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CHAPITRE TROISIÈME

De la brièveté de la vie

Il n'y a nul doute que le rappel de Sénèque n'ait été tout à la fois sollicité par ses proches et résolu par Agrippine. Il fut aisément obtenu de Claude. Immédiatement Sénèque reprit son rang au Sénat et reçut la préture, charge qu'il devait exercer en 50. C'était la réhabilitation complète.

A son retour d'exil, ses amis durent lui faire, comme c'était la coutume, une réception chaleureuse. Sénèque avait un peu plus de cinquante ans. Ses facultés intellectuelles, quoi qu'il en eût écrit à Polybe pour se rendre intéressant, étaient intactes et sa réputation était restée brillante à Rome, grâce sans doute au soin que ses admirateurs et lui-même avaient pris de l'entretenir. D'autre part, en lui obtenant sa grâce, Agrippine avait acquis des droits à sa reconnaissance et Sénèque se trouvait tout naturellement attiré vers sa jeune et toute puissante bienfaitrice.

Nous pouvons, sans risquer de nous tromper, nous imaginer dans l'année 49 un Sénèque heureux de vivre mais mûri; satisfait dans le fond de son âme d'avoir vu se rétablir sa situation d'avant l'exil. Sans pour cela avoir renoncé aux charges honorables et passagères, qui n'engagent pas l'avenir, il a décidé de se tenir à l'écart de l'agitation du Forum : il ne plaidera plus. L'ambition, l'empressement que chacun apporte à s'enrichir au prix d'un labeur écrasant, la vie trépidante de la capitale lui paraissent être autant de vanités en regard des jouissances d'un ordre plus délicat et du profit réel que procure l'étude de la philosophie. Il songea la nécessité, non de vivre beaucoup ou longtemps, mais de vivre bien. C'est de cette époque que date un petit livre charmant, très coloré de poésie, composé à la manière d'une épître d'Horace : le De hreviicde vitae ad Paulinum.

La date de ce traité — est-ce un " traité „? — est à peine

FAIDEK 6*

discutable. D'une part, il est antérieur au 24 janvier 50(1); d'autre part il ne peut avoir écrit qu'à Rome. S'il avait été, comme le veut A. Gercke, composé pendant l'exil en Corse, il n'aurait pu contenir tant d'allusions, tant de petits tableaux pris sur le vif; et son plan eût été inspiré plutôt de livres lus que d'impressions ressenties, comme c'est le cas ici.

Quant au destinataire, son nom suggère invinciblement un rapprochement avec celui de la seconde femme de Sénèque, Pauline. Absolument rien ne s'oppose à ce que Pompeius Paulinus, homme d'affaires éprouvé, préfet de Tannone sur lequel reposait la charge d'approvisionner Rome et l'Empire, ait été le beau-père de Sénèque. Celui-ci l'appelle carissinie (2), il paraît s'intéresser à lui comme à quelqu'un dont il connaît la vie intime. De plus Dion dit que le mariage de Sénèque avait fait sensation c3). Enfin il est naturel de supposer que Sénèque, dès son retour d'exil, ait songé à se remarier et surtout à conclure une alliance qui reconstituât son patrimoine. Toutefois il manque à de si belles raisons d'être appuyées sur un texte précis.

L'idée maîtresse du De hrevitate vitae ad Pmdimim est celle-ci. Le temps est une valeur : de même que l'on administre une fortune de façon à en tirer le meilleur rendement, de même doit-on économiser le temps et le bien employer. L'économiser, c'est le détendre contre ceux qui nous le volent, contre les empiétements de la vie active : affaires et politique, contre toutes les tentations de le gaspiller. Le bien employer, c'est tendre au perfectionnement de sa conscience morale, à la sagesse. Or la sagesse ne s'acquiert que par l'étude de la philosophie, la fréquentation des grands esprits ; c'est cela seul qui nous inculque la science du bien vivre. A ce compte, il est faux de

(I) A' brcv. rit., 13, 8: allusion aux accroi.ssemenl? de Rome. Cf. le commentaire de Uuff (éd. citée, p. XII) et Aulu-Gelle, iV. A.. 13, M. G.wrRCKE, Seneca-Stuilien. p. i2S9. — L'argument que l'on a lire de l'allusion à Turanniu.s (r. 20. Cf. Tacite, Anv., Il, 31, 1.) ne nous senihlo pas absolument concluant. Il doit être pris en sérieuse considération, mais il s'agit de personnatres cités i)ar des auteurs différents et somme loule mal identifiés.

(2i De brev. vif., 18, 1.

(3) Dion, GI, U), 4 : y«mov êiTicpuvÉaTaTov êyilMe-

preteadi'C i|ue la vie soil courte et (jue riioiimie ait été sous ce rapport disgracié par la nature. Si la vie paraît courte, c'est qu'on l'emploie mal .

Vérités d'expérience, fondamentales, et par le fait pas très neuves. En rappelant plus haut le nom d'Horace, nous ne faisions qu'indiquer combien le De brevitate vitae se rattachait à une conception simplement raisonnable de la vie. Il relève en somme bien plus do la morale générale que d'une philosophie particulière.

De la vérité de ce qu'il avance. Sénèque est intimement convaincu. Toute sa vie antérieure: trente ans passés à chercher sa voie.luiont démontré. sanslesecoursd'aucune déduction logique, que seule la philosophie était restée chez lui à l'état d'acquisition définitive. De son séjour en Corse, il avait, bon gre mal gré, tiré le profit que l'on tire d'une retraite : il avait eu beau, de cœur, rester attaché à Rome, il en avait été, de fait, séparé. A son retour, dépouillé de bien des préjugés d'habitude, il avait été plus que jamais frappé de la vanité des agitations multiples qu'il voyait autour de lui. Il devait, à cinquante ans, se tracer un plan nouveau de vie et il comptait bien, dans l'emploi de son temps, donner la meilleure place aux préoccupations de l'esprit et de l'âme. Rien de plus naturel, de plus universel que ce désir d'être libre: Tircis, il faut songer à faire la retraite : La course de nos jours est plus qu'à demi faite, L'âge insensiblement nous conduit à la mort... En face de lui, et comme pour former contraste, il avait le spectacle que lui donnait Paulinus. Il voyait dans celui-ci le type de l'homme affairé, dont toutes les énergies, encore à leur maximum, étaient absorbées par la gestion d'intérêts formidables: questions d'achat de blé, de transport, de conservation, de répartition. Circonstance aggravante et presque dramatique, Paulinus avait affaire à l'estomac de la foule : celui-ci ne peut ni raisonner, ni attendre; tout retard, toute faute commise peut être une catastrophe. Le tableau que Sénèque trace des occupations et des soucis de Paulinus est extraordinairement vivant et réaliste : il est tracé d'après nature (') En toute smcérité aussi, Sénèque trouvait cet office, si considéré fût-il, indigne d'un

(1) Debrev. vit., c. 18 et 19.

homme dont la jeunesse avait donné, du point de vue de la culture de l'esprit, de belles promesses. Il va jusqu'à lui conseiller, avec une brutale franchise, de quitter sa charge; ~ et ceci est le signe certain qu'il existait entre les deux hommes une intimité de cœur assez grande. Ainsi donc, bien qu'il Svoit d'usage de dire que ce petit livre « est soi disant adressé à Paulinus, mais qu'en réalité il est destiné au public lettré de Rome " (1), on peut tenir pour assuré que Sénèque songeait en première ligne à Paulinus et à lui-même. Ceci n'exclut pas que ses idées aient par ailleurs une portée générale et qu'elles puissent intéresser le public.

