‹ Études sur SénèqueChapitre 4 sur 17 · II. Delapidum natura · texte numérisé non relu

II. Delapidum natura

III. De plscium natura. C'est Pline qui laisse entendre que Sénèque a écrit deux ouvrages sur ces mSiiVeve^ (Nat.hist., \, praef.). Mais on a pu croire qu'il ne s'agit que de parties non parvenues jusqu'à nous des Questions naturelles. 11 est malheureusement impossible de spécifier quelles pourraient être ces parties, ni même d'affirmer que Sénèque avait lui-même achevé son grand ouvragé. (Cf. Jonas, De ordine Uhrorum L. Annaei Senecae philosophi. Diss. Berlin. 1872, p. 60. Gercke, Seneca- Studien, p. 130.)

IV. Postrema verba ante. mortem, etc. — Les dernières exhortations de Sénèque auraient été, sur sa dictée, soigneusement recueillies. Tacite dit qu'elles sont dans toutes les mains et qu'il est inutile d'en citer des extraits {Anu., 15, 63 et 67). Nous ignorons jusqu'au titre exact que la postérité donnait à cet écrit aujourd'hui perdu.

(I) Recueil dans l'édition de Haase, d'après laquelle il est resté d'usage de citer les fragments. Nouveau recueil en préparation par E. Bickel (Teubner). (Ihacun des écrits perdus de Sénèque a fait l'objet d'une ou plusieur.s études particulières. En voir le détail dans l'Histoire de la littérature romaine de .ScHANz (I[.2. pp. 407-409). Travailessentiel deO.RossBACH [etG.(Wilh.)?TiJDEmund], Dp Senecae philosophi Uhrorum recensione et emendatione, Preplau. 1888. xx.xiT 184 pp. in 8". E. Bickel a entrepris en 191.5 la publication de volumineuses études sur chacun des frafrments de Sénèque. Nous avons cité déjà celle qu'il a consacrée au De )}iatrimo)iio.Vo\v à son sujet J. van Wagemngen Seiieca et luvenalis. Mnemosyne, nouv. sér., 45 (1917), pp. 417-429.

V. Orafiones. — Si les discours de Sénèque ont été publiés, ils ont dû se perdre assez rapidement. Un hlof^e de Messaîine et de plusieurs affranchis de Claude, mentionné par Dion (61, 10.)' passait aux yeux de cet auteur pour avoir été détruit à dessein du vivant même de Sénèque. Quintilien paraît avoir connu le texte du message adressé par Néron au Sénat après le meurtre de sa mère, et que l'on tenait communément pour l'œuvre de Sénèque. Tacite donne une analyse de ce document. (Quint., List., or., 8, 5, 18; Tacite, An)i., 14, 10.) De toute Caçon les œuvres oratoires de Sénèque ont dû périr dès Tantiquité par suite do l'hostilité des écrivains païens et de l'indifférence des écrivains chrétiens. (Cf. Rossbach, o. c, p. 1.)

VI. Epistulae ad .Maximum Caesonium. Seul, Martial y fait allusion (Ep., 7, 45.) ; mais il n'est nullement prouvé qu'elles aient été recueillies et publiées à part.

VII. Epistulae ad LuciUum. Il n" y a nul doute qu'elles aient été plus nombreuses que celles que nos possédons. Nous en comptons cent-vingt-quatre, réparties en vingt livres Aulu- Gelle (.V. .4,1^ 2.) cite des extraits du livre XXII.

VIII. De remediis fortnitornm. Tertullien (Apol., c. 50.) a écrit : id Seneca in fortuitis. Il fait sans aucun doute allusion à un ouvrage de Sénèque dont le titre et la dédicace (à son frère Gallion) ont été conservés dans la tradition manuscrite, mais dont le texte a été profondément altéré. Nous le retrouverons parmi les apocryphes

Tels sont les écrits dont il n'est plus fait aucune mention après 200. Une partie peut avoir été perdue dès cette époque. Les derniers livres des lettres à Lucilius et les Remédia fortuitorum sont parvenus jusqu'aux premiers siècles du moyen âge proprement dit. Quand ont disparu les postrema verba (î) ?

Au quatrième siècle appartiennent les mentions d'ouvrages importants.

(1) C'est la perte la plus regrettable. On voudrait savoir jusqu'à quel point V Epitaphiian Senecae - qui est apocryphe, quoi qu'on ait pu dire — reflète la pensée générale de ces postrema verba. Or on ignore de quand date VEpitaphiiim. Les uns le croient de très peu postérieur à la mort de Sénèque; les autres le tiennent (à tort selon nous) pour l'œuvre d'un chrétien. — Voir

BicKEL, De epitaphio Senecae. Rheinisches Muséum, N. F., lxiii (1908),

IX. Exhortafiones. Ouvrage cité, mais à niainfes reprises et avec précision, par le seul Lactance (Inst., l, 5, 27; 1, 7, 5 et 13; 3, 15, 11; 6, 24, 11 et 16.)- Quintilien (7/î.s/. or., 10, 1, 47.) cite les exhortât iones entre les laudes et les consolationes. Elles ressorlissent comme ces dernières au genus deliherativum site suasoriuni, dont il est plus spécialement question au 1. 3, c. 8. D'après les extraits qu'en a donnés Lactance, les exhortât iones de Sénèque avaient une signification plus haute que celle d'un simple exercice oratoire. La phrase finale, entre autres nous a été conservée : Nihil prodest inclusain esse conscientiam : patemus deo.

X. De immatîira morte, également mentionné par le seul Lactance {Inst. i, 5, 26 et 3, 12, 11). C'est d'après lui que le citent, incorrectement d'ailleurs, Vincent de Beauvais (XIII« s.) et Jacques Le Grand (Jacobus Magnus XIV^ s.).

XI. Moralis philosophiae J ibr i.Lacianceesi toujours seul à y faire des emprunts et à en citer le titre {Inst., 1, 16, 10; 2, 2, 14; 6, 17, 28).— Sénèque lui-même avait parlé {Ep. 106, 2; 108, 1; 100, 1 et pass.) de son dessein d'embrasser dans un seul ouvrage l'ensemble de la philosophie morale. H. Hilgenfeldd) a voulu prouver que les EpUres à Lucllius, y compris la dernière partie, réalisaient ce dessein, et que les citations de Lactance se rapportaient toutes aux livres perdus: thèse audacieuse, brillamment soutenue, mais qui laisse malgré tout la question pendante. Sans se ranger pour cela à l'avis de Hilgenfeld on peut s'étonner que foute trace d'un ouvrage aussi intéressant, aussi récapitulatif, ait disparu dans la suite (2).

XII. De officiis. Titre cité par le grammairien Diomède (IV« s ), (Haase, fragm. 25.) On a songé à identifier ce traité avec les Erhoriationes{J\o&iihach)\ mais cela n'est guère possible, bien que Diomède puisse fort bien avoir cité Sénèque de seconde main et incorrectement. On suppose - c'est aujourd'hui l'opinion courante, soutenue par E. Bickel — que le De officiis de Sénèque a été altéré au Vie siècle et a passé en bonne partie dans ]r Formula honestae vitae, de Martin de Bracara. Se reporter à YÉpUre 120,

(1) H, Hilgenfeld, L. Annaei Senecae epistulae morales etc.. Leipzig;:, 1890.

(2) Il n'y a rien à tirer de la notice de Vincent de Beauvais (Spec. liisf., VIII, 102), où l'expression libros morales désigne l'ensemble des traités moraux de Sénèque.

011 les quatre vertus cardinales sont distinguées et définies; et au De offiriis de S» And)roise (>), où se retrouve la même distinction. Quoi qu'il en soit, le traite original de Sénèque est perdu et l'on en connaît trop i)eu de chose pour pouvoir déclarer avec assurance quelles en ont ete les imitations.

XIH. De i^itii ludiae. Mention dans V Histoire iialnrelle de Pline (1, pnief.; G, 17, 60.) et en dernier lieu dans le Commentaire de Servius sur l'Enéide (Gh. IX, v. 31.)

XIV. De situ et saeris Aegyptiovnm. Cité aussi par Servius dans le même commentaire (Ch. VI, v. 154.). Il est peu probable que Servius ait eu une connaissanse directe des livres qu'il cite. 11 utilise V Histoire naturelle de Pline avec beaucoup de négligence. L'existence des deux traités n'est pas douteuse, bien qu'on ait voulu faire du second un chapitre du De superstitione.

XV. De matrimonio. Était-ce un " dialogue „ ? — On a vu que St Jérôme en a fait mention dans YAdversus Jovinianum et en a démarqué de longs passages.

XVI. De superstitione (dialogus). Cité par Diomède. (Haase, frar/m. 44.) Tertullien y fait allusion. {ApoL, c. 12.) Si Augustin en reproduit de longs extraits et les commente {De civ. Dei, (i. 10 et 11).

Suit un long silence, correspondant à l'épouvantable crise du Ve siècle. Plusieurs des ouvrages ci-dessus mentionnés durent disparaître à cette époque. Cela nous mène au VI« siècle.

XVII. Carmina. Les poésies de Sénèque ont dû cesser assez tôt d'intéresser la postérité. Les auteurs chrétiens n'en ont fait aucun cas. Toutes n'ont pas péri cependant. Quelques-unes ont passé dans VAntholoçfie latine. Priscien (VI® s.) donne comme référence un vers extrait des poésies légères de Sénèque. (Haase, frgm. 4.) Cf le témoignage de Pline le Jeune, Epist., 5, 3.

XVIII. De forma mundi. Ce titre est cité textuellement par Gassiodore {De artibus ac disciplinis liheralihus litt., 7.). Il y a lieu de se demander si cet écrit n'était pas une des parties aujourd'hui perdues des Questions naturelles.

XIX. Epistolae ad Novatum. Priscien {De ponderihus, 3.) extrait un renseignement du dixième livre de ces lettres. Gela

(l) Le titre du traité lie S' Atnbroise est emprunté non à Sénèque, mais à Gicéron, dont l'influence est plus marquée.

n'implique pas que Priscien ait eu devant les yeux l'ouvrage complet.

XX. Quomodo amicitia continenda sit. Fragment d'un ouvrage entièrement oublié. Cinq feuillets d'un palimpseste du Vatican, écriture du V^ VI^ siècle ; édités pour la première fois par Niebuhr en 18^0. Le texte est très altéré.

XXI. De vita patris. Fragment conservé dans le même palimpseste (un feuillet). Également édite par Niebuhr.

Ces deux fragments ont été étudiés avec un soin particulier par W. Studemund, dans le travail déjà cité de O. Rossbach (Breslau 1888).

On voit par cette énumération un peu sèche, mais nécessaire, que les ouvrages perdus de Sénèque appartiennent à des genres très divers : poésie, éloquence, physique, philosophie morale, correspondance. Il ne semble pas cependant y avoir eu de destruction systématique, même partielle. Le déchet s'explique de lui-même par l'incuriosité ou l'ignorance du grand nombre, phénomène qui se reproduit à toutes les époques de grands bouleversements. Il faut aussi faire la part des accidents... D'ailleurs, ne nous plaignons pas trop : les générations du moyen âge ont mis un soin particulier à conserver le plus qu'elles pouvaient des œuvres de Sénèque et à partir du XIII^ siècle surtout, les manuscrits se comptent par centaines.

La tradition MANuscRrrE des œuvres authentiques, — Quelques indices, recueillis par Rossbach: c'est, au VIIL siècle, Didier, roi des Lombards, qui ordonne de recopier les œuvres de Sénèque, outre celles d'autres écrivains. De la même époque daterait le fameux codex Ncizarianns, base de la constitution du texte pour le De beneficiis et le De clemenUa. Cinq catalogues d'anciens monastères, également du VIII» siècle, renseignent des manuscrits de Sénèque qui paraissent avoir été perdusf).

Faut-il dire que la Renaissance Caroline, en ce domaine comme ailleurs, a sorti ses heureux effets ?

Au point de vue de la tradition manuscrite, les œuvres de Sénèque se subdivisent en six groupes : 1° Les Dialogues. 2° Le

(1) 0. HossBACH, 0. c, pp* 1 et s.

— ll.j -

De heneficiis et le De cleinentia. S*^ Les Questions naturelles. \° Les E[ntres à Lucilius.ô'^ Les Tragédies. 6" Le Ludiis de morte Cluudi. 1° Les Dialogues ont été les plus menacés. Recueillis en un corpus à une epocjue mal dotei-minéc, ils ont subi, dès avant le Xe siècle, des mutilations irréparables : la fin du De vita heata et le début du De ofio; le début de la Consolation à Poh/he. Or tous les manuscrits connus s'apparentent, à des degrés différents, à un archétype ainsi mutilé. Deux classes : W Ambrosianus (Xl^ s.) très supérieur à tous les autres par la correction de son texte, mais également plus détériore (lacunes); — les manuscrits interpolés des XIII*, XIV' et XVe siècles (i).

2» De heneficiis et De cleinenfia. La base du texte est, nous l'avons dit, le ^azarianus, que Rossbach assigne au VIII" siècle (2). Les autres manuscrits lui seraient apparentés : ils forment un groupe nombreux et les questions que l'on a soulevées à leur sujet ne sont pas toutes élucidées. Vincent de Beauvais, qui n'avait pas connaissance des " Dialogues ,. , mentionne très exactement les deux traités ci-dessus et en extrait un grand nombre de Flores.

(1) L'âge de VAinbro.iiunus est discuté. Fickert l'attribuait au IX^ siècle. Les quatre plus récents éditeurs de DiaJogi: DufT. (1915), Hermès (n"^ éd., 1917), Ch. Favez (1918), Barriera [19Î9] l'attribuent au XI« siècle. — Sur la vâ\enr des codices détériores, voirie suggestif article de J. Marouzeac, Ce que valent les minascrits des Dialogi deSénèque. Revue de Philologie, t. 37, 1913, pp. 47.52. M. Barriera attache une particulière importance à l'un des manuscrits de Milan iBihl Angelica hit. 50-5). Voir la Praefatio de son édition du De irn. Turin, Paravia, s. d. {Corp. script, lat- Parav. n" 2.) J. D. Buïï.fL. Aiiuaei Senecac Dialogorum Zj7>rj X, XI, XII, Gambrigde, 1915, p. LVI) signale »?!^/" manuscrits des Dialogues dans les seules bibliothèques de Cambridge. — Un exemple curieux d'interpolation: De ira, 1, 11, 3 : Germant... in alia neglegentibus Un ms. porte in aliis humanissiini.

