CHAPITRE PREMIER
Jusqu'à l'exil
Donc Lucius Annaeus Seneca, celui qui sera plus tard le digne auteur des Controverses ei que la postérité s'obstinera à considérer comme un maître d'école, avait eu trois fils : Marcus Annaeus Novatus. Lucius Annaeus Seneca et Marcus Annaeus Mêla, qui devint liii-niênie le père de Lucain.
Dans l'ordre normal des choses, c'est l'aîné. Novatus, adopté plus tard par Junius Gallion, un ami de son père. ...c'est Gallion. dis-je. qui semblait promis à la gloire, dateur distingué, il e.'-t qualifié d'egregius par Suétone, de dn/ris par Stace; il est surtout célèbre pour avoir, alors qu'il était proconsul d'Achaïe, vu comparaître S' Paul devant son tribimal. Les juifs de Corinthe eussent voulu que le magistrat romain traitât l'apôtre en révolutionnaire, ennemi de l'ordre public. Gallion ne vit dans ce débat qu'ime affaire sans importance, une querelle de juifs, et il s'en désintéressa. Dans son milieu familial et romain, Gallion est un homme important; son frère le philosophe lui dédie plusieurs de ses livres et l'appelle " mon seigneur ,. (meus dominas) : il parcourt la carrière des honneurs ; il paraît en scène aux côtés de Néron, et finit par se suicider de peur d'être condamné à mort. En fait, malgré les éloges qu'on lui a décernes, les charges honorables qu'il a remplies. Gallion a laissé, inconsciemment bien entendu, s'échapper de telles occasions d'accomplir des actes décisifs et de montrer du courage, qu'il nous paraîtra toujours avoir gâché sa vie II est celui que les Actes des Apôtres (lisent avoir vu S* Paul sans le reconnaître; il est aussi celui que Tacite dit être mort lâchement.
Mêla, le cadet, celui que son père estimait être le mieux doué, semble avoir préféré aux honneurs la satisfaction d'accroître sa fortune. Après avoir joui de l'éclatante et précoce gloire que
s'était acquise son filsLucain, il avait, après la mort de celui ci. recueilli son héritage avec une telle fièvre, qu'il attira sur lui de terribles convoitises et qu'il dut se donner la mort. Mêla, sans nulle contestation possible, fut victime de son avarice.
Quant à Lucain, qui représente dimc la troisième génération des Sénèques illustres, peu de poètes ont connu de leur vivant des succès égaux aux siens. Quand nous lisons la Pharsalc, qui sans être sans valeur est loin de posséder les qualités qui font un chef-d'œuvre, nous ne comprenons guèi'e ces succès. Mais la vie de Lucain nous révèle qu'il dut sa retentissante réputation à des cii'constances étrangères, du moins en partie, à son seul mérite littéraire: sa famille bien en cour, sa fécondité, son auçlacieuse rivalité avec Néron, son incommensurable vanité d'homme de lettres. Lui aussi dut s'ouvrir les veines... après avoir tenté de sauver ses jours par vme dégradante lâcheté.
Sénè(|ue était né à Gordoue, où son père tenait rang de chevalier c'est-à-dire d'homme riche et considéré. La date de sa naissance est incertaine : on la fixe vers l'an 1- avant J -C. Très jeune il fut amené à Rome par son père, qui s'y installait avec toute sa famille. On a pu croire aussi ([ue Sénèque n'a fait le voyage qu'un peu après ses parents. L'enfant était faible, malade; une tante maternelle l'avait tenu dans ses bras; elle Taimait comme son fils et Senèque. à en croire les paroles émues qu'il lui consacre dans la Consolation à Helvia, lui a bien rendu son affection.
Enfance délicate ; prime jeunesse au cours de la(|uelle, comme il arrive aux enfants intelligents, mais chétifs. l'activité cérebi aie doit avoir dominé, au point d'anniliiler le goût de l'entraînement physique. Sénèque méprisait les sports.
Son éducation et son instruction, selon toutes probabilités très soignées, et surveillées de près par son père, ne purent que rentrer dans le cadre ordinaii-e des études classiques : ]e (/ramnnttiriis. le rlipfor.
Du (j ranimât i CHS, Sénèque. à la tin de sa vie conservait encore un mauvais souvenir- Sans attacher trop de portée à la boutade de l'épître .58 : Qinniftnn tcnipNs apw/ r/r(nin)i((finn)i ponluhriw.- . il faut lire la diati-ibe que contient, à l'adresse de renseignement scolaire, l'épitre 108. Il y a là des réflexions qui ressemblent fort aux reproches que tous les hommes d'une intelligence exception-
nello ont toujours aimé à formuler contre l'instruction qui leur fut donnée, — sans doute parce ({ue cette instruction étant nécessairement à la mesure du plus grand nombre, ils cherchèrent en vain ce Je ne sais quoi de chaleureux et de communicatif (\\\e reclame une i,n'niide âme.
Sénèqu(^ re|)ro(-lie aux granniiiiiricr.'s de n'èti-(> (|ut' grammairiens, c'est-a-dire de s'attacher exclusivement niix mots, aux formes exl(M'ieures, et de négliger ce qui fait la veiitable rai:^on d'être d(> la littérature et des livres, ce(|ui lait ((u'on peut en lii-er un [)rolit réel, à savoir le fond et les idées : Sed (d'Kjuid l>fa('ripi('Htium rif'io peccafnr, tjnifios docevt d/spniarc. nov rirtre, (ilifjiiid disre)if/ii))i, qui prof)Os;if/(ni dd/cruid ad prtK'ct'/jfores !<i(OS HOU aniniHi)) excolend/, sed ingeii'miu. Ltufpie qune plii/osop/n'a fuif^ f<(cfa p/u'Io/of/in psf (0. - " Il y a quelque chose qui laisse à désu'er par la faute des maîtres, (jui nous apprennent a disputei-, non à vivre ; et par la faute des élèves, qui arrivent à leurs maîties en disposition de cultiver non leur âme, mais leur seule intelgence. C'est poui'(|uoi ce (jui fut philosophie est devenu philologie. ,, Évidemment ceci ne vise pas à {iroprenient parler l'enseignement du (/raminaficiis. La pensée. (|ui est très belle, a une portée plus générale. Mais dès qu'il s'agit de passer aux exemples, c'est le graHiniaticus ou l'apprenti !/ranit»r(ficH.<t ({ui font les frais de l'amusante et fine satire par laquelle se termine la lettre. Ces exemples sont pris sur le vif: quelques vers de Virgile, avec le commentaire ((ue, selon Sénèque, ils méritent de provoquer, et celui dont les ^(Û\^e un (jrammaticus fufnrns, un apprenti qui ne seia jamais que grammairien. Une jolie comparaison : iVow est qiiod ni'Deris ex eadem mater/a suis quemque studiis apfa colUgere : in eodem prato hos Jierham quaerif, atnis leporcm, ciconid lacertam ('-).— " Il n'y a pas à s'étonner de ce que de la même matière, chacun retire ce qui s'adapte à ses goûts : dans le même pré le bœuf cherche de l'herbe, le chien un lièvre, la cigogne un lézard. „ (Sénèque désire beaucoup que nous nous imaginions ici une cigogne avec ses jambes rouges, son corps de grande pie, son cou de héron, piquant du bec, dans l'herbe, d'invisibles
(1) PJp. 108, 23.
(2) Ep. 108, 29.
sauriens. Gela fait sourire ? C'est ce qu'il veut.) Il continue. C'est maintenant un passage de la Bépuhliq ne de Cicévon, à. propos duquel le philologue /^^^/'/o/o^m.'-' ; nous dirions aujourd'hui : le critique), le grammairien fqvammuiirus)^ et l'homme versé dans la philosophie (phi/oscphioe Hei/itns. philosophvx) trouveraient à dire des choses tout a fait diffprenles ; et avec une ironie rarement égalée, Sénèf|ue invente le commentaii-e de chacun. Cela vaut, dans son genre, la fameuse leçon donnée par Hamlet aux acteurs... (0
Sénèque dit ailleurs, atlacjuant cette fois plus directement le (fr(tm)natirus : Grainmaficiis circa curam sermonis vernatur et, si Jatius evarpiri vulf, circa Itiatorias, iam ni hnifiissime fines siios profe}-((t, circa corniina. Qidd horum ad virtufem viam stertii.t? Syliabnrnm eiiarrafio et rerhorum diligeutia et fahularum memoria et versHUJii lex ac modérât io'f' eic. (2) — "Le grammairien se borne à soigner le langage et, s'il veut élargir son champ d'action, il s'en lient à l'histoire ; la versification constitue l'extrême limite (ie sondoaiaine. Qu'est-ce qui, de. tout cela, prépare la voie à la vertu? Explication de syllabes, recherche des mots, récits fabuleux à retenir, vers à tourner selon la régie ?.. Et ceci : Quae sire coutineas, niJril tacitam eo}}^cientiam iiivant. sive proferas, non docfior videaris sed moleslior {^) . — " Si l'on lient pour soi (ce que peut apprendre l'histoire littéraire), cela n'est d'aucun secours aux méditations de la conscience : si on le produit, on n'en paraît pas plus savant, mais plus ennuyeux. » . Ces paroles et d'autres encore du même genre ne sont certes pas d'im homme qui a pris an séiieux ce qu'on lui a enseigné à l'école et que pouvait satisfaire la philoloc/ia : l'amour des mots...
Sénèque critique aussi les exercices de déclamation (4), qui, sans constituer à proprement parler l'enseignement au rftetor ei\ étaient comme le prolongement et — pour employer un mot à la
(1) Ep. 108, 30 .■.Y/r/. — Voir aussi les récriminations de St Augustin (Conff.sif.,\, 17 et is.) contre les fausses méthodes des grammairiens, lesquels faisaient, enire autres, écrire en ])rose le discours de Junon dans l'Enéide, sans se rendre compte que ie fond même de ce discours n'avait plus aucun sens au IV* siècle, en Afrique.
Ci) Ep. 88, 3 sijij.
(A) Di'hrcr. vit.. 13, 2.
(4) Ep. 20,2.
mode — l'applif^ation postscolaire. Mais ici, pour conclure que le jeune Sénèque avait suivi avec goût et avec une grande facilité d'assimilation les leçons de ses maîtres de rhétorique, nousnvons, outre le tthiioignage de son père ('), l'indice sur que fbui-nit son style, fortenieiif etnpreint des habitudes de l'école et conservant, maigre son oiit^ituilitc marquée, certains caractères dont l'origine est aisément reconnaissable. Ses maîtres auraient été Mameicus Scaurus. Junius Gallio, Musa. Julius Bassus C-^). poui' autant ([u'on puisse appeler maîtres des déclamateurs (|ui ne tenaient pas école.
