Ici, et sartoat dans jACQurnins Pascal, passinu
sur cette terre en proie à l'oppression^ esclave de îa force, abattu sous des iniquités immobiles? Non; pow* élever son cœur, il faut qu'elle relève aussi sa condition. Car il n*y a qu'un être libre possédant, pratiquant, et voyant reluire et se réaliser autour de lui en une certaine mesure la sainte idée de la justice et de Tamour, qui puisse invoquer avec im peu d'intelligence la liberté, la justice et ta charité infinie qui a fait THomme, qui le conduit et qui le recueillera.
Toutes les grandes philosophies contiennent dans leur sein une théologie naturelle, et, comme on dit, une théodicée qui enseigne ce que nous venons de rappeler. Avant et depuis Descartes et Leibniz, avec des procédés et quelquefois même sur des principes différents, toute école qui n'a pas fait divorce avec le sens commun proclame l'existence d'un Dieu, cause première et type invisible des perfections de Tunivers et de celles de Thumanité. Il n'y a pas un philosophe un peu autorisé qui ne tire la preuve d'un géomètre étemel de l'ordre admirable du monde, et l'espérance au moins d'un ordre moral, meilleur que le nôtre, de l'idée de Tordre gravée en nous et que nous transportons plus ou moins heureusement dans tout ce qui est de nous, dans nos mœurs, dans nos lois, dans nos institutions civiles et politiques. Mais Pascal, qui ne reconnaît aucune morale naturelle, rejette également toute religion naturelle et n'admet aucune preuve de l'existence de Dieu.
Et qu'on ne dise pas que Pascal repousse seulement ce qu'on nomme les preuves métaphysiques. Il est bien vrai qu'il trouve cette espèce de preuves subtiles et raffinées; mais il n'est pas vrai qu'il en approuve aucune autre, et qu'il fasse grftce aux preuves physiques si simples et si évidentes : celles-là mém6> il. les renvoie dédaigneusement comme
tournant contre leur but par Texcès de leur faiblesse.
Mais peut-être Pascal n Vt-il voulu dire autre chose, sinon que rhonune est incapable de pénétrer les profondeurs de Tessence divine^ et qu'à ces hauteurs il se rencontre plus d'un nuage que la foi chrétienne peut seule dissiper. Vaine explication ! Pascal déclare hautement que rhooime ne peut savoir ni quel est Dieu, ni même s'il est. Ce sont là les termes mêmes de Pascal que nous avons retrouvés.
Et quoi! Pascal a-t-il donc fait la découverte de quelque aigument ignoré jusqu'ici, et dont la toute-puissance inattendue impose silence à la voix unanime du genre humain, au cri du cœur, à Tautorité des plus sublimes et des plus solides génies? Non :. il s'appuie négligemment sur ce lieu conmum du scepticisme, que l'homme, n'étant qu'une partie, ne peut connaître le tout, comme si, sans connaître le tout, une partie douée d'intelligence ne pouvait comprendre et sentir qu'elle ne s'est pas faite elle-même, et qu'elle relève d'autre chose que d'elle-même ; et encore sur cet autre lieu commun que^ Dieu étant infini et Thomme étant fini, il ne peut y avoir de rapport entre eux ; conune si -l'homme, tout fini qu'il est, ne possédait pas incontestablement ridée de l'infini, comme si Pascal n'avait pas établi par la lumière naturelle qu'il y a deux sortes d'infini, l'un de grandeur et l'autre de petitesse; comme si en face de l'espace infini il n'avait pas pkcé lui-même, comme étant meilleur et d'une nature plus relevée, ce roseau pensant, cet être fragile et sublime qui n'apparatt qu'un jour et qu'une heure, mais dans ce jour, dans cette heure, atteint par la pensée et embrasse l'infini, mesure les mondes qui roulent sur sa tête et les rapporte à un auteur tout puissant, tout intelligent et tout bon ! Et puis, lorsque du haut de ce superbe scepticisme vous aurez décidé que toute relation
est radicalement impossible entre Dieu comme infini et Thomme comme fini, par quel prestige, je vous prie, le christianisme pourra- t-il plus tard conduire l'homme à Dieu? Il n'y aura plus ici de médiateur possible : car ce médiateur, pour rester Dieu, devra garder un côté infini ; par ce côté, il échappera nécessairement à lliomme, et Tabime infranchissable subsistera entre Thomme et Dieu. Pascal ne s'aperçoit pas qu'en renversant la religion naturelle, il ôte le fondement de toute religion révélée, ou bien qu'il se condamne à des contradictions que nulle logique ne peut supporter. Mais établissons que Pascal rejette toutes les preuves naturelles de l'existence de Dieu.
n Si l'homme s'étudioît le premier, il verroit combien il est incapable de passer outre. Comment se pourroit-il qu'une partie connût le tout?
a Philosophes. La belle chose de crier à un homme qui ne se connolt pas qu'il aille de lui-même à Dieu! Et la belle chose de le dire à un homme qui se connott !