(2) Age discuté: IX» s. selon Châtelain, 1X-X« selon d'autres. Il est considéré par Gertz comme l'unique source utile; mais on accorde aujourd'hui de l'importance au Codex Reginensis 1529 (IX-X*" s.). Voir la Praefatio de K. Hosius dans son édition (Teubner, 1900). — 11 faut réagir contre la tendance de certains philologues à écarter ou à négliger trop facilement les mss. de rang secondaire. La méthode consiste à réduire les sources manuscrites, à la suite d'éliminations successives, à un ou deux codices proches parents de l'archétype. Cette méthode est évidemment scientifique, mais elle suppose que l'on puisse ne pas se tromper dans l'établissement préalable de la ratio codicum. Or ici beaucoup de prudence s'impose.

3" Le nombre des manuscrits des Questions naturelles dépasse cinquante. Aucun d'eux ne remonte au delà du XIP siècle. Il semble que, contrairement à une opinion courante, les Questions naturelles ont dû être longtemps un ouvrage rare. Jean de Salisbury lui-même n'en a pas eu une connaissance directe. Le succès serait allé à V Histoire naturelle de Pline (plus de cent manuscrits connus)'i\ Les manuscrits des Questions naturelles se divisent en quatre groupes, qui présentent dans un ordre différent les sept (ou huit) livres de l'ouvrage. Un de ces groupes offre de plus une lacune importante. Un examen attentif a permis de ramener à deux classes l'ensemble des manuscrits, l'une d'elles comprenant les manuscrits dont le texte est complet (quel que soit l'ordre des livres), l'autre comprenant lé texte incomplet, ou bien ce même texte complété après coup d'après les indications des autres manuscrits. Ce classement a eu pour conséquence de réduire au minimum le nombre possible des archétypes anciens (2).

4" Les Lettres à Lucilius ont été à une époque inconnue, mais très ancienne, divisées en deux tomes : t . I : Lettres 1-88 ou livres 1 - 13; t. II: Lettres 89-124 ou livres 14-Î20. Il ne reste aucun débris des lettres perdues, qui form.aient peut-être un troisième tome. Chacun des deux tomes conservés est représenté par des manuscrits des IXe et X^ siècles (3), ce qui atteste le succès constant de l'ouvrage. Au XII^ siècle, les Lettres furent de nouveau réunies en un seul corpus. A partir de cette époque les manuscrits se sont multipliés. On en retrouve encore de nos jours dans des bibliothèques jusqu'ici mal explorées (-1).

(1) On sait que le grand statuaire français Et. Falconet, auteur d'un commentaire des i. -34 à 36 de Pline, déclare avoir utilisé un manuscrit " ignoré des Savants, „ de la bibl. impér. de Pétersbourg, où il était entré en 1775. 11 décrit ce manuscrit et en discute plusieurs leçons. Voir Œuvres d'Ét. Falconet, Lausanne, 1781, t. 3 et 4.

(2) A. Gercke, Seneca-Studie», pp. 7-109, et Praefafio de son édition (Teubner, 1907).

(•^) Il est bon de rappeler (v. p. 191) qu'un des plus précieux de ces manuscrits, VArgentoratensis (VI 5) fut brûlé à Strasbourg en 1870, lors du bombardement de la ville. C'est en vain qu'on a voulu en faire (en 1874) une simple copie du Bambe>f/('nsis\ H (IX^ s.). La collation de Buecheler montre que les deux mss. ont été copiés sur le même archétype.

(4) Il y en a un à la Bibliothèque de Mons (n" 48-102). M. P. Thomas, qui l'a signalé le premier dans le Bull, de TAc. roy. (XXX, 1895), estime qu'il est

5" Les Tragédies de Sénèque ont été conservées par une double tradition manuscrite Une famille de manuscrits offre neuf tragédies et un texte sans interpolations notables. — A cette famille appartient le Laurentiioius 37 (Xle-XII^s.), en mauvais état. Une autre contient en plus l'Octavie, et remonterait à une édition interpolée du IV^ siècle. Elle nous est connue par un ms. du XIII'' siècle et par des mss. postérieurs qui proviennent du même arcliétype. Les tragédies de Sénèque ont eu une vogue particulière au début de la Renaissance. A certaines époques du moyen âge elles ont été presque oubliées(i).

G" Le Liidus de morte Claudia qui fut publié après les autres œuvres de Sénèque, en 1513 seulement, se retrouve dans des manuscrits très anciens :un Valenciennensis, du IX® — X« siècle, et un ms. de St Gall, du X^-X^. Ce dernier est considéré comme la base la plus sûre pour l'établissement du texte. Tous les autres manuscrits auraient seulement un intérêt archéologique. Le Ludus a été lu pendant tout le moyen âge. Vincent de Beauvais en connaissait l'existence.

11 est du reste bien entendu que chacun de ces groupes d'écrits n'a pas été indéfiniment conservé dans une série distincte de codices. A l'intérieur du même volume, très souvent, les œuvres les plus diverses de Sénèque s'entremêlent. Il est fréquent aussi de leur voir accolés des ouvrages d'autres auteurs, notamment des traités de Gicéron (2).

Les apocryphes et les excerpta. —C'est dans ces recueils, dont certains sont franchement ctisparates, que l'on trouve, parmi les

loin d'être négligeable. (Écriture de la 1" moitié du XII» s. — Provient de l'abbaye de Bonne-Espérance.) — Il faut aussi faire mention du Codex Qiiiri- «/oH»s, récemment mis en valeur par A. Beltrami (1913-1914) et dont l'importance a été reconnue. D'après M. V. Gipolla, il proviendrait de Bobbio et remonterait au X« ou même au IX» siècle.

(1) Praefatio de Richter, en tôle de l'édition Peiper et Richter (Teubner 1902) p. XXVIII. Bibliographie et conclusions plus récentes dans F Ageno, Otfavia, Florence, 1920. Préface.

(2) C'est le cas par exemple du Codex Leidensis 458 (XV<'s.),du Codex 939 de la Bibliothèque communale de Cambrai (KIY*" s.), du Codex Erfurtensis de Berlin (XIII^ s.). Il va sans dire que les œuvres de Sénèque le Père sont souvent jointes à celles du fils. Pendant tout le moyen âge la confusion reste complète.

œuvres authentiques, tout ce que le moyen âge a ajouté de son cru au texte de Sénèque. Ces adjonctions sont de trois sortes : I" Les écrits entièrement apocryphes, telles les lettres de Sénèque et de St Paul, dont il a été longuement question plus haut. 2» Les traités qui, dans une mesure qu'il est assez difficile de déterminer, sont le reflet d'ouvrages perdus : tel le De remediis fortiiitorum. 3° Les excerpta, sententiae et proverbia, recueils de pensées détachées ou supposées détachées de l'œuvre de Sénèque, et réunies soit sous une rubrique spéciale : tel le De panperiate • soit par ordre alphabétique; soit plus simplement sous forme de florilèges analogues à celui que l'on trouve dans Tencyclopédie de Vincent de Beauvais.

l" Écrits entièrement apocryphes.

a) Isidore de Séville (+ 636) signale dans un passage bien connu (Efyin , 1, 2i^, 2.) l'existence de notae qui auraient été réunies et publiées par Sénèque. Ces notae sont perdues et l'on est fondé à croire qu'elles étaient apocryphes (0.

b) Nous avons fait observer que les Lettres de Sénèque à S^ Paul et de S^' Paul à Sénèque, telles que la tradition manuscrite nous les a livrées, ne pouvaient, ni quant au fond ni quant à la forme, être celles que S* Jérôme avait signalées en 392. Celles-ci étaient déjà l'œuvre d'un faussaire. Celles que nous possédons ont pu naître, après le Vl^ siècle, du désir que l'on eut certainement — et Ton comprend que ce désir ait été violent — de reconstituer la correspondance à laquelle St Jérôme, puis St Augustin avaient fait allusion, et dont, il faut le croire, il n'avait plus été question depuis longtemps. Les Lettres figurent dans un très grand nombre de manuscrits de Sénèque ('^), ainsi d'ailleurs que la notice de S* Jérôme qui paraît

(1) Isidore, Etym. 1, 22, 2 (éd. Lindsay): Deinde Seneca, contracta omnium (ligesfoqite et ancto numéro, opns efficit in quinqiie milia. Notae autem âictae eo, quod verha tel syllabas praefixis characterihus notent et ad notitiam legenfium revocent. — Cf. Sénèque, Epist. 90, 25 .• Quid verborum notas, quihus quamvis citata excipitur oratio et celeritatem linguae tnanus sequitur ? vilissiinoiu»i mancipioriim tsta commenta sunt : sapientia altiiis sedet nec manus edocet, animorum magistra est. — Sur la sténographie romaine et l'opinion de Sénèque, voir la récente contribution de L. Traube, dans Hennés, 1916.

(2) Notamment dans le ms. de Mon.*. — Aucune des lettres n'y porte la mentinn des consuls.

les authentiquer. Nous verrons bientôt que ces lettres et cette notice ont constitue la source presque uniquede la biograpiiie de Sénèque au moyen âge.

iU" Ecrits reflétant des ouvrages perdus.

a) Il y a lieu de supposer que la substance d'un des ouvrages de morale composés par Sénèque — Bickel suppose que c'est le De officiisi^) — a passe dans trois écrits étroitement apparentés : De quattuor virtutibus ; De copia verboruni; Formula honestae vitae. C'est ce dernier que l'on a pu attribuer à Martin de Bracara. Evèque de Dumio (+ 580). H aurait ensuite servi de base à la constitution des deux autres écrits. Le litre que porte l'un d'eux : De copia verborum, est en relation, nous l'avons vu, avec un ouvrage mentionné dans les lettres à St Paul. Ce titre, qui suggère un ouvrage de rhétorique (cf. Quintilien, Iiisi or , 10, 1,5 et suiv.), paraît un contre-sens en tête d'un traité de morale. Pvossbach pensait que l'original dont s'était servi Martin de Bracara avait été, déjà, fortement altéré.

b) Ad Gallionem fratreni de reniediis forUiitorum. Ce li'aité a été édité soigneusement par Haase, puis par J. Loth et par 0. Rossbach. l^es travaux de ces deux derniers éditeurs les ont amenés à donner un texte assez différent de celui de Haase. Il suffit d'ouvrir le De reniediis pour constater que l'on a affaire à une sorte de * manuel „ composé au moyen âge, probablement d'après l'authentique traité de Sénèque, cité par Tertullien. L'original périt, naturellement (2). Pétrarque, constatant que le De reniediis était fort prisé de son temps, mais qu'il n'armait ses lecteurs que contre lamauvaise fortune, entreprit de le compléter et composa un De remediis iitriusque Fortwiae en deux livres(3).

(I)E. Bickel, Die Schrift des Martinus von Bracara Formula vitae hoiiestae. Rhein. Mus. 60 (1905), pp. 50.5-551.

(2) Rossbach pense que le De renu'diis fut composé au début du moyen âge et que l'auteur de ce résumé a moins ajouté de son cru que celui de la Formula. Dans son édition, Rossbach s'efforce de dégager le texte des interpolations et de se rapprocher ainsi de l'original.

(3) FrancisCi Petrarchae De Remediis utriusqiie Fortiivae libri duo. Lettrepréface à Azo Corregius. Pétrarque y développe le thème de l'instabilité des affaires humaines et de la nécessité d'une lutte contre la fortune : mauvaise ou bonne, peu importe. Le vulgaire ne réagit que contre l'adversité et c'est l'avis des philosophes anciens que celle-ci est plus dure à supporter que le

— lio —

C'est aussi le titre d'un ouvrage ascétique d'Adrien le Chartreuxin, qui s'inspire, lui, plutôt de l'EcclésiasIe. Or dans le traité déjà si alléré de Sénèque se sont glissés, au XVP siècle des passages du traité de Pétrarque. On voit par là quels délicats problèmes soulève l'étude du De remediis (2).

3° Excerpia.

k) Le recueil le plus connu est le Liber de moribtia, déjà constitué, semble-t-il, en 5G7 (Concile de Tours). C'est une suite de cent-quarante-cinq maximes morales attribuées à Sénèque par la tradition manuscrite. On suppose que ces maximes constituent un choix tiré d'un autre recueil analogue, plus étendu, intitulé les Monifa. En 1878, Woelfflin a extrait de deux manuscrits de Paris une série de Monifa Senecae (3) qui ne sont pas sans analogie avec le Liher de nwribits. Il s'agissait sans doute d'un important fragment de l'ouvrage primitif. Quant à croire à l'authenticité de ces Mon/fa, il a fallu y renoncer lorsqu'un examen attentif des sentences a révélé qu'elles ne pouvaient pas

bonheur. L'opinion des anciens ne doit pas empêclier qu'on ne pense librement : la bonne fortune est la plus périlleuse. Parlant du traité de Sénèque, il ajoute : Is Ubellus passiin in manîbus vulgi est. Cui ego nil addere, nil detrahere meditor, quod el magno ingenio coiiflatuin opus nostram dedignatur limant, et mihi meis rehiis intento, nec comere aliéna, nec carpere est animus. Sed quoniam et virtiis et veritas publicae siint, neqne studium antiquitatis obesse débet posteritatis industriae, etc. C'est la deuxième partie du traité de Pétrarque qui correspond à l'écrit de Sénèque ; mais elle est beaucoup plus développée.

(l) Liber de Remediii utriusqne fortunae prosperae et adversae. Copulatus per qiiendam Adrianum Cartiisiensem et sacrae tiieohgiae professoreni. Nous devons à l'extrême obligeance de M. l'abbé Puissant, bibliophile à Mons, d'avoir eu en communication la première édition (non datée ; antérieureà 1470) de cet ouvrage. On en a fait à la fin du XV® s. plusieurs réimpressions qui attestent son succès. (Brunet, Manuel, t. 3, p. 1055.) — Adrien habitait en 1410 la chartreuse de Gertruidenberg.

{i) Maints philologues — surtout des allemands — se sont attachés il les résoudre. Cf. Schanz Gesch. d. r. Lit., II, 2, p. 419. — Il y aurait intérêt à comparer du point de vue du fond et de la valeur morale, les trois traités de Sénèque, de Pétrarque et d'Adrien le Chartreux. Ils sont conçus chacun dans un esprit très différent.

(3) A la question, soulevée par Woelfflin, des Monita Senecae, se rattache celle des Sententiae Bnfi, que l'on trouve dans un des mss. de Paris. Ce Rufus ne peut pas être l'auteur des dites sentences, car celles-ci lui sont adressées...

