de la foi et de la raison. Loin d'être un adversaire de Descartes, M. Tabbé Émery en était un ad-

an pasisgs de saint Basile la démonstration de rexistenœ de Dieu par son id^e^ p. SIS : a II est étonnant qae la prôvention contre le père de la nouvelle philosophie ait tant pa dans Tesprit de qnelqoes doctenrs chrétiens qne, par attachement à leurs préjugés et à lems errears philoeophiqoes qu'il a eomhattiiee «vec tant de force et dont il a enfin triomphé si glorieusement, ils n'aient pas craint de l'accuser d'impiété pour avoir fourni à la religion une noureUa aime invincijEde Gontre \m athées, en ajoutant aux preuves qu'on avait déjà de l'exis* tance de Dieu une démonstration si heUe et si lumineuse que jusqu'ici on n'a rien su y opposer que d'ahsurde et de puéril. Quelle gbire pour ce grand philosophe que les premiers principes, sur lesquels il établit sa métaphysique dans ses Méditations, servent aussi de fondement inébranlable aux deux vérités capitales de la religion, l'existence de Pieu et llmmatérialité de l'àme ! » Gerdil prend encore plus ouvertement et plus en détail la défense de Descartes dans la dissertation in*titulée : Ineompatilnliié des principes de Descartes et de Spinoza. Dans un antre ouvrage, Histoire des sectes des philosophes^ l'illustre cardinal s'exprime ainsi sur Descartes : « Quelque grand qu'il soit par tant de snUimes découvertes, il l'est encore plus paj sa Méthode et ses Méditations. Ge softt des çbefs-d'œuvie de raison ^ des ouvrages dignes da l'antiquité. »

mirateur éclairé. Son dernier ouvrage est un choix de morceaux ckssiques de Descaries en Thonneur commun de la religion et de la philosophie *. Ce digne prêtre ne s'était pas fait scrupule de donner aussi des Pensées de Leibniz'; et Leibniz^ c'est Descartes avec un demi-siède de progrès en tout genre^ Descartes élevé à la plus haute puissance dans un eq[>rit d'une trempe différente mais non pas inférieure, tout aussi inventif, tout aussi original, mais plus étendu et plus vaste. Si Bossuet est éclectique à son insu, Leibniz Test, le sachant et le voulant : nous voilà, ce semble, en assez bonne compagnie, sans parler de Platon^ le véritable père de l'éclectisme. L'ouvrage qui portera le nom de Leibniz à la dernière postérité, la Théodieée n'est autre chose qu'une collection de divers écrits àxmi l'objet commun est la conformité de la raison et de la foi '.

Dans Sunt-Sulpice, et à côté même de M. l'abbé Émery, nous pouvons invoquer aussi l'homme de notre temps qui a jeté l'éclat de son nom sur cette congrégation modeste, H. l'abbé Frayssinous, évêque d'Hermopolis, qu'on n'accusera pas d'avoir été médiocrement attaché à l'église, et

t. Petuéei deDeicartessur la reiigion et la maraie, i9ii. Le disoonrs préliminaire est une apologie complète et régulière de Descartes. Le savant éditeur est même contre Pascal dans la question obscure si Descartes avait réellement conseillé à Pascal l'expérience de la pesanteur de l'air, n défend aussi Descartes d'avoir préparé la voie à Spinoza.

S. Ssprit de Leihnitz^ ou recueil de pensées choisies sur la religion^ la morale, rhistoire, laphilowphie, etc., extraites de toutes ses œuvres latines et françaises; Lyon, 177t ; S volumes; seconde édition en 1 783; en 1819, Exposition de la doctrine de Leibnitz sur la religion, suivie de pensées extraites des ouvrages du même auteur.

8. Cest même le titre particulier d'un de ces écrits : Discours de la conformité de la foi avec la raison. Essais de théodieée, l'« édition, Amsterdam, 1710, et nouvelle éditi(m, par le chevalier de Jaucourt, Amsterdam^ 1747.

qui^ dans ses solides conférences, n'a cessé de poursuivre le grand objet que se sont constamment proposé les théologiens les plus autorisés, Talliance d'une saine philosophie et d'une religion éclairée ^

Ainsi, nous pouvons le dire sans crainte d'être démentis, l'entreprise de Pascal est condamnée par la pratique de toute l'église de France, par les plus grands théologiens et les plus saints prêtres, par les ordres les plus différents; et, pour qu'il n'y manque rien, elle est condamnée par les jésuites eux-mêmes. Les jésuites, en effet, après avoir tant combattu et tant poursuivi le cartésianisme, ont fini par l'absoudre, par le vanter même, et le plus bel éloge de Descartes au xvm" siècle est de la main d'un jésuite, le père Guénard *.

Cependant, tandis qu'au début du xix* siècle, M. de Chateaubriand séduisait au christianisme l'imagination et le bon goût par le charme des beautés nouvelles qu'il y découvrait, tandis que l'abbé Frayssinous, à Saint-Sulpice, développait

1. Défense du Christianisme ou Conférences sur la Religion. Paris, i8t5, 3 volumes. Le 1«' volume est comme nn traité de philosophie, où sont établis par la pure raison et sur la foi du genre humain l'existenoe de Dieu, la spiritualité de l'àme, la bi naturelle, le libre arbitre et Timmortalité de Tàme. A ce livre judicieux nous nous plaisons à joindre un autre écrit de la môme école et marqué du môme caractère, la dissertation dont M. Tabbé Gosselin a orné son édition aujourd'hui classique des œuvres de Fénelon, dissertation où il examine et apprécie Fénelon comme métaphysicien, comme théologien, comme Uttérateur. La première partie, Fénelon considéré comme métaphysicien , semble écrite avec la plume môme de M. l'abbé Émery. U est impossible de défendre avec plus de sens et de mesure la méthode et la philosophie de Descartes. Voyez encore diiférents écrits du cardinal de La Luzerne, entre autres : Dissertation sur Vexistence et les attributs de Dieu. — Dissertations sur la spiritualité de Fàme et sur la liberté de Phomme. Langres, 1808.

9. Discours sur f esprit philosophique couronné par l'Académie française en 1755.

te DE8 PENSÉES DE PASCAL.

ûevBxA un nombreux auditoire le thème favori de TégU^e (gallicane^ obseguium raiianabUe, une obéissance coi]iorme à la raison; tandis qu'une philosophie généreuse, sortie du sein de rUniversité, disputait Topinion au matérialisme eti Tathéisme et s'efforçait de réhabiliter parmi nous la tradi- ' tion cartésienne» épurée et vivifiée i la lumière de notre siècle, survint un homme qui, au lieu de poursuivre en commun Tœuvre réparatrice, la changea tout à coup en une réaction violente , esprit vigoureux mais extrême, ^ précipitant avec Faveuglement de la logique dans toutes les conséquences d'un principe, ne s'arrétant qu'au fond de TabUne, en sortant pour s'élancer encore dans une route opposée avec la même ardeur et le même aveuglement, à la fois obstiné et mobile, et toujours excessif, dédaignant ce que la plupart des h(»nmes adorent, le plaishr et la foi^ tune, n'ayant d*autre passion que la renommée de son nom et le bruit de ses systèmes, non pas le saint Bernard, mais le J,-J. Rousseau de notre siècle. Tel est Thomme qui reprit un jour l'entreprise abandonnée de Pascal et de Huet, en croyant Tinventer, et qui s'imagina rendre un service dédsif à Téglise et terminer d'un coup toutes les querelles en supprimant l*un des deux principes qu'il s'agissait de mettre d'accord. M. l'abbé de Lamennais attaqua tout dogmatisme; il ne distingua plus, comme on l'avait fait jusqu'ici, entre la bonne et la mauvaise, entre la vraie et la fausse philosophie; toute philosophie lui devint fausse et mauvaise par cela seul qu'elle s'af^uyait sur la raison et prétendait à une certitude qui lui fût propre : toute certitude releva de Tautorité, laquelle n'eut plus d'autre fondement qu'elle-même, étant parce qu'elle est et tant qu'elle ' est. H. de Lamennais, c'est Pascal réduit en système $ c'est l'auteur de la Censure de la phUoeophie cartésienne et du