Ce n'est pas d'ailleurs la rhétorique, si captivante qu'elle ait été, qui joua dans la forma lion de Senèque le rôle décisif : c'est la philosophie.
S* Augustin nous raconte comment, après être reste longtemps indifférent ou hostile à l'enseignement scolastique, lui S^ Augustin, a rencontré en lisant V Horfensiiis de Ciceron, ce moiuHnt divin, nécessaire à qui ne doit pas vivre au liasai-d, oii un jeune homme se sent appelé violemment, subitement, [>ar ce qui existe en lui de véritable idéal. C'est, à la suite d'une révélation inattendup. comme une première conversion, faite plus de désirs, d'aspirations vagues, que de résolutions fei-mes et d'actes définitifs. De toutes les sciences, même du temps de la jeunesse de Sénèque, la philosophie était la plus propre à attirer vers elle les esprits enthousiastes, parce que seule elle leur offrait à discuter et à résoudre de grands problèmes, ceux qui touchent d'une part à l'explication du monde, et de l'autre à l'examen approfondi delà conscience humaine, au perfectionnement de la vie morale.
(1) Contr., 1, praef., 22 ; cf. 4, praef., 1; 7, praef., 9.
(2) Gela semble ressortir des assertions de Sénèque le Père. Cf. Ch. Favez, L. Annaei Senfcrte ... ad Helviam matrem de consolatione, Lausanne et Paris, 1918. p. il. — Sur l'enseisjnement des rliéteurs et les exercices des déclamateurs, consulter le travail capital de H. Bornecque, Les déclamations et les déclamateurs d' après Sénèque le Père, L\\\e. 1902. - Scaurup, Gallio, Mu.*a, Bassus n'ont pa= été, comme paraît le laisser croire M. Favez les '" professeurs „ de Senèque, mais celui-ci ayant pu les entendre déclamer, a pu de même -e réi^lnr sur leur exemple, peut-être recevoir d'eux quelques con-^eils- Des rhéteurs dont Sénèque a reçu des leçons proprtuieiil dites, nous ne savons rien.
Félix qui potuit rendu . ..
Un tel cri ne s'échappait que des orands cœurs. Pratiquement, la grande masse des bourgeois romains dédaignait de se préoccuper des problèmes fondamentaux Mais comme la connaissance de maintes questions philosophiques, et pnrticulièrement des questions morales, importait à ceux qui voulaient être de bons orateurs, des écoles s'étaient ouvertes à Rome : on y pi-atiquait le plus souvent un éclectisme dont les Latins de tout temps s'accommodèrent fort. Alors même que les sectes, telle celle des stoïciens, conservaient leur ancien nom, elles avaient laissé s'altérer, dans un but pratique, la pureté des doctrines primitives.
(Juand Senèque, probablement au seuil de sa vingtième année, au lieu de poursuivre exclusivement un stérile appi-entissage d'orateur, se mit à fréquenter les salles où professaient des Faoianus, des Attale et des Sot ion, il fut du premier coup et en quelque sorte anticipativement conquis par ce qui devait devenir plus tarxl l'essence même de sa vie et la raison de sa gloire. Gomme il arrive souvent, ce premier feu ne dura pas, ou du moins son intensité diminua rapidement ; mais Sénèque a pris soin de nous dire lui-même avec quel juvénile "emballement „ (impehis) il alla à la philosophie (1).
Les trois maîtres dont il parle avec la plus de complaisance sont sans doute ceux dont il fréquenta l'école le plus assidûment. Ihne semble se souvenii que d'eux : ce sont Papirius Fabianus, Attale et Sotion.
Fabianus, avant de faire profession de philosophie, avait été un déclamateiu- de talent, renommé dès sa jeunesse. Sénèque le Père l'avait entendu et il lui reprochait d'avoir subi l'influence néfaste d'Arellius Fuscus (2), Devenu philosophe, après avoir suivi dos leçons de Sextius,iî n'avait pas su se débarrasser des défauts contractés : prédilection pour les développements trop abondants, plus brillants que solides, tendance aussi à l'obscurité des pensées sous l'éclat des mots. Ces défauts (|ue, après son père, Sénèque remarqua, scandalisèrent un jour Lucilius qui s'en ouvrit à son ami Et Sénèque, la part faite à la constatation
(1) Ep. 108, 17 : Quanto maiore iinpettt ad philosophhi»i iiiveiiis accesserim...
(2) Controv.,U, praef. ,1-5.
- inl -
de l'évicleiice, prenii malgré tout la ilefcnse de son ancien maître dans une é[)îti-e ((u'il faudrait pouvoir citer en entier (D. " Il fallait l'entendre „, di'il ; et cet argument lui paraît décisif, car, couime il arrive presque toujoui-s. Sénèqueen lisant la prose écrite de Fabianus, reconstituait iii imagination, réentendail sa prose parlée. Aussi en dépit du dédain manifesté par Lucilius, qui le jugeait d'après ses seules œuvres publiées, le place-t il parmi ceux (pii ont traité de matières philosophiques immédiatement après les plus grands, c'est-à-dire après (Mcéron, Asinius Pollion et Tite Live. S'il concède que son style pèche par manque d'énergie (non fortis quamvis eJafa), d'impétuosité (non violetila nectorrens). de limpidité (non perspicua. sed ptira), et qu'on a pu l'accuser de négligence, il met tout cela au compte d'une tiès grande sincérité, d'un parti pris par Fabianus de ne pas écrire autrement qu'il ne parlerait et de f)arler comme vient la pensée. Il affirme, plaidant un f»eu sa propre cause aussi, qu'un style trop circonspect ne convient pas au philosophe : oratio so/lirlfa pJu'Iosoplnon non decet ; f(ue Fabianus a écrit pour les âmes, non pour les oreilles, faisant de la morale et non du beau langage : More^ iUe )ion vfrJxi compoatiit et (on'inis t^cripsit isfa, non auribus. L'âme de Senèque, à laquelle s'était adressé Fabianus, était trop réceptive pour résister au charme et bien que son père ne le vît pas sans doute avec enthousiasme se rapprocher de ce professeur, Sénèque reçut à la fois de son maître des préceptes de philosophie morale, probablement des leçons de physique, et aussi l'exemple de ce que pouvait sur déjeunes âmes un style libéré des contraintes classiques, étranger à l'art savant des clausules. Fabianus est toujours reste pour Sénèque, qui aime à se réclamer de son autorité (2), le vir egregins et vita et scientia et, quod posf ista est, eloquetitia (juoqve (3). — " Un homme hors
(1) Ep. It'O. — Cf. 58, 6 : Fctbiauum, disprtiini et elegantem, oraiionis etiani ad nostrum fasticiium nitidup.Sm' Fabianii«, voir H. Bornecque, o. c, pp. 185lï^6. Sur l'appréciation qu'ont portée sur lui Sénèque le Père et Sénèque, voir, E. Rolland, De Vinfiuenc^ df Sénhjue le Pire ft de^ rhéteurs sitr Sénèque le Philosophe, Gand, 1906.
(2) De hrev. vit., 10, 1; 13, 9. Cou», ad Marc.. 23, 5. Nat. Quaest., 3, 27, 3 Ep,n, 4; 40, n-, 52, 11; 58, «; 100.
(3) Ep. 40, n,
ligne et par la vie qu'il a menée, et par sa science, et par son éloquence aussi, ce qui n'importe qu'au second titre. „
Si Fabianus exerça sur Sénèque une influence plutôt générale, le stoïcien Attale fut proprement son maître de morale. A son école, Séneque était parmi les plus zélés disciples: ceux qui arrivent les premiers et s'en vont les derniers; il était aussi de ceux qui se promènent avec le maître en dehors des heures de cours et qui l'assaillent des quesHons auxquelles il doit repondre à l'improviste. Attale, conime le fera plus tard Sénèque luimême, se livrait de bonne grâce. Tous deux ont cru, et très fermement, à l'influence de la philosophie dans la vie pratique, à la possibilité d'un perfectionnement intérieur sous l'action de la volonté et delà raison. Même ceux qui écoutaient Atl aie avec une demi-indifïerence, c'est-à-dire sans avoir l'intention formelle de devenir à son exemple des philosophes, ne pouvaient pas ne pas en retirer quelque profit, parce qu'il y a dans la nature humaine, en dépit des railleries du monde, un penchant au bien qu'un bel enseignement accentue.
Sénèque fut conquis par Attale. Lui qui était déjà riche ou qui se savait destiné à le devenir (les jeunes gens ont une perception aiguë de ces choses), il était prêt, après avoir entendu le maître tonner contre les richesses, à sortir pauvre de l'école; et lorsqu'il l'entendait vitupérer les mœurs du siècle, il mesurait dans sa pensée la distance qui séparait un tel moraliste du commun des mortels. Son imagination se plaisait a former un idéal de vertu. Les gens du grand siècle qu'émouvaient les sermons de Rourdaloue devaient se trouver dans un état d'esprit analogue [/enseignement d'Attale, pourtant, devait être plus effectif. Le philosophe non seulement préconisait en paroles, mais pratiquait aussi une sorte d'ascétisme : " Il faisait le procès des plaisirs qu'appréciaient ses élèves, vantait la chasteté corporelle, la sobriété de la table, le détachement en esprit non seulement des jouissances illicites, mais encore des jouissances simplement superflues : il s'agissait de circonscrire les appétits de la bouche et du ventre ('). » Attale conseillait aussi l'usage d'un
(I) Ep. 108, 4. Toute cette épîlre est à lire et nous y renvoyons une fois pour toutes. — Cirrumscribere gulain ac ventrem. Sénèque distingue dans la gourmandise le plaisir d'avaler et celui de se sentir repu.
