CHAPITRE DEUXIEME
L'exil
Une question se pose : Senèque était-il coupable ? Suillius raffirmait(l) Diderot l'a niéC?). Tous deux ont parlé avec passion. L'un trioniph^it d'avoir surpris chez son ennemi une contradiction entre la doctrine et les actes. L'autre ne se résignait pas à admettre chez son héros même la possibilité d'une défaillance. Reportons-nous, nous, aux textes et tirons-en. s'il se peut, quelque conclusion.
On a invoqué en faveur de la thèse de la culpabilité, outre la présomption tondée sur l'adage res iudicafa..., deux passages des œuvres de Séneque lui même, dans lesquels la faute serait avouée à mots couverts ou par voied'allusion(-^) :
1" Cons. ad Pohjb.^ 13, 3 : Quahm volet e.sse, existimet causam meam ; vel iusfitia dus hotmm perspiciat vel clementia facial honam : ufrumqiie in aequo mihi eiuft heneficium erif, sive innorentem me scierif esse, sive volnerit. — " Que < Claude > juge ma cause telle qu'il veut qu'elle soit : soit que sa justice découvre qu'elle est bonne, soit que sa clémence la fasse telle : dans les deux cas. à litre égal il sera mon bienfaiteur: soit qu'il m'ait su innocent, soit qu'il m'ait voulu tel ,
En vérité on se demande quel aveu contient cette phrase.
(\) Tacite, Ann., t3, 42 : S^nemm incvpans iufenini»! nmicis Clnxdii, sub quo iustissimnm exilium pcrtulissef.
(•2) [Diderot,] E^mi surin vie de Sënèquele Philosophe... 'érîition He La Hrvp, 177fl), pp. 55 et 41P.
(^) fiELPKE {De Senecae ri fa et moribus, Berne, 1848.), H. M. P. I.eopold (Exuhim trias, \]\r9ich\ rii«s-., Gouda, 1904) frnipnt à la cnlpal)ilité «le Senèque. A. GKfiCK^iSeneca-starlien, p. 304.) ne considère pas comme probants les textes invoqués.
Sénèque y exprime sous deux formes différentes la même idée : Claude peut mettre fin à son exil soit en cassant le jugement rendu (c.-à-d. en reconnaissant {perspicere) l'innocence du condamné), soit en usant de son droit de orrâce (c.-à-d. sans statuer sur le fond de l'affaire). Sénèque n'a ici en vue que d'obtenir ce qu'il demande, à savoir son rappel. Protester avec énero:ie contre un juf^ement qui a donné aux faits un caractère juridique d'authenticité, c'était peut-être compromettre le succès de sa démarche. Ce texte ne prouve rien de ce qu'on cherche à lui faire prouver.
2" De vita hecUa, c 4-16; particulièrement c. 12, ^ : Ai contra sapientivm rcmissrte volupfafes et modestne ac paene lançjuidae surit compresHacqne et vix notnhiles, etc. — " Au contraire les plaisirs des sages sont modérés, discrets et presque timides, et renfermés, et à peine perceptibles, etc. „
Toute la dissertation que Sénèque fait ici sur le plaisir a une portée générale et quant à ces plaisirs concédés aux sages et qui sont de leur nature extrêmement peu tapageurs {vix notahiles), ils ne peuvent être assimilés à une liaison scandaleuse, d'où était issu un procès retentissant. On doit raisonnablement renoncer à faire état de ce texte.
En faveur de l'innocence de Sénèque. on invoque le chapitre XIII de la Consolation à He/ria.Senèquey cWe l'exemple de Socrate, de Caton, d'Aristide, traités injustement mais restés inébranlables et grands, ayant su au besoin — c'est le cas d'Aristide — " mépriser le mépris „ {contnmeUom ipsi confnmeJiae facere). Il ajoute, répondant à une objection : liis ego respondeho et exilium saepe cofitemptione onuii carere : si macpius vir ceridit, mnqvus iacnit,e\c. — " Rt moi je leur répondrai que l'exil même souvent ne comporte aucun do.= honneur : si un homme giand e.'^t tombé, il est grand aussi a terre. „ Réponse qui sera un joiucelle de Mathieu Mole, et qui ne ressemble pas du tout à celle d'un coupable. Pour Ini^^enlever sa signification, on doit supposer (|ue Sénè(jue a cherché ici a domier le change par nn ton trop assuré..
