Chateaubriand, II, p
aussi peut-être ; mais enfin nous admettons cependant qu'on puisse être honnête homme et procéder ainsi. Que Ton reproche, si Ton veut, à Sainte- Beuve la timidité de son goût, qu on le blâme d'autoriser ces retouches. Mais lorsqu'il exhorte l'éditeur à idéaliser l'auteur*, il est téméraire d'en conclure qu'il permet au critique de calomnier ceux qu'il étudie.
Voici cependant une histoire plus grave, où Sainte-Beuve ne paraît pas à son honneur. L'abbé Deguerry, qui avait assisté Chateaubriand à ses derniers moments, écrivit dans les Débats qu'il était mort en pleine possession de son intelligence. Sainte-Beuve répondit qu'il était au contraire, « depuis trois ou quatre ans, dans un état d'affaisse-
1. Si l'on veut se rendre compte de la manière dont Sainte- Beuve entend le rôle d'un éditeur posthume, qu'on lise ses lettres à M"' Christine de Fontanes {Souvelle Correspondance. Voir surtout des lettres 29 à 35). 11 cherche à supprimer toutes les taches, à effacer toutes les négligences ; il se fait collaborateur dévoué et discret. On peut préférer l'exactitude quand même ; on ne peut pas nier que ses intentions ne soient excellentes et qu'il ne s'efforce de perfectionner. Voir aussi Chateaubriand, H, 67 note et 132 note.
— Sainte-Beuve craignait que l'érudition n'envahît la critique : il préférait le goût (voir Chateaubnand, leçon Xlïl et II, 152 note) ; cela ne l'empêchait pas de se préoccuper de l'authenticité des textes (voir C/iaieaubriand, II, 167 note et 175 note). Sa conception des devoirs et des droits de l'éditeur s'explique très nettement dans cette note aux lettres de Lucile (Chaleaubtiand, II, 231) : « Lucile avait le génie de la sensibilité et de la rêverie ; mais, conmie les femmes du xvir siècle, elle avait aussi ses inexpériences et ses aimables gaucheries en fait d'orthographe et de grammaire. J'f/i ai dissimulé le plus que j ai pu, en restant exact, i»
— Voir encore {Portraits contemporains, H, 404) sa citation des Etoiles de Guttinguer, avec sa correction : « Je prends sur moi de corriger la faute...»
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ment qui avait fini par être une véritable oblitération des facultés », et il accusa nettement Tabbé d'avoir affirmé des « contre-vérités* ». L'abbé maintint son témoignage, dans une lettre assez vive'-. Sainte-Beuve ne la publia point; il n'en tint aucun compte ; et, quelque temps après, dans une note d'un article sur Bourdaloue^ il écrivait : « De nos jours, l'abbé Deguerry a été convaincu d'avoir ainsi exagéré la présence d'esprit de Chateaubriand approchant de sa fin ; il s'est vu obligé d'en convenir dans une lettre à moi-même adressée, lettre d'ailleurs violente, pleine d'emportement et de jactance, plus digne d'un prêtre que d'un chrétien 3. » Or il semble démontré par de nombreux témoignages que Chateaubriand avait conservé son intelligence jusqu'en ses dernières années^; c'est donc l'abbé Deguerry qui avait raison.
Mais, si nous devons reconnaître la faute de Sainte-Beuve, encore faut-il, pour le bien juger, savoir exactement en quoi elle consiste : est-il coupable d'avoir sciemment soutenu une inexactitude? est-il coupable d'avoir, trop légèrement d'abord, puis trop obstinément, cru vraie une chose fausse?