matelas très dur, qui taisait résistance au corps. De tout cela. Sénèque nous dit explicitement qu'il a conservé quelque chose. Au début, pris d'an beau zèle, il avait voulu tout essayer : c'était comme une renonciation à la vie de tous. Dans la suite les exigences de cette vie le ressaisirent, et il ne resta fidèle que partiellement à l'idéal ascétique prêché par Attale. Pour le reste de son exislence.il s'abstint de champignons et d'huîtres (aussi, semble-t-il, par crainte d'être empoisonné (1)), il bannit lusage des parfums (ce qui était bien conforme à la veille tradition romaine) et celui des bains de chaleur (qui provoquaient chez lui des évanouissements!. Il conserva le fameux matelas jusque dans ses vieux jours. Il dit aussi, mais d'une façon plus générale, sans ajouter les mots : in omneni r//^/»/.- s'être abstenu de vin (2).., Quant au reste, qu'il avait aussi rejeté, Sénèque avoue sans fau-se honte qu'il y est retourné : r^/fra proiecfn redieruht. La conversion lotaleavait été passagère Le philosophe ne se fait plus un mérite que d'avoir use avec une extrême modération des plaisirs ordinaires de la vie et il ajoute, peut-être avec une pointe d'ironie : '"' C'est encore plus difticile que (ie s'en abstenir complètement „
Sot ion, vulgarisateur des recettes pythagoriciennes, a eu ?iir Sénèque une action moins durable, mais il a néanmoins marqtié dans ses souvenirs d'une fanon particulière Sénèque a vraiment l'air de considérer son adhésion à certaines doctrines de Pythagore comme une de ces folies de jeunesse dont on aime à faire sur le tard le récit en souriant un peu, comme pour s'en excuser: non pudcJnf fateri </iieni inihi amorem Pi/fJiac/oras iniecerit. — " Je ne rougirai pas d'avouer de quel enthousiasme d'amoureux Pythagoi-e m'a rempli. „ (Le mot amorem a ici toute sa force). Cette folie de jeunesse est d'avoir été pendant un an végétarien. Sotion développait en effet les théories de Pythagore, reprises par Sextius, sur la nécessité de s'abstenir de la chair des animaux. Les arguments en tout temps et en tout lieu ont
(t) Ep. 108, 15; cf. Ep. 95.25.
(2) Ep. lOS, 16 : Inde rinn carême stnmachuif. F^rastiie qui ne pouvait ailmettre que Sénèque, propriétaire de vignobles, eût été un " abstinent complet „, proposait: Xullo inde vino calet stomnchus. Correct ion inacceptable, mais amusante
été les mêmes, les uns d'essence religieuse : relation mystique entre tous les êtres animés ; les autres d'ordre sentimental : horreur du sang versé, nécessité de restreindre les appétits brutaux. C'est à la doctrine religieuse, celle de Pythagore, qu'allaient les préférences de Sotion, Sénèque,qui est jusqu'à la fm de sa vie resté réfractaire à toute précision sur le sort des âmes après la mort(l), n'était pas convaincu. Son maître l'impressionna par un argument à la Pascal : Que peux-tu perdre à t'ètre abstenu? "Si tout cela est vrai, tu t'es assuré une innocence parfaite ; si cela est faux, c'est quand même de la frugalité. „ (Si vera sunt ista, abstinuisse animalihiis innocentia est ; si falsa, frugalitas est.) Cet éternel langage du croyant au sceptique produisit l'effet attendu. Sénèque se mit au régime. Il s'en trouva bien, se crut sincèrement l'esprit plus libre, la tête plus légère. Mais cette attitude agaçait le père Sénèque qui. fidèle aux traditions bourgeoises, détestait la philosophie et exerçait dans sa maison une autorité rigoureuse. Le vieil homme de lettres persuada à son fils que vivre ainsi allait le compromettre. A ce moment le Sénat faisait exercer des poursuites contre les cultes étrangers et particulièrement contre ceux qui prescrivaient de s'abstenir de certaines viandes. Pour découvrir les suspects, on surveillait, paraît-il, le régime de chacun. Sénèque n'opposa pas de résistance. Il n'avait pas une âme de martyr. Il se remit de bon cœur à dîner comme tout le monde et s'en trouva mieux...
On était en 19. L'apprenti philosophe avait entre vingt et vingt cinq ans et le moment était venu pour lui de s'a.ssurer d'une carrière honorable.
Un jour que Sénèque vieilli et désabusé se faisait à Uii-nième cette réflexion que le temps ne compte guère, qu'il fuit avec une rapidité vertigineuse, et que tout ce qu'on a fait dans sa vie paraît avoir été fait d'hier, il écrivit à Lucilius : (JuirI enim non modo est, si recorderis ? Modo apud Soiionein jjhilosophmn puer sedi. Modo causas agere cœpi. Modo desii ve/Ie agere. Modo desii
(l) Il est arrivé à Sénèque de parler comme s'il croyait l'àme immortelle Dans l'épître 102, au début, il avoue que les preuves lui manquent : promit' tentiiim magisquam prohantinm... Toutefois il ne s'interdit pas l'espoir : dabam me spei tantae. Voir plus loin le commentaire de la Consolation à Marcia.
possei^). — " Qu'est-ce qui n'est pas /u>r^ quand on sele rappelle? Hier je me suis assis, tout jeune, chez le philosophe Solion. Hier j'ai commencé à plaider. Hier j'ai c( ssé de le vouloir faire. Hier j'ai cessé de le pouvoir. „ Kien (|ue ce passage suffirait à indiquer combien différentes apparaissaient à Sénèque. quand il s'en souvenait fugitivement, les années de sa jeunesse proprement dite et celles de ses débuts dans la vie active. Il y a presque contraste entre les mots eux-mêmes : serli. agere ; comme dans la suite entre desii velle et desii passe.
Si ce texte comme on a pu le croire (î), fait allusion seulement a la période de la vie de Sénèque qui précède son retour de l'exil et son introduction au Palatin en qualité de précepteur de Néron, il faudrait distinguer dans cette période plusieurs époques : après l'initiation philosophique, une vie d'orateur et d'avocat, puis une retraite volontaire, puis une retraite forcée qui serait l'exil. C'est tentant, mais cela est bien peu sûr, car le desii passe peut aussi bien rappeler l'impossibilité dans laquelle Sénèque se trouva de plaider vers la fin du règne de Caligula, ou même - et c'est ce que nous pensons — le repos prolonge que lui aurait imposé sa mauvaise santé.
En réalité on ne possède sur les années comprises entre les débuts de Sénèque et son exil, c'est-à-dire entre 19 et 41. que des bribes de renseignements, des indications isolées ou douteuses. En ioute occurrence, une chronologie ferme nous fait défaut.
Pendant plus de dix ans, c'est-à-dire jusqu'en 31, date que certains assignent à la publication par le vieux Sénèque des premiers livres des Controverses (3), ni l'aîné des fils, Novatus. ni le puîné, Sénèque, n'avaient encore paru au Forum. Suivant le témoignage formel du père, ils s'apprêtaient seulement l'un et l'autre à se lancer dans la carrière (4). Mais les Controverses
(1) Ep. 49, -2.
(2) R. Waltz, Vie de Séncrjue, p. 6").
(.3) R. Waltz, o. c, p. .57 : En 31... C'est à peu près de celte époque que datent les premiers livres des CotUroverses... „ D'après le même auteur (p. 58.) la date de la queslur^^ de Sénèque est incertaine : 33 au plus tôt. Il est vraisemblable '' que. Sénèque entra au Sénat sous Tibère ..
(4) Conti-or.. II, priief , 4 [ad Melam) : Quoniam fratribua tui.f amhitiosae curac sHiit foroque se et ho>u>ribus parant.
sont elles bien de cette époque? On a pu les reculer jusqu'en 37 (1), ce qui modifie les données du problème.
Nous savons encore, cela est étaye par des témoignages concordants, que sous Caligula. Senèque s'était acquis une réputation d'orateur. Tune maxime placens, dit Suétone(2) et Dion conte une anecdote, probablement pas très authentique mais qui, à tout prendre, n'eût pu être inventée si Sénèque n'avait pas, par son talent, excité la jalousie de Caligula (^). Et nous savons par
(I) H. BoRNECQUK, 0. c, pp. 2i-iô. L'auteui' tire argument de ce que la Prétace du livre IV des Controverses cite Cassius Sévérus comme si celui-ci était mort. Or Cassius Sévérus serait mort en 37 (Nipperdey, éd. de Tacite, Ann. 4, 21.) — Outre que la mort de Cassius ne peut pas être assignée avec certitude à l'année 37, car il y a un désaccord initial entre Dion Cassius (56, 27) et S^ Jérôme {Chron., ann. 2048 = 32 p. Chr.), il n'est pas du tout prouvé que les premiers livres aient été publiés en même temps que le quatrième, ou tout au moins composés dans la même année. — Les Suasoires, posléiieures aux Controverses. Contr., U, 4,8.), peuvent être avec sûreté, grâce aux allusions qu'elles contiennent, datées d'après la moit de Tibère (mars 37). Le ilixième livre des Controverses {Praef., 3 sq.) mentionne que les discours de Scaurus avaient été brûlés par ordre du Sénat Scaurus était mort en 84, compromis dans une affaire scandaleuse, mais en réalité poursuivi par la haine de Tibère (Tac, /!««., 6, 29). Ceci date le dixième livre îles Controverses également d'après mars 37. Le premier livre des Controverses contient à l'éloge de Scaurus quelques mots (2,2 : )ion fnnturn (iisertissinius homo sed vennstissimus, etc) qui ne pf>uvent fias avoir été publiés pendant la période où la mémoire de Scaurus était officiellement honnie, c.-a.-d. de 34 à mars 37. Ou bien le premier livre des Controrci ses est d'avant 34 et le dixième d'aptes 37, — ce qui laisse un intervalle bien long; on bien tout l'ouvrage est d'après 37, — ce (|ui est plausible, mais non pmuvé.
(?) SuÉTONK, Cnliqula, .^3.
(3) Dion, 59, IP, 7 : 'Qbè hr\ leveKaç... bieqjGoipri irap'ôXfYOv, \xr\T ' àh\KY\oac, ri lurire bôHaç, on bÎKriv xivà ev tlù auvebpiuj irapovToç aÙToO Ka\û)ç eîire. Toûtov |Li€v oOv àuoGaveîv Ke\eûaaç àqpfiKe, yuvoiikî tivi iLv èxpf|T0 triaTeûaaç oTi cpSôr) xe ëxoiTO KaKUJç xai oOk éç ^.laKpàv T6\6UTiiaoi. — " Sénèque..faillit périr sans qu'il fût coupable ni soupçonné de quoi que ce soit, parce qu'il avait brillamment plaidé au Sénat en présence du prince. Celui-ci renonça à le faire périr, après en avoir déjà donné l'ordre, parce (ju'unede ses maîtresses lui fit comprendre que Sénèque étant phtisique, ne tarderait pas à mourir de lui-même. „ — On a vu une confirmation de celte anecdote dans ep. 78, 6 : Midlorum mortem distulit mnrhns et saluti mis fuit videri perire - On peut admettre à la rigueur que Sénèque. en une circonstance analogue, a dû, son salut à sa santé précaire; mais on doit considérer comme invraisemblable qu'un empereur, fût-il Caligula, ail voulu mettre à mort un sénateur romain sur un simple succès oratoire. Voir à ce sujet les justes réflexions de C. Marchesi, Seneca, Messine, 1920, p. 11,
l'affirmai ion de Sénèque lui-même, que durant la péiiode qui correspond à l'extrême vieillesse de son père, il a dépéri au point de songer au suicide d). et que sa maladie, ou ses maladies successives, (|ui ont été longues (~) . (nil précédé dans le temps son accession à la questure, charge sénatoriale (3).