Il y a ensuite le doute des auteurs anciens. Dion, iidus l'avons vu, attribue formellement le procès et la condamnation de Julie aux machinations de Messaline. Suétone dit que ce procès avait été engagé sur un chef d'accusation mal établi et qu'on n'y
donna pas la parole à la défense (D. Tacile laisse entendre que suivant le calcul d'Agrippine, Sénèque considéiait avoir reçu rie Claude une initirin. c -a-d un traitement contraii e au droit (''^).Le Scoliaste de JiiviMial dit (jue Sénèque fut banni sous prétexte qu'il était le coin|)licc dis deljordements de Julie (guasi con^riiis) (à). Ce doute - n'y a l-il iiiènie pas moins qu'un doute? — doit nous rendre nousniùiiios Irrs prudents .luger aujourd'hui Sénè([ucc()upable sur Li foi df sou eiHiomi le plus acharné. serait faire à notre tour profession de inalveillance systématique. Certes il ii'y avait nulle impossibilité (juoi qu'en dise Diderot, à ce que Sénèque fût coupable. Il est peu de grands hommes incapables de faiblesses : Diderot kiiiiiême Mais il y a bien peu de probabilités qu'd Fait ete reelUMuent. parce que les textes ne sont pas formels a ce sujet.
Coupable ou non, Senéque dut souffrir de cette condamnation comme d'unr injustice. Il y avait a fout prendre disproportion entre la faute et le châtiment. Les sanctions pénales décrétées par Auguste en vue de restaurer ou de sauvegarder la morale publique avaient ce caractère, commun à toutes les mesures de ce genre, d'assinuler à un crinnnei de droit commun, nuisible à la société tout entière Ihonnète homme convaincu ou simplement soupçonné (i'une faute individuelle Accident, tentation ou occasion, sinon provocation: autant d'éléments qui diminuent la responsabilité ou donnent au délit une portée restreinte, une gravité passagère et limitée aux personnes en cause Sénèque, comme moraliste, devait sentir ce (ju'il y avait de profondément inique dans ces condamnations. 11 savait d'une part à quelles reactions imprévues l'homme le mieux intentionné est parfois exposé W ; d'autre part il constatait que, malgré la rigueur de la loi (et peut-être même à cause de cette rigueur), la plupart echap-
(1) SuÉTONK, Chiud., 29 : lulinaqiie alteram Druat, alteram Germanicifiliam, crimine incertu nec dcfeiisioiie ulla data occidit. Il ne faut pas out)lier que le procès de Julie et celui de .Sénèque avaient été di.'^joinl.*.
(2) Tacite, Ann., 12, S : Smeca... infensus Claudio dolore iniiinae credcbatKr. Ce texte laisse supposer que Tacite avait présenté le bannissement de Sénèque comme une iniuria. Tacite est d'ailleurs très hostile à Messaline.
(.3) Schol. Iiiven. 5, 109, L'emploi du mot quaai atténue l'affirmation. (4) Voyez notamment De ira, 3, 2; De matri)nonio {fragm.), passiiu ; Epist. 6?. 3.
paient au châtiment et que ceux-là seuls étaient frappés qui avaient été dénoncés ou qui étaient tombés dans une embuscade Enfin il ne pouvait pas ne pas être heurté dans le sentiment qu'il avait des devoirs du juge ('), lorsqu'il voyait se dérouler des procès sineuUa (hfcvs^ionf data et dont l'issue était prévue en raison du crédit des accusateurs.
