IV. Fils de Mêla et petil-fils de Sénèque : Lurain
(1) Notamment à Caesonius Maxirnus, qui l'avait d'abord accompagné (Martial, Epii/r., 7, 44.) et avec lequel il entretint une correspondance suivie [Ibid., 7, 4M.
(2) Agrippine songera k lui confier Néron en raison de sa notoriété : ob rîa. riliiiltnein sludiorum (Tacite, Ami., 12, 8).
Ces consideratioas suffisent à expliquer que Sénèque ait pu écrire la plate Consolation à Polyhe... Juste Lipse, avec d'infinis ménagements et de gros soupirs, jugeait celle-ci peu honorable pour Sénèque, et Diderot, qui se faisait de l'àme d'un philosophe une conception simpliste, la rejetait a priori comme apocryphe (M.
La Consolation à Polyhe peut être datée, grâce à une allusion (2), de la fin de Tannée 43 ou du début de 44-. Sénèque élait en Corse depuis deux ans au moins, et sans donte lui avait-on fait espérer son rappel à condition qu'il tentât une démarche certes humiliante, mais qui, après tout, ne sortait pas des usages reçus. On peut, si on veut absolument être indulgent, dire qu'elle a été une Épître à Montoron. Il faut relire en effet, dans les pages liminaires d'une édition complète de Cinna, cette dédicace par laquelle le grand Corneille, encore tout nourri de la lecture du De clementia, recommande son chef-d'œuvre à la générosité d'un richissime imbécile. On comprendra alors, beaucoup mieux que n'a voulu le faire un Diderot, à quelles malencontreuses faiblesses les circonstances ordinaires de la vie peuvent conduire un homme de génie.
La Consolation à Pob/be, en dépit de quelques belles pensées qui sont bien de la manière de Sénèque. laisse dans l'esprit du lecteur une impression extraordinairement pénible : tant de flatterie écœure. Polybe était à tout prendre un de ces hauts fonctionnaires impériaux dont l'origine servile réapparaissait constamment en dépit d'une intelligence assez éveillée et d'une
(1) Ij'auth'inticilé de hiCoiiaolutlun à Polijbt a été contestée dès le XVe siècle, mais pour des raisons d'ordre philologique, (Cf. la Vita.Ae Paulus Pom|)ilius, c. 19.) Juste Lipse suppose que le livre a été |)ul)lié sans l'intervention de Sénèque el par des ennemis de sa gloire. Celte hypothèse pouvait d'autant mieux se soutenir que Dion affirme que Sénèque a fait détruire son éloge de Messaline et de certains affranchis de Claude. Or la Consolation telle qu'elle nous est parvenue est mutilée. On peut croire que le début, qui nous fait défaut, contenait cet éloge de Messaline. Néanmoins la thèse de l'inaulhenticilé a conservé des partisans jusqu'à la fin du siècle dernier. Aujourd'hui, grâce aux études détailiéas de W. Isleih (1906), P. Stéphanie (1910), Th. Hirt (l!)ll),A. Siegmund (19121, le doute n'est plus possihlo. Cf. Schaxz. G. d. r. L.» If, ?, p. 3ai.
(2) Con$. ad Poh/b., 13 [-32], 1 : Britanniam apêt-iat.
culture liltéfaire soiiimo toute appréciable. Los affranchis étaient pcjur l'ctiipereur do précieux auxiliaires et l'on s'adressait à oux pour obtonir ([uol(juo ravoiU",pcut-ètroavecle sentiment intime de leur être m ilgré tout supérieiu\ Quant à Claude, Sénèque savait comme tout le monde qu'il n'était qu'un jouet aux mains de ses favoris ot qu'il était aussi nul qu'un homme peut l'être : il pouvait à la rigueur lui adresser des compliments et le considérer comme son bienfaiteur, puisqu'il lui devait de n'avoir pas été condamné à mort. Mais vraiment, qu'il s'agisse de Polybe ou de Claude, les compliments sont ici trop énormes, et ceux qui aiment Sénèque pour tout ce qu'il a pensé et écrit ailleurs de profond et de noble, voudraient de tout leur cœur que ce livre n'eût jamais vu le jour.
Du reste Sénèque — ceci est loin d'être une excuse — n'attache aucuae importance aux pensées qu'il exprime. Il n'a qu'un but : obtenir sou rappel Parmi les qualités qu'il attribue à Claude, fio^ure nécessairement la clémence. Tout un chapitre (i) est consacré à exalter cette clémence et à souhaiter qu'elle s'exerce à l'égard de l'exilé. A la fin de la Consolation, une phrase qui en est ciintTie la signature indique aussi clairement que possible quelle réponse l'auteur attend : Haec, utcunigue potui, lonr/o iam sUu ohsolefo et hebetafo uniino coniposui. Quae si aut parum rcspondere in'jeni') fic) mit paniin nicderi dolori vidphuntur, cogita, quain non pos.'^/t is <ilienae. vacare consolationi. qiiem sua mnla occupitam tenent, et qnam non facile t al in a ei Jioniini verha succurrnnt^queni barharnrum inconditns et barharis <juoque humanioribus gravis fremitns circiimsonat (-) — " Voilà ce que tant bien que mal a pu composer un esprit émoussé et comme hébété par une inaction déjà longue. Si cela te paraît peu proportionné à ton génie ou peu efficace à calmer ta douleur, pense que ne peut librement vaquer à la consolation d'autrui celui que ses propres malheurs tiennent occupé et que difficilement les mots latins arrivent à l'homme qu'étourdit le tapage discordant des barbares, tapage pénible à ceux-mêmes de ces barbares qui se sont humanisés. „
Cette supplique resta sans réponse et l'exil de Sénèque se pro-
(1) Cous, ad Polyb.,c. 13 [.32].
(2) Cons. ad Polyb., 18 [37], 9.
longea encore pendant près de six ans : jusqu'en 49. On ignore tout de la façon dont le malheureux employa son temps.
En réalité son sort se jouait au dehors de lui. En 47, Messaline, au comble de la puissance et de l'audace, décide de se débarrasser de Polybe. L'année suivante l'affranchi Narcisse, à la tête d'un complot bien ourdi, circonvient Claude et fait tuer l'impératrice : tragédies de palais dont, au fond, le peuple se désintéresse parce qu'elles échappent à sa compréhension. Vers la fin de l'année, à la suite des intrigues de Pallas, Claude se décide à épouser Agrippine, sa nièce, âgée de trente-deux ans Ce mariage — qui, s'il n'avait pas été légalisé par un vote du Sénat, eût été tenu pour un inceste — est célébré au début de l'année 49.
Pour Sénèque, toujours exilé et guettant une occasion d'obtenir son rappel, l'avènement d'Agrippine fut le salut. Agrippine, de même que sa sœur Julie, lui avait toujours été favorable. Son retour dans sa chère Rome n'était plus désormais qu'une question de jours.