Trotté philoiophigue de la faibUae de Vesprit humain, moÎDs savant et moins méthodique^ mais passionné^ mais véhément, armé à la fois de la logique de fer du CotUrat social et de la rhétorique enflammée de VHéloUe. La doctrine nouvelle^ n'admettant qu'un seul principe^ Tautorité^ avait tout Téclat des systèmes exclusifs; elle séduisit et entraîna les faibles. Elle se liait d'ailleurs à toute l'entreprise du parti rétrograde et violent qui a perdu la restauration. Depuis 1830, Tardent soldat de Tautorité est devenu un des apôtres de la démocratie. La monarchie représentative, qui lui paraissait autrefois la licence constituée, lui est aujourd'hui une tyrannie insupportable. M. de Lamennais est républicain en politique, et son point de départ en philosophie n'est plus la révélation , mais la raison ^ L'ancien abbé de Lamennais n'est plus, mais sa première doctrine demeure; cette doctrine a pénétré dans le deigé : l'église de France, dans sa jeune milice, en a reçu une impression funeste. L'église a rejeté M. de Lamennais, mais elle a retenu, sinon tout son système, du moins l'esprit qui l'animait. C'est M. de Lamennais qui le premier a attaqué la philosophie moderne dans Descartes son père; le branle une fois donné, tout le monde a suivi, et il n'y a pas aujourd'hui de feuille prétendue religieuse qui ne déclame k perte de vue contre Descartes et contre la philosophie. Qu'est-ce en effet que toutes ces attaques qui toinbent chaque jour sur ce qu'on appelle la philosophie de l'Uni*

1. Esquisse (Tune philosophie, 8 roi. Paris^ 1840. Tome I*'^ Préface : « La philosophie a sa racine dans notre natore^ et c'est pourqnoi on ne pent en assigner le commencement Gontemporaiiie de Thomms^ elle n'est qae F exercice même de sa raison... » Gela n'empêche pas qa*on ne rencontre dans YEsquisse heancoap de propositions qni rappeUent le livre de f Indifférence. Denx esprits contraires y sont sans cesse aux prises, st ponr les «ooQito U (itiidxui un tpwsiàm wvrage.

versUéy sinon le contr&<x>up et Técho monotone de la vieille polémique du livre de P indifférence ? On n'a inventé qu'un seul mot nouveau^ celui de panthéisme; et voici toute la variante qui a été faite à Targumentation de M. de Lamennais. H. de Lamennais disait : Toute philosophie qui veut être conséquente aboutit au scepticisme; on nous dit aujourd'hui : toute philosophie qui part de la raison (et on appelle cela le rationalisme) conduit nécessairement au panthéisme, c'est-à-dire à Tidentification de Dieu et du monde, c'est-àdire encore au matérialisme et à l'athéisme ; témoin mes amis et moi, auxquels^ j'en demande pardon à ces messieurs, il faut qu'ils joignent^ s'ils veulent être conséquents eux-mêmes, tous les grands personnages cités tout à l'heure, et qui tous dans l'ordre philosophique ne s'appuient que sur la raison. Mais à qui^ de grâce, fera-lron accroire que mes amis et mœ nous confondions le monde et Dieu, comme Volney et Dupuis, et que nous soyons devenus les tardifs adorateurs de cette religion de l'univers-Dieu que nous avons combattue à outrance pendant toute notre jeunesse!

Parlons sans détour : Qu'est-ce que le panthéisme? Ce n'est pas un athéisme déguisé, comme on le dit; non, c'est un athéisme déclaré. Dire, en présence de cet univers si vaste, si beau, si magnifique qu'il puisse être : Dieu est là tout entier, voilà Dieu, il n'y ^ a pas d'autre; c'est dire aussi clairement qu'il est possible qu'il n'y a point de Dieu, car c'est dire que l'univers n'a point une cause essentiellement différente et distincte de ses effets. Et c'est à nous qu'on ose imputer une pareille doctrine!

Les rapports qui unissent la création et le créateur composent un problème obscur et délicat dont les deux solutions extrêmes sont également fausses et périlleuses : ici un Dieu tellement passé dans le monde qu'il a l'air d'y être

absorbé; là un Dieu tellement séparé du monde que le monde a Tair de marcher sans lui : des deux cdtés égal excès^ égale erreur. Dieu est dans le monde toujours et partout; de là^ avec Tétre et la durée, l'ordre et les beautés de ce monde qui viennent de Dieu^ mêlées des imperfections inhérentes à la créature; car, tout immense qu'il est^ ce monde est fini en soi^ comparé à Dieu qui est infini; il en manifeste^ mais il en voile aussi lagrandeur^ l'intelligence^ la sagesse. L'univers est Timage de Dieu, il n'est pas Dieu; quelque chose de la cause passe dans l'efifet^ elle ne s'y épuise point. L'univers même est si loin d'exprimer Dieu tout entier^ que plusieurs des attributs de Dieu y sont couverts d'une obscurité presque impénétrable et ne se découvrent que dans Tàme de l'homme. L'univers, c'est la nécessité ^ c'est l'étendue^ c'est la division, c'est une puissance qui agit sans se connaître et qui ne veut rien de ce qu'elle fait; mais l'âme humaine est libre; elle est une, simple, identique à elle-même sous la diversité harmonieuse de ses facultés; elle se connaît et connaît tout le reste; elle conçoit la vertu et quelquefois elle Taccomplit; elle est capable d'amour et de sacrifice. Or, il répugne que l'être qui est la cause première de cette ftme^ possède moins qu'il n'a donné, et n'ait luiHGQême ni personnalité^ ni liberté, ni intelligence , ni justice, ni amour. Ou Dieu est inférieur à l'homme, ou il possède tout ce qu'il y a de permanent et de substantiel dans l'homme, avec l'infinité de plus.

Cette déclaration est suffisante à l'équité et à la bonne foi ; mais elle ne l'est pas au besoin d'accuser et à la passion de nuire.

On persistera à répéter^ d'après une ou deux phrases écrites il y a une vingtaine d'années, et détournées de leur sens naturel, que nous n'admettons qu'une seule substance^

tO DES PENSÉES DE PASCAL.

que Pâme est nécessairement un mode de cette substance, et qu'ainsi nous sommes bien réellement panthéiste et fataliste. Maia comment pouvons^nous (hire de l'âme humaine an mode de Dieu, nous dont la première maxime de psychologie et d'ontologie tout ensemble est que Tàme de l'homme a pour caractère fondamental d'être une force libre, o'est-à-dire une substance, la notion de substance étant ^veloppée dans celle de force, comme nous l'avons si souvent démontré avec M. de Biran et d'après Leibniz t Ou contestez cette démonstration , qui est le principe de toute notre philosophie, ou cherchez un autre fondement à votre accusation. Nous avons poussé si loin la liberté de l'homme, que nous en avons tiré une politique profondément libérale, que nous recommandons à votre attention. A nos yeux, comme à ceux de Leibniz, le monde extérieur lui-même est composé de forces, par conséquent de substances. Si donc nous avons parlé quelque part .de Dieu comme de la seule substance, du seul être qui soit, n'est-il pas évident que nous avons voulu marquer fortement par là, à la manière des platoniciens et de plusieurs pères de réglise y la substance et l'essence éternelle et absolue de Dieu en opposition à notre existence relative et bornée * ? Plus d'une fois nous nous sommes plaint que le xvn« siècle et le cartésianisme lui-même avaient excédé, en attribuant trop à l'action de Dieu et en ne respectant pas assez la puissance personnelle de l'homme, la force volontaire et libre qui le constitue. Et voilà qu'on nous attribue cette mysticité sublime de Malebranche qui substitue Taction divine à

1. Voyez, pour de plus grands détails, Fbagkekts philosophiques, PHILOSOPHIE coNTEMPOKAnnS; Avertissement de la 3« édition; toute la I» série de nos cours de 1815 à 1820 ; enfin, dans la II« série, le tome I*', appendiœ à la 5* leçon, note 8.