Ce public devait même goûter dans le petit livre de Sénèque des qualités que les Romains appréciaient par dessus tout parce qu'elles avaient acquis à leurs yeux la valeur de traditions nationales.

La première de ces qualités était évidemment la solidité de la morale. Sénèque, dont la conviction était, nous l'avons dit. profonde, se préoccupait fort peu d'exposer ici une doctrine ou de défendre à l'aide de subtilités (2) une des thèses du stoïcisnie. 11 expose ses idées avec une relative simplicité, comme elles lui viennent, pour ainsi dire sans plan préconçu. Il s'arrête ici pour développer celles qui lui semblent devoir être fixées dans les mémoires à l'aide d'exemples topiques ou originaux; là, d'un mouvement rapide, il ramasse sa pensée en une formule frappante, une maxime qui prend la force d'une axion;e, il cite au besoin, comme une sentence d'oracle, le vers d'un auteur comique (•^). Une seule fois, il semble vouloir endiguer le cours

(1) DuFF, 0. c, p. IX : " This dialogue. ..is nominally addiessed le one Paulinus, — ... is not addressed to any individual but to Ihe reading public of Romeaiid llie Rinpire.,, R.Waltz,o.c , p. 14(3: "Mais Paulinus est unprétcxle.,

(2) ('elle inélliode est chez Sénèque paifaiternenl consciente. 11 dit (c. 10,1) de Fabianus : non ex his cathedraris philof^ophis, sed ex veriti et antiquis. Rien n'eût été plus désagréable à Sénèque que de passer pour un philosophe ex catliedra.

(3) De brev vit.. 2, 2 : ...Adeo ut quod aput niaxinmin poefarum more oracuîi dictuin est, verum esse non dubitem : " exigua pars est vitae, qna vivimus. » — La tradition veut que cette citation réponde à un vers de Ménandre {Plocimv, IX, 2; Meineke, IV, 194. — A noter que le llocium avait été traduit par Gécilius.) 11 est aujourd'hui mieux porté de supposer qu'il s'agSl d'un poète tragique, Euripide probablement...

naturel de sa pensée; il annonce une division (•). Mais cette division, c'est à peine si on a la perçoit dans le reste de l'ouvrage, tant les digressions s'y nuilliplient, certaines si charmantes de ton, si amusantes même, qu'on ne regrette pas ces nouveaux m îandres : ils ont découvert des perspectives inattendues.

Or ce défaut apparent de composition ne pouvait pas déplaire aux Romains, qui lavaient déjà trouve chez Horace (pour ne citer que lui) Bien loin de nuire à la beauté d'une œuvre ou à sa signification morale, il semblait multiplier pour les lecteurs les occasions d'admirer et d'approuver. Une ordonnance trop sévère aurait comme nivelé les idées, et l'esprit se serait fatigué à s'en représenter sans cesse l'enchaînement logique. A suivre Sénèque parmi les développements du De hreviUtte vitaf, l'esprit au contraire s'abandonne avec aisance. A chaque sentence, même répétée C^), on se dit à part soi : " comme c'est vrai ! „ et à la fin du livre, on demeure pénétré de ce qu'on a lu, secrètement travaillé du désir de mieux vivre. Voilà ce qui plaisait aux moralistes; chacun trouvait dans l'œuvre de Sénèque quelques passages où il pouvait surtout contrôler les observations qu'il avait faites sur ses voisins. Puen de ce qu'affirmait Sénèque ne demandait à être prouvé par un raisonnement serré, mais tout pouvait être vérifié dans la pratique.

Les qualités proprement littéraires ne manquaient pas non plus. Aux amateurs de rhétorique s'offraient des passages entiers dans lesquels l'auteur exploitait avec brio des lieux communs (3). Hé oui! ce qui nous paraît aujourd'hui entacher l'œuvre de Sénèque pouvait passer de son temps pour en relever la beauté. Chaque littérature, par l'organe de ses plus grands auteurs, a légitimé un certain nombre d'idées et de comparaisons absolument banales. Un Romain moins que tout autre eût renoncé par simple coquetterie littéraire à exprimer une idée vraie ou à employer une comparaison juste. Dans ces conditions il ne reste à l'écrivain qu'à faire sienne la matière choisie en y exerçant sa virtuosité.

Piihlica materies...

(1) De brev vit., 10, 1 et 2.

(2) Par exemple la nécessité d'administrer son temps comme une fortune. (Gf. le fameux Time is nioney, qui a d'ailleurs un tout autre sens.l

(3) Notamment c. 2 : les riches; c. 5-6 : exemples tirés de la vie des grands hommes; c. 9 ; rapidité de la fuite des jours... et quantité de comparaisons.

— dQ6 -

Le tout est de ne pas tomber dans riaiitation servile ou de ne pas verser, par excès d'originalité, dans le mauvais goût : et c'est ce qui devient, à partir d'un certain degré, presqu'impossible (1). Sénèque ne redoutait pas cet écueil. Son style était si personnel que si l'on attaquait l'auteur, — nous avons vu que cela eut lieu — c'était à ce style et non aux idées que l'on s'en prenait. Au surplus ses ennemis littéraires étaient, de son vivant, minorité, et selon le mot de Tacite, son talent était parfaitement adapté aux exigences de son temps. Il y avait mieux, d'ailleurs, dans le De hrevitate vitae, que des lieux communs de rhétorique : il y avait des traits de franche satire, tels que tous les Romains les aimaient. Le Romain — Quintilien l'a dit, et on l'a assez répété depuis — avait un tempérament de satirique, ^'on seulement la forme assez spéciale de la satura lui appartenait tout entière, mais il possédait encore à un très haut degré ce que j'appellerai l'esprit de " raillerie moralisatrice „, qui n'est en somme que le sens du ridicule. On rit d'un autre parce qu'il est ridicule, et celui-ci, souffrant de se sentir ridicule, se corrigera. Castigat ridendo... Or Sénèque a réparti dans son p( lit livre d'admirables traits de satire. Le plus frappant est ce portrait un peu chargé de l'élégant chez le coiffeur C^). Il " tient conseil à propos de chaque cheveu „; " il se met à bouillir si une mèche s'est détachée de son toupet ,. ; '' il préfère voir le trouble dans l'état que dans sa chevelure „ . Il y a aussi le collectionneur " d'antiquités dont la folie de quelques-uns fait tout le prix „ (3), le récit des funérailles simulées de Turannius (4) et d'autres. Toujours le coup est fortement porté, la raillerie directe, l'expression ramassée et inattendue. Mais où il triomphe, c'est

(1) Le même phénomène .s'est produit dans les arts à toutes les époques et dans tous les domaines. Ainsi les ordres antiques ont été entre les mains des architectes de la Renaissance d'admirables unités de style à l'aide desquelles ils ont créé des chefs-d'œuvre. Puis brusquement Timaginalion s'est épuisée et les mieux intentionnés sont tombés dans la platitude et dans l'ennui; d'autres ont inventé le Karoque.

