II, 317, sqq.; 530, sqq
C'est Michiels le premier qui a reconnu dans la tentative de la Pléiade une ébauche avortée de notre poésie classique. Sainte-Beuve, convaincu par ses arguments irréfutables, a adopté son opinion; mais, « avec son astuce ordinaire, il a voulu faire croire qu'il n'en avait jamais eu d'autre » : quelques affirmations effrontées et une date fausse ont fait l'affaire. C'est Michiels qui a su mettre en lumière les défauts grotesques de Lebrun-Pindare. Et Sainte-Beuve, convaincu encore, mais obstiné à lui <( jouer des tours pendables », est allé déterrer « quelques passages d'obscurs auteurs » qui avaient dit la même chose, pour lui en enlever la gloire. C'est Michiels le premier qui a montré en Chateaubriand le chef de l'école nouvelle. Sainte-Beuve a profité de son long travail; mais il s'est bien gardé d'en souffler mot, et il a « fait tous ses eflbrts pour dépister le lecteur ». C'est Michiels le premier qui a senti qu'un écrivain est toujours de son temps^ môme s'il lutte contre son temps. Sainte-Beuve a fait sienne cette remarque « qui ne lui coûte pas cher ». C'est Michiels encore qui a lancé la théorie de « l'histoire naturelle des lettres ». Sainte-Beuve se l'est appropriée, — sans la comprendre du reste et en la gâtant : la doctrine a fait fortune et le véritable inventeur a été frustré de son mérite ^
Sainte-Beuve est un hypocrite. Lui qui s'est abandonné au scepticisme absolu, il affiche un ton dévot : « Jamais aussi pieux soupirs ne sont sortis d'une bouche humaine. 11 y a dans ses ouvrages telle phrase dont chaque mot semble trempé d'eau bénite. » Volupté « a une odeur de sacristie, un parfum de vieil encens ». Quel était le but de Sainte-Beuve? Michiels l'ignore; mais ce but ne saurait être que « suspect », et Ton pense tout de suite à Tartuffe.
Sainte-Beuve est un traître. Il tourne contre ses amis son esprit de déguisement et « s'enveloppe de profondes ténèbres pour machiner plus sûrement leur perte ». Il a fait écrire contre Janin une violente diatribe, par un de ses élèves, et, dans le même numéro de la Revue des Deux Mondes^ « afin de prévenir les soupçons », il publiait un article sur la Sainte Elisabeth de Montalembert : « Ne diraiton pas un homme qui s'agenouille devant l'autel au moment oii un de ses affidés poignarde son rival au détour d'une rue solitaire? » D'autres fois, il agit lui-môme ; il use alors de « ces armes silencieuses qui frappent sans avertir. Il aime les demi-mots, les allusions, les insinuations : il môle dos poudres funestes dans des liquides attrayants » et il immole sans bruit les victimes de sa haine.
Sainte-Beuve est un jaloux. Il s'inquiète « à la
vue de cette génération habile qui vient au son du luth prendre place dans les arts; le nombre et les efforts des jeunes penseurs troublent son sommeil ». Épouvanté, il essaye de tuer par le ridicule ces (( pauvres songeurs inoffensifs », il les raille, il les insulte, il « outrage dans sa fleur l'avenir, l'espoir de la nation » ; il avoue lui-même qu' « on est dispensé d'aimer ses héritiers présomptifs » et il nomme ces héritiers, des assassins. « Quelle que fût cependant l'étrangeté de ces sorties, de ces aveux et de ces justifications indirectes, personne, il me semble, n'aurait pu prévoir que l'auteur de Port- Royal se serait oublié au point d'écrire le morceau qu'il intitule Dix ans après en littérature. Les annales de la pensée humaine n'offrent certes aucune pièce analogue. Jamais entreprise aussi peu charitable, jamais aussi perfide complot n'avait menacé la jeunesse littéraire d'une époque. Il y invitait dans les termes les plus précis tous les auteurs de quarante ans à s'unir pour étouffer la nouvelle génération. » Et en effet il s'est mis à la tête de cette « compagnie d'exploitation littéraire » ; il a dirigé l'intrigue. Par une « lâche transaction », les représentants des systèmes les plus opposés s'embrassent, se vantent, se coalisent. A la faveur d'un « pacte déloyal », ils ont envahi toutes les positions ; ils remplissent l'Académie, ils occupent les journaux, ils chassent de partout les esprits
libres, probes, originaux, — Et tout cela grâce à Sainte-Beuve, le chef de leur bande*.
Aussi, lorsqu'il faut prononcer sur lui une sentence définitive, rassemblant toute son impartialité, faisant effort d'indulgence pour atteindre à la sérénité impassible d'un juge, Michiels conclut : « La haine acharnée de M. Sainte-Beuve contre des hommes trop sérieux ou trop habiles pour lui plaire ne me rendra pas injuste envers lui comme il Ta été envers les autres. Quoiqu'il nous ait appris lui-même depuis bien longtemps que « la vue des (( jeunes et brillants talents qui s'épanouissent lui « cause une tristesse resserrante » et n'ait soutemi que les hommes qu'il voulait faire entrer dans ses ligues, nous n'imiterons pas son exemple, nous ne déprécierons point son mérite. V Histoire de la poésie française au XV!"" siècle est une œuvre utile ; si la vue de rhistorien manque de justesse et de portée^ si ses conclusions n'offrent pas beaucoup de sens^ les faits sont étudiés avec soin. Ses Portraits contiennent aussi, çà et /à, quelque biographie bien narrée, quelque ingénieuse étude de mœurs ou de caractère. 11 a de plus le vrai coup d'œil du moraliste, et plonge le regard à la manière de nos vieux auteurs dans les abîmes de la dépravation humaine, où les causes de surprise abondent toujours : ce