CHAPITRE SECOND
Le moyen âge et les temps modernes
Il reste donc à rappeler ce qu'a été la fortune de Sénèque à travers le moyen âge et les temps modernes, à caractériser l'œuvre de chaque époque.
Nous disons " caractériser „ et non " analyser „ parce que sur un pareil sujet il est impossible et il est inutile de tout dire : impossible, parce que le champ d'investigation est trop vaste et, dans certaines de ses parties, mal exploré; inutile, parce qu'en vérité la littérature savante du moyen âge n'est ni très variée, ni très intéressante en soi, et que la littérature moderne, infiniment plus féconde, ne pouvait guère s'attacher qu'à redresser les erreurs commises, à tirer des textes anciens le maximum de vérité possible. Dans l'un et l'autre cas, nous n'avons plus affaire à des sources, mais à des interprétations. Et autant il était nécessaire d'examiner à loisir le moindre des témoignages anciens, parce qu'il constituait un document primordial, autant il serait superflu d'insister hors de propos sur la façon dont furent compris et utilisés ces témoignages. J'ajoute qu'une pareille étude, si elle était trop étendue, serait ici inopportune, car elle déplacerait l'intérêt en l'écartant de Sénèque pour le concentrer sur Jean de Salisbury, sur Pétrarque et sur Juste Lipse. L'archéologie littéraire est une science utile et attrayante, mais le plaisir de faire des découvertes ne doit pas nous entraîner hors du chemin tracé.
Au contraire, il est non seulement intéressant, mais aussi utile, de mettre un peu d'ordre dans une foule de données, certes connues de tous, mais rarement disposées sur des plans qui correspondent à leur importance respective. Il faut savoir ici préciser, là esquisser, non en raison de l'abondance des renseignements recueillis, mais en raison de leur signification profonde et
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de leur vraie valeur. Ainsi peut-on espérer suivre l'évolution d'une idée — si c'est une erreur, de sa genèse à son redressement; si c'est une vérité, de sa découverte à son triomphe. Et c'est une jouissance d'un ordre délicat que de constater la solidité desliens qui, à travers les âges, nous unissent aujourd'hui encore à tels grands esprits de l'antiquité. Sénèque partage avec Virgile, avec d'autres encore — mais à tout prendre, ils ne sont pas très nombreux — l'auguste privilège d'avoir toujours fait partie de la conscience latine. Il n'y a plus à prouver que cette conscience existe, mais il y a à montrer par quelle patiente accumulation d'efforts, par quel labeur sans cesse renouvelé, elle a pu se constituer. On comprend mieux alors avec quelle pieuse obstination nous devons la défendre contre les barbares.
Il y a trois points de vue d'où Ton peut envisager le cours de la destinée de Sénèque à travers le moyen-âge et les temps modernes.
1" La transmission du texte, avec toutes les altérations et les corrections qu'elle comporte : perle de certaines œuvres, transcription des autres, création d'apocryphes et de recueils d'extraits, efforts tentés, dès l'invention de l'imprimerie, en vue de l'établissement d'une vulgate, éditions successives issues des tendances variées de la critique et des efforts des philologues.
2" L'élude que l'on a faite de la vie de Sénèque et les jugements contradictoires portés sur sa conduite, sur sa personne morale.
3*» L'influence de ses idées, voire de son style, et, d'une façon plus générale, de l'exemple qu'il a laissé — matière indéfinie, dans laquelle on ne doit s'aventurer qu'avec la ferme résolution de choisir.
La transmission du texte. Les écrils perdus et les fragments. — La tradition manuscrite des œuvres autiientiques. — Les apocryplies et les excerj)ta. — Les éditions.
Les écrits perdus et les fragments. — L'œuvre de Sénèque ne nous est pas parvenue dans son intégrité. Nous n'en avons pas non plus conservé de catalogue complet qui permettrait d'une part de mesurer l'étendue des pertes faites, d'autre part de con-
trcMer les indications, parfois assez vagues, que l'on recueille çà et là sur les ouvrages perdus... C'est un tableau succint qui nous sera ici le plus utile. On y trouvera mentionnée en ordre principal l'époque oîi un écrit perdu ou supposé perdu est cité pour la dernière fois par un auteur quelconque. Gela n'implique ni que l'écrit en question ait été perdu à l'époque mentionnée, ni que l'auteur qui l'a cité l'ait encore eu entre les mains, ni que le titre en ait été cité exactement. On voit par là à quels déjicats problèmes ont donné naissance l'identification et l'exégèse des fragments de Sénèque Cl
I. De motii terrarum. Sénèque dit lui-même (iV. ()., 6, 4, 2 ) qu'il a, dans sa jeunesse, fait paraître un volume sur les tremblements de terre. Ce qu'il a dit dans la suite sur le même âujet a sans doute enlevé à ce premier livre beaucoup de son intérêt.