VMiùû d6 llionidie I Étrange ftthéismd d'aiUetivâ que celui de Mâlebra&che^ qui consisieràtt à sacrifier l^hôtnme à Dieu I Cfesi bien plutôt là un théi$me exagéré ^ et pourtant nous d^àvons poim hésité à le combattre S et à faire voir datiâ tous nos écrits que l'homme et la nature sont des forces douées d^uue activité qui leur est propre, que Tàme humaine est une force libre autant qu'intelligente, qu'à ce double titre elle a conscience d*elle-méme, se reconnaît des droits et des devoirs et la responsabilité de tous ses actes. On ne manquera pas de répliquer que, à nous ne détruisons pas Dieu^ nous le méconnaissons en lui refusant la liberté^ puisque nous tenons la création comme néces^ saire. Entendons-nous. Il y a^ conune parle Técole^ deux sortes de nécessités^ la nécessité physique et la nécessité morale, U ne peut être question ici de la nécessité physique de la création^ car^ dans cette hypothèse^ Dieu^ disons-le pour la centième fois^ serait sans liberté^ c'est-à-dire audessous de l'homme. Reste donc la nécessité morale de la création. Eh bien! nous avons retiré jusqu'à cette expression^ par cela seul qu'elle peut paraître équivoque et compromettre la liberté de Dieu. Et quant à celle de convenance souveraine que nous y avons substituée^ nous répéterons ici l'explication que nous en avons donnée % et qu'une triste habileté vous a toujours fait supprimer. Je suis libre ^ c'est là pour moi une démonstration invincible que Dieu l'est et

1. Voyez Ebquuse d'unb msTonui db là raiLosoPHii, xi« leçon sur S^iiMna et Malebranche^ et dans les Fbaqiients philosophiqdes, pbi- LosopniB HODEBHs, l'article snr la Correspondance de Mairan et de Malebranche et le Mémoire sur les rapports du cartésianisme et dn spi-

% Avertissement de la 8« édition des Fbâghbnts» et II* série de nos oours^ t. I«ry appendice à la 5« leçon^ note a : Du vmi sens dans lequel U faut entendre la nécessité de la création.

possède toute ma liberté en ce qu'elle a d'essentiel^ et dans un degré suprême^ sans les limites qu'imposent à ma nature la passion et une intelligence bornée. La liberté divine ne connaît pas les misères de la mienne, ses troubles , ses incertitudes; elle s'unit naturellement à l'intelligence et à la bonté divine. Dieu était parfaitement libre de créer ou de ne pas créer le monde et l'homme^ tout autant que je le suis de prendre tel ou tel parti. Gela est-il clair, dites-moi, et me trouvez-vous assez explicite sur la liberté de Dieut Mais voici le nœud de la diflSculté : Dieu était parfaitement libre de créer ou de ne créer pas , mais pourquoi a-t-il créé? Dieu a créé parce qu'il a trouvé la création plus conforme à sa sagesse et à sa bonté. La création n'est point un décret arbitraire de Dieu^ comme le voulait Okkam; c'est un acte parfaitement libre en lui-même sans doute^ mais fondé en raison: il faut bien accorder cela. Puisque Dieu s'est décidé à la création, il l'a préférée, et il l'a préférée parce qu'elle lui a paru meilleure que le contraire. Et si elle a paru meilleure à sa sagesse, il convenait donc à cette sagesse, armée de la toute-puissance, de produire ce qui lui paraissait le meilleur. Voilà notre optimisme : accusez -le tant que vous le voudrez d'athéisme et de fatalisme, vous ne pouvez porter cette accusation contre nous sans la faire également tomber sur Leibniz, sans parler de saint Thomas et de bien d'autres, et nous consentons à être fataliste et athée comme Leibniz. Le Dieu qui m'a fait pouvait assurément ne pas me faire, et mon existence ne manquait point à sa perfection. Mais; d'une part, si, créant le monde, il n'eût pas créé mon âme, cette âme qui peut le comprendre et l'aimer, la création eût été imparfaite , car en réfléchissant Dieu dans quelques-uns de ses attributs, elle n'eût pas manifesté les plus grands et les plus saints, par exemple, la liberté, la

PaËFAGE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 8S

justice et Tamour ; et^ d'une auti% part^ il était bon qu'il y eût un monde^ un théâtre où pût se déployer cet être capable de s'élever jusqu'à Dieu à travers les passions^^t les misères qui l'abaissent vers la terre. Toutes les choses , sont donc bien comme Dieu les a faites et comme elles sont. D'où il suit^ ne vous en déplaise ^ que Dieu, sans être nécessité ni physiquement , ce qui est absurde, ni moralement, ce qui parait équivoque, demeurant libre et parfaitement libre , mais trouvant meilleur de créer que de ne créer pas , créa non-seulement avec sagesse, mais en vertu de sa sagesse même, et qu'ainsi dans ce grand acte l'intelligence et l'amour dirigèrent la liberté.

Cette explication n'est point une concession; c'est le développement régulier de la pensée fondamentale sur laquelle nous nous appuyons, mes amis et moi, à savoir, que la lumière de la haute métaphysique est dans la psychologie. C'est à Taide de la conscience et des éléments permanents qui la constituent que, par une induction légitime, nous élevons l'homme à la connaissance des attributs les plus cachés de Dieu. L'homme ne peut rien comprendre de Dieu dont il n'ait au moins une ombre en lui-même: ce qu'il sent d'essentiel en lui, il le transporte ou plutôt il le rend à celui qui le lui a donné; et il ne peut sentir ni sa liberté, ni son intelligence, ni son amour, avec toutes leurs imperfections et leurs limites, sans avoir une certitude invincible de la liberté, de l'intelligence, et de la bonté de Dieu, sous la raison de l'infinité. Une psychologie profonde comme point de départ, et pour dernier but une grande philosophie morale et religieuse et en même temps libérale, telle est mon œuvre, s'il m'est permis de parler ainsi, en opposition à l'athéisme que produit la psychologie superficielle de rempu'isme, et en opposition aussi à la métaphysique hypo-

tliétirjue de l'école allemande, née da dédain de la psychologie. Si j'ai un nona eu France, à quoi le dois -je, si ce n'est à la tâche persévérante que je poursuis depuis trente années, celle de combattre le matérialisme et Tathéisme, conséquences extrêmes de la philosophie du dernier siècle, non pas, il est vrai, en faisant la guerre à la raison, mais en essayant de la mieux diriger, non pas en abjurant la philosophie, mais en proclamant au contraire sa haute et bienfaisante mission? Je m'incline devant la révélation, source unique des vérités surnaturelles; je m'ineline aussi devant Ttiutorité de l'église, nourrice et bienfaitrice du genre humain, à laquelle seule il a été donné de parler aux nations, de régler les mœurs publiques, de fortifier et de contenir les âmes. Combien de fois n'airje pas défendu, comme homme politique et comme philosophe, Tautorité ecclésiastique dans ses justes limites* ? J'y ai perdu une ancienne popularité, je ne la regrette point; je faisais mon devoir, je suis prêt à le faire encore et à tout sacrifier à cette sainte cause, tout excepté cette autre partie de la vérité , de la justice et de ma conviction réfléchie , j'entends le sentiment de l'excellence de la raison humaine et du pouvoir qu'elle a reçu de Dieu de faire connaître à l'homme et lui-même et son divin auteur. Éclairez ce pouvoir, n'essayez pas en vain de Pétouffer. Respectez dans le cartésianisme la direction gé* néreuse qu'il imprime à la pensée. Loin de répéter, contre la vérité des choses et contre l'évidence de l'histoire, que toute philosophie conduit à l'athéisme , oh ! je vous en conjiu^c, proclamez bien haut que la mauvaise philosophie