Tels sont les points de repère. Malgré certaines prohabilités, ils ne permettent pas de fixer des dates, mais ils permettent d'établir entre divers groupes do faits un lapport d'antériorité ou de postériorité, et cela nous mène a !'( iiumeration suivante, un peu sèche, mais au moins claire.
Année 19 : Sénèque renonce au régime végétarien prescrit par Sotion.
.... Sénèque traverse une longue période de maladies: il songe au suicide Le grand âge de son père le retient. La philosophie, à laquelle il n'a pas renoncé, lui vient puissamment en aide.
.... II fait un séjour en Egypte, chez sa tante, épouse d'un préfet dont on ignoie le nom. Il assiste au retour à une scène de naufrage qui l'impressionne vivement.
(1) Ep. 78,1-'-'.
(2) Cous, ad Helr., 19, 2 : ...per lonrjnm tempus aeger convalui.
(3) Cons. ad Helv., 19, 2 sqq. Sénèque dut la questure au crédit et aux démarche.s de sa tante, la veuve du préfet d'Egypte. Impossible de savoir au juste qui était ce préfet qui, sous le règne de Tibère, est resté seize ans en charge; d'où impossibilité de savoir exactement en quelle année Sénèque est revenu d'Egypte. On ne peut douter raisonnablement qu'il y soil allé. 1'^ Il a assisté au naufrage tragique (spectator fui) et tout le contexte indique que sa tante et son mari revenaient d'Egypte. 2» Il rend grâces à sa tante de trois grands services qu'il a reçus d'elle : a) Illiiis iiiaiiibus in urhem peihitu'i stiui (c'est l'arrivée à Romej; b) Illius pio inateruoque niitriciu pir lonqurn te»ipiis afiger convalui (ce sont les soins qu'il a reçus, la cure île convalescence); c.) llla pro quaestura mea. etc. (c'est la questure enfin obtenue). Or Sénèque a été malade — il ledit - alofs qu'il s'était déjà épris de la philosophie. Salante était à cette époque en Egypte. — M. Ch. Favkz (L. Annaei Senecae dial. liber Xll Helviam matrein de consolatione, Paris et Lausanne, 1918. Introduct. pp. XXXI XXXIll) a exposé de façon très claire la question des oncles de Sénèque. Nous y renvoyons. Qu'il suffise de dire ici que Vavunndus du cb. 2, 4, qui est mort un mois avant Sénèque le Père, c.-à.-d. vers 39, est l'oncle d'Helvia. L'avimculus du ch. 19, au contiaire, est fiien le préfet d'Egypte et le mari de la tante de Sénèque. 1-e mot avunculns est ici employé dans un sens étendu. Un C. Galerius qu'une inscription (G.I. G., 4711.) nous montre préfet d'Egypte en l'an 9 de Tibère = 2-2, pt^ut passer pour être l'oncle en question, mais ce n'esi qu'une conjecture.
Avant 34 ou après mars 37 : publication par Sénèque le Père des premiers livres des Controverses. Après mars 37, publication des derniers livres et des Snasoirtis.
... Entréo de Sénèque dans la vie publique. Sa questure.
Après 37: succès de Sénèque comme orateur. Il s'attire la haine de Galigula. Il passe pour phtisique.
Vers 39 : mort de Sénèque le Père, âge de plus de quatre-vingtdix ans. Sénèque est absent de Rome, de même que Novatus et Mêla.
41 : Assassinat de Galigula. Feu après, bannissement de Sénèque.
Sénèque était-il marié ? C'est probableC). Il nous apprend lui-même, dans la Consolation à Helvia^ qu'il avait eu un fils(2), lequel mourut en 41, trois semaines avant le départ pour l'exil. Il mentionne aussi un certain Marcus, blandlssimus puer, dans lequel les uns ont prétendu voir un second fils, d'autres, reconnaître le futur poète Lucain(3)... On ne sait rien de sa première femme (4).
(1) Juste Lipsk, De vita et scriptis L. Annaei Senecne (en tête de ses diverses éditions.) [>e grrand humaniste belgre s'appuie sur deux textes. Ep. 50, 1 : Harpasten, iixoris mcae fatuani, sds hereditai-inni omis.. ; De ira, 3, .S6, 3 : iixor morts iam met conscia. . M. Waltz (o. c, p. 71 n.) invoque en outre des allusions contenus dans le De vita heata, c. 17. M. Waltz, qui avait naguère combattu la thèse du double mariage de Sénèque. s'y est complètement rallié.
i2) Cotïs. ad Helv., 2, 5.
(3) Ibid., 18, 4-fi. Juste Lipse, qui tient Marcus pour un fils de Sénèque, est trop affirmatif. L'identification avec Lucain a été défendue en dernier lieu par J. l). DuFF, L. Annaei Senecae Diulogorum lihri X. XL XII, Gambridare, 1915, p. I.l. C. Marchesi, 0. c, pp. VII et 14, défend encore l'opinion courante.
(4) Le silence des textes est absolu. On n'a trouvé qu'un seul moyen de se l'expliquer, c'est de supposer que les deux époux n'étaient pas restés très unis. Dans le De matrimonio, qui peut avoir été composé par Sénèque, comme le De otio pour justifier sa propre conduite, et dont des fragments seuls ont été conservés (S' Jérôme, Ad. lovi»., I. 1, c. 41-49), il faut lire (c. 49) comment Sénèque entendait l'anicnir conjugal : Sapiens tir iiidicio débet amare coniitgem, non affectii. Régit impetiis rohiptatis nec praeceps ferttir in coitntn. Nihil est fœdius qiiam tixorem amare qitosi adulteram. Cf. 74, 2 : IlJum pïdebis alienae tixoris amore cruciari, illnm suae. — Il est toujours séiluisant de conjecturer que Sénèque parle d'expérience, que son union avec la fidèle Pauline s'oppose par son caractère raisonnalde à son premier mariage, au cours duquel le philosophe fut ' supplicié par l'amour
Il y a à retenir de ceci (jne Sénèque a débute très tard dans la vie publique et que cela est dû en majeure partie à sa mauvaise santé. C'est vraiment là le souvenir principal qu'il avait conservé de cette période. L'épître 78 est à ce point de vue caractéristique — car c'est au texte même de Sénèque qu'il faut en fin de compte revenir. Lucilius avait fait part à Sénèque des ennuis que lui causait la fréquence de ses rhumes et des petits accès do fièvre que cet état chronique entraînait. Gela rappelle au vieux sage ses souffrances d'autrefois: " J'ai, dit-il. l'expérience de ce genre de maladie J'avais commencé par n'y pas prêter attention. Ma jeunesse pouvait encore supporter bien des atteintes et traiter avec mépris les maladies. Mais j'ai fini par être battu et j'ai été mené à ce point que, de rhume en rhume, je suis arrivé à la plus extrême maigreur. Souvent j'ai pris la brusque résolution de couper court à cette vie : la vieillesse d'un père qui me chérissait me retint. J'ai calculé en effet non pas quel courage il m'eût fallu, à moi, pour mourir, mais quel courage il lui eût fallu, à lui pour ne me pas regretter. C^l'est pourquoi je me suis ordonné à moi-même de vivre. Quelque fois en effet vivre est aussi faire acte de courage ('). „
Ces intentions de suicide étaient-elles celles d'un stoïcien ou d'un désespéré? 11 n'y a guère à hésiter : les mots mêmes employés par Sénèque : impeium cepi ahrutnpendae vitae. indiquent qu'il s'agissait d'une tentation, d'une brusque impulsion sentimentale et non d'une résolution ferme en relation avec une doctrine philosophique Le motif qui rattacha Sénèque à la vie : la crainte de causer à son père un chagrin mortel, est aussi d'ordre sentimental - très noble d'ailleurs et très simplement humain. Le jeune homme a traversé une crise de complet découragement et, comme un romantique, il a rêvé de suicide Mais son robuste bon sens lui indiquait le remède qui devait Paider d'abord à supporter ses maux, ensuite à surmonter et à vaincre son désespoir. Ce remède était la philosophie.
qu'il aurait eu pour sa femme „. IMais ces tiypolhèses tiennent du roman. La prudence philologique exige que nous confessions ici notre ignorance. Voir E. BicKEL, Diatribe in S'mecae philosophi fragmenta. Vol. I. Fragmenta de matrimonio, Leipzig, Teubner, 1915, i)p. 360-361; 366-369; 393 (texte de S' Jérôme) ; Gh. Favez, o. c. pp. xx.x^v-xxxvi ; Cl. Marchksi, o. c, pp. 14-15. (1) Ep. 18, 1-2.
FAIDEK 6*
" Mes études ont été mon salut, déclare-t-il ; je dois à la philosophie de m'être relevé, d'avoir guéri (l). „ Ce qu'il appelle ici philosophie, c'est moins l'étude abstraite d'un système, que la mise en pratique des conseils reçus, en vue d'acquérir d'aboid de la résignation, puis de la force d'âme. C'est de la résignation que d'accepter la souffrance, de s'efforcer de la supporter [patiendi omne tormentuin) en s'aidant de pensées consolantes : '• Je pensais que ce n'était pas mourir que de laisser après soi des ainis ; que mon esprit ne se dissiperait pas, mais se transmettrait simplement a d'autres i'i). » C'est de la force que de dominer a la fois l'amollissement du cœur et la faiblesse du corps, et de ressaisir la volonté de vivre. Quicqiiid anhnmn erexit, etiam cor pari prodest. — " Tout ce qui redresse la volonté est également protitable au corps (3). „ L'epître se poursuit : conseils à Lucilius d'user des mêmes remèdes; valeur relative des prescriptions médicales, exercices ou régimes ; analyse des éléments qui rendent pénibles les maladies... Sénèque fait, pour les besoins de sa cause, trop bon marché de l'intervention des médecins et de l'efficacité des cures. Dans la réalité, lui-même a eu recours à ces moyens ordinaires et normaux de giiérison : il fit un séjour à Pompeï(*), il alla en Egypte — cures tout indiquées à qui est faible de la poitrine. Cela contribua, tout autant que la philosophie, à lui rendre un peu de santé. Il resta délicat et alors même qu'il se distinguait par ses beaux discours, il passait, nous l'avons vu, pour phtisique.