(2) Dt brev. vit., 12. 3.

(3) Ibid., 12, 2. La Bruyère s'inspirera de ce j)rocédé quand il tracera ses fameux portraits de collectionneurs.

(4) Ibid, 20, 3.

quami il s'en prend à la manie — grecque, dit-il - de la vaine érudition (0. Sénèque fait profession de dédaigner toute connaissance qui n'a pas pour effet de rendre l'homme meilleur, ou de le rapprocher — telle l'étude de la nature — du principe de toutes choses. L'idée n'est pas nouvelle : déjà Socrale, auquel on demandait son avis sur une question de mythologie locale, répondait qu'il n'avait pas de temps à donner à l'examen de pareils problèmes, n'ayant pas trop de toute sa vie pour s'étudier lui-même. Sénèque raille surtout le goût qui s'était emparé des Romains pour les détails de leur histoire; il raille, disons le mot. la science archéologiifue. Il le fait, sernble-t-il, sur la foi des théories de Fabianus, son ancien maître (2), et aussi sous l'empire d'une impression récente. Son horreur pour les combats d'éléphants est très caractéristique. Déjà à cette époque, Sénèque condamne sans rémission les jeux sanglants de Tarène.

Nous ne pensons donc pas avec M. Waltz que le De brrvifdfe vitae ait été écrit par Sénèque « avec amertume „, dans le but "de faire sentir à sa bienfaitrice (Agrippine», d'une manière discrète et indirecte ce que ses bienfaits avaient de pesant pour lui (3)„. La morale qui ressort de cet ouvrage est au contraire celle d'un optimiste. Sénèque a l'impression qu'il est au seuil d'une existence nouvelle et que le moment est venu de régler cette existence dans le but d'en faire le meilleur emploi . Do cotte façon seulement, sa vie, quelle qu"en soit la durée, sera longue et bien remplie. 11 a raison : l'activité d'un homme de cœur ne doit pas être occupée exclusivement à remplir de blé les enti'epôts, pas plus qu'elle ne doit se gaspiller à la poursuite de futilités. Il faut à toute vie humaine un but noble. L'ambition ? C'est travailler pour son épitaphe. La sagesse seule est le but à riser. Perfectionner sa conscience morale en entretenant un commerce avec les grands esprits : tel est le moyen assuré de ne jamais songer " à la brièveté de la vie. „

Seize cents ans plus tard, Pascal écrira : "Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l'ave-

(1) Ibii/., c. 13.-13, 1 : Graecorum iste morhus fuit.

(2) Et peut-être aussi celui de Paulinu.s : Fabianus noster aiebat (13, <S). l'aulinus s'était adonné dans sa jeunesse aux studia libernUtt (18, 4).

(3) H. Waltz, o. c, pp. 145-147 passim.

nir. Nous ne pensons presque point au présent; et, si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais (l). "

Sénèque, lui, semblait résolu à ne songer qu'au passé et au présent, et à lutter autant qu'il était en son pouvoir contre l'afiitation et l'inquiétude. On a pu croire qu'il avait écrit à cette époque le De tninquillitate animi ('2i, mais la date (ie cet ouvrage, adressé à Serenus, est incertaine, comme celle du De otio et du De constantia^ dédiés au même. Il suffit d'ailleurs de savoir que Sénèque avait vu s'établir sur une base de plus en plus solide sa réputation d'écrivain et de moraliste 11 était riche, considéré, libre en somme, malgré sa situation olficielle. Il se préparait à partir pour Athènes (3) : le voyage rêvé par tous les hommes qui pensent...

(1) Pensées (éd. Ikunschvigtr), Sect. II, n. 172. — Heaucoup de pensées de celle section sont à rapprocher des idées du De brevitate ritae.

(2) Lehmann, Claudiut und seine Z«Y, Gotha, 1^58, pp. 10-12. Dans la préface de son édition du De otio (Paris, Hachette, 19fl9.), M. R. VValtz a cherché à démontrer que les trois écrits adressés à Serenus se succédaient ciaiis l'ordre suivant : 1° De constantia (-11-42 : début de l'exil) ; 2" De tianqiiillitdfe animi (entre 49 et 56); 3" De otio (62). Argumentation ingénieuse et suggestive, mais peu convaincante.

(3) SCOMASTE DE JuVÉNAL, AdsCll. .'^, 109.

GfîAPITKt: QUATRIÈME

Sénèque et Néron

En 50, alors que Sénèque se disposait à vivre la vie qu'il avait reconnue pour la plus digne d'un sage, Agrippine, sa protectrice, lui fit confier l'éducation de son fils Néron.

LJelui ci venait d'èlre (après quelles manœuvres !) adopté par Claude, dans les formes ordinaires II partageait désormais avec Brilannicus le droit d'accéder à l'empire. Il avait douze ans (et non onze) et était déjà fiancé à Octavie, fille de Claude et de Me.ssaline, et sœur de BritannicusiU. Agrippine elle-même venait d'obtenir le titre d'Auf/usta, qui lui conférait un prestige et une autorité extraordinaires. Jamais dynastie impériale n'avait semblé mieux assurée. La collaboration de Sénèque, illustre et considéré, devait inspirer confiance(2).

Il est des tâches qu'on ne refuse pas. Quelles que fussent les résolutions antérieures de Sénèque, elles devaient s'évanouir devant des réalités nouvelles. Une fois de plus quelque chose d'extérieur à sa propre volonté disposait de lui : il était poussé par le destin.

La mission d'éduquer un prince n'était pas d'ailleurs de celles auxquelles eût répugné un sage. Se dérober aux responsabilités, c'était faillir à un devoir. A qui eût hésité, Aristote servait d'exemple. On peut croire que Sénèque entrevit du premier coup la grandeur de son nouveau rôle et qu'il se prit très au sérieux Légende que ce récit d'un songe qu'il aurait eu et dans lequel il se serait vu chargé de l'éducation de Caligula! Sénèque

(1) Afin ffu'elle ne devînt pas, par suite de l'adoplion de Néron, la sœur de son tiancé. on l'avait fait passer dans une autre famille.

('2) Tacite, Ann , 12, ^; Suétone. Nero, 7; Dioif, 60, .3'2; Scoliaste de Ju vénal, Adsal. 5. 109.

n'a jamais cru à la signification prophétique des songes (1). II est également invraisemblable que Sénèque ait confié à ses intimes les appréhensions que lui donnait le caractère de son élève : " ce lion qui, une fois qu'il aurait goûté le sang humain, retrouverait sa cruauté instinctive (2). , Et ce que Dion ou son interpolateur racontent de la défiance de Sénèque à l'égard de Néron {^>) paraît bien provenir de la même source fantaisiste, ou d'une autre plus suspecte encore. L'éducation de Néron par Sénèque a fait de tout temps et en sens divers travailler les imaginations. On a été jusqu'à raconter, les uns que le philosophe avait odieusement débauché le futur empereur (4), les autres qu'il lui avait donné des fessées (5).

En réalité on ne sait pas grand chose de précis sur cette éducation et il faut se garder de vouloir reconstituer par conjecture des détails dont les historiens n'ont pas conservé le souvenir. Nous ne pouvons que nous faire une idée globale de Tinfluence qu'a pu exercer Sénèque sur Néron.