1. Voyez pa^ticuli^rement nos Rapports à la Chambre des pairs sur la loi de rinstmction primaire , en 1833 , rapports où nous avons défendu avec fermeté la part légitime du clergé dans la surveillance des écoles du peuple, ¥• série de nos ouvrages , Ikstbuction publique, t. ^', p. 46, et:.

conduit seule à cette erreur funeste, et que la raison sagement cultivée porte en elle ces croyances sansl lesquelles eefles de Péglise manquent de fondement^ et ne reposent plus que sur Timagination^ ou sur le désespoir impie de toute vérité, s'ëfforçant de se tromper lui-même et troublant Téglise au lieu d'y trouver la paix. Quel avantage, dites*moi, a procuré à réglîse de France Taltier système que nons combattons T 11 lui a donné un triomphe d'un jour, puis des déchirements malheureux, et maintenant encore une direc^ lion fatale, contraire à ses traditions nationales, à ses intérêts de tous les temps, aux déclarations des saints conciles, au génie permanent du catholicisme. Au lieu de combattre lUniversité, que Téglise de France se joigne à elle pour accomplir de concert leur différente mission. Les profes^ seurs de philosophie de ITJniversité n'ont point à enseigner la reDgîon; ils n'en ont point le droit; car ils ne parlent point au nom de Dieu; ils parlent au nom de la raison; ils doivent donc enseigner une philosophie qui , pour ne pas trahir la raison elle-même , la société et Tétat, ne doit rien contenir qui soit contraire à la religion. Les rôles sont trop différents pour être échangés : leur fin dernière est la même, la réhabilitation de la dignité de Tàme, la foi en la divine providence et le service de la patrie.

Nous demandons pardon au lecteur de ces explications en apparence assez déplacées dans un avant-propos à des variantes de Pascal. Mais c'est Pascal , dans le livre même sur lequel roule ce travail, qui le premier a déclaré la guerre au cartésianisme et à toute philosophie. Cett^ guerre a été renouvelée de nos jours 3 elle est parvenue en ce moment à la dernière violence. Il n'était donc pas malséant d'adresser ici cette réponse aux ennemis de la philosophie, et voici notre dernier mot : Que le gouveriiemcnt demeure

se DES PENSÉES DE PASCAL.

indécis et silencieux; que Tesprit public épuisé devienne de plus en plus étranger à ces nobles intérêts qui faisaient battre le cœur à nos aïeux et à nos pères et firent si longtemps de la France Tâme et l'intelligence du monde; que des attaques sans frein épouvantent les faibles convictions et ceux qui n'ont pas l'expérience des difficultés de la vie : il est un homme que sa bonne conscience maintiendra tranquille et ferme ; qui ne pliera pas sous cette coalition de tous les mauvais partis; qui^ Dieu aidant, ne se laissera ni égarer par les uns ni intimider par les autres; qui ne manquera jamais au profond respect dont il fait profession pour le christiapisme, et ne trahira pas davantage les droits, sacrés aussi, de la liberté de la pensée, ni sa foi à la dignité et à l'avenir de la philosophie; inébranlablement attaché au drapeau de toute sa vie, dût ce drapeau être insulté chaque jour, déchiré et noirci par la calomnie.

15 décembre 1842.

Cette nouvelle édition n'est guère que la première fidèlement reproduite, à l'exception des changements suivants : !• quelques corrections de détail; 2® un vocabulaire plus ample des locutions remarquables de la langue de Pascal, quelquefois avec l'indication de la source où Pascal puise ordinairement, à savoh*, Montaigne; 3» le retranchement d'un certain nombre de pièces qui depuis 1842 ont été

transportées ailleurs*^ et Taddition de pièces nouvelles^ par exemple^ de ce beau fhigment sur rAmour dont la découverte inattendue demeurera^ s'il nous est permis de le dire, la récompense de nos travaux sur Pascal.

Nous n'avons emprunté à personne les principes de critique qui sont dans le Rapport à V Académie française. Nous avons le premier distingué les parties dififérentes et souvent étrangères dont se compose le livre des Pensées; nous avons séparé tout ce qui appartient véritablement au grand ouvrage que méditait Pascal, Y Apologie de la Religion chrétienne, et nous avons eu l'idée^ très simple , il est vrai, mais dont on ne s'était pas avisé, de restituer dans leur sincérité la pensée et le style de ce grand maître, d'après le manuscrit autographe conservé à la Bibliothèque du roi : enfin, ce projet de restitution, nous ne l'avons pas seulement exposé; nous Tavons exécuté sur les morceaux les plus étendus, les plus célèbres, les plus importants. Voilà le service que nous avons rendu aux lettres ; d'obscures menées ne Teffaceront point. On a beau dérober les principes que nous avons établis, en ayant Tair de les combattre; tous les faux-semblants ne servent de rien^ suivre des règles posées par un autre, jusqu'à les compromettre par une application outrée, ce n'est point les inventer, tout comme réimprimer à grand bruit des pièces qui ont déjà paru, sans citer le premier éditeur, n'est pas les publier pour la première fois.

Nous avions un moment songé à mettre au jour un plus grand nombre de pensées nouvelles. La réflexion nous a retenu. Dans l'intérêt même de la renommée de Pascal, surtout dans l'intérêt des lettres, nous avons dû nous borner à nos premiers extraits, une lecture attentive ne i. Dans Jacqueline Pascal.

nous ayant fait découvrir aucun fragment nouveau qui fût supérieur à ceux que nous avions donnés. Il ne faut faut pas adorer superstitieusement tous les restes d'un gi*and homme. La raison et le goût ont un choix à faire entre des notes quelquefois admirables^ quelquefois ans» dépourvues de tout intérêt dans leur état actuel. Un fac-similé n'est point l'édition, à la fois intelligente et fidèle, que nous avions demandée et que nous demandoqs encore*.

Mais considérons par un endroit plus sérieux l'écrit que nous allons remettre sous les yeux du public. Nous n'avions entrepris qu'un travail littéraire; notre unique dessein avait été de reconnaître et de montrer Pascal tel qu'il est réellement dans ce qui subsiste de son dernier ouvrage, et il est arrivé qu'en l'examinant ainsi, nous avons vu à découvert, plus frappant et mieux marqué, le trait distinctif et dominant de l'auteur des Pensées. Déjà, en i8^^, nous avions trouvé Pascal sceptique, jusque dans Port -Royal et dans Bossut; en 1842, nous l'avons trouvé plus sceptique encore dans le manuscrit autographe, et malgré la vive polémique qui s'est élevée à ce sujet, notre conviction n'a pas été un seul moment ébranlée : elle s'est même fortifiée par des études nouvelles.

Quoi ! Pascal sceptique! s'est-on écrié presque de toutes parts. Quel Pascal venez-vous mettre à la place de celui qui passait jusqu'ici pour un des plus grands défenseurs de

i. Ua digne élève de TËcole normale, devenu un maître plein d*antorité, M. Havet, a enfin donné Tédition savante et critique que nous avions demandée. Pensées de Pascal publiées dans leur texte authenti" que, avec un commentaire suivi et une étude littérairey par E. Havet, in'8,4852.

2. Esquisse d'une histoire de u philosophie, leç. xii, p. 33S.

la religion chrétienne? Eh I de grâce, messieurs, entendons- . nous, je vous prie. Nous n'avons pu dire que Pascal fût sceptique en religion : c'eût été vraiment une absurdité un peu trop forte : bien loin de là, Pascal croyait au christianisme de toutes les puissances de son âme. Nous ne voulons point revenir et insister sur la nature de sa foi: nous n'avons pas craint de l'appeler une foi malheureuse, et que nous ne souhaitons à aucun de nos semblables; mais qui jamais a pu nier que cette foi n'ait été sincère et profonde? Il faut poser nettement et ne pas laisser chanceler le point précis de la question : c'est en philosophie que Pascal est sceptique et non pas en religion, et c'est parce qu'il est sceptique en philosophie qu'il s'attache d'autant plus étroitement à la reUgion, conune à la dernière ressource de l'humanité dans l'impuissance de la raison^ dans la ruine de toute vérité naturelle parmi les hommes. Voilà ce que nous avons dit^ ce que nous maintenons^ et ce qu'il importe d'établir une dernière fois sans réplique.