Quant à l'objet même de ses études philosophiques, il est assez difficile de le préciser. Nul doute que Sénèque ait ajouté aux souvenirs de l'enseignement qu'il avait reçu les acquisitions nouvelles que lui avaient values de nombreuses lectures. Il dut se montrer dès cette époque éclecti(jue et curieux de lout(5), avec une tendance plus marquée au néo-stoïcisme, alors en pleine vogue et d'ailleiu-s bien adapté au tour d'esprit des Romains. Il est à noter cependant que Sénèque n'a pas encore subi à cette
(1) Ep. 78, 3.
(2) Ep. 78. 4.
(3) Ep. 78, .S. Cf. plus loin, 4 : aiiiinum vivendi = l'aiiteur de vivre.
(4) Ep. 70, 1 : In conspectum adulesceiitiae ineac reductus sittn. — On en C')iu"iul que Sénèque avait " fait une cure „ à Pornpeï...
(ô) Cela ressort de la variété des noms cités dans le De ira.
époque l'influence de Posidonius de Rhodes, dont il contribuera plus tard — dans la dernière |)ériode de sa vie — a répandre et à populariser les doctrines.
Le retour d'Egypte doit être placé aux environs des années 31 ou 32, sans qu'on puisse préciser. Faut-il rappeler les tiagiques incidents qui marquèrent ce retour : la mort du préfet; la ferme volonté de sa veuve de ne pas laisser glisser le cadavre à la mer : la teuipêfe; le naufrage; la courageuse femme ramenant sur la terre ferme le cor[>s de son époux ' D ?
Puis c'est, à Rome, la sinistre fin de règne de Tibère. Sénèque en a parte avec amertume et dégoût, traitant de rage (rabies) l'épidémie de délation qui sévissait alors à Rome, régime de terreur niliil erat tittitm) p\iis intolérable encore que la guerre civile; et il s'amuse à raconter une histoire typique — un crime supposé de lèse-majesté — dont probablement h s Romains, habitués aux plaisanteries peu distinguées des mimes, avaient beaucoup ri, tout en tremblant un peu à la pensée que pareille chose pouvait leur arriver (2K
Quant à la vie que put mener Sénèque à partir du moment où s'ouvrit pour lui la véritable carrière des honneurs, on ne peut que la reconstituer par conjecture et par comparaison : vie d'orateur à succès, doublé d'un philosophe plus ou moins amateur et d'un poète de mince talent, mais de ton agréable. Sénèque est à ce uioment répandu: il commence sans nul doute à publier. Après la mort de son père, vers 39, il rédigea une Vita pafrisi^), destinée à servir d'introduction a V Histoire que le vieux Sénèque avait écrite. On cite aussi de lui une Description de l'Egypte [De situ et sacris Aegyptiorum) (•*), qu'il est raisonnable de rattacher à son séjour dans ce pays; un ouvrage sur la Géographie de VJnde (De situ Indiae) (ô), qu'il est d'usage, mais d'usage seulement, de
(1) Cons. ad Helv., 19, 4.
f2) De henff., 3, 26.
(3) Fragment édité par Niebulir en 18'20, d'après une page de nns. conservée au Vatican. Haase, Fragin. 98-99 ; cf. 0. Rossbach, De Senecae philosophi librorum recensions' st emendatione, Breslau, 1888, avec l'édition du fragment par W. Studbmund.
(4) Servius ad Virg. Aen.Nl, v. l.")4 ; Haase, F'ragin. ii.
(5) SKRViusad Virg. Avn. IX, v. ."1: Pli.n's;, AV</. hist.. l.I (praif.); I. C, c. 17. Haa:7e, Frag>n. 9-11.
- \li -
mentionner en inèine temps que le précédent. Lui-même a cilé un E-isai sur les tremblements de terre {De motu terrarum), qu'il publia dans sa jeunesse (?Mygn/.s')(i). Ces titres seuls décèlent chez Sénèque des tendances à l'érudition encyclopédique. Il est aussi permis de rattacher à la veille de l'exil deux des ouvrages philosophiques que nous possédons encore: la Cov^olation à Murcia et le De ira, trois livres de reflexions sur la colère (•^). Le moment n'est pas venu, évidemment, d'étudier la philosophie de Sénèque ni d'analyser son style Mais les œuvres d'un écrivain t'ont partie de sa vie au même titre que ses actes. Imagine-t-on une " Vie de Michel-Ange „ qui ne tiendrait compte
(1) SÉ.vÈQUE, Nat. quaest., 6, A, 2 : ...qaamvis aliquando de motu terrarum volumen ediderim iuvenis, etc. — Il faut éviilemment eritemlre le mot iuveuis dans un sens large, mais non tellement élargi qu'on puisse l'appliquer à un homme de quarante ans. Cet ouvrage est bien un ouvrage de jeunesse.
(i) On sait combien la chronologie des éciits de Sénèque est incertaine. Piesque toujours la preuve ou l'argument décisif font défaut. (Test le cas pour ces deux ouvrages. Ils appartiennent tous deux à un groupe d'œuvres de début : œuvres impersormelles, si on les compare à celles que Sénèque édita sous le règne de Néron ou qu'il composa après sa retraite. La Consolation à Murcia est immédiatement antérieure ou immédiatement postérieure à l'exil. L'opinion la plus répandue l'assigne aux années 39 à 4L Nous nous rallions à cette opinion, moins par respect pour la loi du nombre (qui n'a en aucun domaine de valeur probante), mais parce que la Consolation à Marcia contient sur l'exi) une réflexion qui eût amené Sénèque, si celui ci avait eu l'expérience de la chose, à entrer dans un plus long développement. Ensuite, au retour de l'exil, Sénèque, qui projetait d'aller en Grèce et que l'on venait de charger d'instruire Néron, avait l'esprit occupé de tout autre chose que des lieux communs dont étaient farcies les Consolations. — Le De ira est adressé à Novatus et non encore à Gallion. On ignore quand Novatus fut adopté par le vieil ami de son père Junius Gallio. C'est avant son départ pour l'Achaïe, où il fut proconsul sous Claude en 51-62. Pour les raisons exposées à propos de la Consolation à Mircia, il est bien difficile de croire que Sénèque au début de son préceptorat se soit préoccupé d'adresser à son frère ses notes sur la colère. D'une part ces notes ont été rédigées dans le calme de l'étude, sous l'inrtuence de lectures et aussi de l'enseignement de Sotion , qui avait écrit en son tem|)S un Trepi ùp-fTiç; d'autre |)art elles ne peuvent être antérieures à la mort de Giligula, ni très postérieures à cet événement. Sénèque, a constani. ment présentes à la mémoire les fureurs du prince. On peut admettre que l'idée de composer un De ira soit venue à Sénèque dans les dernières années du règne de Caligula, et qu'il ait dans la suite poursuivi la publication de son ouvrage, peut-être en plusieurs fois; mais il a dû écrire au moins le premier livre avant l'exil. Cf. t, 16, 2: in exilium ... mitteris.
ni de la Sixtine. ni de St Pierre, ni du Moïse? Si la Conso/afion à Marcia et le De ira ne peuvent êtres fixés dans \v temps avec une précision absolue, ces œuvres sont, par leui caraclère incontestable d'œuvres de début, l'indice du degré de cidtiire intellectuelle et morale auquel Sénèque était parvenu après une longue période toute faite d'apprentissage, de retours en arrière. Senècpie, ne l'oublions pas, ne doit pas être tenu pour uji pliilo sophe de profession ciui, une fois l'adhésion donnée a telle doctrine, y conforme définitivement le système de ses idées et la règle de sa vie. Élevé dans un milieu de riches bomgeois, lettrés mais positifs, Sénèque est resté un homme du monde. Il n'a jamais envisage jusqu'ici d'autre carrière que celle des " honneurs ,, où l'on se distingue par son éloquence et son sens des réalites, et où l'on réussit par le crédit que l'on peut acquérir, — par les femmes aussi, qui tendent à devenir très influentes, dans cette société dont les rouages se compliquent. Dans ces conditions, pratiquer avec intransigeance une philosophie à principes trop définis, c'est presque une impossibilité morale et matérielle — un Thrasea Paetus sera toujours une exception ; — l'enseigner, c'ei-t une impossibilité sociale. 11 reste à celui qui possède un tempérament d'écrivain à composer des traites ou de petits ouvrages de circonstance. L'exemple vient de haut : de Giceron lui-même, lequel pensait imiter Platon. Divertissement littéraire, qui correspond à un mirage de l'imagination, à un secret désir de se croiie soi-même et de se montrer aux autres tel qu'on désirerait être et paraître — c'est-à-dire meilleur que l'on n'est en réalité. Effort louMble en somme, inêmequandilnous paraît après coup illusoire, parce qu'il ne comporte aucune hypocrisie.
La toute première impression que produit la Consolation à Marcia, quand on l'a relue cà tête reposée, c'est qu'elle est une œuvre oratoire. Son ton est uième si constamment déclamatoire et,en maints passages, si taux, que nous en sommea^omme agacés: nous nous disons que jamais pareille épitre ne nouç eût touchés, nous, et nous doutons sincèrement qu'elle ait en son temps touché Marcia. Celle-ci, malgré tout ce que Sénèque affirme de sa virilité, pleurait de vraies larmes, comme une vraie femme ; et Sénèque, un peu brutalement lui dit : " Vous pleurez par habitude (1\ „
(1; 1, r. murfis iaiii ex ci)iif<H(tiidine qnam ex (icfifierio...
On a tout dit sur les Consolations antiques ('). Il faut bien redire cependant qu'il était alors tout-à-fail naturel de s'en voir adresser par d'éloquents amis. Il y a toujours eu dans l'expression des condoléances — comme du reste dca félicitations - quelque chose de convenu, presque de rituel, qui est accepté par tous sans impatience ni sourire. Les Consolations, qu'elles aient été des lettres comme celles que l'on trouve dans la correspondance de Giceron, de Pline, de S» Jérôme, ou des dissertations d'allure philosophique, comme celle (jui nous occupe, contenaient toutes à peu près les mêmes ai'guments : qualités du défunt, nécessite de la mort, appel aux sentiments, a la raison, au courage, etc. (2) • Ta douleur, Du Perrier, sera donc éternelle...