Sénèque avait sur l'éducaticn un principe plutôt qu'une doctrine; mais ce principe n'a jamais varié : c'est que l'éducation et l'instruction, étroitement solidaires, doivent concourir, uniquequement,à former des hommes libres, à préparer la rie. Apprendre peu, mais que l'acquisition soit définitive. Sans recourir au témoignage explicite, mais tardif, des Êpîtres, rappelons combien dans le De hrevitate vifae, Sénèque affirmait son aversion pour toute science inutile et vaine. Il se plaignait aussi que l'on enseignât aux enfants, à grand renfort de professeurs, tout ce qu'il était possible, sauf la science du bien vivre(6). Dans le De tran-

(t) M. Waltz dit (p. t55) :" Il raconta plus tard que, s'élant vu en songe prép.ppteur de l'empereur Caïu.», il avait été le jour suivant nommé précepteur de Néron. „ — Voici exactement ce que dit Suétone, source unique en l'occurrence : Fei'unt, Senecam proxima noctf rimim sibi ppr quieiem C. Cficsnri prneciperc, et fidem somnio Nero brtri f^eif, pvotlitn imnuuiitnfe nattirne <]nibux primitm potuit experimetitis. — Sur les songes, cf. Ki>. 53, 7-8.

(2) ScoL. DE Juv., Ad sat. 5, 109 : Intfr familiuyea snUfus dicere non fore snevo un leoni f/nin, gnstato semel hominis cruove, ingenita redeat saevitia.

(3) Dion. 61, 10,4.

(4) Dion, ibid.

(r>) Vincent de Beauvais, Spee. hist., 9, 9.

(H) De brer. vif., 7, '.]: Nihil tniniia eut hominixoccupati quani virere : nulIiuR rei difficilior scient i<i est. Frofessores aliarum artium volgo midtique sunt, quasdnm vero ex his piteri admoditm ita peycepia^c viti snnt, ut etiain pi accipere possevt.

quillifate animi, il combat l'abus des livres : onerat discentem tnrba, non instruit i^K Dans le De beneficiis, invoquant à la rescousse l'opinion de Démétrius le Cynique, il reprend, sous une autre forme, la même thèse (2). Gomme on voit, Sénèque n'avait rien du utagider pour lequel l'étude comporte en soi sa propre fin.

Aucun homme n'était plus en situation de prendre autorité sur un jeune prince que chacun traitait déjà conlme un personnage. Là où un maître d'école eût échoué, Sénèque avait des chances de réussir. Il aimait les enfants et savait pénétrer jusqu'au fond de leurs âmes. Il s'aperçut bien vite que Néron n'avait aucun penchant pour la pratique de la vertu (3), et qu'avec de pareilles natures le rôle de l'éducateur est de modérer,de redresser, bref d'empôciier que le mal soit en fait commis. Il ne s'agissait pas non plus d'enseigner la i)hilosoplii(\ Sénèque se donnait plutôt pour un stoïcien, mais il ne pi'étendint pas être un chef d'école (0. D'ailleurs Agrippine, esprit essrntiellement positif, détournait son fils de toute étude capable de le distraire des réalités du pouvoir (?). Quant à l'histoire, qui nous semble aujourd'hui devoir former la base de linstruction d'un prince, Sénèque en avait, on no sait trop pourquoi, le dédain. D'après lui, ou bien l'historien ne recherchait que des faits qu'il etnit inutile de connaître ; ou bien il entretenait le souvenir d'événements qu'une saine morale devait condamner : batailles, cruautés, perfidies, et qui prenaient la force de mauvais exemples; ou bien encore les historiens mentaient effrontément (^).

L'enseignement de Sénèque était donc surtout — et peutêtre même exclusivement — un enseignement littéraire, conçu dans un but pratique. Peu de rétrospectif : Sénèque n'a aucun goût pour l'archaïsme, et 1 étude des anciens prosateurs lui

(I) De tranqtull. animi, 9, 4.

(') Dehe)ief.. 7, 1, 3 et suiv.

(3) Tacite, Anii., 13, 2.

(4) Si l'on en croit Soidas (?. v. "A Xt'Eavbpoç Arfaîoc) Néron aurait eu fleux maîtres de pliilosopliie proprement dits : le stoïcien Chaerémon et le péripatéticien Alexandre d'Égrée. — Dans le De cîenicnlia (1, 3, l.),Sénèr(ue laisse bien entendre qu'il se rattache à un système philosophitjue.

(5) Suétone, Nero, 5"^.

(6) Voir le passagje déjà si»nalti ,1„ jjf^ hrm'/afp ritat (<•. 13) et un aulrf, très caractéristique, des Questinna luitiirrllcs l~, !f,).

semble un exercice inutile (0. D'ailleurs, à ses yeux, le latin classique est pauvre (2); il faut coule que coûte se libérer des contraintes, enrichir le vocabulaire, autoriser même le solécisnoe, à condition que celui-ci ait sa raison d'être... Cette méthode, dans laquelle entrait beaucoup d'empirisme, s'adaptait à merveille à la psychologie du jeune Néron, volontiers porté par sa nature et sa situation à ne s'appliquer qu'à ce qui lui plaisait. Le style de Sénèque, si frappant et si nouveau d'allure, lui servait de modèle, au point que les Romains ont toujours attribué au maître tous les discours de l'élève (^). Néron avait aussi un goût prononcé pour la poésie : Sénèque passa pour le lui avoir donné et en tout cas pour l'avoir entretenu hors de propos.

Mais l'enseignement littéraire, tel que le concevait Sénèque, ne pouvait pas n'être que formel : il tendait à préparer Néron à remplir ses devoirs d'homme et d'empereur, à lui inculquer, à défaut de vertus fondamentales, le sens de la tenue, le sentiment de sa responsabilité. Sénèque, ne l'oublions pas, était homme du monde et diplomate. Il laissa à Burrhus, quand le moment fut venu, le soin de prêcher l'austérité et de gourmander le prince. Lui se donnait pour mission de conserver intact l'ascendant moral qu'il avait acquis, et cela grâce à un charme certain qu'il possédait et qui le rendait de commerce agréable (^). On ne peut pas douter que cet ascendant ait été réel et durable. On ne s'expliquerait pas sans cela que Néron ait pu passer, encore en 60, pour être dominé par ses anciens précepteurs, ni que Sénèque et Burrhus aient effectivement, pendant plusieurs années, dirigé les affaires de l'empire et soient venus à bout de l'influence d'Agrippine.

Au fond Sénèque aimait Néron. Il était attaché à son élève, malgré les défauts qu'il constatait en lui et qui ne pouvaient iiianquor d'inspirer quelque appréiiension. Comme Burrhus,

(I) Suétone, Nero, 52; Quintilien, Insf. or., 10, 1, 126. lie fait est certain; le motif, supposé. — Voir, entre autre.s, sur les idées littéraires de Sénèque, les épîlres 1 14 et 115.

(:2) De hen., 5, 1."^, 3 et ailleurs.