« Parlons suivant les lumières naturelles. S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque n'ayant ni parties ni bornes il n'a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connoître ni ce qu'il est, ni s'il est.
à Je n'entreprendrai pas de prouver par des raisons naturelles ou l'existence de Dieu ou la trinité ou l'immortalité de l'âme; non-seulement parce que je ne me sentirois pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis; mais..
4 Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées qu'elles ne frappent pas; et quand cela serviroit à quelques-uns, ce ne seroit que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration; mais, une heure après, ils craignent de s'être trompés.
a Eh quoi I ne dites-vous pas que le ciel et les oiseaux prouvent Dieu? — Non. — Et votre religion ne le dit-elle pas? — Non ; car encore que cela est vrai en un sens pour quelques âmes à qui Dieu donne cette lumière, néanmoins cela est faux à Tégard de la plupart.
« J'admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la Divinité par les ouvrages de la nature. Je ne m'étonnerois pas de leur entreprise s'ils adressoient leurs discours aux fidèles; car il est certain que ceux qui ont la foi vive dedans le cœur, voient incontinent que tout ce qui est n^est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent; mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte , et dans lesquels on a Tintention de la faire revivre^ ces personnes , destituées de foi et de grâce ^ qui, recherchant de toutes leurs lumières tout ce qu'ils voient dans la nature qui peut les mener à cette connoissance j ne trouvent qu'obscurité et ténèbres^ dire à ceux-là qu'ils n'ont qa*à voir la moindre des choses qui nous environnent et qu'ils y verront Dieu à découvert^ et leur donner pour toute preuve à ce grand et important sujet le cours de la lune et des planètes , et prétendre l'avoir achevée sans peine avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien foibles, et je vois^ par raison et par expérience^ que rien n'est plus propre à en faire naître le mépris: 9
On voit comme en ce dernier passage Pascal traite les preuves physiques elles-mêmes^ ces preuves aussi vieilles que le monde et la raison humaine. Je conviens que son dessein et l'absolu pyrrhonisme exigeaient de lui cela; mais n'est-ce pas un gratuit et incompréhensible renversement des notions les plus reçues de soutenir^ et d'un ton
PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. * 6t
sérieui^ que cet ordre de preuves n'étant propre qu'à en foire naître le mé[nriSy jamais auteur canonique n'en a fait usage!
« C'est une chose admirable que jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour prouver Dieu : tous tendent à le faire croire^ et jamais ils n'ont dit : il n'y a point de vide : donc il y a un Dieu : il falloit qu'ils fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus depuis, qui s'en sont tous servis. Cela est très-considérable ^ »
Non^ vraiment^ cela n'est pas jtrès-considérable : car rien n'est plus manifestement faux. Les saintes Écritures ne sont point un cours de physique; elles ne prennent point le langage de la science^ encore bien moins celui d'aucun système particulier; elles ne disent point : il n'y a pas de vide^ donc il y a un Dieu^ bizarre argument qui n*est nulle part^ si ce n'est peut-être dans quelque obscur cartésien; mais elles enseignent^ et cela à toutes les pages et de toutes les manières^ que les deux racontent la gloire de leur auteur ^. Et saint Paul^ que Pascal ne récusera pas^ je l'espère, ne dit-il point : a Ils ont connu ce qui se peut découvrir de Dieu, Dieu même le leur ayant fait connoltre; car la grandeur invisible de Dieu^ sa puissance éternelle et sa divinité deviennent visibles en se faisant connoltre par ses ouvrages depuis la création du monde'* »
i. BoesQt, deuxième partie, III, S. Ce passage ouuupie dans le mannecrit^ mais il est dans une des copies.
2. Le Psalmiste : « C<Bli enarrant gloriam Dei. . . Laudent ilium cœli et terra... et annnntiabunt oœli justitiam ejus... confitebuntur cflBii mirabilia loa... Laudate enm, cœli cœlonim... confessio ejus saper cœlam et terram... inteiioga et yolatilia cobII, îndicabunt tibi..., etc. 9
8. Épttre aux Romains, l, i9, 20, 21. Trad. de Saey^ édit. de Mens.