La banalité des idées n'est donc pas ce qui doit nous rebuter, nous faire juger Sénèque comme un homme qui, à quarantecinq ans, serait dépourvu de toute imagination et de tout sens de l'originalité. Ce qui doit nous frapper, c'est qu'il ait été si étranger à l'émotion sincère, a la compassion, et qu'il ait pu substituer des effets oratoires, des lieux communs usés de rheteui's aux quelques accents de véritable sympathie qu'aurait dû normalement et qu'aurait pu contenir son écrit.
Je m'explique. Quand S* Jérôme écrivit à Ste Paula, peu après la mort de la jeune Blesilla, il invoqua lui aussi les arguments traditionnels, y ajouta des considei'ations chrétiennes, cita des textes, des exemples. Par ce côte sa Consolation nous paraît banale. Mais on y trouve des traits comme celui-ci : Non qiiod luf/enda sit illa quae ahiit, sed quod nohis impatientius sit dolendnm quod fal^mvidere desirimus — " Non qu'il taille déplorer le sort de celle qui s'en est allée; mais c'est que notre douleur de ne plus la voir est d'autant plus intolérable qu'elle avait tant de qualités „ Ou bien ceci : Sed quid agimus? Matris prohihitnri lachrymas, ipsi planc/inius Confiteor affectus nieos, totus hic liber fietihus scrihitur. Flevit et Jésus Lazarum quia amahat illum (3). — " Mais que faisons-nous? Nous comptons arrêter les larmes
(V Voir noiamment les études de C. Martha (Études morales sur l'antiquité), de A. Gkrcke, ( Dfl consolatioriibus. 1883) et on dFinier lieu de Ch. Favez (o.c, pp. XXXVIll XLI.)
(2) Sénèque fait lui même allusion (c. 2) au plan traditionnel des Consolations.
(3) S' Jérôme, Lettres II,"2'2 (ancienn* 2.")): Ad Funlttin sapt^r ohitu lilcsillae.
d'une iiièfe, et nous saiif^lotoiis nous-mêmes. Je confesse ma violente émotion : tout ceci est écrit ;ivec tles larmes. Après tout. Jésus pleura Lazare, parce qu'il l'aimail. „ Cela est d'un grand cœur. Seneque n'a pas dit ce ronfiteor affectiis nifos. sans doute parce qu'il subissait sans bien s'en ri'iulrc com|)te la tyr;iniiie des principes stoïciens (l); sans douto aussi parce (ju'il n'était pas ému lui-même et qu'il a fait de la littérature suivant les recettes courantes. On voit |)ar la cond)icn [irolnmie avait de l'em|)reinte des maîtres
Pourtant, a y regarder de plus près, la Co»sol(ifioti à Marria a bien ses mérites et son intérêt. D'abord on perçoit ([u'elle a été écrite par un homme dont l'éducation fondamentale — celle qu'on reçoit dans sa fandlle, sans la chercher — a été toute romaine. On y retrouve la foi dans un bloc d'idées cimenté par les générations antérieures, je ne sais quels principes de doctrinaire qu', ne sont pas même mis en question. C'est ainsi que dès les premiers chapitres, Sénèque, en guise d'exorde, fait de Marcia. à laquelle il s'adresse, une vraie Romaine, et de Crémutius Gordus,son père, un vrai Romain : vir romanus (2). Or qu'estce qu'un vrai Romain? C'est celui qui, se considérant comme le participant d'une race et non comme un individu, règle sa conduite sur les exemples des ancêtres et tend, par ses actes, ses paroles, ses écrits, à devenir lui-même une exemple pour ceux qui le suivront. De cette étroite solidarité des générations, base de toute une morale," est inséparable Vantiquus rigor: une discipline acceptée par nécessité vitale et qin ne tient aucun compte des variations de la mode, ni de ce que le monde encourage par passion ou- tolère par lâcheté. Or aux pires époques dites de la décadence impériale, il y a toujours eu une société romaine, solidement établie sur une base morale, et c|ui faisait obscurément contrepoids aux scandales les plus éclatants. Sénèque le Père, Helvia, la tante d'Egypteétaient de cette société. Aussi Sénèque parle-t il en Romain lorsque, dans la ConsoJatiop
(1) Il .se iléfenil de parler en vrai stoïcien. Cf. 4, 1 : Nec te ad fortiora diicam fraec pta, ut inhumano ferre humana iuheam modo...
('2) 1,3: ... quam dhi in pretio fuerit Romaiia cognosci, qiutm diii quisquani erit, qui revertl vt-lit ad nota maionim, quam diit quisquam qui vejit scire quid sit vir romanus...
à Marcia, il aborde d'emblée son sujet par ce que celui-ci pouvait offrir de plus pénible Franchise un peu rude vis-à-vis d'une femme? Oui, si Marcia était censée être, comme les autres femmes, sensible et impressionnable; mais il y a dans son carac" tère quelque chose de viril (du moins Senèque le dit) qui la rapproche des femmes exceptionnelles dont les exemples seront, au cours de l'ouvrage, fréquemment cites. Voilà qui est spécifiquement romain de considérer la sensibilile féminine, non comme le charme, mais comme la faiblesse d'un sexe {infirmitas). et de vouloir faire honneur à une femme de s'être comportée comme leût fait un homme. Il y a dans cette conception des choses un peu de dédain à l'égard de la femme, la notion préconçue de son infériorité. Ce qui est aussi d'un Romain, habitué, comme les avocats et les notaires de nos jours, à traiter sans ménagements des affaires de famille, c'est d'oser formuler et défendre des thèses comme celle-ci : " Perdre son fils, pour une veuve, c'est perdre un protecteur naturel, risquer d'être désormais sans défense ? „ — Pas le moins du monde ; soyons positifs : dans l'organisation juridique de notre société (in ciritate nostrn) être privée de protection naturelle (o;i/^as) confère plus d'avantages que cela ne cause d'inconvénients (0. Évidemment ici, c'est le juriste qui parle, l'homme positif qui sait que, dans un milieu d'avocats influents, une veuve illustre privée de soutien est assurée de ne manquer ni de conseillers, ni de défenseurs ..
La Consolation à Marcia est aussi dans une certaine mesure l'œuvre d'un philosophe. Parmi les idées banales, lieux communs oratoires, nous démêlons un certain nombre de notions, non certes originales, mais issues d'un enseignement philosophique. En voici quelques exemples. Au chapitre Vil, Sénèque assimile par comparaison les sentiments humains a ceux des animaux (2),
(1) 19, 2 : Movet et illud lugentem : " non erit qui me defenâat, qui a contemptuvindicet. » Ut minime probabili sed vero solncio utar, in ciritate nostra plus grntiae orbitas confert quant eripif... Compare/, à cette thèi=p, d'un optimisme un peu naïf, celle de H. H^cque dans Lf.s Corbeaux.
(2) 7, 2 : Aspire multorum animalium quant concitata sint desiileria et tamen quant hreria : vaccarutn uno die alterove mugitus aiidiiur, nec diufins equarum vagus aie amensqiip discursus est; etc. — L'idenlité psydiolngique entre riiumme el les animaux est aflirmée par Lucpèce, De ter. tiaf., 1. 3, v. 7it-75.S- Dins le De ira, Sénèque procèJe autrement, m-iis le point de départ est le
Il y est amené par l'emploi du mot iiafuralis et il raisonne, à l'aide d'autres termes, de cette façon : ce qui est naturel, c'est ce qui est instinctif; or les animaux, f|ui suivent leurs instinct^, ne connaissent pas de regfrets prolongés; donc ceux-ci ne sont pas naturels. Quand nous les éprouvons, nous devons les combattre et les vaincn.» à l'aide de notre volonté. Il y a évidemment ici beaucoup plus que l'exploitation d'un lieu commun. Au chapitre XVI, une simple constatation formulée comme en passant, mais très clairement : " Dis-toi aussi ceci. Marcia : Je pourrais être ébranlée si chacun avait le sort que lui mérite sa valeur morale, si jamais le malheur ne s'attachait aux pas des bons ; mais je vois jusqu'à présent les bons et les méchants, sans aucune distinction, malmenés de la même façon (0 ». (le sera le point de départ du De providentia, que Sénèque adressera beaucoup plus tard (mais on ne sait au juste quand) à son ami Lucilius. A noter encore au chapitre XIX, cette penseï" qui sert de conclusion à un raisonnement, du reste pas très bien établi : " C'est donc l'opinion qui nous met au supplice, et tout mal n'est mal que dans la mesure où nous l'avons taxé teK-^i. „ Même du temps de Sénèque, cela n'était pas très neuf, mais cela n'en reste pas moins un des principes généraux de la philosophie stoïcienne. " Chasse l'opinion, et te voilà sauvé ,., dira Marc-Aurèle. Aux chapitres XX^ et XXVI, Sénèque, en contradiction cette fois avec Épicure et, dans une certaine mesure, avec le Portique, donne à Marcia sur la vie future des espérances et des précisions réconfortantes. Peut être Sénèque n'y croit-il pas luimême très fermement, mais il trouve dans la tradition créée par les dialogues de Platon, un ton et des phi'ases qui s'adaptent à
même : il constate d'abord que les animaux ne sont pas sujets à la colère proprement dite (c. 3) [celle-ci est donc une maladie de la raison]; elle n'est pas naturelle(c. 5), c'est-à-dire conforme à la nature intime, physique de l'homme, qui est instinctivement doux. Or la raison est soumise .n l'action de la volonté. Donc nous pouvons et nous devons ne pas nous fâcher.
(1) 16, S : Die ilhid quaque, Mo^mm^" moverer, si esset cuiqup forUina pro innrihus et iiunquam iiiala boiios sfqltfrenfur : niiuc video exempta discrimine eodein modo malos bonosqite iactari. « — Le titre exact du De pmvidentin est : Ad Luci.'ium qiiare aliqua incommoda honiif vivis accidant, cmn providentia ait.
(2) 19, 1 : Opinio est erfjo, quae nos crnciat, et tanti quodque malum est' quanti illud taxavimus.
la situation : le corps n'est rien. Le mort s'en est dépouillé comme d'un vêtement et, après une période de purgation, il est monté au ciel parmi les âmes heureuses... d).