(3) Notamment Tacite et Quintilien. Voir la 1« étude: Ln rfloirt de Si'nèqur,

(4) Tacite, .lu»., 13, 2 : comUnfo houesta. — Sur la tenue du prince : De clem., 1, 13, i; Suktone, Nero, 10.

avec lequel il était bien d'accord et qui était aux yeux de Néron une puissance redoutable, il se laissa entraîner par une chaîne d'événements : a causa pcndet causa. Il ne pouvait ni ignorer ni approuver les intrigues auxquelles se livrait Agrippine pour assurer le trône à son fils, mais il dissociait sans doute les les responsabilités et se reconnaissait innocent de ce qu'il ne pouvait pas empêcher. Son intention première était honnête : puisque Néron, son cher élève, officiellement fils de Claude, était destiné à gouverner l'Empire, c'eût été un crime contre l'État de l'abandonner à son caprice ou à l'influence de favoris mal intentionnés. Il fallait donc lutter jusqu'au bout, obtenir que le nouveau règne débutât sous de favorables auspices.

Sénèque était naturellement du parti de Néron et d'Agrippine, contre Britanicus. Celui-ci, ne l'oublions pas, était fils de Claude et de Messaline. Sénèque ne pouvait pas oublier non seulement que cette femme détestée l'avait fait bannir, mais encore qu'elle était restée sourde à ses supplications. Néron empereur, c'était peut-être le bonheur assuré pour le genre humain. L'ordre de la succession au trône n'était pas tellement réglé que les droits de Britannicus fussent sacrés. Sénèque, s'il a réfléchi, a dû trouver d'excellentes raisons de se prononcer selon son désir. Quant à Burrhus, il semble bien qu'il n'hésita pas un seul moment : ce vieux soldat, qui avait fait la guerre, obéissait aveuglément à son impératrice.

Dans la nuit du 12 au 13 octobre 54,Claude mourut. On raconte qu'Agrippine aidée de Locuste et du médecin Xénophon, profita d'une absence de Narcisse pour donner à son époux le coup de grâce (1). Elle en était bien capable. 11 faut pourtant se défier des récits trop circonstanciés. Certes Tacite est de bonne foi, mais il ne parle que d'ou'ï dire, et l'on est en droit de se demander d'où les premiers historiens du règne de Néron tenaient leurs renseignements. De ce qui se passe dans les cours ou de ce qui touche à la personne des princes, le public ignore beaucoup de choses; mais quand il ne se résout pas à son ignorance, il lui faut, instantanément, la version confidentielle, le détail piquant ou dramatique. Si Agrippine conçut et exécuta le projet de faire

(1) Tacitb, Ann., 12, 6fî et 67. Tacite ne se fait pas personnellement garant des fails qu'il raconte.

disparaîlre Claude, elle ne s'en ouvrit vraisemblablement qu'à ceux qui devaient être les coauteurs du crime, et ceux-ci durent garder le silence. Sénèque et peut-être même Burrhus furent tenus dans l'ignorance de ce qui se tramait : leur demander leur complicité, c'était risquer de tout compromettre.

En revanche, puisqu'ils étaient depuis longtemps acquis à l'opinion que Néron devait être empereur, es choses, grâce à leur concours dévoué, se passèrent sans heurt. Burrhus se chargea de présenter Néron aux cohortes prétoriennes : c'était le principal. Le sénat et les provinces ne pouvaient songer à faire la moindre opposition.

L'avènement de Néron modifia la situation qu'occupait Sénèque. Tant que Claude vivait, le précepteur du jeune prince avait, par délégation, une certaine autorité sur son élève. Il tenait cette délégation de Claude officiellement, effectivement d'Agrippine. Néron une fois empereur, c'était à lui de commander ou de déléguer à qui lui semblait bon une part de sa puissance. Sénèque et Burrhus restèrent influents : ils étaient les auxiliaires indispensables du jeune souverain. Mais par le fait même, ils échappaient à la tutelle d'Agrippine. Ils durent bientôt lutter contre les empiétements de celle ci. Du reste les péripéties de cette lutte sont trop connues pour qu'il faille ici les rappeler en détail. Elles appartiennent à l'histoire générale, et dans ce domaine. Tacite a parlé.

Il est assez difficile d'analyser l'état d'esprit de Sénèque lors de l'avènement de Néron et durant la première année de son règne. Il semble s'être produit en lui, sous l'empire des circonstances, une exaltation de toutes ses facultés à la fois. Nous le voyons agir et prévoir avec la décision, la clairvoyance, la diplomatie d'un homme d'état. Il pense, il a des idées fermes sur les grands sujets : mission du prince, programme de gouvernement, morale générale; il écrit, dirait-on, pour son propre plaisir, par une sorte de besoin de se divertir, de se secouer — et c'est ceci qui assurément nous déroute le plus. Après dix-huit siècles et plus, on se demande encore comment Sénèque a pu être l'auteur du Ludus de morte Claudi, ou YApokolokyntose (').

(1) Il n'y a pas de raisons suffisanles pour rejeler l'authenticité de celle œuvre. La question est exjiosée dans le travail capital de A. P. Hau., Ihe

On en connaît la donnée. C'est une •' satire ménippée,, c'est-àdire, pour la tonne : un mélange de prose et de vers : pour le fond : une fantaisie débridée et bouffonne. Claude meurt, après quelques hésitations et dans des conditions bien peu impressionnantes. Comme suite à son apothéose, il se présente chez les dieux : réception grotesque. Après une discussion confuse, Auguste fait prévaloir son avis. Claude est renvoyé aux enfers. Mercure l'y conduit. Chemin faisant ils assistent à la pompe funèbre de Tempereur défunt, écoutent la " nénie „ ou litanie des exploits de Claude. Celui-ci s'en réjouit ; mais cela dure peu ; le voilà aux enfers, parmi ses victimes. On le Juge. On en fait un sous-référendaire auprès du tribunal d'Eaque.

Il est de bon ton de dire que ce mélange de burlesque et de macabre est de mauvais goût et qu'il était indigne d'un Sénèque de se livrer à pareil délassement littéraire. Disons que de tels morceaux perdent à être lus en dehors des circonstances qui les ont fait naître. Claude, ne l'oublions pas, était grotesque et la foule avait ri tout haut en entendant célébrer officiellement ses mérites. Sénèque, qui passait pour avoir rédigé le discours prononcé par Néron à cette occasion, dut savourer sa vengeance. Il en voulait déjà à la mémoire de Caligula. Délibérément, il avait refusé à ce monstre l'indulgence qu'il réclamait pour les autres hommes en vertu de ses principes, et il excusait, il approuvait presque, ceux qui l'avaient frappé. Claude lui paraissait plus odieux encore : n'avait-il pas laissé périr Julie et exiler Sénèque? Son apothéose n'était qu'une scandaleuse comédie, un défi au bon sens et à la morale. Néron lui-même, qui détestait son beau-père adoptif (i) et qui subissait peut-être l'influence de Sénèque, ne prit jamais au sérieux dételles décisions. Néanmoins il avait fallu respecter les usages et les décrets. L'éloge funèbre de Claude, obligatoire en la circonstance, Sénèque et Néron l'avaient composé et récité dans les dispositions les plus ironiques. Il tallail à ce tra-

satire of Saneca on the apolheosis of Claudiiis, comuionly caUed the 'AiTOKoXoKÛvTUjaiç, New York, 1902. — En dernier lieu, J. J. Hautmann, De liiio de morte Claudi, (Maeniosyne, 1916) estime que le morceau est digne de la plume de Sénèque. — Le titre grec est donné par Dion (60, 35). (l) Si'ÉTONE, Nero, 33.

vail forcé une détente; à ce mensonge, im désaveu : et ce fut V Apokolokyntose.