être toutes de Sénèque. Le De paupertate s'est formé autrement et d'une faroii plu.s .simple: il s'agit d'extraits mis bout à bout du premier (oiiie des lypUre.s à Lucilius.

b) Quant aux Proverbia Senecae, on en trouve des versions difïerentes dans plusieurs manuscrits. Il y en a que l'on a mêlés ou ajoutés, en suivant Tordre alphabétique, aux sentences de Publilius Syrus; d'autres ont été extraits en grande partie du Liber de moribus. La confusion entre les deux auteurs : Publilius et Sénèque, s'est établie assez tôt : le nom de Sénèque apparaît déjà dans le plus ancien manuscrit, le Parisinus 2676, du IX" siècle (0. Outre ces proverbia ou ces parabolae, on rencontre en de nombreux manuscrits (2) des sentences tirées des œuvres de Sénèque et que l'on a recopiées tout simplement, semble-t-il, parce qu'on les trouvait belles et utiles, et que de tels extraits dispensaient le plus souvent de la lecture directe des œuvres. Des écrivains distingués comme Jean de Salisbury ne dédaignèrent pas de taire ainsi une économie de temps et de peines...

Du reste, il faut le reconnaître, aucun écrivain plus que Sénèque ne se prêtait à ce travail de découpage. L'abondance de ses ouvrages et le décousu de leur composition invitaient peu à la lecture attentive et à la méditation prolongée. Bien des gens à l'esprit superficiel ne cherchaient dans un texte que la sentence qui fait autorité, la formule frappante qui résume un ensemble de pensées. Ils trouvaient dans les recueils d'excerpta une matière toute préparée. On a lu Sénèque beaucoup moins souvent qu'on ne l'a cité ; et les florilèges ont contribué pour une bonne part à sa popularité.

C'est ce qui fait qu'en plus de ses œuvres authentiques, toute une littérature d'extraits plus ou moins apocryphes s'est conservée de génération en génération depuis une époque très ancienne. Mais ne nous y trompons pas. Le grand nombre de manuscrits qui existent encore indique certes que des œuvres de Sénèque

(I) M. G. Pascal a consacré aux proverbia Seiiecae une des éludes de sa Letteraturalatina médiévale (pp. 140-154.). Il en publie un recueil inédit d'après un m«. de Milan.

('2) On donne souvent à ces recueils le nom de Auctoritates Se^ecae.Extraits des œuvres morales on de nombreux niss. de Bruxelles. Ct. P. Thomas, Catalogue, passim.

avaient trouvé place dans maintes bijjliolhèques; cette multiplicité des copies est pourtant fort relative. Avant 1500, les livres étaient rares et coûteux. Les hommes du moyen âge ont fait ce qu'il était possible de faire pour perpétuer une tradition écrite que deux siècles de vraie barbarie avaient presque interrompue. 11 était au dessus de leurs forces de reconstituer l'histoire littéraire de l'antiquité. Celle-ci ne les intéressait pas par elle-même» toute tentative de recherche aurait d'ailleurs échoué par suite du manque absolu de documentation. Voyez ce qui est arrivé à Vincent dp Beauvais : en plein XlIIe siècle il n'avait à sa disposition qu'une partie seulement de l'œuvre de Sénèque : le Dechnientia, le De benefic/is, les Questions naturelles, les Tragédies; des Epttres à Lucilius, un tome seulement: le premier. Viennent ensuite les Déclamations (du père) et tout un lot d'écrits apocryphes ou altérés. Il connaissait aussi au moins l'existence du Ludusde morte Claiidi. De. tousles ouvrages qu'il pouvait feuilleter, Vincent a cité des extraits, des maximes; il a inséré dans son Spéculum historicum (') une petite anthologie ; pour chaque œuvre, il a respecté l'ordre des chapitres. Que pouvait-on lui demander de plus?

En présence de cette dispersion d'efforts obscurs, de la stérilité presque totale d'un immense et patient labeur, l'œuvre des humanistes apparaît c^mme une ascension progressive et résolue vers la lumière, 11 y avait déjà eu la Renaissance Caroline. Un Loup de Feirières faisant avec une sorte de fougue la chasse aux manuscrits est bien la préfigure d'un Pétrarque et d'un Pogge Mais cette première tentative n'avait pas ru le lendemain qu'elle méritait. Au XV^ siècle, l'utilisation de l'imprimerie, succédant aux prodigieux efïortsdes premiers humanistes, a fait entrer l'histoire des textes dans une phase nouvelle.

Les ÉornoNs. — On a commencé par imprimer des ouvrages isolés : le De remediis fortuit oruw en 1473 ; les Epistolae en 1475. La première édition des œuvres complètes est également de 1475 (Naples). Viennent ensuite les éditions de Trévise (1478) et de Venise (11-93). Tous ces incunables ont la valeur de

(I) Spee. hist., 1. VIH, c. 102-136.

manuscrits parce qu'ils sont aiijoui'd'liui le seul reflet de certains codices perdus ou détruits.

La première période de grand labeur critique vn vue de l'établissement du texte commence en réalité avec la première édition d'Érasme (1515) et prend fin avec celle de Juste Lipsc (1605)0 Cette période se caractérise par une activité presque fébrile, chacun ayant le désir d'améliorer, de corriger. . ou de démolir la dernière édition parue, soit à l'aide des leçons de tels manuscrits jusqu'alors inconnus ou négligés, soit à l'aide de de conjectures, ingénieuses parfois jusqu'à en être téméraires. Tout n'est donc pas à retenir de ce qui s'est imprimé à celte époque ; mais si l'on considère de haut le travail accompli, le résultat atteint, on reste confondu devant l'ampleur d'une telle réalisation. Il est facile aujourd'hui de juger presqu'enfantine telle correction d'Érasme ou de Muret(-), de prouver que les humanistes ne se sont pas assez préoccupés d'établir un classement parmi les manuscrits dont ils disposaient. Oui, certains de leurs textes, trop amendés et corrigés, rappellent un peu ces beaux antiques du Vatican auxquels des contemporains de Michel-Ange ont restitué trop généreusement des pieds et des

(1) Trois éditions successives d'Érasme (Bâie, 1515, 15'29 et 1555). Première édition du Liidus de morte Claudi, par Beatus Rlienanu?, de Sélestat (Haie, 151.3); édition — remarc[uat>le — des Questions «fr^HreZ/fs.parMatteus (Veni=e, Aide, 1622); Castigationes de Fernan Nunezde Guzman. dit Pincianus (Venise, 1.536) ; corrections de Secundus Curio (Gurion) (Bàle, 1557) ; édition de M.-A. Muret (Rome, 1585); critique de cette édition et corrections proposées par H. Estienne (Paris, 15S6) ; édition et abondant commentaire de Denis Godefroid (Golhofredus) (Francfort, 1591); édition de J. Grulerus (Heidell)erg, 1594); notes de N. Faber sur le Ludiig et sur les œuvres du Père, pour la première fois publiées à part (Heidelberg, 1595); notes d'A. Scbott et de François Juret (Paris, l(iO"2); première édition de Juste Lipse (Anvers, Plantin, 1605); etc. Ont encore contribué à faire mieux connaître Sénèque : les espagnols A. Morales, J. Petreius (de Tolède); les allemands Had. Junius et J. Opsopœus; les français FI. Ghri.stianus, J. Dalechamps, etc., etc. (Les tragédies ont été publiées à part. Éd. de Juste Lipse, Leyde, 1586.)

(2) Cette critique a été formulée très tôt. H. Estienne écrivait en 1586 (il vise l'édition de Muret) : Senecam iiastnim mira fuisse armatum puto patientia {si modo quorum praecepta dahat, etiam exempla peti ex eo poteraut) sed vix tamen tanta ut coniectn> alein audaciam, quam in eius libris, vel potiuS in eius libres, quidam exerciicrunt, ferre, si illa eiint eo reviviscente reinviscerei, posset. (Lettres à Dalechamp?, I. 3.)

mains et que l'on a polis pour les rendre plus beaux... Il n'en est pas moins vrai que les humanistes ont travaillé pendant trois générations avec un but précis : éditer des chefs-d'œuvre et les éclairer. Ils ont eu la volonté bien ferme d'atteindre ce but. Ne nous méprenons pas sur la valeur de l'exemple qu'ils nous ont laissé.

Le Sénèque de Juste Lipse est un monument. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est de ne pas répondre à ce que nous attendons aujourd'hui d'une grande édition critique. La philologie étant devenue une science véritable, elle a dû se soumettre à une discipline rigoureuse. Ses méthodes de travail doivent tendre à entourercelui qui s'y livre, de même que le public auquel il s'adresse, du maximum raisonnable de garanties. De là la nécessité, non seulement de savoir choisir un document ou une leçon, mais encore de mentionner les documents parmi lesquels le choix est fait, et de citer ceux-ci suivant des règles ou des usages reçus de tous. Les humanistes, dans leur ferveur un peu ingénue, n'ont pas compris d'emblée dans quelles conditions devaient s'accomplir les recherches et sous quelle forme on devait en publier le résultat pour que soit assuré, grâce à l'économie méthodique des efforts, le progrès d'une science. De sorte que non seulement le texte établi par Juste Lipse ne nous satisfait plus entièrement (ce qui après tout est d'assez mince importance, parce qu'on ne sera jamais tout à fait d'accord sur des questions de ce genre), mais la façon dont est exposé le fruit de son long travail ne nous permet pas toujours de retrouver les matériaux originels et de contrôler l'emploi de ceux ci. En un mot, et au risque d'énoncer un truisme, l'édition de Juste Lipse n'est pas une édition •• moderne ,..

Ces réserves faites, on ne peut plus que louer et admirer. Considérez ce qu'était la tradition manuscrite et voyez avec quel soin prudent a été constituée la vulgate. Plus d'apocryphes ; — déjà Erasme les classait à part et riait de la naïveté des siècles précédents. — Plus de confusion possible avec les œuvres du Père; — depuis Faber celles-ci font l'objet d'une publication et de commentaires spéciaux. De plus chaque œuvre a été étudiée minutieusement, résumée, commentée, replacée dans le cadre d'une chronologie (destinée — hélas! — à n'être jamais qu'hypothétique). Tout ce qui peut contribuer à éclairer le

texte a été colligé, classé, strictement dosé aussi. Voilà ce qui est à louer. Ce qui est à admirer, c'est la science de Juste Lipse : dans le domaine déjà vaste de l'antiquité latine, on la sent universelle et bien équilibrée; une édition comme celle-ci lui permet de se concentrer plus encore que de s'étaler. - C'est aussi la robuste intelligence, la santé morale de Lipse : son édition n'est pas un travail de pédant, elle n'est pas non plus celle d'un cœur sec. Une œuvre comme celle de Sénèque n'est pas simplement un sujet d'expériences philologiques : elle doit être comprise et appréciée de ceux qui la lisent. Tout le commentaire est orienté vers ce but. Or il se fait que ce commentaire n'a jamais été égalé, ni même sérieusement refait. Et quelle vie, quelle conviction ! Il arrive à Juste Lipse de s'exclamer, de se fâcher. Sous le docte humaniste, l'homme reapparaît. Enfiu, Juste Lipse, l'ami de Rubens et de Moretus, n'a pas cru déchoir en taisant d'une œuvre de science une œuvre d'art. Le commerce qu'il entretenait avec les grands chefs- dœuvre classiques lui avait inculqué je ne sais quelle élégance d'esprit : le goût du beau langage, le sens de la tenue, de la modération, de la fermeté. C'est faire honneur aux anciens que de les imprimer avec soin, en écartant de leur étude ce qui ne peut manquer de paraître rebutant. Nous dédaignons trop facilement aujourd'hui un ouvrage savant qui ne se présente pas sous un aspect rébarbatif ou neutre. Cela provient de cette notion, sournoisement répandue depuis plus d'un siècle, que le sens de l'art est une fonction psychologique inférieure par rapport à la poursuite de la vérité et que c'est une faiblesse pour un philologue ou un astronome que de se laisser charmer par la beauté d'un texte ou par celle des étoiles. Or n'en déplaise à ceux qui juraient, hier encore, par les éditions de chez Teubner, le grand Sénèque plantinien, magnifiquement disposé par Juste Lipse, oiné de gravures d'après Rubens et de lettrines de la belle époque - ce grand Sénèque élève l'âme à la façon d'une noble architecture... et il nous invite à entrer dans le temple :

Iiifp-edere^ dictis plura scio reperturum (l).

La postérité, d'ailleurs, ne s'y est pas trompée : non seulement le texte et le commentaire de l'illustre savant belge ont été

(1) Deiiiiei vers de Vlnvitatio ad Senecam, en tête de l'édition.

maintes fois réimprimés et reproduits ('), mais on s'accorde encore aujourd'hui à constater que ce travail " a fait époque „ (•').

La deuxième période s'étend de 1 "édition de Juste Lipse (16U5) à celle de Ruhkopf (1797-181 1). On y discerne deux tendances différentes. Un grand nombre d^éditions, les plus répandues, reproduisent ou résument le travail accompli au cours de la période précédente. C'est le cas notamment pour l'édition variorum de Morel, publiée à Paris au début du XV'IP siècle, et pour les innombrables éditions en petit formai, de valeur très inégale ('^). Au contraire, des travaux plus originaux témoignent à de longs intervalles que tous n'ont pas abandonné le désir d'améliorer le texte de Sénèque, ou de le commenter à nouveau. Telles sont les éditions de Genève (1628), avec les observations critiques de Jacques Dalechamps ; de Leyde (1649) et d'Amsterdam (1658 et 1672), avec les notes de J. F. Gronove (^). Au XVIli* siècle, stagnation presque complète. L'édition de Ruhkopf {^), qui livrait à l'attention des érudils un matériel critique considérable, inaugure la série des éditions allemandes.

C'est la troisième période. Elle se caractérise par la rareté — et aussi l'aspect peu engageant des éditions complètes de Sénèque. Ce sont celles de Fickert (Leipzig, 1842-45), avec un apparat critique très défectueux; de Haase (Leipzig, 1852 et suiv., nombr. réimpressions), dont on vante encore l'exactitude. On ne peut pas tenir pour des " éditions "les réimpressions du texte souvent défectueuses, qui accompagnent les traductions. Dans ces dernières années la maison Teubner a reconstitué, en s'adressant à

(1) Voir la Bibliographie Lipsieiuit\ pul>liée dans la Bibliotheca helgica, et à part.

(2) ScHANZ, 0. c, U, 2, p. 418 : " Epoclieinachend wiikte J. Lipsius ftlr Senpca. „

(B) Éditions successives de Juste Lipse. Editions variorum : Paris, Hadrien Perier, 1607; Pierre Glievalier, 1619, 1627 (ces dernières constituant une véritable encyclopédie de ce qu'on avait écrit précédemment sur les deux Sénèque). Édition in 12, sans notes, de Paris et Leyde, 1640, etc.

