Premiers Lundis, II
11 en était là; il était dégagé, mais pourtant il gardait les traces de sa ferveur disparue ; et il jugeait qu'il était bon de trouver enfin un juste milieu.
C'est à établir cette doctrine de juste milieu qu'il se consacre dès lors.
Il n'entend point renier tout son romantisme. Un amour-propre biennaturell'aurait à lui seul empêché de croire qu'il s'était totalement fourvoyé. Mais, de plus, son goût, élargi par les leçons de ses anciens maîtres du Globe, éclairé par ses vastes lectures, ne pouvait plus admettre les préjugés étroits des classiques dégénérés de son temps. D'ailleurs, certaines des conquêtes romantiques étaient trop évidentes pour qu'il les pût méconnaître, trop belles pour qu'il ne s'en enorgueillît point. 11 maintient donc avec énergie, il proclame hautementtout ce que la réforme romantique a eu de bon. 11 célèbre toutes les innovations heureuses et légitimes que les écrivains du Cénacle ont su accréditer. Il se vante à l'occasion de la part qu'il a prise à cette campagne, et la Conversion de Jacques Delorme, où Jay lui attribue une abjuration absolue du romantisme, lui paraît un pamphlet, presque une diffamation. Du même ton que Démosthène après Chéronée, il atteste par serment que ses amis et lui, — à beaucoup d'égards au moins, — ont bien mérité des lettres : « Non, dans la tentative qui s'est émue, non, nous tous, nous n'avons pas tout à fait erré.
La poésie était morte en esprit, perdue dans le délayage et la fadeur : nous Tavons sentie, nous Tavons relevée, les uns beaucoup, les autres moins, et si peu que ce soit dans nos œuvres, mais haut dans nos cœurs; et l'art véritable, le grand art, du moins en image et en culte, a été ressaisi et continué*. »
Mais, d'autre part, il est des illusions que maintenant il avoue et des erreurs qu'il répudie désormais. 11 ne croit plus que les grandes théories des romantiques, — les siennes mêmes, — soient l'expression de la vérité complète. 11 reconnaît que sur beaucoup de points, au théâtre surtout, les tentatives ont échoué assez piteusement, et que, dans les œuvres les plus parfaites des modernes étaient en germe des défauts maintenant épanouis. Un jour même, lui qui avait si hautement proclamé l'importance de la forme, voyant la forme prendre aux yeux de beaucoup une valeur disproportionnée et exclusive, il proteste : il écrit sur Théophile Gautier un long article'-^, où, comme il le disait à un confident intime dans une lettre inédite, il a posé nettement « les limites de son romantisme ^w. Sur presque tous les points, il atténue ses affirmations de jadis et, sur quelques-uns, non des moindres, il les réfute lui-même.