Cf. Michaut, Sainte-Beuve avant les Lundis^ chap. vi
noncer que notre verbe impersonnel « il y a » ? Les élisions d'ailleurs ne font-elles pas souvent un plus mauvais effet que les hiatus ? La Fontaine s'est donc avec raison permis d'oublier par moments la règle trop exclusive de Malherbe.
Celui-ci a été mieux conseillé par son oreille^ lorsqu'il a prescrit Télision de le' muet final précédé d'une voyelle, comme dans les mots « vie », « joie », qu'on faisait avant lui de deux syllabes. Quant aux diverses formes de l'ode, il n'en a inventé aucune, mais les a toutes empruntées à Ronsard et aux autres poètes de la Pléiade. Un jour qu'il lisait à son disciple Maynard des stances de six vers, Maynard observa qu'il serait bon de mettre un repos après le troisième vers, et de même, dans les stances de dix, outre le repos du quatrième, d'en mettre un autre au septième. Cette remarque aussi juste que délicate fut à l'instant approuvée de Malherbe, qui, sans doute, en regretta l'honneur^
Voilà un développement tout classique. Sainte- Beuve, assurément, n'y met aucun fanatisme; pourtant il ne s'en montre pas moins, avec beaucoup de netteté, partisan des doctrines traditionnelles. S'il accorde aux innovations personnelles de Malherbe une importance moindre que ne paraissait le faire Boileau, ce n'est qu'un dissenti-
1. Globe, 14 avril 1827. — Passage modifié dans les éditions, S, 188; C, 148; L, I, 256.
ment de détail et sur un point d'histoire. Sur la question de Thiatus, s'il n'admet pas sans atténuation les règles étroites de VArt poétique^ il peut invoquer l'exemple d'un pur classique, La Fontaine : il aurait pu y ajouter, — et il y a ajouté dès 1828, — l'autorité de Molière*, et même celle de Marmontel-, — qui n'est pas un des complices de la Mu^e française^ ni un des affiliés du Cénacle. Mais, pour la proscription de l'enjambement, pour Télision obligatoire de Ve muet, Sainte-Beuve, comme Boileau lui-même, adhère aux rigoureuses lois de Malherbe, sans exception ni réserve. En somme, son jugement ne pouvait que plaire aux ennemis les plus déterminés des innovations romantiques.
Quatre mois après, Sainte-Beuve paraît resté fidèle aux mômes principes. La note dont il accompagnait son premier article, le 7 juillet, est, à cet égard, très significative. C'est bien gratuitement que, dans cette simple annonce, il insinue un jugement sévère sur ses auteurs :
La série d'articles qu'on se propose de publier sur l'ancienne poésie française embrassera tout le xvi° siècle et portera particulièrement sur l'époque décisive de 1550, où l'imitation de l'anti-
quité vint brusquement interrompre le développement naturel et lent de notre vieille littérature gauloise ^
Gela ne laisse pas deviner une très grande tendresse de cœur pour l'œuvre de la Pléiade. On dirait qu'à l'exemple de Boileau, Sainte-Beuve estime que Ronsard atout brouillé ; s'il le blâme à mots couverts, il paraît bien le blâmer.
L'inspiration de Boileau est encore plus visible au début de ce même article, le premier de la série promise :
La langue poétique n'était pas formée en France au commencement du xvi° siècle ; aucun homme de génie, comme il en apparaît quelquefois à l'origine des littératures, n'avait imprimé l'autorité de règles à ce qui n'est d'abord qu'un heureux choix d'instinct; aucun écrivain à grandes pensées, comme Homère ou Dante, n'avait de bonne heure senti les besoins, deviné les secrets de la versification, et, une fois trouvée, ne l'avait inculquée à ses contemporains à force de poésie. La rime presque seule suffisait à l'oreille indulgente de nos bons aïeux et leur tenait lieu d'ornements^ de nombre et de césure. Quelques contes grivois, quelques propos naïfs d'amour ou de table n'exigeaient guère des ressources plus grandes et, dan^
1. Globe, 7 juillet 1827. — Note supprimée dans les éditions.