Dans ces conditions la seule attitude à prendre pour un sage est le mépiis de l'injustice subie, le dédain de ceux qui l'on commise Gomme il serait tentant - M. Waltz a cédé à cette tentation — d'assigner à cette époque décisive de la vie de Sénèque la rédaction du De ronsfanfin ^apientis... " De la constance du sage ,, ou mieux : " Que l'injustice ne peut atteindre le sage C^)., petit livre d'or du stoïcisme, comme l'appelait Juste Lipse! A l'aide d'arguments scolastiques et d'exemples, Sénèque y développe suivant un plan rigoureux cette double proposition que le sage n'est sensible ni aux injustices (iniuria), ni aux affronts (contumelia) . Malheureusement le De ronstantia a dû être écrit dans une période de calme, oi^i la réflexion était possible. S'il correspond, comme le veut M. Waltz, aux premiers temps du séjour de Sénèque en Goi'se. il faut alors admettre que son auteur l'a composé par un phénomène de suggestion litléiaire. dans le seul but de se dicter à lui-même et d'étaler à ses amis une attitude idéale qui ne s'accordait pas du tout avec ses véritables sentiments.
En réalité le caractère de Sénèque ne If portait lias à prendre d'emblée cette attitude Sa condamnation pouvait ne porter aucune atteinte à son honneur et lui apparaître comme une injustice criante : il avait le sang trop vif pour ne pas en vouloir mortellement à Claude, ni désirer s'en venger au plus tôt. C'est ce sentiment que. d'après Tacite, Agrippine exploita pour attirer
M) De ira, I, c. G: c. Ifi, 5; c. 18, 1.
(2) R. Waltz, éfiitinn (tu Df o</o (1909), préface, ef Vie de Sénèque (190«), p. 101. — L'opinion «le M. Waltz se tieurte à relie He (\. Friedrich {De Senecae libio qui inscnbitur De constaittia sapien*is. Dis?. inaug.,Darmstadt, 1909), qui croit le traité postérieur au procès de Suillius (58) ; elle n"a pas non plus été admise par M. Ch. Favez. o- c, iutr., p. XIX. Jonas (De ordive Ubrornni L. Annaei Henecae philosopJéi. Diss. inaug., Berlin, 1870.) la datait des premières années du règne de Néron. Voir aussi A. Gercke, Seneca-stndien, p . 295.
Sénèque dans son parti et l'attacher à Néron. C'est le désir de prendre une revanche qui inspira a Scnèque lui-même la mordante Menippée de VApokolokyntose. Autre motif d'agitation intérieure : la relegafio entraînait poui- le condamné la perte de la moitié de sa fortune. Evidemment Sénèque était riche; il avait des amis dévoués ; il n'était rien moins que ruiné. Mais la liquidation d'une partie de ses biens a du tout un temps l'absorber- Jamais il ne s'est désintéressé des questions d'argent : soit tradition de famille, soit don personnel, il était liahile financier. Il a pu, comme philosophe, quand il refiéchissail et '> voulait ••, se détacher en esprit des richesses: il ne pouvait pas, comme homme, ne pas manœuvrer de façon à les acquérir et à les ■accroître. Enfin il faut tenir compte de la douleur très légitime et très profonde que tout Romain — disons tout homme du monde — éprouvait à se sentir brusquement écarter de ses amis, de la ville, de ses propriétés. Ovide nous l'a assez dit :
Lahitur ex oculis nnnc qiwqiw gutta meis.
Or c'est à Ovide queSérjèque. poète à ses heures, devait surtout penser (^) Aucun terme n'était d'avance assigné à la durée de son exil. Au milieu de ses préparatifs de voyage, tandis qu'on emballait sa bibliothèque et qu'on s'assurait des moyens de transport, Sénèque, comme tout homme de lettres, comparait secrètement son sort à celui que les vers touchants des Tristes et des Pontiques avaient immortalisé, et bien plus sûrement que le De ronstantia, les épigrammes sur l'exil qui sont attribuées à Sénèque, traduisent ses véritables sentiments'2), ceux qu'il dut invinciblement éprouver quand il fut parvenu en Corse.
Barbara praeruptis inclusa est Corsica saxis, Horrida, desertis undique vnsta locis.