Le genre adopté, la satura, autorisait ainsi que les mimes toutes les libertés. Les Romains n'étaient pas gens à se scandaliser de ce qu'un peu de carnaval accompagnât les funérailles et il y a encore aujourd'hui une certaine façon, toute populaire, de prêter aux célicoles des rôles comiques, qui n'entame pas le moins du monde le respect qu'on leur doit par ailleurs. Le grave Sènèque a usé des licences octroyées par une longue tradition. Il a dit, selon sa propre expression, tout ce qui lui est venu à la bouche: dicam quod mihi in hnccam veneriti^), et il s'est retrouvé satiriste.

Ses discours programmes ne nous ont pas été conservés. Du moins Tacite, en résumant l'un d'eux ("^), nous fait il entrevoir un Sénèque tout aussi inattendu, à tout prendre^ que celui de y Apokololcyntose : un Sénèque homme d'étaf, sincèrement et posément doctrinaire. Il avait pris à cœur que le règne de Néron s'annonçât comme bienfaisant et réparateur. L'autorité du sénat et le vœu de l'armée légitimaient le pouvoir du prince. La justice serait rendue selon des règles fixes. La maison impériale ne serait pas confondue avec les organes de la souveraineté. Une juridiction régulière connaîtrait des affaires intérieures de l'Empire. Le prince aurait comme mission principale de commander l'armée C'était presque une constitution, et Tacite dit formellement que ce discours fut approuvé et que le régime nouveau ne tarda pas à sortir d'heureux effets. Il est certes dangereux d'attribuer a l'action personnelle de Sénèque toutes les mesures qui furent prises pendant les premières amiées du règne de Néron. La puissance étendue du philosophe a pourtant été reconnue par tous les historiens, de Pline à Dion Cassius.

Vis-à-vis de Néron, Sénèque restait le moraliste adroit et le conseiller. Il connaissait trop bien le jeune empereur pour oser un moment espérer qu'il aspirerait jamais à la vertu, ou à une vie plus ou moins austère. Il importait de lui concéder certains plaisirs, quitteà attirer plus particulièrement son attention sur les devoirs essentiels et sur les responsabilités de sa charge. Et c'est à quoi vise le De dementia, traité de grande allure, dédié

(1) Ludus de morte Claudi, 1,2.

(4) Tacite, Ann., 13, 4.

à Néron, destiné au,- si au public, et liant en quelque sorte le premier vis-à vis du second, en lui imposant l'attitude a prendre. En effet, le De dcmenfia est de la fin de 55 ou du début de 56. Néron vient d'entrer dans sa dix neuvième année et règne depuis unan(l). Deux tentations assaillent les monarques tout puissants, dont la vie a, maigre tout, quelque chose d'oriental C^) : la tentation de satisfaire tous leurs caprices et celle de tuer qui les gêne. Toutes deux se ramènent à la jouissance de voir se léaliser ce qu'on souhaite et d'étaler sa force. Contre la première, un philosophe, surtout un stoïcien, ne peut, hélas ! rien tenter. Il y a dans l'entourage du prince trop de personnes intéressées à flatter ses passions, a encourager ses fantaisies. Si le prince n'est pas naturellement vertueux, rien à faire que d'éviter le scandale. Or c'était précisément le cas de Néron : l'atavisme, les pires sollicitations du vice, le dégoût d'une jeune femme qu'on lui avait imposée dès l'enfance, avaient fait de lui un jeune voluptueux. Seule une liaison tranquille, presque bourgeoise, avec une affranchie pouvait sauver la face. Sénèque, qui n'était pas, qui ne pouvait pas être un Bossuet, favorisa la liaison de Néron avec A.('.to et soiifïrit même que son ami intime Annaeus Serenus, — le destinataire du De constantia\ — couvrît de son nom les libéralités du prince. A la pensée qu'Acte n'était qu'une affranchie, l'orgueil d'Agrippine, d'abord, se cabra, puis son bon sens, son désir de conserver du crédit auprès de Néron, lui dictèrent l'attitude contraire (3). Contre la seconde tentation, celle de tuer et de sévir hors de propos, la lutte était moins désespérée. Certes, Néron n'échappait pas au désir de se comporter comme un lyran elSenèque avait sans nul doute perçu quelque chose de l'inquiétante psychologie de son élève. Ignora-t-il ou ne fit-il que soupçonner la vérité touchant le meurtre deBritannicus? On conçoit que Néron n'ait jamais fait de confidences à ce sujet, surtout à ses professeurs de morale: il se contenta de les combler de largesses pour leur donner le change et, s'ils venaient à apprendre quelque chose, les contraindre au silence. Ne nous étonnons pas :

(t) De clem., 1, 9, 1 : DuodevirpnsimHin egressus aiinnm. (2) LVxeinple d'Alexandre le Graml était classique. Sénèque lui-même le reprend : De clem., 1, '?5, 1.

(;;) Tacite, Ànn., 13, 12 et 13.

il n'y a jamais eu que les très grands saints qui aient osé reproclier aux empereurs leurs crimes. Sénèque, suivant une attitude dont il ne se départira pas, et qui est au fond très stoïcienne, accepte les faits sans se troubler du moment qu'ils se sont produits extérieurement à lui-même. Il ne lutte pas contre l'inévitable et reste au poste tant qu'il y a quelque bien à faire, du mal à empêcher. Et en effet nous le voyons intervenir, pour sauver Burrhus >'l), au cours d'une ténébreuse intrigue de palais, qui faillit entraîner avant le temps la perte d'Agrippine. Nul doute (Tacite est affirmatif) que Sénèque, voyant Néron, par entraînement autant que par cruauté naturelle, s'engager dans la voie des crimes, ne lui ait délibérément barré cette voie. Il le fit en psychologue avisé. Il savait quelle force et quelle sauvegarde constitue pour un prince une opinion favorable. Il savait aussi que Néron, par un goût personnel qu'il avait pour la représentation tenait à cette opinion, comme un acteur tient aux applaudissements du public Elles ne sont pas sans objet, ces flatteries que l'on trouve éparses dans ce qui nous reste du De dementia (2) : Néron y est sensible et peut s'y laisser prendre. Ne le voyons-nous pas, d'après ce que dit Tacite, ménager par des actes calculés et des discours opportuns la réputation de clémence qu'il s'est acquise dès le début de son règne en réagissant contre la politique de Claude (3)? Il y a là, à défaut d'un sentiment sincère, une situation à exploiter et Sénèque n'y manque pas. Ce qu'il dit à Néron se ramène en substance à ceci, qui est d'ailleurs très vrai : la clémence est la vertu par exellence des princes; elle les grandit, elle les fait aimer; elle est donc, bien plus que la rigueur, leur sauvegarde. Un régime de compression et de terreur pousse tôt ou tard le peuple à la révolte, les grands à la conspiration. Et cette théorie, d'un libéralisme très éclairé, très mesuré, s'appuie comme il arrive toujours chez Sénèque sur des exemples historiques, des expériences faites, en même temps que sur des raisonnements serrés '<•)

(1) Fabius Rusticu«. dans Tacitk, Aiin., 18, 20.