Qu'est-ce que le scepticisme? Une opinion philosophique qui consiste précisément à rejeter toute philosophie comme impossible, sur ce fondement que l'homme est incapable d'arriver par lui-même à aucune vérité, encore bien moins à ces vérités qui composent ce qu'on appelle en philosopliie la morale et la religion naturelle, c'est-à-dire la liberté de l'homme, la loi du devoir, la distinction du juste et de l'injuste, du bien et du mal, la spnteté de la vertu, l'immatérialité de l'âme et la divine providence. Toutes les philosophies dignes de ce nom aspirent à ces vérités. Pour y parvenir, celle-ci prend un chemin, et celle-là en prend un autre : les pirocédés diffèrent j de là des méthodes et des écoles diverses, moins contraires entre elles qu'on ne le croit au premier coup d'œil, et dont Thistoii'e exprime le

mouvement et le progrès de rintelligence et de la civilisa» Uon humaine. Mais les écoles les plus différentes poursuivent une fin commune, rétablissement de la vérité, et elles partent d'un principe commun, la ferme confiance que l'homme a reçu de Dieu le pouvoir d'atteindre* aux vérités de Tordre moral , aussi bien qu'à celles de Tordre physique. Ce pouvoir naturel, qu'elles le placent dans la sensation ou dans la réflexion , dans le sentiment ou dans llnteUigence, c'est là entre elles une querelle de famille ; mais elles s'accordent toutes sur ce point essentiel que Thomme possède le pouvoir d'arriver au vrai, car à ce titre, et à ce titre seul, la philosophie n'est pas une chimère. Le scepticisme est Tadversaîre, non pas seulement de telle ou telle école philosophique, mais de toutes. Il ne faut pas confondre le scepticisme et le doute. Le doute a son en)ploi légitime, sa sagesse, son utilité. Il sert à sa manière la philosophie, car il l'avertit de ses écarts, et rappelle à la raison ses imperfections et ses limites. Il peut tomber sur. tel résultat, sur tel procédé, sur tel principe, même sur tel ordre de connaissances; mais aussitôt qu'il s'en prend à la faculté de connaître, s'il conteste à la raison son pouvoir et ses droits, dès là le doute n*est plus le doute, c'est le scepticisme. Le doute ne fuit pas la vérité, il la cherche, et c'est pour mieux l'atteindre qu'il surveille et ralentit les démarches souvent téméraires de la raison. Le scepticisme ne cherche point la vérité , car il sait ou croit savoir qu'il n'y en a point et qu'il ne peut y en avoir pour Thomme. Le doute est à la philosophie un ami mal commode , souvent importun, toujours utile : le scepticisme lui est un ennemi mortel. Le doute joue en quelque sorte dans l'empire de la philosophie le rôle de l'opposition constitutionnelle dans le système iH^présentatif; il reconnaît lé principe du gou-

Temement^ il n'en critique que les actes, et encore dans Pintérôtmémedu gouvernement. Le scepticisme ressemble à une opposition qui travaillerait à la ruine de Tordre éta* bli^ et s'efforcerait de détruire le principe même en vertu duquel elle parle. Dans les jours de péril ^ l'opposition constitutionnelle s'empresse de prêter son appui au gouvernement, taudis que Tautre opposition invoque les dangers et y place l'espérance de son triomphe. Ainsi quand les droits de la philosophie sont menacés, le doute, qui se sent menacé en elle, se rallie à elle comme à son principe; le scepticisme, au contraire, lève alors le masque et trahit ouvertement.

, Le scepticisme est de deux sortes : ou bien il est sa fin à lui^nême, et se repose tranquillement dans le néant de toute certitude; ou bien il a un but secret tout différent de son objet apparent, il cache son jeu, et ses plus grandes audaces ont pour ainsi dire leur dessous de cartes. Dans le sein de la philosophie il a l'air de combattre pour la liberté illimitée de l'esprit humain contre la tyrannie de ce qu'il appelle le dogmatisme philosophique^ et en réalité il conspire pour une tyrannie étrangère.

Qui ne se souvient, par exemple, d'avoir vu de nos jours un écrivain fameux prêcher, dans un volume de V Essai sur IHndifférence, le plus absolu scepticisme, pour nous conduire, dans les autres volumes, au dogmatisme le plus absolu qui fut jamais ?

Reste à savoir si le scepticisme, tel que nous venons de le définir en général, est ou n'est pas dans le livre des Pensées.

Il y est, selon nous, il y éclate à toutes les pages, à toutes les lignes. Pascal respire le scepticisme; il en est plein; il en proclame le principe, Q en accepte toutes les

conséquences, et îl le pousse d'atiord à son dernier ternie, qui est le mépris avoué et presque la haine de toute philo^ Sophie.

Oui, Pascal est un ennemi déclaré de la philosophie: il n'y croit ni beaucoup ni peu ; il la rejettis absolument.

Écoutons-le, non dans Técho affaiUi de Tédition de Pori- Royal et de Bossut, mais dans son propre manuscrit^ témoin incorruptible de sa véritable pensée*

A la suite de la fameuse et si injuste tirade contre Descartes, Pascal a écrit ces mots : « Nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine. 0 Et ailleurs: D Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher. » .

Ge langage est-il assez dur? Ce n'est pas ici telle ou telle école philosophique qui es| condamnée, c'est toute étude philosophique, cest la philosophie elle-même. Idéalistes ou empirîstes, disciples de Platon ou d'Aristote^ de Locke ou de Descartes, de Reid ou de Kant, qui que vous soyez, si vous êtes philosophes, c'est à vous tous que Pascal déclare la guerre.

Aussi, dans Thistoire entière de la philosophie, Pascal n'absout que le scepticisme, a Pyrrhonisme. Le pyrrhonisme est le vrai. » Comprenez bien cette sentence déci-sive. Pascal ne dit pas: Il y a du vrai dans le pyrrhonisme, mais: Le pyrrhonisme est le vrai. Et le pyrrhonisme, ce n'est pas le doute sur tel ou tel point de la connaissance humaine, c'est le doute universel, c'est la négation radicale de tout pouvoir naturel de connaître. Pascal explique parfaitement sa pensée : a Le pyrrhonisme est le vrai; car, après tout, les hommes avant Jésus-Christ, ne savaient où ils en étaient, ni s'ils étaient grands ou petits; et ceux qui ont dit l'un ou l'autre n'en savaient rien , et devinaient sans

raison et par hasard, et même ils erraient toujours en excluant l'un ou Fautre. »

Ainsi, avant Jesus^Christ, le seul sage dans le monde, je n'est ni Pythagore ni Anaxagore, ni Platon, ni Aristote, ni Zenon ni Épicure, ni même vous, ô Socrate, qui êtes mort pour la cause de la vérité et de Dieu; non, le seul sage est Pyrrbon; comme, depuis Jésus-Christ, de tous les philosophes le moins méprisable n'est ni Locke ni Descartes, c'est Montaigne.

Désirez-vous qu*on vous montre dans Pascal le principe de tout scepticisme, Timpuissance de la raison humaine? on n'est embarrassé que du choix des passages.

1 Qu'estrce que la pensée? Qu'elle est sotte!

« Humiliez-vous, raison impuissante; taisez-vous, nature imbécile. »

Que signifient ces hautaines invectives, A elles ne partent pas d'un scepticisme bien arrêté?

