‹ Études sur Sainte-BeuveChapitre 77 sur 139 · Portraits contemporains · texte numérisé non relu

Portraits contemporains

est clair que Ton apprend beaucoup sur les alternatives de ses opinions littéraires et les vicissitudes de ses jugements, si Ton compare les articles dont la réunion a donné naissance aux Portraits contemporains^ avec les deux éditions de ces Portraits qui ont paru en 1843 et en 1868.

A première vue, il ne semble pas que le Taèleau de la Poésie française au XVP siècle soit un des écrits où rinconstance naturelle et voulue de Sainte- Beuve ait eu grande occasion de se manifester. Les écrivains dont Sainte-Beuve y traite sont morts depuis près de trois cents ans. 11 paraît difficile qu'il ait eu pour eux ces tendres engouements, suivis d'amers retours, qu'il a tant de fois éprouvés pour ses contemporains illustres: ni les défauts de caractère de Ronsard ou Baïf n'ont pu heurter sa susceptibilité, ni leurs succès exciter son envie, comme l'ont fait ceux de Chateaubriand, de Hugo, de Lamennais ou de Vigny. Et, d'autre part, le sujet du Tableau est exclusivement, je dirai même étroitementlittéraire. Sainte-Beuve n'y étudie guère que la forme artistique proprement dite : le style, la langue, le rythme, les vers. Ainsi, les grandeB théories de philosophie et de morale, au sujet desquelles Sainte-Beuve a pu se contredire, n'y trouvent point de place ; et, par conséquent, ces contradictions elles-mêmes en semblent à Tavs^nce exclues.

Mais, à y regarder de plus près, on change d'avis.

S'il n'y a point dans le Tableau de haute question philosophique ou religieuse discutée, en revanche un grave débat littéraire, le débat des classiques et des romantiques, l'emplit presque tout entier. « Surtout^ écrivait Sainte-Beuve en 1828, je nai perdu aucune occasion de rattacher ces études du XV P siècle aux questions littéraires et poétiques qui s'agitent dans le nôtre. C'est sur ce point que je réclame en particulier l'attention et l'indulgence du public : car j'ai parlé avec conviction et franchise, sans reculer jamais devant ma pensée^ » Or, à ce sujet, ses opinions successives, quoi qu'il en ait parfois voulu dire, ont été, dans le détail au moins, contradictoires.

De plus, en agitant ainsi les questions contemporaines et en les rattachant le plus possible à ces études du xvi^ siècle, Sainte-Beuve a dû aborder aussi les auteurs contemporains. Derrière les noms des écrivains depuis longtemps disparus, le lecteur aperçoit ou devine les noms d'illustres poètes, amis et compagnons d'armes de l'auteur. Comme Nisard, dans ses Poètes latins de la Décadence^ a visé — et touché — les auteurs de son temps, leur donnant les verges sur le dos de Sénèque ou de Lucain ; de môme Sainte-Beuve, en parlant des morts.

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