‹ Études sur Sainte-BeuveChapitre 57 sur 139 · Correspondant^ p · texte numérisé non relu

Correspondant^ p

forte qu'on puisse faire eu faveur de i'authen* ticité du passage : peut-être, en effet, Saiùte-Beuve n'aurait-il pas osé publier un texte dérobé; mais encore bien moins assurément un texte faux. C'est ce que M. Bertrin ne semble pas admettre, car il écrit les lignes suivantes que je reproduis inextenso^ n'étant pas sûr de les bien entendre :

On peut d'abord trouver étrange que Sainte- Beuve ait publié le passage en question, s'il n'est pas exact, dès 1836, quand Chateaubriand pouvait le lire. Quoiqu'il n'ait ajouté alors aucun commentaire désobligeant, c'est assez étrange en efifet ; mais il le serait plus encore que Chateaubriand eût communiqué son manuscrit au critique, en lui permettant^ de jeter dans la circulation les pages qui en restaient, à ses yeux, les plus secrètes, des récits intimes empruntés à ce voyage de Venise, qui, « du fruit défendu, comme disait Nisard, était la partie la plus défendue ». Qu'est-ce donc, si l'on admet une communication coupable, due à la trahison d'un secrétaire, qui se serait laissé corrompre? dans ce cas, ce n'est plus de l'audace qu'il faudrait prêter à Sainte-Beuve,

1. M. Bertrin procède ici par énumération incomplète. 11 néglige une autre hypothèse ; Chateaubriand aurait pu communiquer son manuscrit au critique, sans lui pei^meltre d'en prendre ni d'en publier des extraits à son choix, comme M"" de Fontanes avait fait à la prière de Chateaubriand ; et Sainte-Beuve aurait pu abusivevement copier des passages, pour s'en servir plus tard, comme il a fait avec M"' de Fontanes. Cette hypothèse est peut-être la bonne.

c'est du C3^nisme. La difficulté existe donc dans toute hypothèse quelle qu'elle soit, et elle est moindre dans celle que nous d^fendotis que dans aucune autre. On s'en rendra mieux compte encore si Ton veut bien réfléchir à ce que nous avons dit plus haut, en passant. C'est justement parce que les auditeurs de TAbbaye-au-Bois, citant de souvenir, n'étaient pas en état de citer d'une manière authentique, ni d'ailleurs avec abondance, que l'auteur des Mémoires pouvait leur donner la liberté d'en parler à leur aise, sans inconvénient pour le secret de son œuvre, tel qu'il l'entendait ^ Il n'a d'ailleurs jamais protesté publiquement contre ce qu'on lui faisait dire, même quand il pensait ne l'avoirpas dit. En 1834, calomniédans le National^ à propos d'un traité conclu à Vérone, il ne voulut pas intervenir pour rétablir la vérité, malgré les plus amicales instances de M. de Marcellus. Plusieurs années auparavant, dans un article sur M'^Me Rémusat, Sainte-Beuve lui-même avait reproduit une page de lui, qui remontait, paraît-il, à 181 3, et qu'il jugea apocryphe, persuadé qu'il ne l'avait pas écrite. Quoique cette publication lui fût très désagréable, — c'est l'éditeur même qui l'affirme — il ne crut pas devoir protester, pas même auprès de celui-ci. Il se contenta de se plaindre, dans l'intimité, à son amie

1. M. Bertrin, ici encore, néglige une autre hypothèse : Chateaubriand a pu croire que son secret serait gardé, parce qu'il avait confiance en ceux à qui il communiquait ses Mémoires^ et cette confiance a pu être trompée.

de l'Abbaye-au-Bois, que Sainte-Beuve lui attribuât un fragment qui ne sortait pas de sa plume. Ce que d'ailleurs nous n'aurions sans doute jamais su, si le malin critique, sûr de son fait, car il avait relevé la page et la signature sur l'album de M'^Me Rémusat, ne s'était trouvé nullement gêné pour nous l'apprendre. Comme donc il avait inséré, dans la Revue des Deux Mondes^ en 1834, le très long morceau sur V Avenir du monde^ sans que Tauteur lui reprochât de lui avoir prêté son style ^, il publia, deux ans après, sans plus de façons de son côté, ni de protestations publiques de l'autre, le paragraphe beaucoup plus court, sur le voyage « au tombeau du Sauveur^ ».

Que veut prouver ici M. Bertrin? que Sainte- Beuve était sûr que Chateaubriand ne protesterait pas? mais alors son objection contre la publication d'un passage volé tombe par là même. D'ailleurs, l'exemple qu'il cite ne me paraît guère probant. Chateaubriand n'a pas répondu au NationaL Mais, là, il était attaqué comme homine public et non dans sa loyauté privée; on incriminait ses actes, on ne mettait pas dans sa bouche des aveux personnels ; et d'ailleurs il avait déjà répondu à l'avance,

i. Je rappelle qu'il n'est point démontré que, dans ces « six pages », Sainte-Beuve ait « prêté son style » à Chateaubriand. M. Bertrin est obligé de le supposer parce qu'il n'admet pas que le manuscrit ait été communiqué à Sainte-Beuve.

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