(4) Genève, Théodore de Juges, l&l;^. Ualechamps (+ 1588) avait utilisé des manuscrits i)eu connus. — L'édition d'Amsterdam, 167i:?, est une édition vario)'um.

(6) S. opéra oinnia quae supemunt rec. el ill. Fredericus Ernestus Ruhkopf, Leipzig:, 1797-1811 5 vol. in-8 .

divers éditeurs, une collection à peu près complète des œuvres de Sénèque (')

Les éditions d'oeuvres isolées se sont laites nombreuses et certaines de celles-ci ont acquis un juste renom. Impossible d'en donner ici la nomenclature; il faut renvoyer aux notices bibliographiques (-'). Citons parmi les dernières : Trois dialogues (De hrev. vit. ; Cous ad. HeJii. ; Cous ad. Poli/b.), par J. D. DufT, Cambridge, 1915 ; les Epîtres 1 à 88, par A Beltrami, Brescia, 1916 ; la Consolation à Helvie, par Ch. Favez, Paris et Lausanne, 1918; le De //«, par A. Barriera, Turin, [1919J... (3)

La Biographie. La connaissance et rutilisalion i^es sources au moyen âge. Vincent de B mauvais ; Pétrarque. — Constitution d'une Vita Senecne. ha^ée sur l'élu le des sources essentielles et travaux critiques de la période moderne.

Seules les indications fournies par les écrivains anciens, et que nous avons analysées, constituent les sourcesde la biographie de Sénèque. Il ne s'agit ici que de rappeler comment ces sources ont été utilisées au cours des âges. Nous devons adopter trois points de vue bien distincts suivant la mesure dans laquelle on a connu, étudié ou interpiété ces sources.

La connaissance et l'utilisation des sources au moyen AGE. —

Nou5 avons vu que les Pères de l'Église,notamment St Jérôme, s'étaient peu préoccupés de savoir ce qu'avaient été au juste la vie privée [continentissima], et surtout le rôle politique de

(1) Dial., éil. Hernies (1905, dern. éd. 1917); De hen. et de cleni., éd. Hosius (190;)); Nat. Quaest.. éd. Gercke (19 )1); Episl.M-, Hense (1908, dern. éd. 1914). Fragin. éd. Bickel (sous presse ?). — Qui ne voit que nous revenons au fractionnement — toujours dangereux — du moyen âge ?

(2) Mention spéciale doit être faite des travaux critiques de M. Gertz: Studia criticain L. Annctei Senecae D/aio^ros, Copenhague, 1874; édition du Z)e beneficiis et du De clementia, Berlin, 1876; id. des Dicdogi, Copenhague, 1886; et de J N. Madvig {Adversaria critica, Copenhague. 1871-84).

(B) On peut y joindre un choix de lettres par H. Wagenwoort, Utrecht, 1917. — Un De clementia est annoncé comme devant paiaitre sous les auspices de V Association G Biidé.

[Ce dernier volume a paru en juillet 1921.]

Sénèque. Le fait que {continentissima) jusqu'au XIV'' siècle, l'œuvre de Tacite fut virtuellement ensevelie dans l'oubli et qu'il ne put s'agir dans le monde occidental de connaître quoi que ce soit de l'œuvre de Dion, n'a pas peu contribué à laisser se fortifiei- au moyen Age l'absurde légende du christianisme de Sénèque.

Voici cette légende dans sa forme la plus pure. C'est un extrait de l'apocryphe Passio Pétri et Puuli : Goncursus quoque multus de donio Caesaris fiehat ad eum, credentiiim in dominum lesum Ghristiim et auçjmentahatur cotidie fidelihus yaudium magnum et exultatio. Sed et institutor imperatoris adeo illi est aininitia copulatus, videns in eo divinam. scientiani, ut se a colloquio illius temperare vix posset, quatinus si ore ad os illum alloqui non valeret, frequeutlbiis datis et acneptis epistolis ipsius dulcedine et amicali colloquio atque consilio frueretur, et sic eius doctrina agente spiritu sancto multiplicahatur et amabatur, ut licite iam doceret et a multis lihentissime audiretur. Disputahat si quidem ciim ethnicorum philosophis et revincehat eos, unde et plurimi eius magisterio nianus datant. Nain et scripta illins quaedam magister Caesaris coram eo relegit et in cunctis admirabilem reddidit. Senatum etiam de illo alla non mediocriter sentiebat i^) . — " Même de la maison de César il se faisait vers lui (St Paul) grand concours dé gens croyant en N. S. Jésus-Christ, et la grande joie et exultation s'accroissait chaque jour chez les fidèles. Mais le précepteur de l'empereur se prit pour lui d'une telle amitié, voyant en lui une science divine, qu'il ne pouvait qu'avec peine se retenir d'aller lui parler à tout moment, et quand il ne pouvait s'entretenir avec lui de bouche à bouche, il jouissait de sa douceur, de sa conversation et de ses conseils amicaux en échangeant avec lui de fréquentes lettres. Et ainsi sa doctrine, sous l'action du Saint-Esprit se répandait et se

(l) Lipsws, Acta Apost. apocr., I, p. "2i. — Gf K. Wksterburg, o.c, pp. 5, 23 elsuiv.,51el suiv. et C. Pascal, Lett. lat. im'd., p 132-13o. M. Pascal fait justement remarquer que ce passage contient des intornialions plus complètes que les fameuses LHtres à -S"' Paul. On a cru voir dans la Pansio un reflet des lettres primitives aujourd'hui perdues, mais cela n'a pas été suffisanrment prouvé. - D'après Antoriius (Bibliotheca Hispana vêtus, t. I, p. iO.), Joannes Lorinus attribuait au même auteur la Passiu si \es: Lettres. \i. aussi la Bibliotheca Xijsti S'^ftensis, 1. 2, vo Paulus.

faisait aimer, an point de pouvoir être enseignée librement et écoutée avec plaisir. Il discutait même avec des philosophes païens et les convainquait d'erreur, à la suite de quoi plus d'un prêtait la main à son magistère. „ — Jusqu'ici il n'y a rien dans ce récit qui ne cori'esponde soit aux données des EpUres ou des Actes des apôtres: les conversions dans la maison de César, les discussions avec les philosophes : soit à ce que dit S' Jérôme des rapports entre Sénèquo et S* Paul. — " Car le maître de César lut en présence de celui-ci certains de ses écrits et le fit admirer de tous. Même le Sénat le tenait en haute estime. „ — Et cela peut aussi correspondre à ce ({ue dit S» Jérôme : Sénèque rêvant d'être auprès des siens ce que S* Paul.. Il suffisait d'amplifier cette idée pour arriver au texte de la Fassio Pauli. A noter la contradiction formelle avec les conclusions de S* Augustin.

Quant aux lettres actuellement connues, le moyen âge en a admis l'authenticité, et elles ont été répandues plus que toutes les autres œuvres de Sénèque. Avec la notice de S* Jérôme, dont elles étaient généralement accompagnées, elles lurent les seules sources sur lesc|uelles s'appuyèrent les érudits quand ils eurent à parler de la vie de Sénèque. Le jugement de Quintilien, également connu, ne fournissait pas de données biographiques.

Aussi ne doit-on pas s'attendre à trouver chez les écrivains du moyen âge une grande variété d'opinions touchant Sénèque. Alcuin fait allusion à la correspondance avec S' Paul (i). Plus tard, en plein âge d'or de la littérature scolastique, Honorius d'Autun (2), Pierre de Cluny (•^), l'historien Otton 0), Jean de

(1) Poetae aevi caroL, \, 300. Cf. G. Pascal, o, c, p. 138. Les textes de cette période sont rares. Au VIII" siècle, Bède le Vénérable considérait encore Sénèque comme un païen : wirabur tautam citiquaui infldelinm prudenliam inesse potnii^se (Ed. de Bâie. t. II, p. 284.). Westerburg (p. 5) souligne qu'on ne trouve pas d'allusion au christianisme de Sénèque entre la Passio (antérieure, selon lui, au VII« siècle) et le chroniqueur Freculphus (1X« siècle), mais cela n'est, évidemment, qu'un argument négatif... Nouveau silence, dit-il, jusqu'à Honorius d'Autun.

(2) XIII^ siècle. Prêtre et scolastique de l'église d'Autun. {?,) Mort en 1156.

(1) Mort en 1158. Voir son éloge dans VHist. litt. de la France, t. IX. p. ItU.

FAlDtK 5

Salisbury (l\ Philippe de Hai-vengt ('), PieiTe Goniestor (■^) et d'autres suivent lopinion commune. Et dans les àf^es suivants, chez Vincent de Beauvais (4), chez Walter Burleigh (5), chez Jacques Le Giand (•>), c'est encore elle que nous retrouvons, inaltérable dans son fond. Walter Burleigh, qui s'est fait le biographe des philosophes. ne retient de Senèque que ceci : qu'il a été l'auii de S' Paul, qu'il a lu les écrits de l'apùtre en présence ' de Néron et qu'il était doué d'une prodigieuse memoiie (confusion avec Sénèque le Père). C'est encore Vincent de Beauvais qui a fait le plus louable effort en vue de tirer des sources dont il disposait un send^lant de biographie : Claude nieuri à 04 ans; Senèque, précepteur de Néron, écrit le Ludus de morte Cfandi; autres écrits de Senèque C^) Plus tard Néron pousse Sénèque à la mort : Senevaui praf^ceplonim <ul nereni couipnlit. Pourquoi ? C'est que Néron, suivant ce qu'on rapporte, ne pouvait pas songer sans colère aux fessées qu'il avait reçues dans son enfance. Ferfur aiiteni relalù). guod ipse Nero Se)iecam (dicjuaïido respicieus, et verhera, quae sibi a pueritia intulrraf ad ineinoriam reducens, infremuerit .. (Est-ce assez •' moyen âge ,. !) Sénèque était l'ami de S* Paul Et en effet, dans l'histoire de ce dernier — serait ce\a. Pdssio? - on trouvée des précisions sur cette grande amitié, et c'est ce que confirme S* Jérôme (8). Vincent cite alors le texte de S' Augustin relatif au De superstitione.

(2) Mofl en 1183. Fut Rbl)é de Bonne-Espérance. Rappelons (|ne la cnriespondance de Senèque et de S' Paul l'iLTure dans le nianusci il de Mous (Xil'' s.) provenant, de cette ahbaye.

(•S) Mort en 1193. Scolasttca tustoriu, c. 126: Panlu.'^) familidritatem Senecae mdqialri Neronis sibi compararit.

(41 Mort vers 1264. Son livre fut le Laronssp du moyen âge français. {')) 127.0-1857. De rita philosophonim.

(6) Jacobu.s Mayrnus. 1350 14 '.'.3 environ.

(7) VixcKNT DE Beauvals, Specul. hitif., VIII, 102 et .suiv. (Éd. de Douai. 16^-1' t. IV, pp. .309 et suiv.)

(8) IhicL, IX, 9 (t. IV, pp. 325 et suiv.) A noter que Néron, par considération pour celui qui a été son précepteur, laisse à Sénèque le choix de son [?enre lie naort. Celle légende a eu un grand succès au moyen âge. Le fantaisiste Jean d'Oulremeuse se fait l'écho d'une version phis circonstanciée encore : Sénèque eut le choix de l'arbre auquel il devait être pendu. Voir pour plus de détails : A. Counson, L'influence de Sénèque le philosophe. Musée Belge t. VII, 1903, pp. 132 suiv.

Un siècle plus tard environ, les derniers livres des Annales ayant ete retrouves, la figure de Sénèque commence à soilir de l'ombre. Peti-arque représente bien cet âge de transition: il est de son siècle par sa méthode d'exposition, son goût pour une érudition fractionnée et un peu candide; mais il est un des précurseurs du quattrocento par sa curiosité toujours en éveil, son aspiration à trouver du neuf. Pétrarque a étudié Senèque d'après ses œuvres, d'après les passages marquants des Annales de Tacite ('), que connaissait aussi Boccace ; d'après Suétone... '2). Il s'est fait sur Sénèque une opinion. Malheureusement il n'y a dans ce cjue Pétrarque écrit ici et là de Sénèque aucune espèce de critique. Il croit, et fermement, à l'authenticité de VOctavie et admire avec ((uelle lucidité Sénèque y prophétise sa propre mort (^). Il a bien discuté avec Boccace la question de l'identité des deux Sénèque : le philosophe et le poète (4) ; il ne songe pas à disjoindre le père et le fds et attribue à celui-ci la prodigieuse mémoire de celui-là (=5). Senèque est avant tout un moraliste: cela se vérifie dans tous ses ouvrages (6). S'il est reste à la cour

fl) Notamment l'entrevue entre Sénèque et Néron (A)ni.. 14, 53-56J Cf. Pétrarque, De reh. memortnidis. 1. III, tract. II, c. 14.

(2) Le songe de Sénèque (Soet., Nero, 7.) cf. Pétr, ibid., IV, III, 18. L'accusation (l'avoir détourné Néron de la lecture des anciens auteurs (Scet., Nero, 52.1 est reprise dans VEpistola nd Annaeum Senecam '• Testent nempe certissimuin habenms. et qui de sitmmis viris agens nec metu flectittcr nec gratia, Suetotonius Tr«)iqtiillus. la igitur qiiid ait? Avertisse te Nerotiem a cognitione vitertiiii aratoruin, qtto scilicet in tiii illitm admirât ione diiitiim detinercs... Suit ce jugement sévère • Prima est miseriantm tuarum radix oh aniiiii leritate. ne dicam vilitate profecta. Inanem studiorum gloriam. dure senex, nimis molliter, ne rursiis dicain piieriliter concttpisti.

(3) De rita solitaiia: I. H, tr. VIII. c. 1 (où Pétrarque invoque également l'autorité des Lettres d Liicilius.); De reb. memor.,lU~ II, 14 (où est rapportée l'entrevue avec Néron.).

(4) A. ScHOTT, Z>e auctore (Seneca) et declamnndi ratione. En lète de l'éd. de Sénèque (le Père), Pans, 1(319, p. 2.

(5) De reb. niem., II, I, 6.

