Scapin
fourvoie souvent, nous ne le nions pas, quoique cela lui arrive moins fréquemment qu'à l'inspiration proprement dite; mais la critique n'implique nullement la sécheresse chez l'écrivain et l'inutilité pour Tart. » Et ce développement me paraît bien être une réponse aux jugements sévères que dès ses débuts Michiels avait portés sur la critique française. Labitte se récusa donc, alléguant son incompétence. Tous les autres, à leur tour, se dérobèrent, peu soucieux d'avoir affaire à un homme qui ne supportait pas la plus légère observation. Michiels sentait plus ou moins cette mauvaise volonté. 11 ne songea naturellement pas à s'en prendre à lui-même ; mais il accusait soit Buloz, soit son bras droit, de Mars, et il récriminait contre eux auprès de Sainte-Beuve.
A la fin, n y tenant plus, il écrivit h ce protecteur pour lui rappeler sa promesse oubliée. Sainte-Beuve répondit avec franchise :
Mon cher Monsieur Michiels,
Il n'y a pas eu oubli de ma part, mais voici au vrai ce qui s'est passé.
M. Labitte que j'avais prié d'écrire sur votre livre, après avoir cru la chose possible dans la mesure qui vous eût satisfait, s'est récusé, ne sachant pas en effet la littérature allemande et n'ayant pas d'avis original sur le fond.
Le livre a été remis à Marmier, qui, sur ma demande, Ta lu, et, je le crois, dans une prévention plutôt favorable. Mais, après une lecture attentive, Marmier a posé plusieurs objections, sur le fond d'abord, sur le caractère de certains poètes qu'il n'interprète pas comme vous et où il croit que vous n'avez pas assez pénétré; sur la forme aussi et le style. Cela ne l'eût pas empêché de faire la notice et d'avoir certainement à louer. Mais comme plusieurs de ses remarques concordaient avec celles de l'article qui vous a si vivement blessé, je me suis abstenu d'insister. Quant à M. Buloz, je ne lui ai certainement pas montré, non plus qu'au bureau de la Rcvuc^ la lettre que vous m'avez écrite ; mais le bruit de ce qui s'était passé à V Artiste n'a pu que le confirmer dans le souvenir de ce que lui avait causé d'embarras l'ancienne relation avec vous. Et il a peut-être cru qu'un article qui vous ferait ombrage ne serait pour lui qu'un embarras de plus au milieu de tous ceux qu'il a.
Il ne restait qu'un dernier moyen, c'était ô^ exiger en faisant moi-même la note. Mais, n'étant pas compétent sur le fond, j'ai dû être frappé de quelques-unes des observations qui portaient làdessus. Je vous dirai de plus que la lettre à moi adressée sur M. de Mars n'est pas pour moi sans importance. Elle laisse peu libre, à moins de louer sans réserve. Elle fait craindre, si on oppose des objections sur le style et la forme, de recevoir des démentis. Elle ne permet même plus un
article de pure amitié et de complaisance, puisqu'on paraîtrait céder à quelque chose de menaçant.
Si vous ajoutez à cela la surcharge extrême, où je me trouve, d'occupations depuis toutes ces dernières semaines, vous comprendrez ma difficulté à faire moi-même ce que je n'ai pu obtenir d'un autre dans la mesure certaine où je l'aurais voulu.
Voilà très franchement ce qui s'est passé. En vous le disant, je crois vous prouver toute l'estime que j'ai pour votre cordial caractère, bien que si chaleureux parfois.
Tout à vous * .
Michiels ne fut pas content. Pendant tout un mois il rumina sa déception. Et alors — rêva-t-il cette histoire? la déduisil-il de quelques paroles mal interprétées? une bonne âme s'amusa-t-elle à la lui raconter? — le fait est qu'il fut sûr de la traîtrise de Sainte-Beuve : « C'était lui qui me donnait ces belles étrennes ! 11 avait fait faire l'article (de la RevKC de Paris) et, de crainte qu'il ne fût pas assez perfide, en avait corrigé lui-même les épreuves^! » Un autre fait revint à l'esprit de Michiels. Le 15 janvier 1837 déjà, dans un article d'Auguste Bussière à la Revue des Deux Mondes^ sur ou plutôt contre J. Janin, on avait pu lire ces phrases : « Le premier tiers de Tannée 1829... fut un instant brillant et décisif... C'était des théories