(1) Sur l'influence de la poésie d'Ovide sur celle de Sénèque, voir Aem. Herfurth, De Smipcae epigrammatis giinc feruntur para prior, Weimar. 1910-
(2) L'authenticité des épigrammes attribuées à Sénèque (\\ y en a environ 70) a fait l'objet , depuis le X Vl*" siècle, d'ardentes discussions. Voir Aem. Herfurth, 0. c; 0. RiESE, Anffiol. latine: Baehrens, Poet. lut. min., IV, pp. 55-87; F. Plkssis. La poésie latine {\2^9),\i. .501, etc.— L'attribution detrois épigrammes seulement est authentiquée par une indication précise des manuscrits. On n'a nulle raison d'infirmer ce térnoignag^e ; les plus circonspects — sauf Riese — l'ont accueilli. Du nombre de ces épigrammes se trouvent deux petites pièces sur la Corse. (Baehrens, 2 et 3; Haa^e, I et IL)
Non porna mifumniis, segefes non edncat aesfas,
Can(i(/ne Palladio m un ère hrnma caret JJinhrariiiii uidlo ver est laef ah/le foefu,
Niillaque in infausto nascittir herbu solo. Non panis, non haustiis aqnae, non ultiniv^ ignis :
Hic ml a liaec duo sunf. exsnl et exsUium (l). " Sauvage, la Corse est enfermée dans ses rochers abrupts;
Sinistre, elle n'est qu'une étendue de déserts. L'automne n'y produit pas de fruits, ni Télé de moissons.
Et l'hiver y blanchit sans les dons de Pallas ; En nul ombrage ne sourit la poussée du printemps,
Et nulle herbe ne croît en un sol réprouvé. Ni pain; ni d'eau qu'on va puiser, ni la moindre etincelfe,
Piien que ce tête-à-tête : un exilé, l'exil „ Et la première de ces épigrammes, du moins dans sa seconde moitié, n'était pas moins significative :
Corsica terribilis, cum primnni incandnit aestas,
Saevior, ostendit cum férus ora cani.s-, Parce relec/atis, hoc est, iani parce sepuUis :
Vivorum cineri sif tua terra levis (2). " Corse, terrible dès que s'allume l'incandescent été.
Meurtrière, quand le Chien féroce montre sa face. Pitié pour les proscrits ! Pitié pour les ensevelis!
Que la terre soit légère à la cendre des vivants. ,. Évidemment, rien ne prouve que ces épigrammes aient été composées par Sénèque au début de son exil : elles ont plus de charme que de valeur probante. 11 n'en est pas de même de la Consolation à Helvia, qui a toute la signification d'un document; — et l'on s'étonne un peu que M. Waltz, trop soucieux de défendre la date qu'il assigne au De consiantia, n'ait pas reconnu à la Consolation toute la valeur qu'elle possède en réalité (3)
Tout le monde s'accorde — plutôt par tradition que pour des raisons bien fermes — à dater cet écrit de la première période de l'exil : 42, peut-être 43. Il a un triple caractère. Comme toutes les Consolations, celle-ci est une œuvre déclama-
(ll Bakhrkns, Poet. Int. min., t. IV, s. v. Seneca (ii" :}) = 237 Hifse. Ci) Haehrens, n" 2 = 236 Riese.
ri) M. Waltz, o. c. pp. 108-1 lu.