On le conteste pourtant, et voici la spécieuse objection qoi nous est faite. Vous vous méprenez, nous dit-on, sur la vraie pensée de Pascal. Nous Tavouons, il est sceptique à Pendroitde la raison; mais qu'importe, s'il reconnaît un autre principe naturel de certitude? Or ce principe, supé^ rieur à la raison, c'est le sentiment, l'instinct, le cosur, Éclaircissons ce point intéressant.

Pascal a écrit une page remarquable sur les vérités premières que le raisonnement ne peut démontrer, et qui servent de fondement à toute démonstration.

a ^ons connoissons la vérité non - seulement par la raison, mais encore par le cœur: c'est de cette dernière sorte que nous connoissons les premiers principes, et c'est en vain que le raisonnement qui n'y a point de part essaie de les combattre. Les pyrrhoniens^ qui n'ont que cela pour

objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison : cette impuissance ne conclut antre chose que la foiblesse de notre raison, mais non pas Tincertitude de toutes nos connoissances, comme ils le prétendent; car la connoissance des premiers principes, comme qu'il y a espace, temps, mouvement, nombre, est aussi ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements nous donnent, et c'est sur ces connoissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie et qu'elle y fonde tout son discours. Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans Tespace et que les nombres sont infinis, et la raison démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont Tun soit le double de l'autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent, et le tout avec certitude, quoique par différentes voies; et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu'il seroit ridicule que le coBur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre pour vouloir les recevoir. Cette impuissance ne doit donc servir qu'à humilier la raison qui voudroit juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s'il n'y avoit que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n'en eusûonsau contraire jamais besoin, et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment * 1 1»

1. n 7 a dans Pascal plnsienn passages fiemblal>le8 : « L'esprit et le cœur sont comme les portes par où les yérités sont reenei dass VâSoe. > ... « Le cœur a son ordre; l'esprit a le sien^ qui est par principed et démonstrations. Le cœur en a on autre : on ne prouve pas qu'on doit être aimé en exposant d'ordre les causes de l'amour. Gela serait ridicule. »... « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas; on le sent ai mille choses. » « Instinct et raison^marque de deux natures. »

Nous adhérons volontiers à cette théorie ; mais Pascal ne Fa point intentée : elle est vulgaire en philosophie, et particulièrement dans l'école platonicienne et cartésienne. Voilà donc ce superi)e contempteur de toute philosophie devenu à son tour un philosophe et le disciple de Platon et de Descartes. C'est là d'abord une bien étrange métamorphose. Et puis, quand on emprunte à la philosophie une de ses maximes les plus célèbres , il faudrait la bien comprendre et l'exprimer fidèlement.

U est assurément des vérité^ qui relèvent d'une toute autre faculté que le raisonnement. Quelle est cette faculté? Toute Técole cartésienne et platonicienne TappeUe la raison^ bien différente du raisonnement , comme le dit fort bien Molière :

Et le raisonnement en iMumit la raîBon.

La raison, c'est le fond même de Tesprit humain; c'est la puissance naturelle de connaître, qui s^exerce très diversement, tantôt par une sorte d'intuition , par une conception directe^ et c'est ainsi qu'elle nous révèle les vérités premières et ces principes universels et nécessaires qui composent le patrimoine du sens commun^ tantôt par voie de déduction ou d'induction^ et c'est ainsi qu'elle forme ces longues chaînes de vérités liées entre elles qu'on nomme les sciences humaines. Toutes les vérités ne se démontrent pas; il en est qui brillent de leur propre évidence^ et que la raison atteint par sa vertu propre et par l'énergie qui lui appartient; mais dans ce cas, comme dans tous les autres^ elle est toujours la raison humaine : on peut même dire que sa puissance naturelle y paraît davantage. En reproduisant cette théorie aussi vieille que la philosophie '^ et

i. Voyez nos écrits, passîm, entre autres^ Du Yrai, du Biau sr do

qu'il a Tait de croire ooQveHe^ Paccal la teisse u« peu par le& formes quil lui prête. N'en déplaise au grand géooièM el à ce maître consommé en Tari de parier et d'écrire ^ peulKm approuver ce singulier langage : Le cœur sent qu'il f a trois dimensions dans V espace? Pourquoi ces façons de parier si extraordinaires pevr dire ayec deux ou trois cents philosophes la chose du monde la plus commune^ à savoir que la notion (fe l'étendue et de l'espace n'est pas une acquisition du raisonnement^ mais une conception di^ rede de la raison^ de F^tendement, de Tintelligence^ comme tt plaira de l'appeler^ entrant en exeidce à la suite de la sensation 1

Pascal fait pis : il tourne contre elkHSième la théorie des vérités premières et indémontrables^ à l'aide d'une sorte de jeu de mots peu digiie de son génie. Ce que tout le monde appelle le raisonnement, il sied à Pascal de l'appeler la raison ; à la bonne heure^ si, conformément aux règles de la définition qu'il a lui-même établies, il prend soin d'en avertir; mais il n'en avertit nullement, et voici comment il argumente à son aise. Il s'adresse au raisonnement qu'il nomme la raison, et l'interpelle de justifier les principes des connaissances humaines. Le raisonnement ne le peut, car sa fonction n'est pus de démontrer les principes dont il part. Et sur cela Pascal le foudroie: a Humiliez-vous, raison impuissante, taisez vous, nature imbécile, b Mais si à la place du raisonnement, qui seul ici est vraiment en cause, la raison prenait la parole, elle rappellerait à Pascal sa théorie oubliée, et, au nom de cette théorie, elle lui répondrait qu'elle est si peu impuissante qu'elle 9 le pouvoir merveilleux de nous révéler la vérité sans le

BiBH, leç. V, du Mysticisme, p. 106; leç. xvii, p. 446; Philosophie écossjasB, leç. Il e^ ui, Buieheson, etc.

secours d'aucun raisonnement ; elle répondrait qu'elle «at de sa nature si peu imbécile qu'elle s^élève^ par ta fofoa qui est en elle^ jusqu'à ces vérités premières et éternelles, que le scepticisme peut renier du bout des lèvres^ mais qu'en réalité il ne peut pas ne pas admettre^ et que ses arguments mêmes contiennent ou supposent. Elle pourrait dire à Pascal : Ou vous abandonnez la théorie que vous exposiea tout à l'heure^ ou vous la maintenez; ei vous l'abandonnez, quel paradoxe^ k votre tour, êtes -voua à voa»-roêmeI Si vous la maintenez^ abjurez à^, pour être fidèle à vos propres maximes^ vos dédains irréfléchis, el honorez cette lumière à la fois humaine et divine^ qui éclaire tout homme à sa venue en ce monde , et découvre à un pâtre aussi bien qu'à vous-même toutes les vérités nécessaires, sans Fapfiareil souvent trompeur.des démonstrations de l'éeole.

Cette réponse suffit, ce nous semble , et pourtanl U la faut pousser phts loin; il faut montrer que le aceptieisme de Pascal ne fait pas la moindre réserve en faveur des vérités du sentiment et du ecrar, et qu'il est trop consé* qaent pour nc^ pas être sans limites. En effet, comme l'a dit JM. Royer-GoUard: « 0» nefaiipoinê au sceptieUme sa part; s il est absolu ou il n'est pas; il triomphe entièrement ou il périt tout entier. Si sous le nom de sentiment la raison nous fournit légitimement des premiers prineipes certains, k raisonnement, se fondant sur ces principes, en tirera très légitimement aussi des concluons certaines, et la science se relève tout entière sur la plus petite pierre qui lui est laissée. C'en est fait alors du dessein de Pascal. Pour que la foi, j'entends ici avec hii la (oi surnaturelle en Jésus-Christ, doone tout, il faut que la raison naturelle ne donne rien, qu'elle ne puisse rien ni sous un nom ni so«s un autre. Aussi Pascal a-t-ii à peine achevé cette exposition si

vantée des vérités de sentiment, et déjà il s'applique à les rabaisser^ à en diminuer le nombre, à en contester Tautorité. Lui qui a dit^ dans un moment de distraction^ que la nature confond le pyrrhonisme comme le pyrrhonisme confond la raison (entendez toujours le raisonnement ), lui qui vioit d'écrire ces mots : a Nous savons bien que nous ne rêvons points quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison »^ le voilà maintenant qui reprend les arguments du pyrrhonisme , qu'il semblait avoir brisés à jamais, et les tourne contre le sentiment lui-môme, pour ruiner tout dogmatisme qui s'accommoderait aussi bien du sentiment que de la raison , pour décrier toute philosophie et accabler la nature humaine. Pascal procède avec ordre dans cette entreprise ; il y marche pas à pas^ et n'arrive que par degrés à son dernier but.