(6 Petrarchae Epistolae. Epist. praefatio. Sénèque y est comparé à Cicéron, dont les lettres avaient un caractère plus familier. Dans V Epist. iid Ann. Senecam et VEpist. contra Galluin, Pétrarque invoque un témoignage lapocryphe) de Plutarque : Sénèque en tant que moraliste n'a pas son égal en Grèce. — Touchan' les rapports entre Sénèque et S' Paul. Pétrarque écrit : Xec tihi aliter videri pottdsse certus sum, praesertïin Vaidi apustuli sacris ntonitis aurein

de Néron, " cette officine de crimes, „ c'est bien malgré lui : Nemo itaque Senecnm arguât : f/iiaH/ tioleiis illi nffîcinae svelerum ad/iaeserit .. — " Que personne donc ne lui fasse de reproches... „ N'a-t-il pas, le moment venu, offert tous ses biens à Néron et désiré la retraite ? Une sorte de fatalité lui a barré la route. Conception assez simpliste, mais (|ui tend cependant à èire une explication.

Constitution dune V/fn Soierae. — Dans le courant du XV*" siècle s'établit luie version de la vie de Senèque d.ont Secco Polentone (Xiclio Polento) s'est fait le principal interprète n). Il y a toujours une confusion complète entre le pèi-e- et le lils, et comme les Declumafiones (lisez les Conh-orerscfi) fournissent des indications chronologiques, on fait vivre Sénèque au moins pendant cent -quatorze ans. Coiument expliquer que les Coidroverses aient été dédiées à Gallion, à Meln et à Sénèque? — Ce Sénèque est le poète tragique. Quelles circontances ont fait que Senèque. ne à Cordoue (ceci, on ne Ta jamais oublié, grâce à S* Jérôme), ait vécu à Rome? — C'est qu'il a, au cours d'une guerre, été fait prisonnier, auiené à Rome, rendu à la liberté. WOcfnvie est authentique : on n'en doute pas. Quant à VEpitaph'non, il a été composé par Sénèque nuiurnuK"^) La fable du christianisme de Sénèque n'a plus tant de vogue. Les récits de Tacite l'ont reléguée au second plan. Pourtant, dans une courte Vita, insérée à la suite d'une des premières (éditions

non neganti et oblatani caditus aniicitiiDH complexo : qiiatii utinfiiii iircliiis iPHuissea, ne dicellereris in fineni et mut illo caftent praeco verifufis /im rt-rUdte ipsa et pro aeterni praemii ])OHAi'itsione nuirfreris. (Epiftt ad Aiui. Scn.) C'est respecter à la fois la lég;en'le t^t, i'histoiio.

Il Secco Polenlone (vers 1370 — v. 1 i(j3i est l'aulpur ciiin De scripioi-ibits illn^ffibus latina» Ungaae. (de Livius Aiidroaicus à Péh arque) d'où Ton a extrait, une Vie de Sénèque, qui fut parf )is attribuée ii Pétrarque.lui-inênie et à... S'' .\u2rustin. (A.ktonius, B. H. V., t. I. p. 30.) Klle a été traduite en italien et placé en tête de la traduction de Franc. Varclii (1564 .

(2) Voir pour ces diverses erreurs ici rassemblées, la Vita anonyme {inccrto auctnre) de l'édition de Bâle de 1555, et une autre vie de Sénèque très développée, qui est parfois ajoutée aux Vies de Plulaïque. Rodolptie Agricola, le conuneutaleur des Controverses ne distinguait pas le père du lils. Il faisait de Lucaiii le petit-fils et non le neveu de Sénèque. Un faussaire, lannolius Marnotus, prétendait avoir traduit de Plutarque sa Vita.

des EpVre.^ (vers 147.")), Seiiè(|iie esl enenie (lualifie de rir eafJiolicHs (U. Panni ces essais soiivciit ni.il.iiii-oils, de bidtîi'apliies, le petit livre de PaulusPoiii|)ilius, public en IV.K). (|nelqiies mois avant la mort de son auteur, appareil coiunie i ne œuvre |)arlirulierenieiit nicritoir(> : cette fois le pèie (la personne et non l(»s u'uvres) est ueltement sépaié du lil?; VOrtaric est rejetée ainsi que — mais avec une f)rudenle l'escrvc - les lettres à S' Paul ['^). De celles-ci Érasme croyait avoir dit le d(iiiier mot : Hii< epistolis non video qiiid fiinji possil frigidim^ out iiieplius — " Je ne vois pas ([u'on puisse imaginer quelque chose de plus tVoid ou (te plus inepte „ K\ après en avoir disserté pendant (piel(jue temps : Scd rijo niinis )nn/fa de reni/ii/i. — "' Mais en voila beaucoup trop sur i"ien du tout. „

Le ti-avail du sei/.ieme siècle, ti'ès fécond en ceci comme dans le reste, aboutit au I)p vita et scriptis L. Annaei Senecae, de Juste Lipse, que l'on retrouve en tête de mainte édition du début du XVni'' siècle. Alors que les prolégomènes de Debio (1551- IGOS) et la préface de Faber (1505) sont aujourd'hui à peu pi-ès oublies, la notice de Juste Lipse reste un modèle d'érudition sobre et sûre d'elle-même Elle est tout entière ajjpujée sur des textes bien éclaires et bien agencés.

Cette notice, Juste l'avait écrite avec amour et gravite tout à la fois, et dans un esprit de [irofonde admii'ation pour son héros. Aussi ne reflète-t-elle que bien imparfaitement la physionomie complexe et assez déconcertante de Sénèque. En celui-ci, Juste Lipse, héritier d'une longue tradition, ne voyait (|ue le philosophe, le sage exemplaire, (|ui avait éie en même temps la plus illustre des victimes de Néron. Ce i-espect absolu pour la mémoire des anciens était au XVl» siècle, malgré le développement qu'avait pris l'esprit critique, aussi naturel que l'était, dans un autre domaine, malgré les retentissantes découvertes et

(1) Bilil. (le l"Un. de Ganrl, Rp.". 210, i" 75 : De vita rt morte Sfuecae. L'auteur allrihue encnie à Sénèque 114 ans d'àsre.

(2) Voir celte Vie publiée ci-aprè*. Autres auteurs de Viet^ de Sénèque eu de notices tiioprapliiques aux xv«-xvi^ siècles: Pelrus Crinitus (+ 1504», Hapliac! de "^ oMervA iCommeiitarii urhani \)\\h\\és eu 1506),Lilio Giraldi (-+ 1552). etc. Ambrosio Morales (1513-1591) suggérait pour le nom de Sénèque une étymologie assez inattendue : Seneca = se necando. Gela tient du calembour.

l'originalité des génies, l'admiration des chefs d'oeuvre de l'architecture; et de la sculpture antiques.

Ces! à compléter les données de Juste Lipse et à corriger son jugement (( le les biographes postérieurs se sont attachés avec un soin croissant. Dès le milieu du XYII^ siècle, Aîeibom réunissait tout ce qu'on pouvait invoquer de défavorable contre Sénèque. Pendant tout un temps, par une sorte de retour des choses, le caractère moral de Sénècjue est apprécié avec sévérité. Diderot, en 1779. entreprend de le venger par un panégyrique maladroit ; La Harpe riposte. Il sendile que désormais on ne pourra plus parler de lui sans passion. Pourtant.au XIX siècle, les biographies de Sénèque se font de plusiMi plus etudiéesC) Une nouvelle polémique remet en question le " christianisme „ de Sénèque (2). L'opinion publique, pour la({uelle ce problème ne se posait plus depuis longtemps, se passionne a nouveau, puis s'apaise. Mais les savants n'ont pas renoncé à engager sur la personne et le caractère de Sénètpie des débats contradictoires On continue à être " pour „ ou " contre •' Sénèque, selon qu'on accorde le plus d'importance aux témoignages des historiens ou aux impressions que laissent ses propres écrits et ainsi s'est formée une sorte de légende nouvelle (après tant

(1) Gelpkp (181SJ, Jonas (1S70), Martens (187I\ Hocliait (1885). Diepenbroek (1.S88), Friediaeruler (1000), H. Wallz (1909), etc. Voiries hibliographips de ScHANZ, Pauly-VVissowa. Wai.t/. — A siy;aaler en plus: FiiAxnis Holland, Sfinecn. Lonire?, 1920 et f',. i\Iaiu;jik~i. Sn^pcn, Messine. U»2(i.

(2) A. Fl'IUky, S^ Pdtil ''I Sriiàjiir. F'aris-, 1853; di. Aibirtiv. Séiii>qup et St Paul, Paris, l'^B9 — et toute une littéiature sur ce ■.^ujet qui était p|iuise au début du XVI<> siècle. Il est à peine croyable qu'en 1917 un jeune apprenti théologien ait, eu Allemagne, comparé une fois de pins la dodiine de Sénèqueà celle doSt Paul : Kurt r)KissNEH, Paulna iind Sciteca, (iiUersloli, 1917. 44 )i. iri-8". ri sei;iit bon pourtani que celte plaisanterie prit fin. l'ne note manuserite de l'abbe Micbut - qui eut son beure i\v noluriéte dans le Hainaut dans la dernière moitié .lu XIX" siècle traduit bien le sentiment secr(>l qui conserve à cette question une actualité constaninieiit renouvelée. Sur la pat/e de garde d'un vieux volume : pualillap mnim-rs faliiis amii (Lyor, l.'iôô) et qu' contient les fameuses letties, l'abbé Micbot a lédigé un parallèle entre 8énéqne et S* Paul. 11 condamne le |)liiloso|die; note (jue l'aulbenticité des lettres a été rejetée, mais qu'une tradition dans l'ancienne Esilise se pronoî çait en faveur d'une liaison possible entre les deux hommes. (Communiqué par M. l'abi'é Puissant.)

d'antres) : celle de l'étrange contradiclion entre la vie et les écrits de Sénèque, voire entre sa comluile et siv'- préceplesC). Ceci n'empêche pas, naturellement, que, giàceau perfectionnement des méthodes historiques, on ait pu étendre considérablement notre connaissance de la vie de Sénècpie. De multiples travaux de détail y ont contril)U(> (2). Ce qui reste souvent trouble, chez les historiens de Senèque, c'est l'idée cilobale ((u'ils se font de N'ur piM-;()(ui;i;^e Celui-ci est mal dc^nfie des ap}irei;iations contradicloiics, des sympathies et des aversions âor)\ il a ele l'objet jusque dans ces tout (ierniers temps. Et à -cet égard il faut hieti reconnaître que l'étude de la vie de Sénè(|ue a été solidaire de l'inflnence qu'il pxercait et des réactions (|u'il provoquait.

L'influeniP.

Le moyen âge n'avait eu qu'une opinion sur Sénèque : il était le sage par excellence. Ses préceptes comme sa vie étaient tenus pour exemplaires. Les esprits les plus foncièrement religieux admettaient (pi'en dehors de toute mystique, il y avait place dans la vie pour une morale naturelle, purement laïque et humaine, quoique incomplète. Senè(|ue. qui passait pour avoir été chrétien ou presque, fournissait à niprveille les maximes de cette morale (3). Il était d'autant plus aise d'y adhérer

(Il C.Pascal (Senpca, Catane, 1906.1 s'élève avec violence contre celte hahilnile prise par la plupart de ceux qui ont eu à parler «le Sénèque.

2) On eu trouvera é.Ëfalementrindication liililiogfraphique soit dans les gran le< histoires de la littérature romaine de Teuffel, deScHANz,etc.ainsique dans l'encyclopédie de Pauly-Wissowa, soit dans la Vie de Sénèque, de R. 'WALTZ.et dans les travaux analogues, nolauiment entête de l'excellente édition delaCo)?,so'n/'/o» à Helria, parCn.FAVEZ (Paris et Lausanne, nil8). lies rapports eutrc Sénèque et Sérénus ont fait l'objet d'une étude spéciale, publiée en l'Ufi dans la Ticvm- des Ktudea anciennes, par H. UE la Villf ue Mirmont; ceux de Burrhus et de Sénèr|up iléjà et udiés par le même auteur, puis |)ar R. Waltz^ en inie. ont été en 1916 examinés à nouveau par W. L. Friedrich.

(.3) Ms 48/102 Ribl. Mon=, f" 36 r» {Epistola Frédéric/ Cnrdinalis ecelesiae sa^ictorum Pétri et Fanli ad Imperatorem) :... transmisi (Ubrum) nt haheas in eo exercitium iiigenii, Stint enim episfolae quas Seneca scripsit ad Lucilium, de institutione vioium bonorum et informatione virtiUum, et qiiid appetendum nec

qu'elle était comme codifiée dans des traités apocryphes et des recueils de proverbes et que l'on n'avait scruté, d'après les authentiques documents, ni la vie. ni la doctrine du philosophe. La confîsnce est absolue. Jean de Salisbury reproduit, il est vrai, avec assez d'exactitude le jugement de Quintilien ('), mais à celte époque (XII« s.) pareille condamnation d'ordre exclusivement lilléraire, ne comporte comme conséquence aucune dépréciation générale " Il écrivait comme lui venaient les pensées. ,. Voilà tout au plus ce que pouvait en conclure Jean de Salisbury. Aussi ne devons-nous pas nous étonner d'entendre Philippe de Harvengt attribuera la pensée de Sénèque une portée extraordinairement puissante. Voici ce qu'il écrit; cela mérite d'être cité textuellement :' Ci)?^orf si. dii placabi/es et aequi, ait Seneca, delicta potenfiunt hoh sfatini fif/))iiniljus perseriiniftfHr, (/Haiito ae<ininn est homineni lioniinihus praeposituDi, miti aninio exercere imperinm? Quo forsitan lecto amicus Senecae Pmilus huius modi lenitatem sese osiendit habuisse, et eiiis quasi unco Thessalonicensiwn sibi animos attraxisse (2). — " Que si les dieux, qui sont pitoyables et justes, dit

non quid fugiendum. — Déjà Martin de Bracara, dédiant, sa FormuUi au ro Miron, avait écrit: non iJla nrdita et perfeda, qïiae a panels et peref/reqiis deicolis pafrantur, institi(i.t, sed t'<i magis coinmoiiet, quac et sine diinnarum scripinrarum praercplis nnturali taniuin Imnianae intelligentiae Jege etiania laids recte honesteqne viventibiis valeant adinipleri. (Cité d'nprès Haase, p. 468, qui corris^e k iovl : /perjegregiis.) — An IX« siècle, ral)bé Loup de derrières utilise des exlrails de Sénèque qu'il dit lires de la saecuîaris liteiatura.- Autres auteurs du haut moyen âge cli z lesquels en retrouve des traces de la lecture de Sénèque : S"^ C-olonihan, Alcuin (v. plus iiaul), Walalilried, Sedulius, Radbert, Hetny d'Auxerre, Modoin d'Aulun, Huchald de S' Aniand, Eug. Vulgarius (M. Manitius, Gesch. der Lat. Litf. des Mittelaltcr^, Munich, 191!.), Kathier de Vérone, Abélard, Otton et Kmon Fisingenses, Menkonis, Alberic, etc. (M. G. II., XX, 162 s., XXIII, 481, 529, 531, 793.) La liste est indétinie-

(1) Polgcraticus, H, 13; Entlieticus sive de dognuitc /;////o.so/;//. ; v. 1257-1268. .1. de S y prend résolument la défense de Sénèque : Sto't'cus est acer, murum compendia captai, Verbaqiie seinper habet sensibiis apta suis.