(2) Declem., 1. 1; 1. 11, l-.*?; 2, 1. (S; Tacite, An»., 13, 11.

(4; Declem., 1, 20-24. Les principes mêmes du droit île répression y sont exposés avec clarté.

Ce qu'il dit au public est peut-être plus intéressant et, dans une certaine mesure, plus noitf. Sénèque avec d'infinis ménagements a tâché de définir ((uelle était vis à- vis du peuple la situation de l'empereur et de légitimer en droit naturel N^ pouvoir (|u'il exerce.

Entre les diverses formes que revêt la monarchie ou gouvernement d'un seul (la définition et la classification d'Aristote sont éternelles), le pouvoir impérial se distingue par un double caractère. D'une part, il est un pouvoir de délégation : il s'appuie sur l'autorité du peuple et c'est l'assentiment du plus grand nombre qui le légitime. Par là il se distingue nettement de la royauté d'essence religieuse, à laquelle les Romains ont toujours refusé de souscrire. D'autre part, vis à-vis des autorités qui l'ont constitué, ce pouvoir est légalement irresponsable. Le prince exerce personnellement son autorité et ne doit compte qu'aux dieux de sa gestion. Son inviolabilité, qui est absolue et d'ailleurs nécessaire, ne l'oblige pas, comme dans nos monarchies constitutionnelles, à se choisir des ministres responsables. Et ceci, en dépit de la survivance des institutions et des titres républicains, c'est bien le pouvoir absolu

Cette conception est-elle conforme à l'ordre de la nature? Sans doute, puisque, de toute évidence, il règne dans le monde un principe d'autorité et de subordination sans lequel aucun équilibre n'est possible. Trois comparaisons, dont l'une, la plus forte, revient presqu'à chaque page du De cJementia : la ruche avec sa reine, qui a toujours été considérée comme une haute leçon de morale sociale; la famille, que les Romains considéraient comme étant d'institution naturelle et où l'autorité du père est imprescriptible (i); le corps humain dans lequel la tête {ciiput) commande aux autres membres. Se soumettre a une autorite est donc se conformer à l'ordre de la nature, c'est un devoir.

Mais ces exemples n'engagent pas que le peuple. L'abeille, reine, le père, la tête sont solidaires de ceux auxquels ils font sentir leur autorité. Ils ne peuvent décider et agir que dans l'intérêt de tous. Dans un certain sens, ils sont esclaves de la

(1) A noter l'aneodote de Tarius (I, 15), qui souligne l'étendue de cette

autorité.

masse. Aussi le prince (pn'ncfips, cf. caput) n'esl-il dislinct du tyran que s'il a une conception élevée de ses devoirs, que s'il est vertueux.

Qui ne voit que. dan^ l'esprit de Sénèque, une certaine confusion s'est opérée entre le statut juridique et le statut moral de sa monarchie ? L'expérience des faits lui a démontré que l'autorité absolue, dès qu'elle était exercée par un inconscient, un imbécile ou un pervers, perdait son caractère auguste. Assassiner Gaiigula, c'avait été presque de la légitime défense; diviniser Claude, un défi au sens commun. Contre un prince reconnu par la voix publi([iie indigne de régner, nulle sanction régulière: la violence est inévitable.

Le sort d'un prince est donc dans les mains de l'opinion publique et, de toutes les vertus dont il doit faire étalage, la clémence est de beaucoup la plus nécessaire. Un prince doit user avec une extrême prudence — mais à l'occasion avec fermeté — de son droit de punir. S'il punit injustement, il provoque des représailles; s'il punit trop de monde, même justement, il laisse entendre que les mœurs sont en péril, et cela aussi est dangereux . Il reste à persuader au public que Néron est clément. C'est le plus sûr moyen d'obtenir que Néron lui-même fasse honneur à .sa réputation pour assurer sa sécurité.

La suite du traité était sans doute plus philosophique. Sénèque lai-mèni8 annonçait qu'il traiterait son sujet en trois points, dont le second et le troisième seraient respectivement la nature de la clémence et le moyen de la fortifier en vue d'en faire le meilleur usage. Le second livre, en effet, débute par une définition de la clémence, telle que l'entendaient les stoïciens: la suite est perdue, lly avait sans doute un troisième livie et ainsi le De clemontia pouvait, par son importance — corume par son titre — passer pour le pendant du De ira. Quant au premier livre, celui que nous possédons, il tendait évidemment à démontrer la nécessité de la clémence; il est surtout oxhorlatif (l^

fl) De clem. 1,3, 1 : Nunc in très paries omntm hnnc mnteriam diridam. Prima erit inanumissionis ; xecunda etc. On s'est vaiiieitient, demandé quel pouvait être ici le sen.s de ce mot, trè< spécial : inanuinisAio. .Juste Mpse. après avoir proposé m mn Inntio, a renoncé à sa correction. Autres conjectures intéressantes : in aniini yftnii^xi ht'ilt (R Tiiomasj, monitiotùs (J. MuelUr) /»» aninii ri-:ni.'f^i»iii!f (Précliac 1913), [(^.e travail était sous presse lorsque

On voit que Sénèque, sans avoir écrit de lUpuhlique, s'elait forme sur la conduite de l'Étal une doctrine assez nette. Elle s'inspirait du principe stoïcien suivant le(|uel il n'est de meilleur gouvernement que celui d'un bon monarque (0; elle s'adaptait aussi à un certain état de mœurs et à des circonstances historiques que nul homme d'esprit clair ne pouvait négliger. Le gouvernement de Sénèque, qui tut effectif tant que Néron maintint sa confiance à son ancien précepteur et surtout tant que Burrlius fut là pour lui prêter main forte. — le gouvernement de Sénèque ne fut pas une tentative de réaliser un rêve philosophique. Il consista en une série de mesures prises, de manœuvres opérées en vue de conserver à Néron la confiance et le respect publics, malgré l'opprobre que celui-ci s'attirait par sa dégradation morale chaque année plus accentuée.

Phénomène remarquable : à mesure que Sénèque, par raison d'état, se laisse impliquer plus à fond dans des affaires embrouillées ou qui tournent parfois au tragique, il incline plus ouvertement vers un stoïcisme épuré. Ses traités dédiés à Serenus. puis à Lucilius sont à cet égard caractéristiques. Déjà les frîi^ments conserves du second livre du De clementia ont quelque chose de plus rigoureux dans la forme. A constater cette évolution, on croirait à celle d'un esprit qui creuse la vanité des choses à mesure qu'il paraît en jouir davantage. Réaction, ironie, désenchantement : en tout cas, contradiction à première vue déconcertante et que les ennemis de Sénèque ont taxée, nous l'avons vu, d'hypocrisie.

Est-il possible de caractériser dans son ensemble la politique dont Sénèque a été l'inspirateur r On a essayé de le faire, non sans quelque témérité.

