A MONSIEUR SAINTE-BEUVE
Entre les noms fameux que le siècle vénère,
O poète, le vôtre est comme un nom de père.
Beaucoup ont le talent; nul n'a votre bonté.
Savourant leurs fruits mûrs, sous un soleil d'été.
Nul d'eux ne se souvient des larmes qu'ils leur coûtent.
Ils regardent les cieux, ils pensent, ils écoutent
Les murmures du vent dans l'ombre des forêts
Et Toiseau qui, pour eux, chante ses plus doux lais.
Comme autrefois Vénus exhalait l'ambroisie,
Ils parfument les airs de flots de poésie ;
Aurore boréale en la nuit d'ici-bas,
De magiques splendeurs illuminent leurs pas ;
Le rythme dans leur bouche imite un luth sonore ;
Ils parlent, on sourit, on pleure, on les adore ;
Et sentant le bandeau sur leur front glorieux.
De leur pâle origine ils détournent les yeux.
Mais vous, dont le bonheur n'a point endurci l'âme. Lampe d'or dont les vents ont respecté la flamme. Arbrisseau merveilleux toujours paré de fleurs, Vous vous ressouvenez de vos jeunes douleurs. Sachant que l'art est dur pour l'artiste sincère Qui ne flagorne pas l'imbécile vulgaire, Mais, tout rempli du dieu murmurant dans son cœur. Se regarde saigner sous le fouet du malheur.
Invoque au pilori l'éternelle justice Sans reculer d'un pas devant le sacrifice, — Vous, seigneur couronné de mille esprits vassaux. Vous quittez un moment vos splendides arceaux,