Mais plus que philosophe. Sénèque se révèle dans la Consolation à Marcia inorR\\s\e e[ psychologue II possédait, comme un don exceptionnel, l'art d'observei- l'âme des autres, d'y découvrir les motifs vrais des actions et la genèse intime des sentiments. Il se connaissait (ou croyait se connaître) fort bien soi-même par l'habitude qu'il avait prise de beaucoup s'analyser et de dégager le pourquoi de chacun de ses actes. Gela suppose une faculté de dedoul)lcment que chacun de nous, avec un peu d'exercice, peut acquérir et développer. Il possédait en outre l'imagination nécessaii-e à qui prétend, sur quelques indices reconstituer par conjecture l'état d'âme de son voisin et au besoin le lui définir à
(1) 2t, 1 : Pessima eius et ipsi molestissima istic in sepulchro lacent, ossa cinerescjue, non magis illius partes qaam vestes aliaque tegimenta corporum, Jnteger ille nihilque in terris relinquens gui fugit et totus excessit ; paulutnque supra nos commoratus, diun expiDgafitr et inhaerentin ritia sitiimque omnem mortalis aevi excutit, deinde ad excelsa sublatus inter fidices ouvrit animas. — Cf., Ep. 79, 12, où Sénèque est évidemment séduit par les mêmes idées, mais s'y engage moins k ton I, puisqu'il envisage que l'affianchissemenl de l'àme peut s'accomplir sur la terrC; par la pratique de la vertu : erit aufeni illic etiani antequam hac cnstodia exsolvatur, cum vitia disiecerit purusqiie ac levis in cogitafiones dininas emiciierit. — En réalité Sénèque ne croit pas à une survie personnelle, mais il incline à penser que l'âme humaine comporte un élément spirituel indestructible. Ses idées sur la vie future sont flottantes : il e^t affirmatif, probable. nent par tradition d'école, dans les Consolations {Ad HeJv., 11, 7; Ad Polgb., 9, 8.) ; ailleurs, il se tait sur la question, sauf ilans b-s trois écrits adressés à son ami Lucilius. {De proridentia, 6, 6; Nat. Quaest., 6,32,5; Epistidae, 54, 4;fi3, 16; 65, 2i; 77, ll;9S,.10; 102, 2 (texte capital) ; 117,6; 12(', 14, et quelques autres pas^^ages moins significatifs.) Or même des opinions qu'il communique à Lucilius, nous ne pouvons sonijer à extrait e une formule précise. Sénèque semble à plusieuis reprises se contredire. C'est qu'il envisage dans la mort, tantôt lacessationdela vie telle queles sens la peuvent concevoir, l'anéantissement de la vie terrestre; tantôt la libération de la partie indestructible — mais impersonnelle — de l'âme. 11 lui airive aussi de suivre une simple impulsion : de douter, même d'espérer. Pour plus de précisions notamment sur la théorie (stoïcienne) de la palingénésie et sur les hypothèses touchant la nature de l'àme, voir E. Rohdk, Psgchc; 'i'ubingue, J907,4<: éd., t. II, pp. 324 et >uiv. C. Marchesi, Seneca, Messine, 19-20, pp. ,380 et suiv. Voir aussi, à propos de l'infiuence de Fosidonius, Ed. Nordkn. P. Vergilius Muro Aeneis Bach VI, Leipzig', Teubiier, 11)0;!, pp. 21-25,
lui-même. Arl de moraliste, si l'un y réfléchit, puisqu'il en résulte non une connaissance delà nature de l'ànie (ce qui est proprement l'objet de la psychologie) mais Texpérience de ses reactions morales et, si l"on peut ainsi parler, de sa puissance dans l'ordre éthique.
C'est ainsi que Séneque sait fort bien, pour l'avoir observé autour de lui, qu'il existe une ceitame complaisance dans la douleur(l). Il sait exactement aussi (juelleest la nature du chapjrin éprouve par Marcia, chagrin qui se renouvelle de lui-même par l'habitude f(ue l'on a prise de s'y livrer sans retenue'2). Il définit avec sûreté les deux attitudes que l'on peut adopter' dans le deuil: lamentations bruyantes, retraite muette(3) Il fait parler le philosophe Areus, confident(on pou!-rait dire confesseur) d'Auguste, avec toute l'autorité d'un directeui' de consciencei^). il sait, il d\[ que dans l'ensemble d'une vie humaine, si malheureuse parût-elle, il y a toujours place pour quelques moments de bonheur ; qu'au lieu de concentrer sa pensée sur soi seul, quand on est dans la peine, on doit considérer ce ({ui arrive aux autres: non pour se consoler ou se réjouir du grand nombre des infortunes (ce serait une variété de l'envie), mais pour se bien dii-e que chacun a sa part de joies et de deuils{5). Il ne craint pas d'affirmer que les meilleurs, au milieu de la corruption générale, peuvent être entraînés et devenir mauvais, et que cela aurait pu, tout comme à un autre, airiver au fds de Marcia<6). Toutes ces réflexions — et d'autres encore, cai- on ne trouvera ici que des exemples — sont d'un moraliste, d'un observateur de la vie courante, qui a fréquenté les hommes et reçu d'eux plus d'une confidence. C'est l'originalité et ce sera la gloire de Sénèque que d'avoir contrôlé et approfondi des vérités morales en se reportant constamment aux exemples vécus que lui avait fournis sa propre expérience. II arrive souvent que l'idée qu'il exprime ne soit pas neuve, qu'il lui conserve une forme généi'ale, en apparence
(t) 1, 1 : Dolori tuo, eut viri quoque libenter haerent et incuhavt.
(4) G. 4 et 5.
(5) il, 4-6. A noter cette sentence : Malirolum est solacii genus turbn miserorum.
(6) 22, 2 : mille animi labes, etc.
impersonnelle; d'un mot, d'une image suggérée, il l'a néanmoins faite sienne et son aphorisme acquiert la valeur d'un témoignage original
Empreinte des maîlies entendus, tradition familiale et lomaine, goût de la philosophie, tempérament de moraliste, voilà ce que l'on trouve, mieux qu'en germe déjà, chez le Sénèque de la CoHsolafion à Mavcia. Si nous ignorons en somme ce qu'avait été le lent passage de sa jeunesse à son âge mûr, nous savons au moins à quoi il a abouti.
Si la Consolation à Marcia est à tout prendre l'écrit d'un homme du monde, les trois livres du Dp ira sont plus exclusivement l'œuvre d'un philosophe et d'un moraliste. Non que la rhétorique ou l'esprit romain en soient absents ; — loin de là, la rhétorique y fleurit et le Romain s'y étale à Taise — mais parce que Sénèque s'y est visiblement pris au sérieux et y a développé un des thèmes favoris de la philosophie du Portique, celui que Horace, le maître des maîtres, avait résumé en trois mots : ira fnror breiùs — « Colère, courie folie. „
L'impression que produit la lecture du De ira est encore aujourd'hui très vive. On se sent en présence de tout autre chose qu'un dialogue scolastique sur la colère et ses effets. C'est un ouvrage de haute morale, qui dépasse de beaucoup le titre que sou auteur lui a donné. On y trouve affirmée et démontrée, à la faveur d'un exemple, la nécessite qui s'impose à tous de réfréner les passions, toutes, et cela à l'aide d'une discipline acceptée dès l'enfance et d'une constante surveillance de soi-même. C'est une leçon d'humilité, puisqu'on exige que nous nous sachions faillibles et que nous nous examinions sans indulgence; c'est aussi une leçon de dignité, [)uisqu'il en résulte que nous devons tendre de toutes nos forces à ne jamais perdre, fût-ce un instant, la liberté de nos actes. D'un autre côté, malgré sa haute portée, le De ira a certainement élé écrit par Sénèque au courant de la plume, sans qu'un plan rigoureux ait été arrêté d'avance ou tout au moins respecté. Les idées maîtresses, les développements oratoires, les exemples sont enfilés plutôt qu'enchaînés. Les i-é[)étitions, les digressions sont fréquentes. On perçoit un groupement qui correspond plus ou moins à la division en trois livres : ce que c'est que la colère; comment la pi'cvenir: comment la reprimer. Mais chacun de ces trois livres le preniier surtout
— pourrait passera soi seul |)our un ouvrage complet. Le lecteur qui compterait trouver dans le De int un traité savamment composé, avec des arguments qui s'équilibrent ou qui se subordonnent, serait vite déçu et, pour peu qu'il fût pédant, il serait fort scandalié(\ .
Or Senè((iie, bien qu'il connaisse toutes les ressources de la rhétorique et (pi'il se pi(|ue tie faire de la morale, a une terreur instinctive d'Iiomme du monde de passer pour un pédant Le désordre dans la composition est de sa part affaire de tenq^éramenl et de système. De De ira est entre beaucoup d'autres un des meilleurs documents que nous puissions interroger. Sénèque s'y révèle, maigre toute la sagesse qu'il voudrait avoir, un écrivain impulsif et comme fiévreux On dirait qu'à certains moments les idées lui sautent au cerveau: tel mot qu'il prononce ou écrit lui en suggère une longue suite d'autres; son imagination s'excite et il ne résiste pas à l'envie de consigner sur-le champ les pensées qui lui sont venues, peut-être par crainte de les laisser s'échapper sans retour. Une accalmie survient elle, se remet-il au travail après une interruption plus ou moins longue? il revient alors au plan général qu'il s'est proposé de suivre et il reprend sa dissertation, rentre dans son sujet a la faveur d'une transition qui n'en est pas une : * Mais, dira-l-on encore, la colère . „. ou " V^enons maintenant au second point... „ ! artifices assez na'ifs, Quand à ce moment l'inspiration lui fait défaut, il a recours à l'inépuisable réserve de lieux communs, de comparaisons faciles, de développements à effet, dont les rhéteurs et les déciamateurs ont pourvu sa mémoire. 11 repense aussi aux livres qu'il a lusi aux leçons qu'il a entendues, cite de mémoire un texte (') et entreprend de le réfuter. Cette méthode de travail lui vient en aide jusqu'au moment où une nouvelle digression l'entraîne Par là il est essentiellement ce qu'on appellerait aujoui'd'iiui * un écrivain artiste „ , De l'artiste il a aussi l'amour de son œuvre et le désir de la légitimer telle qu'elle est sortie de son cerveau. Ces digressions, qu'il sait être des digressions(2), c'est à quoi il tient la plus : il y retrouve sa pensée intime, des traits de mœurs
(1) Par exemple, De ira, 1, 6, 4 un passage de Platon (peut-être Rep., I c. 8 et 9) résumé par Sénèque. Cf. 1, 9, 2 : une citation d'Aristole.