toire, soumise sinon aux règles, du moins aux traditions d'un genro (O. Seiièque dit lui-niênic qu'il a lu toutes les exhortations antérieures à la sienne C^). Son orijnnalité, c'est d'avoir entrepris, 4jji£Uj)ii pleurait, de çonsoiei^ ceux" "qui-, pk".^^^ situation
exceptionnelle, ((ui semble engager l'auteur à se montrer d'autant plus respectueux des usages reçus et à utiliser toutes les ressources d'un style riche en figures et en couleurs. La Consolation à Ilelvia fait aussi une part assez large à la philosophie. Quelque mince que nous paraisse aujourd'hui la valeur des arguments invoqués, ceux-ci n'en étaient pas moins consacrés, du temps de Sénèque, par une sorte de consentement unanime : du moins par celui des philosophes à tendances austères : stoïciens, cyniques, voire tout simplement éclectiques à la manière de Cicéron- Que les maux extérieurs sont indifférents; qu'il suffit de ramener la notiqnjieJ>xiLL£Êiie-du changement de lieu et que ce changement est chose natureHe ; que le sage reste en tout endroit semblable à lui-même et qu'après tout, le monde entier est sa patrie: autant de propositions qu'on n'aurait nulle peine à retrouver chez les maîtres éprouves de la philosophie ancienne et que Sénèque peut invoquer pour ainsi dire sans crainte d'être contredit. D'autres arguments sont plus proprement stoïciens, car ils présupposent chez le sage une certaine fierté d'àme et comme le mépris de ce que les autres redoutent ou désirent : le malheur laisse intacte la moralité foncière de l'homme vertueux {virtutes suas sîcum ferre) ; certains maux, telle la pauvreté (d'ailleurs très relative, étant donnée la modicité, de nos besoins réels), ne sont maux que par l'idée (opinione) que l'on s'en fait. Ces dernières propositions, loin de ne se pouvoir défendre, comme les précédentes, que par d'ingénieux sophismes, contiennent une part de vérité fondamentale, et l'on ne doit craindre que d'en exagérer la portée en faisant une application trop systématique et trop absolue. C'est dans cet abus qu'a versé Sénèque, sans doute parce qu'il n'était convaincu qu'en esprit. Il est plus préoccupé de la rigueur logique de sa démonstration que de la vérité simplement humaine des idées qui en sont la substance. On dirait d'un
(1) Voir l'iiitioduction de M. Ch. Favkz {o. c).
(2) Ad IMi.. I, 'J,
FAlDtK 6
homme qui, dans sa disgrâce, a recouru aux philosophes et a tenu absolument à ce que ceux-ci eussent raison. Il n'y a là aucun manque de sincérité, mais l'application d'une recette stoïcienne : étouffer la révolte du cœur; lui imposer, telle une camisole de force, une opinion à laquelle l'esprit seul adhère ou veut adhérer. Épictète dira : " Si tu te dis qu'on est heureux d'être à Rome, d'être à Athènes, tu es perdu...;, Pourtant le cœur de Sénèque n'est pas endurci, loin de là : et c'est précisément le troisième caractère que présente la Consolation à Hehia. Sénèque s'adresse à sa mère qu'il sait avoir été très malheureuse de son exil. Lui-même a souffert et il le dit. A plusieurs reprises, depuis la dure séparation, il a songé à envoyer à Helvia le discours consolatoire que sa douleur provoquait et qui pouvait être reçu comme un filial hommage. Chaque fois il a reculé ; il a jugé que l'heure n'était pas venue de se traîner comme un blessé, la main sur ses plaies, pour panser celles des autres. Il a dû attendre que les grandes émotions fussent calmées et que ses paroles au lieu d'aggraver le mal, pussent normalement produire l'effet qu'on attendait d'elles. Nous n'avons pas le droit de douter, comme miJIa fait^- 4e-4a-&incérité de Sénè qiUL La Consolation à Helvia est destinée à être répandue dans le public; elle est j^jdjée „ en même temps qu'adressée à une mère : il ne convenait pas qu'elle revêtit un caractère trop intime; elle ne pouvait pas non plus, sous peine de froisser des sentiments profonds, cire envoyée à sa destinataire avant que celle-ci ne fût dans un état psychologique propre à lui faire bon accueil. Sénèque, avec son sens affiné des nuances morales, a saisi et exprimé ce qu'il y avait de délicat dans sa situation : parler à sa mère, en public. Il s'agi£s^iLiileJ£bjh une relation entre deux états d'âme : nous avons été frappés tous deux; à toi, ma mère, qtiT~âvâTs déjà tant souffert, ce dernier coup t'a paru le plus dur; aujourd'hui tu souffres encore, car tu me crois malheureux; or je ne suis pas ce que l'on doit raison' nablement appeler malheureux; cesse donc de souffrir; pour t'y aider tu as. outre la force de ton esprit (que n'es-tu philosophe !), l'affection de ceux qui te restent. . . - En vérité, pour qui avait pris le parti d'écrire posément, y avait-il autre chose à dire?