(2 Philippe dp; H\rvengt, Epist. XIII. (Opéra omnia, éd. Douai, 1620, p. 61. Le lexie de la. Patrologie latine reproduit celui de celte édition.) La citation de Sénèque est textuelle : De cleni., 1, 7, 2. — Lire de Philippe de Harvengt la lettre XX sur l'étuiie des belles lettres. (Harvengt est situé à quelques kilomètres de Mons.) Sur cet auteur, voir l'étude de Dom Ursmer Herlière dans

Sénèque, no punissent pas aussitôt do leur foudre les crimes des puissants, combien il est plus juste qu'un homme qui a mission de commander a des hommes, exerce son autorité dans un esprit de douceur ! C'est peut-être pour avoir lu cela, que Paul, l'ami de Sénèque, montra qu'il possédait une douceur de ce genre et qu'il s'en servit comme (i'un grappin pour attirer à soi les cœurs des Thessalonicieiis. " La doctrine de Sénc(|ue indiquant à Si Paul sa ligne de conduite : voilà qui est assez inattendu sous la plume d'un abbé du Xll'' siècle.

Il ne faut pas s'étonner après cela que Sénèque ait joui au moyen âge d'une telle considération et qu'il ait passé aux yeux des écrivains profanes, des littérateurs proprement dits, pour le modèle des vertus morales et le maître de la sagesse humaine. Dante, qui le place avec beaucoup d'autres dans le premier cercle de son enfer (il est donc loin d'en faire un chrétien), l'appelle Seneca morale, alovs que des autres il ne donne en général que le nomC). On cite ilans la littérature provençale un petit poème intitulé Seneca et qui est entièrement constitué de sentences mises en vers(2). U reapparaît, toujours avec la même caractéristique chez Guyot de Provins, chez Alart de Cambrai, dans le Romini de la Rose de Jean de Meung, et surtout chez Eustache l)eschamps(^). On sait que celui-ci tenait Sénèque en si haute

a Revue Héiiédicline, 18W. pp. 9t-8i , 69-77, 130-1.36, 193-206, 244-253. — II existe à la liihliollièque de Mons un ms. (XIII* s.) provenant de i'alijjaye de S' Feuillan du Kœulx et contenant diverses œuvres de Pli. d. H.

(1) Infemo, 4, v. 141. — Déniocrite, Euclide, Averrhoès sont aussi caractérisés. Sur l'influence de la pliilosophie morale de Sénèque en Italie, au XIV" s.' voii' VV. DiLTHEY, Auff'itssuiig and Anahjse des Meiischen im 1~) und 16 Jahrhiindert. ârchiv lûr Gescliichte der Philosophie, IV (1891), pp. 631 et suiv.

(2) Voir C. Pascal., u. c, p. 121 et Bartsch, Clirestoiiiatliie provençale, Eiherfeld, 1875, pp. 339-342. Les écrivains religieux ont continué à tenir Sénèque en haute estime. On connaît le rapprocliement de texte : Sén., Ep. 7, 3 et Imit. Clir.. 1, 20. — Antonius signale VApologeticus super lecturam epistolarum Senecae, du dominicain Peccioli, le commentaire de Lucas. Évêque d'Auxirnum 'Ositno) dédié à Clément IV, ainsi que d'autres commentaires inédits du moyen âge finissant.

(3) .\rt. Graf, Roina ndla memoria e nelle iinaginazioni del inedio evo, Turin, 1883, t. II, passini, et Alb. Counson, L'i>ifine)tce de Sénèque le pliilosophe- Musée Belge, t. VII (1903), pp. 132 et suivantes. — On sait que les traités de Sénèque avaieni leur place dans la bibliothèque du roi Charles V (+ 1380)*

estime qu'il le plaçait au nombre des auteurs que " tout homme (le pratique doit avoir lus et étudiés. „ C'est chez le mêuie auteur qu'on trouve cette expression caractéristique: " être un Sénèque en mœurs, „ que l'on a rapprochée du proverbe : " 11 se repute un Sénèque d'Espagne. „

D'ailleurs, dès le XlVe siècle, Sénèque est traduit en langue vulgaire: Bauchant, Nicolas Oresme. Au XV^, traductions et commentaires se multiplient; Alain Ghartier paraphrase en vers les pensées de Sénèque Alplionse, fils du roi Ferdinand d'Aragon emploie ses loisirs à l'étude et à la traduction des Épltres (i) Pierre Diaz de Tolède entame, assez maladroitement, celle de plusieurs traités. En 1500, nouvelle traduction française.

Au seizième siècle, Sénèque mieux connu, plus répandu et toujours admiré presque sans conteste, connaît ainsi que d'autres auteurs, un renouveau de gloire. A côté des grandes éditions, dont nous avons parlé plus haut, les traductions (^); à côte des études biographiques et des commentaires critiques, les commentaires philosophi(|ues, et la renaissance de l'idéal stoïcien. Le plus célèbre des commentaires est celui de J. Calvin sur le De clemeiitia (3). Il a contribué pour beaucoup à rendre Sénèque sympathique aux protestants français et suisses. Moins connue est une petite étude d'Henri Estienne, que l'on pourrait intituler Initiation à la lecture de Sénèque, et dans laquelle il est traité séparément de la philosophie et de la langue, avec force remarques critiques (4). Estienne fait très justement observer que chez Sénèque le moraliste l'emporte surtout le reste; que Sénèque est en opposition à la fois avec Platon et avec le Ghristia-

(1) Antonuis, B. h. V., t. ir. ]). 111, n. 4i6. - Les traductions espagnoles (le S. y sont énumérées au t. I, p. 44. L'une d'entre elles a été inipiiniée à Anvers, en 1555.

(2) Traductions françaises par Ant. Verdier, Pierre dn Ryer, Simon Goulart et autres; italiennes pai' Fr. Varclii, F'r. Lesdonato. La première traduction allemamle tut imprimée à Strashour-,' en \b'èG: Sittlichen Ziichtbildiern des huchheriinipten L. A. Seneca ; elle est de iMicliel Herr.

■ (S) L. Annaei Seuccae Romani sennloris et pJiilosoplii clarissimi libri duo

de eUmo.ntia ad Ne.runem Caesuretn illustr. commentarii i. Calvini. Paris, 1.^72.

(4) Ad Seiiecae Uctionem Proodopoeïa in qua et nonnuUi eius loci emendaiitur

autore Hknr. Stephano. (Paris) 1686, petit in 16. 296 -\- 139 pp. de lettres

à J. Dalechamps.

nisine et ((u'il rattache à la doctrine stoïcienne certaines propo* sillons' qui sont communes à plusieurs philosophies. Rien de plus net que ce court expose, Mais le véritable guide du néostoïcisme, c'est la Manuductio de Juste Lipse. C'est à lui décidément qu'aboutissent les efforts tentés de toutes les directions. Juste Lipse a attaché son nom a tout un système de philosophie dont l'étude approfondie et la méditation de Sénèque lui avaient fourni les éléments. La Motnidiu-tio, de même que la Flujs/o/oi/i<( sioïcorum sont des ouvrages théoriques où la philosophie de touie la secte est étudiée dans un but d'édification. Ils ont été publies en 1G04. Vingt ans auparavant, en 1584, Juste Lipse avait fait paraître le De constantia ('). Ce traite est une œuvre plus personnelle, inspirée par lesouvenird'événements historiques et rattachée par son cadre à ce délicieux Liège du XVP siècle, avec ses coteaux fertiles et ses jardins fleuris au bord de la Meuse. Juste fuit " la Belgique „, sa patrie, et s'arrête à Liège, alors à l'abri des troubles. Tel Mélibée rencontrant Tityre, il y retrouve Charles de Langhe, dont il est l'hôte. 11 fait chaud ; l'on va causer sur les rives du tleuve, au nord de la ville, là où aujourd'hui encore la nappe d'eau mouvante se fait plus large et reflète plus de ciel .. et la conversation se déroule ; les dissertations prennent corps ; le ton s'élève : nécessité de la constance : caractère extérieur et fatal des événements ; nécessité d'aimer la patrie indépendamment delà qualité des hommes qui l'habitent; et comme conclusions : ne pas se livrer à ses passions; tirer profit des circonstances en vue d'un perfectionnement moral ; avoir toi en la Justice de Dieu .. Une note pessimiste pour finir : que les malheurs sont de tous les temps et communs a tous les hnmines. Tout cela est très noble et très grand et ceux que des deuils publics ont affectés sans les atteindre, ont dû

(1) JusTi Lipsi Manuductionif ad stoicam philosophiam lihri très L. Annaeo Senecae aliisque scriptorihus illusti'andis (Anvers, 1604). Plnjsiologia stoicorum libri très L. Annaeo Senecae aliisque scriptorihus illustrandis (Anvers, 1604). De constantia libri duo, qui ulloquium pruecipue continent in publicis malis (Anvers, 15S4). A consulter : Lédxtine Zant.\, LaRenaissance du stoïcisme au XVP siècle, Paris, 1914, et sur la philosophie des XVJe et XVIP siècles, les importantes études de VVilh. Uilthey dans les Archir fiir Geschichte der Philosophie, t. IV, V et VI (1891-1893): notamment : Anffassung und Analyse des M''nschen (déjà citée p. 137.) et Naturliche Si/stem des Geisteswissenschaften.

recourir, pour conserver leur équilibre moral, à de pareilles exhortations. Considéré de ce point de vue, l'humanisme est une morale par l'effort intérieur et la discipline de vie qu'il exige de celui qui s'y adonne ; mais il est une morale d'exception, tout comme le stoïcisme latin dont il est issu, parce qu'il suppose un entraînement difficile, une intelligence au-dessus de la moyenne et surtout une érudition un peu spéciale : la connaissance et l'amour du beau latin. Après Juste Lipse, il n'y a guère que Guillaume Du Vair, en France, qui soit parvenu à introduire dans sa vie et dans ses écrits assez d'équilibre et de logique pour les conformer à l'idéal stoïcien ('). Or pour Du Vair aussi, Sénèque fut l'incomparable modèle.

La plupart des lecteurs de Sénèque — et ils furent nomljreux au XVI" siècle — ont retenu de lui ce qui leur plaisait d'en retenir. Beaucoup se trouvaient d'accord avec lui par suite d'affinités intellectuelles. C'est le cas de Montaigne (i). Montaigne s'est complu dans l'étude des ouvrages de Sénèque et il en a pour ainsi dire démarqué des passages entiers. Mais, son appétit naturel le guidant, il s'est plutôt assimilé Sénèque, qu'il n'a cherché par système et en quelque sorte artificiellement à se régler sur son modèle. On l'a assez dit : dans la haute littérature française, ce sont les Essais' qui ont exprimé la substance et même reproduit la disposition des plus importants écrits de Sénèque : le De clementia^ le De keneficiis, les Eptfres. Est-ce à dire que Montaigne, parce qu'il rapprochait Sénèque de Plutarque et appelait " leur instruction „ " de la cresme de la philosophie „, avait pour Sénèque une admiration illimilée'r'A'on certes. Il incline à la philosophie" stoïque et épicurienne» de Sénèque^ mais pour l'expression, il préfère Plutarque (3);pour sa vie aussi: " Il paroist en Seneque qu'il preste un peu à la tyrannie des

(1) De Du Vair (1556-1621) sont La Saitite philosophie, la Pliilitftnpliie morale des stoïqites et la Consta)ice.

(2) Essais, II, 10 : Plutarque et Sénèque " ont tous deux cette notable comnioiJité pour mon Iiumeur, que la science que j'y l'herche, y est tiaictée à pièces décousues, qui ne demandent pas l'obligation d'un long travail, de quoy je suis incapable ".

(3) Essais, 9, 10: " Seneque est jjlein de pointes et saillies, Plutarque de choses. Celui-là vous eschauf'fe plus, et vous esmeut. celuy-ci vous contente davantage. „

Empereurs de son temps... „ En toutes ces opinions Montaigne, une fois de plus, résume l)ien les tendances diverses qui turent celles de la seconde umitic du XVI' siècle (').

Senèque, suivant la tradition du moyen à^'e, était aussi tenu pour un guide sûr en matière de morale pratique. On n'aurait pas do peine à trouver des hommes de premier ou de seconct plan, comme le Hollandais Barneveldt (IÔ49-16H)) ou l'anglais Sydney (1554-]5S(i), qui, frappés d'un grand malheur, furent effectivement consoles par la lecture de Sénèquo. H. Estienne, écrivant à Dalechamps, qui vient de perdre sa femme, invoque le plus naturellement du monde, lautoFité de Sénèque : Si Seneca essem, mi Ddlechampi... Mais en même temps qu'on apprend à mieux connaître Sénèque, onaccordeàsa philosophie une importance plus grande. Il ne s'agit plus de christianisme. Les protestants Heinsius et Théodore de Bèzo considèrent maintenant les lettres à St Paul comme une fraude premeditée(^) ; certains vont jusqu'à faire de Sénèque un athée... Des catholiques, tels Baronius et le cardinal Du Perron, rejettent aussi les lettres à S* Paul ; le Jésuite Possevin met ses lecteurs en garde contre tout ce que les écrits de Senèque contiennent de peu orthodoxe et au moment décisif, S' François de Sales comme on lui demande son avis, répond que Sénèque se rapproche de l'Évangile " quant à la lettre, nullement quant à l'esprit (^5) ,,

Le style i - Sénè([ue, liont Montaigne se défiait bien qu'il l'imitât inconsciemment, attirait aussi l'attention. Le jugement deQaintiliensurtout(-i), et aussi celui d'Aidu-Gelle faisaient poids. Les admirateurs de Senèque avaient à récuser ce jugement.

(1) Charron (1541-100!) comme son ami Montaigne est plein de Sénèque.

(2) Marthe, Sénèque. Lecture faite dans la séance du 11 octobre 1890 de l'Ac. des se. inor. et put., E'aris, 1894, pp. 1-14. On pourrait y ajouter l'opinion du traducteur Simon Goulart (1598. S»" éd.) : " C'est l'ouvrape de quelque homme oisif qui a pensé cslre bien habile, s'il pipoit ainsi ceux qui n"y prendroyenl garde de si piè«. . — Simon Goulart (1543-1628) était protestant.