(2) 3, 19, 1 : quamquani aberrare alicui possitnus videri et in déviant exire.
pris sur le vif, des mots pittoresques. Il sait sans doute aussi que c'est par elles que son charme opérera sur ses lecteurs. 11 lui suffit qu'après tout une impression d'ensemble se dégage de son œuvre, qu'avec le recul les grandes lignes apparaissent, pour qu'il se décide à n'en sacrifier aucun détail. Il la conserve, et telle quelle il l'adresse à son destinataire.
Car une œuvre de Sénèque a toujours un destinataire. Sénèque sait pour qui il écrit et. comme tous les charmeurs, il s'adapte inconsciemment — ou irrésistiblement — aux goûls et au tempf'rament de celui qu'il s'imagine par avance en train de lire son livre. Ici le destinataire, c'est son propre frère Novatus. Il y a lieu de prendre très au sérieux ce que Sénèque dit au début du premier livre : Exegistia me, Novate, ut bcriherein queniadmodvm pos^ff ira /eniri..(^) — " Tu as exigé de moi, Novatus, que j'écrive comment la colère peut être apaisée..., „ et au début du troisième: Quod maxime desiderasti, Novate, nuncfacere temptahimus, iram exridere aniinis .. ('^) — "Ce que tu as surtout désiré, Novatus. nous allons maintenant essayer de le faire: il s'agit de retrancher la colère de nos âmes. .„ C'est bien Novatus qui a demandé à Sénèque de composer son traité. L'avait-il mis au défi de pouvoir le convaincre ? On aimerait ^ s'imaginer un Novatus sujet à la colère et répondant un jour à Sénèque ce que Monsieur Jourdain répondra seize cents ans plus tard à son maître de philosophie: " Je suis bilieux comme tous les diables; et il n'y a morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m'en prend envie (0.„ A quoi le maître de philosophie aurait repondu : " Mais il dépend de nous, de notre raison, de ne pas nous mettre en colère. Examinons ensemble ce qu'est la colère, quels sont ses effets; voyons à quoi ressemble un colérique Quand vous aurez vu tout cela, vous consentirez à faire quelque effort en vue de vous guérir d'un tel vice et d'en préserver les autres. , Et voilà le point de départ d'un De ira.
{'^) MoLiKRE, Le boiii-f/fois gentilhomme, Acte II, scène IV. Hf. Acte II, scène III : '' Le maitie «le i)liiloso|)liie : Hé quoi? Messieurs, faut-il s'emporter de la sorte ? et n'avez-vous point lu le docte traité que Sénèque a compcaé de la colère V „
Si Sénèque a rédigé le sien à l'époque qu'on lui assigne avec le plus de vraisemblance, c'est-à-dire imniédialemcnt après la mort de Galigula. il taut reconnaître que le moment était bien choisi. L'empereur que l'on venait d'assassiner avait passé toutes les bornes de l'extravagance dans la tyrannie et la cruauté. Nulle occasion n'était plus propice de prouver que la colore était assimilable a la démence et que l'emportement nous jette tôt ou tard dans l'injustice et dans le crime. L'exemple de Caligula reparaît comme une sorte de refrain vers la fin de chacun des trois livres (0. Sénèque, qui avait eu a souffrir des sarcasmes du prince et qui avait failli périr victime d'un de ses caprices, prend un plaisir visible à rapprocher Caligula des plus célèbres tyrans de l'histoire. Il insiste avec force détails sur ses cruautés de sadique. Il avoue même qu'en ce faisant il s'écarte de son sujet.. Mais Sénèque, s'il connaît lui-même et indique aux autres des recettes contre la colère, ne laisse pas d'être par impulsion rancunier et vindicatif. (On sait ce qu'il en a coûté à Claude de l'avoir laissé bannir.) Ici il a pour excuse que Caligula était un monstre qui ne méritait nulle pitié. En le clouant au pilori, Sénèque pouvait croire qu'il ne se vengeait pas, mais qu'il châtiait (2).
L'occasion était bonne aussi pour Sénèque de se mesurer avec un vrai " sujet " et de se prouver à lui même qu'il avait large ment tiré profit de l'enseignement de ses maîtres. Parmi les passions humaines, la colère était de ce. les que les philosophes, en tout temps, avaient étudiées avec le plus de complaisance Sotion lui-môme, nous l'avons vu, avait écrit son -rrepi ôpfnç, et sans doute aussi Sextius. De plus deux groupes d'écoles différaient d'avis au sujet de la colère. Pour les uns, dont était Aristote la colère était une passion naturelle, en certains cas utile à titre de stimulant, et dont seul l'excès était à condamner. Pour les autres, dont étaient les stoïciens, elle était une altéra tion vicieuse de la volition, liée à certains réflexes physiques et exclusive de tout jugement — ce qui la rendait assimilable à une folie passagère. C'est cette thèse qu'a reprise Sénèque : il
(2i Cf. De const. sap., IS, d : publicas ae privatas iniurias ulciscentiHm yladiorum,.. 5 ; futuriim aliquem qui poenna cxiijnt...
l'a soutenue avec une logique peu apparente, mais cependant réelle et ferme. En cela il a fait œuvre de philosophe
Mais le moraliste l'emporte en lui, ici comme ailleurs. Son adhésion sans réserve à la thèse stoïcienne Tavait obligé à soutenir que la colère n'était pas •• naturelle '• à l'homme quoiqu'elle fût propre à celui-ci (1). Voici que son expérience delà vie et des faits l'amène a dire que tous les honmies y sont sujets (2), certains plus que d'autres par disposition physique (3); et quelle est universelle, et qu'en temps de guerre ou de révolution elle entraîne des peuples entiers à commettre des folies ou des horreurs (4). Il en connaît si bien la genèse dans chaque individu, qu'il distingue deux degrés dans une poussée de colère : le moment où l'on en éprouve les premiers symptômes — c'est la tentation, le réflexe, dont nul n'est coupable; le moment où la raison abandonne la lutte — c'est le consentement, qui entraîne la culpabilité (5). Il y a donc dans la colère quelque chose de naturel ? Sénèque n'a évité la contradiction qu'en disjoignant Vira et Viracundia. L'irascibilité seule est naturelle et par conséquent indifférente au point de vue moral Mais ces subtilités importent peu en regard des observations d'ordre pratique, des conseils : tout le passage sur l'éducation des enfants serait à citer. Il peut être tenu pour le point culminant du livre (6).
Il y a aussi l'examen de conscience... (~) Sénèque le pratiquait à cette époque, dit-il, régulièrement. Reconnaître ses fautes, se savoir capable d'en commettre, c'est faire acte d'humilité et progresser sûrement dans le chemin qui mène à la perfection Nous n'avons pas à douter de ce (|ue dit ici Sénèque. Rien de plus naturel que de lui supposer des intentions droites et un zèle véritable pour la vertu, si au moment où il concevait ou rédigeait son livre, il venait de passer plusieurs années dans une demi-retraite, au cours de laquelle il s'était
(4) 8, 2, '2-6 : principes l'ulgifu/nf consenscre. elc.
laissé ressaisir par la j)iiili)soi)liit' el avait travaillé a son perfectionnement intérieur
On était au début du règne de Claude. Sénèque se retrouvait en situation de connaître le succès et d'exercer une intluence. Il était marié; sa femme respectait ses originalités de sage a la manière antique: dès que les flamljeaux étaient emportes elle se tenait coite et laissait son mari méditer et se recueillir.il était père d'un tout jeune fils (de là peut-èlre un progamme d'éducation). Dans le monde, il s'était rapproché des sœurs de Caligula. Elle formaient, dans l'entourage de Claude, un petit clan hostile à l'influence de Messaline. Toutes deux revenaitut de l'exil, après avoir subi de la part de leur frère un épouvantable traitement. Elles tendaient à reprendre crédit à la cour. Agrippine, J'aînée, se prépaiait peut-être au rôle éclatant qu'elle devait bientôt jouer. La plus jeune, .Iulia Livilla. âgée seulement de vingt-trois ans, était la plus séduisante et la plus téméraire Elle négligeait de faire sa cour a Messaline et avait avec Claude de longs tète-à-tête. Nul doute que Sénèque ne la fréquentât particulièrement. La trouvait-il, en raison de ses aventures et de son jeune âge, intéressante? Espérait-il, le moment venu, obtenir quelque avantage de son crédit auprès de Claude? Peut-être l'un et l'autre. Le philosophe, toujours curieux d'analyser une âme d'exception, devait se complaire en la compagnie de Livilla, qui avait tant de choses à raconter des monstruosités de son frère et de ses propres malheurs. L'homme pratique ne pouvait pas négliger un tel patronage. Toujours est-il qu'il fut auprès d'elle assez empressé pour qu'il pût passer, quand Messaline eut décidé de la perdre, pour son amant.
L'accusation d'adultère (•) était grave. La législation d'Auguste avait fait de certains délits passionnels des crimes publics. Julia Livilla, sur laquelle on avait fait peser d'autres charges encore, fut condamnée à la déportation dans une île. On l'y fit mourir de faim, dit-on... Sénèque. que Messaline avait décidé de sacrifier malgré sa renommée, fut cité devant le Sénat et condamné à la rélégation On lui assigna comme séjour la Corse, à 80 kilo-
(t) Ou plutôt de stuprum, car Julia Livilla avait été une première fois condamnée pour adultère et reléguée dans une île. Cette condamnation avait
mètres seulement de l'Italie : c'était presque de la mansuétude mais c'était quand même l'exil.
" Qui de nous songe jamais a l'exil?, écrivait Sènéque dans la Consolât io)i à Marriai^). Et dans le De ira " S'il te faut un traitement plus dur et une brûlure que tu sentes on t'enverra en exil et dans des terres inconnues. (2) „ Et voilà que lui, Senèque, au moment même ou s'ouvrait pour lui une période de vie active, était trappe d'une peine qu'il considérait comme infamante, en tout cas très dure ; d'un malheur qu'il plaçait sur le même rang que la mort et la misère.
de droit t)risé son union avec M. Vinicius Quartinup, et lui interdisait d'en contracter une nouvelle. Sur le prorè« de Julia I-ivilla e* sur ci'lui, distinct, de Sénèqu*», voir. W. Waltz, Vie de Séiiègue, p[t. 87 91 et Gh. Favez, o. c, pp. IX-KIII. Il n'y a rien à ajouter à ce qu'ont dit res deux auteur.^.
(1) Cotif^. ad Marc, 9, 4 ; et 17, 5; 20, 2.
(2) De ira, 1. 16, 2.