D'abord il s'étudie à faire voir que le pyrrhonisme est loin d'être sans force contre les vérités naturelles^ et qu'il sert au moins à embrouiller la matière, ce qui est déjà quelque chose. Le passage est curieux :

« Nous supposons que tous les hommes conçoivent de même sorte, mais nous le supposons bien gratuitement, car nous n'en avons aucune preuve. Je sais bien qu'on applique ces mots dans les mêmes occasions, et qi^e toutes les fois que deux hommes voient un corps changer de place ils expriment tous deux la vue de ce même objet par les mêmes mots, en disant l'un et l'autre qu'il s'est mû ; et de cette conformité d'application on tire une puissante conjecture d'une conformité d'idée; mais cela n'est pas absolument convaincant de la 'dernière conviction, quoiqu'il y ait bien à parier pour l'affirmative, puisqu'on sait qu'on tire souvent les mêmes conséquences des suppositions différentes.

a Cela sDffit pour embrouiller au moius la matière^ non que cela éteigne absolument la elarté naturelle qui nous assure de ces choses; les académiciens auraient gagé; mais cela la ternit et trouble les dogmatistes, à la gloire de la cabale pyrrhonienne^ qui consiste à cette ambiguïté ambiguë et dans une certaine obscurité douteuse dont nos doutes ne peuvent ôter toute la clarté ni nos lumières naturelles en chasser toutes les tendres. »

Voilà déjà la lumière naturelle obscurcie^ et^ grâce à Dieu^ la matière embrouillée; mais le principe d'une clarté natureilCy si faible qu'elle soit, subsiste encore: il la faut éteindre et achever le chaos. Pascal ira donc jusqu*à soutenir que, hors la foi et la révélation, le sentiment lui-même est impuissant. Quoi 1 le sentiment sera-t-il à ce point impuissant que sans la révélation l'homme ne sache pas légitimement s'il dort ou s'il veille? Tout à Theure Pascal s'était moqué du pyrrhonisme qui prétendait aller jusque-là. Mais, encore une fois, si le pyrrhonisme ne va pas jusquelà^ il est perdu; peu à peu le sentiment, l'instinct, le cœur, regagneront sur lui une à une toutes les vérités essentielles enlevées à la raison. 11 faut donc suivre résolument le pyrrhonisme dans toutes ses conséquences pour que son principe demeure, et Pascal n'ose plus trop affirmer que l'homme sait naturellement s'il dort ou s'il veille.

a Les principales forces des pyrrhoniens (je laisse les nioindi*es) sont que nous n'avons aucune certitude de la vérité des principes, hors la foi et la révélation, sinon en ce que nous les sentons naturellement en nous. Or, ce sentiment naturel n'est pas une preuve convaincante de leur vérité, puisque, n'y ayant point de certitude, hors la foi, si l'homme est créé par un Dieu bon, par un démon méchant et à l'aventure, il est en doute si ces principes nous sont

donnés ou vëritaUes ou feux ou incertains^ selon notre origine; de plus, que personne n'a d'assurance, hors de la foi^ s'il veille ou s'il dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous le faisons, on croit voir les espaces, les figures, les mouvements, on sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agît de même qu'éveille; de sorte que, la moitié de ta vie se passant en sommeil, par notre propre aveu ou quoi qu'il nous en paraisse, nous n'avons aucune idée du vrai ; tous nos sentiments étant alors des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil, un peu diSé^ rent du premier, dont nons nous éveillons quand nous pen* sons dormir, comme on rêve souvent qu'on réve^ en faisant un songe sur l'autre?

a Je m'arrête à Tunique fort des dogmatistes^ qui est, qu*en parlant de bonne foi et sincèrement, on ne peut douter des principes naturels; contre quoi les pyrrboniens opposent en un mot Fincertitude de notre origine, qui enferme celle de notre nature; à quoi ces dogmatistes ont encore à répondre depuis que le monde dure, b

Comment! on n'a pu répondre à ces objections, depuis que le monde dure ! Mais nous venons d'entendre Pascal y répondre lui-môme par sa théorie des vérités premières placées au-dessus de tout raisonnement, et par là inaccessibles à toutes les atteintes du pyrrhonisme. Quoi! pour savoir si Je dors ou si je veille, si je vous vois ou si je ne vous vois pas, si deux et deux font bien quatre, si je dois garder la foi donnée, être sincère, probe, tempérant, charitable, etc., il faut d'abord que j'aie fait un choix absolument inattaquable parmi tant de sytèmes sur notre origine et sur l'essence de la nature humaine ! Mais ces systèmes sont précisément le sujet de disputes perpé-

PRÉPAGE DE LA SECONDE ÉDitlON. 5t

tttelles^ tandis que la puissance du sentiment, de Finstinct, du cœur, c'es^à-dire de la raison naturelle, gouverne Thu* manité depuis que le monde dure !

Vous croyez Pascal redevenu tout à fait pyrrhonien? Point du tout; il va de nouveau abandonner son pyrrhonisme, comme devant le pyrrfaonisme il vient d'abandonner la théorie du sentiment. Après le morceau que nous venons de citer, il ajoute :

« V(Hlà la guerre ouverte entre lès hommes, oii il faut que chacun prenne parti et se range nécessdrement ou au dogmatisme ou au pyrrhonisme : car qui pensera demeurer neutre sera pyrrhonien par excellence : cette neutralité est l'essence de la cabale. Qui n'est pas contre eux est excel* lemment pour eux ; ils ne sont pas pour eux-mêmes, ils sont neutreià, indifférents, suspendus à tout, sans s'excepter.

€ Que fem donc Fhomme en cet état? Doutera-t-il de tout, doutera-t-il s*il veille, si on le pince, si on le brûle , doutcra-t-il s'il doute, doutera-t-il s'il est? On n'en peut point venir là. Je mets en fait qu'il n*y a jamais eu de pyrrhonien effectif et parfait. La nature soutient la raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point. »

Ainsi la nature soutient la raison; Pascal le déclare luimême; cette nature, de son propre aveu, n'est donc pas impuissante : le sentiment naturel a donc nne force à laquelle on peut se fier; il autorise donc les vérités qu'il nous découvre; ces vérités, dégagées par la réflexion, peuvent donc former une doctrine solide et très légitime. Ou ces mots : a la nature soutient la raison d ne signifient rien, ou leur portée va jusque-là.

Mais celte conclusion ne pouvait convenir à Pascal. 11 revient bien vite sur ses pas, et après avoir reconnu que la

nature soutient la raison impuissante, c'est-à-dire quil y a une certitude naturelle antérieure et supérieure au raison-^ nement, il s'écrie : a L*homme dira4-il au contraire qu'il possède certainement la vérité? » — Oui^ il le dira, d'après vous et avec vous ; il dira quil possède certainement^ non pas toute espèce de véritéSi mais un assez bon nombre, et d'abord les vérités du sentiment, de l'instinct, du cœur; ou bien il succombera à cet absolu pyrrhonisme que vous déclarez vous-même in&possible.— « Dira-t-il qu'il possède certainement la vérité , lui qui, si peu qu'on le pousse, ne peut en montrer aucun titre, et est forcé de lâcher (^iset » — Mais il n'a pas besoin de montrer le titre des premiers principes et des vérités de sentiment; car Ôes principes el ces vérités ont leur titre en eux-mômes, et leur propre vertu les justifie. L'homme n'est donc pas forcé de lâcher prise; loin de là, il adhère inébranlablement à ces vérités suprêmes, que la nature lui découvre et lui persuade, en dépit de tous les arguments du pyrrhonisme. Aussi, nous n'hésitons point à le dire, tout ce qui suit dans Pascal, si admirable qu'il puisse être par l'énergie et la magnificence du langage, n'est après tout qu'une pièce d'éloquence qui n'a pas même le mérite d'une conséquence parfaite.