Pour nous, la Consolation à Udria a cet inappréciable avantage d'être, après les Lettres à Lucilins, le plus personnel des
ouvrages de Sénèque. Il s'y livre, non pas certes autant que nous le voudrions, mais beaucoup plus qu'il n'avait coutume de le faire. L'exil a été pour lui un coup, ime blessure. Les arguments qu'il aligne et que sa préparation philosophique lui fournissait ne pouvaient convaincre que son esprit II semble bien ne s'en être souvenu, grâce a des lectures attentives et nombreuses, qu'après avoir secoué comme une poussière l'impression par trop désagréable que lui avaient laissée les incommodités, les ennuis matériels de son départ de Home et de son installation en Corse. Une fois livré à la vie sans but de l'exil, un intellectuel n'a qu'une ressource : l'étude. Sénèque n'a pas manque de donner à sa curiosité des objets précis : il s'est préoccupé de l'histoire de la Corse, de la langue de ses habitants; si le paysage ne l'intéressait guère, en raison même de son aspect sauvage et de son àpreté (l), le spectacle de la nature en général, le ciel .étoile par exemple, l'attirait par sa nouveauté relative, et il dit lui-même qu'il s'est attaché à approfondir certaines questions; enfin la facilité avec laquelle il faisait des vers l'engageait à se livrer, par besoin de distraction, à cet exercice, et l'on a supposé — toutefois sans raisons suffisantes — que certaines tragédies pouvaient être datées du séjour en Corse Nous pensons plutôt que Sénèque était alors enclin à composer des élégies et des épigrammes. Envoyées à Rome, elles y entretenaient sa réputation d'homme de lettres (2).
Quant aux membres de sa famille qu'il a laissés derrière lui Sénèque ne peut y penser sans une nuance d'attendrissemf.nt. Pas à tous indistinctement, cela doit être noté: il ne dit pas un
(1) Le sens du paysage, si aigu ehez un Virgile, fait totalement défaut à Sénèque, même quand il écrit en vers ou donne à sa prose une " couleur , poétique. Quant à la Corse elle-même, " ce rocher sec et broussailleux „ (7, 9!, il la juge — avec trop de parti-pris d'ailleurs — comme une île inhospitalière, presque inhabitable (6, d et passim). En réalité, la Corse est une des régions dont les touristes modernes emportent les impressions les plus fortes. Pierre Loti considère le golfe de Porto comme un incomparable site marin. Notre sensibilité a changé, comme aussi les conditions matérielles du voyage, qui ont supprimé ou presque les pericula et les incommoda.
(2) Une épigramme adressée à Crispinus, est attribuée à Sénèque. On a voulu croire que ce Crispinus était G. Passienus Crispinus, le mari d'Agrippine... Hypothèse !
mot de sa fciuiiu'. Le souvenir de la mort de son jjère ne ranime en lui auciuie émotion : bien mieux, il dit que son exil a été pour Helvia un coup plus rude que ses deuils antérieurs. Il n'a pas même a l'adresse de sa mère de ces mots pénétrants, de ces élans de confiance ou de tendresse, qui font qu'un homme de quarante ans se met soudain à parler comme un petit garçon qu'on prend sur les genoux... Il ne faut pas trop s'en étonner : pour Sénèque comme pour les Romains, ces abandons de l'âme, ces retours à des impressions d'enfance, les larmes surtout, étaient considérées comme un signe de faiblesse, une emprise des nerfs sur laraison(l). Tout nous assure par ailleurs qu'il existait entre la mère et le fds une intimité très grande. Peut-être avait-elle, malgré la sourde opposition du père, favorisé les goûts de son fils pour la philosophie. Sénèque donne aussi un souvenir à un fils qu'il avait eu et qui était mort trois semaines avant son départ pour l'exil; mais il ne s'étend pas sur ce sujet . 11 parle avec une prédilection marquée des vivants, de ceux qui restent et qui ont pour mission de consoler Helvia, alors que le souvenir des morts ne pouvait que l'enfoncer davantage dans sa détresse. Ces vivants, ce sont ses deux frères : Novatus et Mêla ; c'est la tante qui fut jadis en Egypte et à laquelle Sénèque consacre quelques pages reconnaissantes et vraiment émues: c'est Novatilla, la fille de Novatus, et c'est Marcus.