(31 Cité par M. Morl.ms, Etndi'fi philos, et rcb)/. sni- /es- crrirains latins, Paris, 18P6, p. 288.

(4) Le jugement de Quint ilion, nous l'avons vu. était connu de Jean de Salisbury. Pétrarque, k son tour, lavait commenté (Cf. P. de yioLHAC. Pétrarque et l'hunianisne. p. 282). Cela n'a pas empêché Pétrarque de subir l'influence du style de Sénèque [Ihid. p. 317).

Louis Vives va presque jusqu'à injurier Aulu-Gclle(0 ; Muret, au dire de son continuateur Bencius, prit nettement le parti d'aduiirer chez Sénèque ce qiu:> d'autres y avaient blâmé" Nimiruni clu'^ ordlionpni prfssaiii qniilem r.s.sv^ ar subtileni, sed concinnain ac splemlidam p/e>i/sslniat)ique r/ravitatisi'^). H. Estienne avoue son dessein d'écrire une afiologie de Sénèque contre Aulu (l^ellei^). En somme, l'admiration l'eusporte. Pourtant l'allemand (îesner (1516-1565) s'était refusé à considérer Senècjue comme un véritable écrivain ]atin(4) .

Quant à la personne morale de Sénè(|ue elle est encore, avec quelques restrictions, — nous avfms vu celle que faisait Monfai-ïne — res|)('ctée comme il convient. A titre d'exemple seulement et comme pour clôturer cette rapide esquisse du XVP siècle par une page savoureuse, citons ce qu'a écrit Simon Goulart, Senlisien : " Il est vrai que les insolences de Néron lui ont part {ois comme estoupé la bouche, et empesché ceste belle ame de donner libre carrière à ses discours, mesmes l'ont fait broncher en quelques endroits. Mais on le void toujours revenir à ses premières pensées, et se maintenir ferme an milieu des cruels orages de son temps. Or comme il est aisé à ceux qui sont au rivage, d'où ils contemplent oisivement quelcpie nuiislre pilote combatant la fureur des vents et des vagues, dire cest homme là devroit gouverner sa barque d'autre façon, qui. s'ils estoyent en la place d'icelui, se trouveroyent sans comparaison plus empeschéz. ou mesme feroyent triste naufrage: ainsi avient-il que la philosophie de Sonecqiie est mesprisée de plusieurs qui estiment qu'il n'a philosophé que par livres... '5) „

(1 » D'après H. Estienne, o, c, prnrf.

(2) Préfacp de Fr. Bencius au cardinal Contarini.

f.S) C'est la l'i ooilopop'ia citéo plus haul. A noter cette réflexion : Ç'ioe a Gellio (licitntur Duujin aunt vitiipcrantis quam ncciisniifis '.quai' a Fahio. maç/ia acrunantis qunm nifuperanti". (j'e.st assez juste.

(4) Git.é par Antonius, R. H. ''., t. I. p. 34. Smern tmnctsi plcniix sputcntinruni, arsque fortasf^p. quae praestnri nh f^criptoriliK^ inniiihiii< praecipue dehpf. in eo non requirntU'- : tnntiim abiKl nf l'inn lafiiip ff pure Inciitiim fssc e.rhfitnnn, ut nh hi ftinm in Lntiitorum f^criplnriiin niiinri-mn cnoplandiim pssp niiiiliue cpii- Rpam. rieoi n'est qu'une paraphrase et une angtavation du jus^^niciit de Quinlilien. Gesner était de Zurich.

(i<) TjPsœavrPH inornlea et inrsh^pft dp Spnpcqiip tradnifp.s delntin eu frdnçois, par Simon Goulart, Senlisien. 2'" éd., Paris, Houzé, 1598, p. 21.

Au XVII" siècle, la vofiuc de Sencqiie se prolonge mais par une réaction assez naturelle, son influence est allaquoe et fiual'MnenI ruinée pour un temps. Ou'on l'ait i)eaucoup lu et beaucoup aimé — un peu à travers le toxt(> de .Mf)ntaigne -- c'est ce ce que prouvent do multiples iiidicp.-^. La traduction faite par .Mallier])e est \c plus important de ceux-ci. Mal herbe, sans doute influencé par Du Vair, a traduit et commente le début des Qnpsfions naturelles, une grande fvai'tie du De. clementia, et la plupart des Ejnfres Bien mieux, il s'est inspire de Senèque dans ses oMivri's poétiques; cela n'est plus a prouver (') Autre indice : riinitatidn delà manière de Senèque par des écrivains tels ipie Bal/.ac. rpmicjue celui-ci le juge sévèrement (2); Descartes, qui a commente dans une suite de lettres le traité Dt^ rifa he<if(t^ à l'intention de la Princesse Palatine Elisabeth : Pascal lui même, qui a lu Senèque. avec

(1) [je« ÉpUres de. Sénèqnr. traihiites par M"" François de Maltierlip. Parip. 1ti37. in 4". La t.raductinn. qui ronprenail lefs ép. 1 r 91. a été continuée par du Ryer, en 16fi7. — L'intluence d^ Senèque sur la poésie U/rique en France est un de.s phénomènes le* |ilu« curieux. Montaigne disait : Senèque émeut. La tendance à tratluire en vers les aententiar de Senèque est de tous les temps, mais la littérature dramati((ue «emldait offrir aux versificateurs un champ dVxpéri nces assez vaste - il fut iPailleurs largement exploité — pour que l'on s'abstint d'uit lyrisme exhortatif qui. malgré tout, sent toujours son pédant. En 1.590 un anonyme de Caen a publié un " Bouquet des fleurs de Senèque .,. recueil d'odes agrémentées d'épigiaphes. (Cf. Counson. o. c.) — On a pu noter que l'influence de Senèque s'est fait sentir à la même époque, en Allemagne, sur le poète M-irtin Opitz. (Ic97-1H3P). Opilz avait étudié, en U)19-1620. à Heidelberg. où il avait peut-être profité de l'enseignement de Grulcr. Il a proclamé son admiration pour Senèque :

Uer reiche Seneca an Witz uml an Vermôgen

Mùst' allzeit umb mich seyn. (I, 144; cf. II. IT'.t.) Non seulement il tient les Qupftttnnfi naturelle^ pour un ouvrage (|ui tait autorité (voir la traduction pre>^(iue texiuelle de plusieurs passages dans son Vpsuvins 1633) mais il emprunte à Senèque sa conception générale delà vie de l'homme et du devoir. — Voir sur ce sujet En Stfmplixger. .¥«>•/?« Opitz nnd (1er Ph'doanph Serrera. Neue Jahrbiif'her fur das kiass. Altert. Gesch. und deutsche Literatur und fur Padagogik. t. 15 (Leipzig 1905)» pp. 334-344.

(2) Voir l'éd. de Paris, 1655. vol. II, p. 558, où le jugement de Senèque sur Mécène est retourné contre son auteur.

Epictète et d'autres stoïciens : et ainsi Sénèque se trouve avoir contribue à la t'orniation de la prose classique française. . Est-U besoin de rappeler que, dans un auti-e domaine, Ojrneille est tout rempli de Seneque et ((ue le sujet de Ci/uni (1()40) est tiré du De ele)nt'iiti(('^ Moins connue — parce qu'elle est loin d'être un chef-d'œuvre — est la tragédie de Tristan Lherniite intitulée La, mort de Sénèque (l()l'l-).On en devine le sujet et les episo(tes : lout est dans Tacite. Un peut noter au cinquième acte quelques stances assez bien frappées qui sont comme là paraphrase (très libre) de VEpitapliium. Voici la première :

Mon asme, appreste-toy pour sortir toute entièie De celte fragile matièi-e

Dont le confus mélange est un voile à tes yeux :

Tu dois te réjouir du coup qui te menace ;

Pensant te taire injure on va te faire grâce Si l'on te bannit de ces lieux.

En t'envoyant là haut, c'est chez toi qu'on te chace : Ton origine vient des cieux.

Il y a ainsi quatre strophes, après lesquelles Sénèque, ainsi que l'exige Tacite, s'aperçoit (|ue i^auline succombe à son émotion: le voilà qui s'exclame :

Mais ma chère moitié se dissont toute en larmes..

Quelle chute! Au demeurant le caractère de Sénèque n'est nullement étudié. Conformément à la tradition du moyen âge, le philosophe est vaguement chrétien :

I)ieu de Thomme de Tharse où je mets mon es|)()ir ..

Biien entendu, la mort du héros n'est pas re|)r('.-entee sur la scène : il y a le classique récit. T'est Néron qui l'entend. Presqu'aussilôt les remords l'assaillent :

Une Erinne infernale à mes yeux se présente ;

Un fantôme sanglant me tjresse et m'épouvante

N(>voisje pas venir des houri-eaux iidiuiii.iiiis

Qui tietment des serpeids et (ies fouets en leurs mains ?

I.a Fontaine - le doux (^[licurien La Fontaine — a de son côte contribué à répandre dans le public français la connaissance de S(inèque. et ce en publiant, après l'avoir revue, la traduction des fe'/>?Ov'.s' entreprise par son ami et parent Antoine Pirdrel (tGSl). Pour cet ouvi-age, La Fontame avait en outre |>araplii'asé en vers

français quatre-vingt-trois passages do poêles latins cités par SénèqueC).

Que Sénèquc tut ainsi repantlu vi appiecié, c'est ce (pie Ion! le monde constatait Ceux qui tirent le portrait de la société française ne Mianquèrent pas de noter ce trait. La Bruyère met Sénèque dans les mains de tels de ses personnages ; Molière, llegnard prononcent aussi son nom avec une nuance d'ironie ("?).

Senèque a d'ailleurs contre lui, au XVII*' siècle, des ennemis déclarés Les piiilosophes chrétiens d'abord : un Alalebi-anclie, un Bossuet. Malebranclie est très dur pour Senèque : il trouve ses livres remplis d'erreurs dangereuses ; il l'accuse de se laisser emporter par son imagination, d'être plus touchant qu'exact; de prodiguer plus les ligures que Jes raisons; enfin, si Senèque parle bien, il ne se met pas en peine de ce qu'il dit. Bossuet, avec une perception nette de ce qui sépare christianisme et stoïcisme, s'écrie : " Laissez-là votre Sénèque avec ses superbes opinions !„ " 0 fausse et imaginaire sagesse qui croit être forte, parce (pi'elle est dure, et généreuse, parce qu'elle est enflée! (•"^) » Pourtant dans le Sermon sur /amorf .Bosiiuei imite quelques passages du DebrevitatevUae. Les Jésuites, du moins en certains endroits, se sont arrêtés à un compromis : c'est l'un deux, l'allemand J. B. Schellemberg, qui a fait paraître en 1637 un petit Seneca christianus (4). sorte de florilège dans lequel rien ne pouvait offusquer les âmes bien pensantes. Les opuscules de ce genre ont dû avoir un certain succès, puisque, près de deux-cents ans après, Joseph de Maistre se souvenait encore d'en avoir eu

(1) ŒiiL-res de La Fontaine, éi]. H. Hesjnier (Gull. des trianris écrivains de la France. Paris, Haciiet.te. in-S".) t. 8, p. 477 et, .';. et t. l, pp. CXXII et 103. La collalioration de Ij. F. à la traduction de Sénèque par A. Pinlrel a élé signalée pour la (jretniere fois par Walckenaer. Cette traduction a élé louée (p VIII) et reproduite intégralement dans la " collection Nisard „ (Didot). Une édition de luxe de la même traduction vient de parait le ('9i21) .

(2) Molière dans Les fâcheux et Le bourgeois gentilhomme : Heirnard dans Le /o(((';/>'. Comparez cela aux allusions à la vogue de Schopenhauei' que contient de nos jours Le monde où Von s'ennuie.

(3i Cité par Martha. o c. p. It

(4) Cité par Awtonids. B. H.. V. — Sur l'opinion de Jos. de Maistre. qui ne pouvait s'ôter de l'esprit que Sénèque eût connu le christianisme, voir Martha, 0. €., p. 8 et Baillard. Œuvres de S.; Introduction, p. XXIX.

entre les mains. Autres ennemis de Sénèque : les lecteurs assidus de Tacite et de Pétrone. Racine, qui pourtant avait lu et annoté Sénèque, se refuse à lui donner le beau rôle dans sa tragédie de Briiaunirus. Il lui préfère Burrhus et s'en explique : ce dernier — sur la foi d'un nassage de Tacite — lui paraît offrir plus de garanties morales.... Saint- Evremond, admirateur de Pétrone, écrit son Hiimevs. Juj/^nient, dans lequel il prend exact*^ment le contre-pied de l'opinion courante : " .le vous dirai avec la dernière impudence, que j'estime beaucou|) plus sa personne que ses ouviages. . (Or on admirait i'œavre, mais on doutait de la moralile foncière de l'homme.) " -J'estime le préce[itear de Néron, l'amant d'Agrippine,(Sainl- Evremond a aussi lu Dion), l'ambitieux (|ui prétendait à l'empii'e (quelle altération du texte de Tacite h; du philosophe et de l'écrivain, je ne fais pas grand cas ; je ne suis touché ni de son style, ni de ses sentiments. „ Saint-Évremond critique alors le style de Sénèque, plutôt d'après Pétrone que d'après Quintilien: il poursuit : " Je ne lis jamais ses écrits sans m'éloigner des sentiments qu'il veut inspirer à ses lecteurs. S'il tâche de persuader la pauvreté, on meurt d'envie de ses richesses ; sa vertu fait peur et témoins vicieux s'abandonnerait aux voluptés par la peinture qu'il en fait: enfin il parle tnnt de la mort et me laisse des idées si noires, que je fais ce qui m'est possible pour ne profiter pas de sa lecture... Ses opinions ont trop de dureté; et il est ridicule qu'un homme qui vivait dans l'abondance, et se conservait avec tant de .soin, ne prêchât que la pauvreté et que la mort ('). -

Ce jugement n'a de paradoxal que la forme, le choix du point de vue, l'impudence des idées. Au fond il corrobore une notion très nette : la vie de Sénèque à la cour de Néron, ses mœurs, sa foi-tune démesurée contredisent aux préceptes que Ton trouve en ses écrits. La philosophie, chez lui est un masque. La Rochefoucauld disait de Retz- » Il savait foindi-e les vertus qu'il n'avait pas .. ; do la vertu elle-tiièun' il soutenait (pi'elle n'est que le vice déguisé. Ne nous étonnons donc pas ([Uf los premières éditions

(!) SAiN'T-ÉvREMo\n JiiffiDiPnf sur St'nèquf {Œuvrer, é«l. de Lomlres 1706, t. I. pj). 1-i), Boileau a dit. h propos dp ce jug^menl :

Quoi qu'en ses beaux disroiirs Saint-Eviemond non? prône. Aujourd'hui j'en croirai Sénèque avant Pétrone. (Sat. XI )

de> Md.riines aient porté en frontispice inie petite gravure repré sentant l'amour de la vérité (ieinas(|uant le buste de Sénèf|i]e et que l'auteur ait dit .- " Les philosophes, et Sénèque sur tous, n'ont point ôte les crimes par leurs préceptes: ils n'ont fait que les employer au bà'iment de l'oi-gueil ('). , Saint-Évremond et La Rochefoucauld sont bien d'accord.