Ainsi, pour Pascal, il n'y a aucune preuve de rexistence de Dieu. Dans cette impuissance absolue de la raison, Pascal invente un argument désespéré. Nous pouvons mettre de c6té la vérité, mais nous ne pouvons mettre de c6té notre intérêt, Tintôrét de notre bonheur étemel. C'est à ce point de vue, et non dans la balance de la raison, qu'il faut estimer et peser le problème d'une divine providence. Si Dieu n'est pas, il ne peut nous arriva aucun malheur d'y avoir cru; mais si par hasard il est, l'avoir méconnu serait pour nous de la plus terrible conséquence.
a Examinons ce point, et disons : Dieu est, ou il n'est pas. Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n'y peut rien déterminer. U y a un chaos infini qui nous sépare; il se joue un jeu à Textrémité de cette distance infinie où il arrivera croix ou pile. Que gagnerez-vous? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux... Le juste est de ne point parier. Oui^ mais il faut parier... Vous avez deux choses à perdre: le vrai et le bien; et deux choses à dégager, votre raison et votre volonté, votre connoissance et votre béatitude; et votre nature a deux choses à fuir, l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, puisqu'il faut nécessairement choisir, en choisissant l'un que l'autre. Voilà un point vidé ; mais votre béatitude ! »
C'est sur ce fondement, non de la vérité, mais de l'intérêt, que Pascal institue le calcul célèbre auquel il appUque la règle des paris. En voici la conclusion : aux yeux de la raison, croire ou ne pas croire à Dieu, le pour et le contre, et, comme parle Pascal, à ce jeu croix ou pile, est également indifférent; mais aux yeux de l'intérêt, la différence est infinie de Tun à l'autre, puisque dans Thypothèse il y a i'intini à gagner, a Cela est démonstratif, dit Pascal; et, si
les hommes sont capables de qiiek]iie vérité^ eelle-tà Test, o
Mais cette belle démonstratioft est au fond si loin de le satisfaire, qa'après avoir ainsi réduit au silence Tinterlocuteur qu'il s*est donnée il ne peut s'empèoher de lui laisser dire :
« Oiri^ je le confesse, je Tavoue; mais encore n'y a-t-il pas moyen de roir le dessous du jeu ? »
Et pour apaiser cette curiosité rebelle, à quoi Pascal la renyoîe-t-il? A rÉcriture sainte, à la religion chrétienne.
« Fort bien, lui répond en gémissant rinterlooatear abattu et non convaincu; mais je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-vous donc que je fasse?»
Ce qu'il faut faire? Suivre mon exemple; «prendre de Teau bénite, faire dire des messes, etc. Naturellement, cela vous fera croire et vous abêtira? »
« Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi? Qu'aves^ vous à perdre?» .
Nous avons le premier découvert et publié ce morceau accablant, résumé fidèle du livre entier des Pensées, hh^ qu'il parut, il troubla un moment les plus hardis partisans de Pascal; puis on s'est mis à le tordre et à le subtiliser de tant de manières qu'on a fini par y découvrir le plus beau sens du monde. Il n'en a, il ne peut en avoir qu'un seul :> il fbut renoncer à la raison; il faut, suivant un précepte de Pascal, qui est très-clair maintenant, se faire machine, recourir en nous, non pas à l'esprit, mais à la machine, pour arriver à croire en Dieu petit à petit et par la pente insensible de l'habitude. Gela est vrai, disons mieux : cela seul est vrai, dès qu'on cherche Dieu en partant du pyrrhonisme. Voilà toute la foi , j'entends toute la foi naturelle, que permet à Pascal sa triste philosophie ! i^ maître de Pascal , le pyrrhonien Montaigne ,- l'avait dit avant loi :
« Pour nous assagir, il nous fout abêtira » Pascal lui a emprunté et le mot et Tidée. Pour assagir l'homme, pour le mener à la vertu et à Dieu^ Socrate et Marc-Auièle avaient connu d'autres voies.
Prévenons une dernière objection. On ne manquera pas de dire : le passage qui vient d'être cité n'est qu'un caprice^ un accès d'humeur, en quelque sorte une boutade de géomètre; mais il y a bien d'autres passages contraires à celuilà, et qui attestent que Pascal croyait à la dignité de la raison humaine. Nous répondons loyalement qu'en eifet il y a un peu de tout dans ces notes si diverses qu'on appelle les Pensées : ce qu'il y faut considérer, ce n'est pas tel endroit pris à part et séparé de tout le reste, mais l'ensemble et l'esprit général et dominant. Or, cet esprit-là, nous l'avons fidèlement exprimé. Et n'est-ce pas aussi la condamnation du pyrrhonisme qu'il a beau surveiller toutes ses démarches, toutes ses paroles, il lui échappe malgré lui de perpétuels démentis à ce doute absolu, insupportable à la nature et incompatible avec tous ses instincts? Plus d'une fois dans Pascal éclate en traits énergiques le sentiment victorieux de la grandeur de la pensée humaine; mais bientAt le philosophe impose silence à l'homme, et le système reprend le dessus. Ainsi Pascal répète plusieurs fois que toute notre dignité est dans la pensée : voilà la pensée redevenue quelque chose de grand; mais un moment après, Pascal s'écrie : « Que la pensée est sotte! b Ce qui fait de la dignité humaine une sottise, et de toute certitude fondée sur la pensée une chimère. Enfin n'oublions pas que derrière lepyrrhonien est le chrétien dans Pascal. Sa foi, quel que soit son fondement et son caractère, est, après tout, la