Le pyrrhonisme a si bien pris possession de l'esprit de Pascal, que hors de là Pascal n'aperçoit qu'extravagance.

a Rien ne fortifie plus le pyrrhonisme que ce qu'il y en a qui ne sont point pyrrhoniens. Si tous l'étaient, ils auroient tort... Cette secte se fortifie par ses ennemis plus que par ses amis. Car la foiblesse de l'homme parott bien davantage en ceux qui ne la connoissent pas, qu'en ceux qui la connoissent... Il est bon qu'il y ait des gens dans le monde qui ne soient pas pyrrhoniens, afin de montrer que rhonnne est bien capable des plus extravagantes opinions.

puisqu'il est capable de croire qu*il n'est pas dans cette foi-» blesse naturelle et inévitable. »

En résumé, selon Pascal, il n'y a point de ceiiitude naturelle pour l'homme^ et pas plus dans le sentiment que dans la raison. Son origine et sa nature le condamnent à Tincertitude. La révélation et la grâce peuvent seules Taffranchir de cette loi.

La preuve péremptoire que le scepticisme est le principe du livre des Pensées, c'est qu'il y porte toutes ses conséquences^ et singulièrement en morale et en politique.

En morale^ Pascal n*admet point de justice naturelle. Ce que nous appelons ainsi n'est qu'un effet de la coutume et de la mode. Est-ce Pascal^ est-ce Montaigne qui a écrit les pages suivantes :

cQu*est<^ que nos principes naturels^ sinon nos principes accoutumés? dans les enfants , ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pères^ comme la chasse dans les animaux.

c Les pères craignent que Famour naturel des enfants ne s'efface. Quelle est donc cette nature sujette à être effacée?... J'ai bien peur que la nature ne soit elle-même une première coutume , comme la coutume est une seconde nature.

« Comme la mode fait l'agrément, aussi fait-elle la justice. 8i l'homme connoissait réellement la justice, il n'auroit pas établi cette maxime^ la plus générale de celles qui sont parmi les hommes : que chacun suive les mœurs de son pays. L'éclat de la véritable équité auroit assujetti tous les peuples; et les législateurs n'auroient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante^ les fantaisies et les caprices des Perses et des Allemands: on la verroit plantée par tous les États du monde et dans touç les temps.

a Ils confessent que la justice n'est pas dans ces coutu* mes^ mais qu'elle réside dans les lois naturelles oommunes à tout pays. Certainement ils le soutiendroient opiniâtrement, si la témérité du hasard, qui a semé les lois humaines, en avoit rencontré au moins une qui fût universelle. La plaisanterie est telle que le caprice des honmies s'est si bien diversifié qu'il n'y en a point-.

a On ne voit presque rien de juste on d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité. En peu d'années de possession, . les lois fcmdamentales changent. Le droit a ses époques. L'entrée de Saturne au Lion nous marque l'origine d'un tel crime. Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà.

et Ce chien est à moi, disoient ces pauvres enbnts; c'est là ma place au soleil : voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre. »

c Rien, suivant la seule raison, n'est juste de soi. La coutume fidt toute l'équité, par cela seul qu'elle est reçue : c'est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe l'anéantit. Rien n'est si fautif qne les lois qui redressent les fautes; qui leur obéit parce qu'elles sont justes, obéit à la justice qu'il imagine, mais non pas à l'essence de la loi; elle est toute ramassée en soi : elle est la loi et rien davantage.

a La justice est sujette à dispute, la force est très recon-

noissable et sans dispute Ne pouvant faire que ce qui

est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fCit juste

On appelle juste ce qu'il est force d'observer Voilà ce

que c'est proprement que la définition de la justice.

< Montaigne a tort : la coutume ne doit être suivie que

parce qu'elle est coutume^ et non parce qu'eUe soit raisonnable et juste. 3

Mais à quoi sert de multiplier les citations? Il faudrait transcrire mille passages de Montaigne, que Pascal rappelle^ résume ou développe, non pas, comme Font dit d'honnêtes éditeurs, pour les réfuter à loisir, mais au contraire pour s'y appuyer et les faire servir à son dessein.

Voulez-vous connaître la politique de Pascal? Elle est la digne fille de sa morale. C'est la politique de l'esclavage. Pascal, comme Hobbes *, place le dernier but des sociétés humaines dans la paix, et non dans la justice : pour l'un comme pour l'autre, le droit c'est la force. Mais Hobbes a sur Pascal l'avantage d'une rigueur parfaite. Par exemple, il se aérait Imcu gardé d'admettre que l'égalité des biens soit juste en elle-même, pour aboutir à cette belle conclusion pratique qu'il faut maintenir tant d'inégalités destituées de tout fondement. Rien d'ailleurs est-il plus faux, je ne dis pas seulement plus impraticable, mais plus injuste en soi que le principe de l'égalité des bi^s? Ce n'est pas là qu'est l'égalité véritable. Tous les hommes ont un droit égal au libre développement de leurs facultés ; ils cmt tous un droit égal à l'impartiale protection de cette justice souveraine, qui s'appelle l'État; mais il n'est point vrai, il est contre toutes les loifi de la raison et de Téquité, il est contre la nature étemelle des choses que l'homme indolent et l'homme laborieux, le dissipateur et l'économe, l'imprudent et le sage, obtiennent et conservât des biens égaux *. Ce qu*U y a de curieux, c'est que Pascal accepte la chimère de l'égalité

i. âar Ik»hbes, vojes PoiuiiopnisBniMiJtfx, leç. vi, vu et vui.

2. Sur la vraie égalité, voyez vu VBja^ oo Biad n du Biexleç. XII, p. 296, etc.

se DKS PENSÉES DE PASCAL.

des biens, et que là-dessus il bâtît Todiease théorie da droit de la force dans Tintérét de la paix.

€ Sans doute^ dit Pascal^ l'égalité des biens est juste; mais ne pouvant faire quil soit force d'obéir à la justice, on a fiiît qu'il soit juste d'obéir à la force ; ne pouvant fortifier la justice^ on a justiAé la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble^ et que la paix fùt^ qui est le souverain

c De là vient le droit de Tépée ; car l'épée donne un véritable droit; autrement Ton verroit la violence d'un côté et la justice de l'autre... »

Et pourquoi, je vous prie, fermer volontairemmit les yeux à ce spectacle qui trop souvent nous est donné? Pour* quoi ne pas regarder en face la violence et l'appeler par son nomt Comment réformer jamais ce qu'on n*a jamais osé dénoncer comme un abus ou un crime? est-ce là la philo* Sophie que Ton propose à l'humanité? Quel fondement à sa dignité, quel instrument è ses progrès^ quelle consoktion à ses misères, quel terme à ses espérances! C'est bien le moins, en vérité^ qu'on lui promette au delà de ce monde une vie qui soit le renversement de celle-ci> et l'on a bien raison de lui enseigner la haine de la vie et la passion de la mort * ; car la vie, telle qu'on la fait^ n'est qu'un théâtre à l'iniquité et à l'extravagance. Reste à savoir si les plus religieux sont ceux qui, en fait de justice, renvoient l'homme à un autre monde, ou ceux qui s'efforcent de rapprocher la justice toujours imparfaite des hommes de l'exemplaire de la justice divine, et les sociétés humaines de la cité de Dieu. Si l'objet de la religion est de rattacher l'homme à Dieu et la terre au ciel^ se doit-elle résigner à laisser Thomme

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