Ce Marcus est celui qui sera plus tard le poète Lucain (2).
(1) Cf. Cuiis.ud lielv., 1,1 : Ciim lacrinias tuas.etiam si suppi imrre non poluinseni, intérim certe ahstersissem. S. dit neltemenl que sa Consolation sera sans effet, s'il ne se contiaint pas lui-même. — On se rappelleia ici avec piofit quels ont été les sentiments et l'altitude de S' Augustin après la mort de sa mère. Ce n'est pas par discipline ascétique que le saint lutte contre contre ^es larme.e, mais par souci de ne se pas comporter comme un enfant : Hoc modo etiam vieiim quiddam puérile, quod lahebatur in fietus, etc. {Confcss.,'i), 12, 1.) Une fois seul, le lendemain. S' Augustin se livra tout entier à sa douleur.
(2) Gela n'est pas admis par tout le monde. Cf. supra, p. lo8, n. 3. Un des derniers commentateurs de la Consolation à Helvia, M. Duff (1915), est fort convaincant. M. Favez (1918) reproduit son argumentation sans se prononcer formellement. Comme toute discussion, celle-ci se réduit à des points essentiels : silence des textes sur l'existence d'un fils de Sénèque; existence d'un ilarcns Annaeus Lucanus, neveu de Sénèque. L'opinion qui fait de Warcus un fils de Sénèque devait nécessairement être adoptée par ceux qui confondaient le père et le fils, attribuaient à ce dernier la paternité
A l'époquo où fut écrite la Cnnsofation à Hehia, liUcain avait environ trois ans et son babil d'enfant précoce faisait la joie de sa grand'mèrc. A tous ces êtres chers qui se groupent autour d'Helvia, Sénèque voudrait ajouter le propre père do celle-ci, mais le vénérable vieillard achève loin de Rome, en Espagne probablement, une existence paisible.
Tout cela est d'un homme qui n'a pas perdu, par excès de philosophisme et de rhétorique, le sentiment de ce que l'on doit dire à une mère respectée. Sénèque, par la Consolation à Hdvia, affirmait sa volonté de rester solidaire de sa famille. Gomme nous savons d'autre part qu'il écrivait à ses amis (1) et que son nom, à Rome, restait illustre (2), nous pouvons détltiir assez exactement l'état d'esprit dans lequel il vivait en Corse. Il était partagé, peut-être suivant les jours et les saisons (comme tous les nerveux), entre deux mouvements en apparence contradictoires : d'une part une activité toute cérébrale, des préoccupations d'ordre intellectuel et .^■péculatif', qui étaient celles du philosophe, de l'écrivain, de l'honime d'étude ; d'autre part un violent désir de se retrouver dans son milieu romain: proches et amis où seulement, semblait-il, la vie normale était possible Et ce dernier sentiment, reconnaissons-le, était on ne peut plus légitime. C'est un pur sophisme par définition imparfaite que d'assimiler l'exil à un changement de lieu, quitte à prouver que celui ci n'a rien c[ue de très naturel. L'exil est plus que cela : il comporte une limitation de la liberté individuelle qui le rend à certaines heures intolérable, sans compter que la nostalgie, phénomène morbide mal expliqué, mais réel, peut atteindre les plus résolus.
i]u Sfneca mcn\.\ox\Vië dans les préfaces des Controverses et croyaient à l'existence propre du poêle trayrique. Rodophe A^ricola établissait ainsi la généalogie de'* Séiièques :
I (Père : 01 igine espagnole.)