Quant aux gens ci'enseignement, qui représentent dans la formation d'une opinion publique une force obscuremais formii^able, ils ne pouvaient plus, dans ces conditions, que se montrer fort réservés. Les Jésuites et les hommes d'Église combattaient en général le néo-stoïcisme, fort teinté de calvinisme ; les latinistes tenaient pour suspects la langue et le style de Sénèque (le jugement de (Juintilien reste sans appell ; les historiens se fiaient à la parole de Dion et interprétaient les insinuations de Tacite : il ne restait plus ([u'à considérer Sénèque comme un auteur dangereux, et à n'en autoriser la lecture dans les classes qu'au prix de très grandes précautions. Au XVIII^ siècle, Rollin. dans son Traité des; Etudes juge Sénèque avec sévérité. Il faudrait pouvoir faire ici la revue de ce qu'ont pensé de Sénèque les maîtres de la pédagogie et de la critique au XVII^ siècle (-). Rollin a cet avantage de s'en être fait l'écho : résolu à combattre l'influence de Sénèque dont la vogue, dit-il, commence à renaître, il invoque l'autorité du P. Bouhours et de Nicole Du

(1) Maximea. éd. rip I66ô. n" CV. Cette maxime a été supprimée aprè« coup. Dans les éditions modernes elie fisrure sous le n. 589. — Qu'était cet ouvrage espagnol : Spneca inipnqnadn de Seiieca. par Alphonse Nufies de Castro, paru à Madrid en 1650 V (Voir la B. H. V., déjà citée.)

(2) Voir par exemple le juçrement de Nicolas Caussin. Eloq sacr. et hum. paraît. (1619), 1. T, c. 73, où Ton trouvera un parallèle entre Sénèque et Gicéron; le P. Bouhours, De la manière de bien penser (1649), p. 296 ; et aussi Bayle, Dictionnaire liixtorique, s. v. Priolo, où figure, outre les opinions de Priolo et de son panégyriste Rhodius. un intéressant juarement de Bayle luimême : ■' C'éloient de tort srrands esprits, il faut l'avouer, et peut-être auroient-ils suivi une route plus naturelle, s'ils a voient fleuri en même temps que Cicéron. et que Tite Live, et que Virgile; mais ils commencèrent à étudier sous les premières dépravations du goût II arriva aux Romains ce qui arrive à ceux qui se sont trop accoutumez aux excellens vins : leur palais s'émousse, ils ne peuvent plus le piquer qu'en buvant de l'eau de vie. ou dos liqueurs aromatisées les plus fortes que l'art de 1 homme puisse inventer, etc. „

reste son réquisitoire n'est que la traduction du jugement de Quintilien. avec, à l'appui, de longs extraits de Sénèque, commentés sans bienveillance. II n'y a pas dans les considérants de l'arrêt rendu par Rollin une seule idée originale et neuve, mais le tout a cette allure pondérée et sentencieuse qui, à première vue, fait illusion ('). A Sénèque lui-même Rollin reproche ses richesses exagérées, sa vanité d'écrivain et d'homme du monde (2). La pensée intime de Rollin tient tout entière dans un seul bout de phrase : " Sénèque, tout philosophe qu'il était, ou qu'il voulait paraître... ,. Notons que Rollin, dès qu'il cite Sénèque, se laisse prendre au charme des idées : il commence par admirer ; mais il se ressaisit et, snugeant à Ouintijien, il s'efforce de conformer son langage à celui d'une si haute autorité. Il pousse très loin cette sorte de parallélisme. Quintilien prétendait combattre l'influence de Sénèque en raison môme de ses effets croissants; Rollin dit: "Il semble que ce mauvais goût de pensées brillantes, et d'une sorte de pointes, qui est proprement le caractère de Sénèque, veuille prendre le dessus dans notre siècle. „

Le Traité des éfudes est de 1726-1781, et de fait il (^st peu d'écrivains marquants du XVIII*^ siècle qui ne se soient inspirés de Sénèque, soit pour le style, soit pour les idées, ei qui n'aient trahi en quel([ue manière la sympathie qu'ils éprouvaient pour le philosophe ancien. Il faut, pour comprendre ce phénomène, ne pas oublier que les catholiques du XVII*' siècle avaient, dans une large mesure, renié Sénèque. La faveur nouvelle dont il jouit est liée <à un mouvement d'idées tout à fait éti-angèi'es au souci de connaître à fond et d'interpréter exactement l'œuvre de Sénèque. (lelie ci — qu'on nous passe de si étranges associations de mots - est comme l'expression delà philosophie à la lois laïque et spii-itualiste. Les formules de Sénèque sont d'un utile secours aux déistes el elles n'ont iamais ^ùné les athées. Sa concej)tion du monde, tant visible qu'invisible, est a«:sez flottante pour que chacun, même le plus audacieux, puisse s'en accommoder. Sa morale ferme, à la fois

(1) Voir les (iia|)ilie.'i : Kt'ftexioiis qt'némlfH auy ce quon appelle le bon goût [Disc, prélint., W part., II.): Des pensées briJlantts (L. III, ch. R, art. II, § II).

(2) L. V, l" part.. Sur le goût de la solide gloire, §§ I et III.

sentencieuse et nuancée, continue à fairo inipiossion en laison de sa valeur permanente.

L'anglais iDolinghroke {\i\li-\lô\) n'a-l-il pas repris dans ses Béfiexioiis sur l'exil les principaux arguments de la Consolation à Helvid'^ VA n'est-ce pas l'sbek qui écrit à Rhedi : " Lorsqu'il arrive itiallitMir a un Européen, il n'a d'autre ressource que la locturo d'un philosophe qu'on appelle Senèque... ('). ,

J.-.). Rousseau lui-niCMiie a pu être compare à Sénéque à cec' près {|ue •' ce qui, chez Sénéque, est affaire do i-aison, est, chez Rousseau, atfaire de sentiment, •• et que Rousseau •• n'est pas seulement un moraliste, mais encore un mécontent, (■^). Rousseau aimaitSénèque. Il le connaissait un peu à travers Montaigne. mais aussi cela va san-; dire, directement. Il a tvàdiùt L' A pokoloki/ntose ; il aemprunté au philosophepaïen un tel nombred'idées.quel'on a été jusqu'à prétendre qu'il l'avait plagié (^). Mais cette dernière accusation ne résiste pas à un examen sérieux des textes. Il s'agit surtout des idées de Sénéque sur l'éducation, que Rousseau aurait démarquées pour les introduire dans V Emile. Or il est rare qu'une pensée d'intérêt général, lorsqu'on l'isole de son contexte, ne puisse pas être rapprochée d'un passage quelconque d'auteur latin. Sénéque, nécessairement, devait laisser son empreinte sur l'esprit de Rousseau. De la réminiscence au plagiat, la distance est grande. Il n'en reste pas moins vrai que Rousseau, sans Sénéque, n'aurait pas été exactement ce qu'il a été, et cette seule constatation suffit à souligner l'influence persistante du philosophe latin.

Mais l'homme de Sénèf[ue, au XV!!!"- siècle, est évidemment Diderot. Invité par Naigeon, le continuateur de Lagrange.

(1) Mo\Ti;snuiKo, Lettres persanes, \. 52.

{■>) Voir le parallèle établi par P. Thomas, Sénéque et J.-.T. Roussean, Bull. de l'Ac-ad. roy. de Belgique (cl. des lettres), 1900, pp. 391-420.

(3) Voira ce sujet le curieux pamphlet : Les plagiats de M. J.-J. R. <J.-J. Rousseau > de Genève, sur Véducation, par D. J. C. 13. <rle bénédictin Gajot>, La Haye, 176(i; particulièrement aux pages 33 à 52. Certes les rap prochements établis sont frappants, mais l'auteur du pamphlet, qui veut k tout prix amoindrir Konsseaii, exagère visiblement quand il dit : " Panégyristes du créateur d'Emile, examinez l'exactitude de sa traduction : elle le mérite. D'Ablancouit n'eût pas mieux réussi. Mais cessez d'en faire un original... „ (p. 33.)

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à écrire une Vie de Sénèque destinée à être imprimée en tète de la traduction des œuvi-es de celui-ci, l)iderot s'est empare de son sujet et l'a traité avec une ferveur, un entiiousiasuie qui nous seuibleul aujourd'hui bien démodés ('). Diderot a son point de vue : prouver que Sénèque doit être considéré comme •' le précepteur du genre humain «; — et sa méthode : exalter son héros, l'admirer en tout, nier qu'il pût y avoir dans sa vie aucune tache, aucune faiblesse. Or de tout temps le parti-pixs de tout louer a été une déplorable tactique. L'ouvrage de Didei'ot fut violemment attaqué, notamment par La Harpe, récemment converti. Que restait-il à La Harpe, pour prouver (]ue Diderot avait tort, sinon à déchirer Sénè/^ue à belles dents, à reprendre le thème facile de la contradiction entre la vie et les écrits du philosophe? Les exagérations de Dideiot ont pu trouver leur écho chez les théoriciens de l'époque révolutionnaire ; Garât a pu prétendre qu'il fallait " se pénétrer de cette philosophie créée pour le règne de Néron, mais plus nécessaire encore sous le règne de Robespierre,... la gloire de Sénèque reste sans lendemain et, au XIX^ siècle, l'opinion se retrouve, à son égard, toute désorientée.

Un fait est à noter : on a publié sur Sénèque. dans le cours du XIXe siècle, une quantité énorme de travaux de détail, mais il est rare que ces travaux aient été connus de ce qui peut s'appeler proprement le public. La philologie, comme les autres sciences. a son domaine bien clos. Quant à l'étude de la philosophie, elle a prisunedirectionquila détourne des éclectiques latins, dont il n'y a plas,semble-t il, grand' chose à tirer devraimentneuf et original. La préférence accordée aux Grecs, sans rejeter entièrement dans l'ombre les Romains, a fait qu'on s'est un peu mépris sur la vraie valeur de ceux-ci. Certes Sénèque a gardé de fidèles lecteurs, mais de génération en génération le nombre diminue de ceux (|ui peuvent le lire en latin... Pratiquement il n'est plus connu que par des traductions, par les historiens, et par les quelques études qni, écrites en un stylo agréable et solidement pensées, ont été suffisamment répandues pour contribuer à

(I) I). Diderot, Eanai sur In vie de Sé/ii',qun le philosophe, sur ses écrits et sur les règnes de Claude et de Néron, Paris, 177'.). 2'' édilion augmentée: Londres, 1782, L'ouvrage fut traduit en allemand et. en anglais.

asseoir une opinion parmi les lettrés. En général, les histoi-iens sont assez diirs«{)oiir Scnèipic. Ils le connaissent non à travei-s ses œuvres, mais à travers les récits de Tacite et de Dion, l'ar un [ilienonuMie invei'se, de fins critiques : des Cai'o, des Gieard, des Martha.(tes 0. Boissier, sont, après avoir lu et lelnSenèque, enclins à l'indulgence. ITne opitnon moyenne s'est établie : élévation des idées, lii^neur de la moral(\ n^.ais faiblesse de l'iionmie. Cliose inouïe, la (|ue.sli()n du clii'istianisnie de Se-nèque a été de nouveau à|)r(uneut discutée et si l'accord est fait enire spécialistes, il r(>ste dans l'esprit du pul)lic un certain doute. A ceux (|ui connaissent niai ce qu'est au fond la [ihilosopbie cbr(''tienne, le stoïcisme mitigé de Sénèciue, (pu li'aïudie si violemmeid avec plijsicMU's doctrines contemporaines, apparaît très iiroche du christiainsme. Quelqu'un à (pii nous avions prêté un Sénèque, et (pii ignorait totalement ce qui avait été écrit sur ce sujet, nous a demande : " Etait-il chrétien? ,. Singulière obsession, dont le XVI" siècle semblait nous avoir del^arrasses et contre laquelle aujourd'hui il faut encore lutter. . .

Quant à ceux qui ont renoncé à lire, même en traduction, aucun ouvrage de Sénèque, ni aucun travail documentajre, et qui sont aujourd'hui le plus grand nombre, quels souvenirs littéraires ont-ils pour se former quelque idée d'un homme tel que Sénèque? Ils ont le Chant de fête de Néron^ par Victor Hugo dans 1e((uel éclatent ces vers:

Où l'austère Sénèque en louant Diogène Buvait le Falerne dans l'or...

Ils ont surtout le fameux roman Quo Vadis, dont Fauteur, prétendant tracer un tableau des temps néroniens, a laissé dans l'ombre, au dernier plan de l'action, un Sénèque avili, sans énergie, sans intlnence, vivant au fond d'un palais luxueux; et le même auteur a choisi pour représenter le monde païen dans ce qu'il avait de plus séduisant .. Pétrone.

Pour étudier Sénèque comme il mérite de l'être il faut faire table rase de tous les légendes et de tous les préjugés qui se sont interposés depuis dix-neuf siècles entre lui et nous.

Préjugé que Sénèque ait été un mauvais écrivain ! - Il n"a fait que se libérer, à la façon d'un artiste essentiellement moderne,

delà contrainte d'une tradition classique et d'ailleurs épuisée. S'il émeut, c'est tant mieux : c'est par là qu'un écrivain reste, à travers les âges, vivant et communicatif. C'est Quintilien et Rollin qui ont eu tort ,

Préjugé que Séneque ait été un penseur sans originalité vérita ble. tenant, par son amour des lieux communs plus du ihéteur que du pjiilosophe ! — Sénèque e:st un liomain. et son éclectisme a bien son prix.

Légendes d'autre part qu'un Sénèque inébranlable, campé sur la scène aux côtes de Néron et faisant coniraste avec lui ! — Qu'un Sénèque ami de S* Paul et favorable au cliristianisme ! — (Hi'un Sénèque liypocrite,. ou du moins si faible que sa conduite dément constamment ses principes ! Tout cela a été inventé après coup, grâce à un concouis ou plutôt un encbevètrement de circonstances. \

Cette première étude n'avait d'au/re but que de ramener le problème à ses données essentieJ-l^.

La vie et Tœuvre de Sénèque

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