Les premières années du règne de Néron — le quinqnennium Neronis — ont été, cela est connu (2), des années heureuses, dont

M. I^iéchac a fait paiaiiie son édition du De dcuientia. (Parip, Les Belles- Lettres, 19il, sous les auspices de l'Association G. Budé.) M. l'réchac soutient la thèse que nous possédons tout le traité de Sénèque et non, comme on l'admet généralement, des fragments. Nous expo.eons dans le compte rendu que nous donnons ailleurs de ce livre les raisons pour lesquelles nous ne pouvons nous rallier à cette thèse.]

(1) Cf. notamment De heu.. 2, 20. 2.

(2) R. Waltz, Vie de Sénèque, pp. 241-243.

le souvenir a été longtemps conservé. Et de fait, les historiens, même le pessimiste Tacite, ont rapporté une série de réformes opportunes, d'actes de bonne administration qui remontent à cette époque(l). Gomme Sénèque et Burrhus, d'après les témoignages formels et unanimes, étaient alors très puissants, il est assez naturel que l'on ait songé à leur faire honneur de tout le bien accompli. Mais cela ne peut-être qu'un hommage générai rendu à leur vigilance et à leur droiture d'intentions. Une fois qu'il s'agit du détail, il est impossible d'admettre qu'ils soient personnellement intervenus dans toutes les affaires soumises à la décision du prince, ou qu'ils aient pris l'initiative de toutes les mesures, voire des seules mesures importantes, proposées à la sanction du sénat. Quant à définir parmi ces affaires et ces mesures la part exacte de ce qui revient à Sénèque, c'est également impossible. Les historiens se taisent le plus souvent sur ce sujet, et si l'on rapproche les faits des écrits de Sénèque pour en tirer quelques conclusions, on risque de se livrer à sa fantaisie Imaginative ou de se heurter à des contradictions (2'. En réalité la situation de Sénèque était assez spéciale. Il n'avait, ainsi qu'on l'a souvent fait remarquer, aucun titre officiel. Il n'est pas même absolument prouvé qu'il fut consul. Il n'a pu l'être qu'à titre

(1) En voir le détail dans la Vie de Sénèque, de M. H. Waltz, pp. 259-3 8. L'auteur a eu le rare mérite de mettre en pleine lumière Tactivité du gouvernement de l'Empire pendant les j)remièies années du règne de Néron. Ces pages d'histoire sont très attachantes et les réserves que nous faisons ici ne portent que sur la part trop helle qu'il a faite à l'intervention de Sénèque dans ces diverses affaires.

(:2) C'est le cas notamment pour les combats de gladiateurs : Sénèque, dans ses écrits, leur fait une guerre acharnée {Epist., 7, 2; 95, .33) ; or on n'a rien fait pour en interdire on en resteindre l'usage, sinon une seule fois, à la fin du règne de Claude, et encore uniquement pour des raisons d'économie. Même observation louchant l'esclavage : on connaît les théories humanitaire.* de Sénèque; or l'autorité du maître sera, sous Néron, plutôt renforcée qu'affaiblie. Enfin Sénèque est généreusement pacifiste, ne faisant nulle distinction entre un grand criminel et un conquérant, destructeur de cités, tueur d'hommes; et l'on voit que sous Néron, grâce surtout à Corbulon qui était un général " à poigne ,., certaines campagnes furent énergiquement conduites et la discipline des armées sévèrement entietenue. Il n'y a guèie que la politique financière qui puisse, avec quelque vraisemblance, être considérée comme l'exécution des idées personnelles de Sénèque et cela ressort de divers indices.

honorifique et pendant peu de temps ('•. Il apit donc non pas ouvertement et au nom de l'empereur, comme l'aurait fait nn des importants personnages chargés d'une préfecture, ni au nom de l'Etat ou du Sénat, comme ceux qui sont investis d'une magistrature; il agit par l'intermédiaire de l'empereur dont il est l'ami, le conseiller intime ou, pour employer une expression trop moderne, " le chef du cabinet particulier ^. De là son influence, sa puissance, et aussi les haines et les jalousies dont il est l'objet. Cette influence s'est surtout fait sentir dans le choix des hauts fonctionnaires de l'Empire. Le hautain Pallas, affranchi jouant au gentilhomme, fut, dès les premières semaines du règne, déchargé de l'administration du fisc. Néron, assure Tacite (2), n'avait pas un caractère à se soumettre à un ancien esclave. Nous pouvons ajouter : non plus que Sénèque Celui-ci d'ailleurs, en financier de race, méditait une réforme de l'administration du trésor. C'est certainement à l'influence de Sénèque que Burrhus, dans une circonstance critique, dut de rester en place, si vraiment il a été question de sa disgrâce (3). C'est à lui que Faenius Rufus, plus tard compromis dans la conspiration de Pison, fut redevable de la préfecture de l'Annone (4), et Annaeus Serenus de celle des Vigiles (5). C'est lui qui a fait envoyer Othon en Lusitanie(6). Dans les provinces il eut à diverses époques des hommes qui étaient dévoués : en Achaïe, son frère Gallion (de retour à Rome avant 59(7)); er Egypte, Claudius Balbillus, dont Sénèque dit qu'il était " le meilleur des hommes et exceptionnellement instruit en tout genre de litté-

(l)On est Ëfêné par l'affirmation d'AusoNE (Grat. act., 7, 31.) : Dives Seneca nec tamen consul. Mais, comme nous l'avons dit ailleurs, ce témoignage n'a pas grand poids. Sénèque a été consul suffectus, probablement en 56. Au XVe siècle, on discutait déjà ces questions et la lumière n'a pu être faite comme on l'eût désiré. Voir les textes cités en note de la Vita de Pompilius.

(2) Ann., 13,2.

(3) Tacite, Ann., 13, 20.

(4) Ibid., 13. 22.

(5) Pline. Nat. hist.. 22, 96.

(6) Plutarque, Vie de Galba, 20. Cf. Tacite, An)i., 13, 46; Suétone, Otho, 3. (l) C'est en 51 ou 62 qu'eut lieu la fameuse comparution de S' Paul devant

Gallion. C'est par Dion (61, 20) que nous savons que Gallion était à Rome en 59.

rature (0 ,.; en Germanie, son beau-père présumé Pompeius Paulinus, que Tacite nous montre chargé d'un important commandement (2). On en pourrait citer d'autres. Mais ces noms suffisent à montrer que le crédit de Sénèque s'appuyait sur des amitiés et des relations dont l'action combinée aurait pu, le cas échéant, ébranler le trône de Néron Or de cela Néron se rendait compte.

Le plus solide de ces appuis était évidemment Burrhus. Tacite aussi bien que Dion font remarquer que les deux hommes, chose rare, gouvernaient de concert (•^). C'est à partir de la mort de Burrhus que la puissance de Sénèque fut brisée (■*). Burrhus était redouté : il était chef de la garde: son caractère s^ inflexible, l'austérité de ses mœurs, lui avaient acquis dans tout Rome une réputation (on se demande aujourd'hui si elle était très méritée) d'homme vertueux. On l'aimait On le pleura quand il mourut {■>). Il est probable qu'il exerçait sur Sénèque luimême, et sans que celui-ci s'en rendit bien compte, l'ascendant de l'homme énergique, un peu rude, sur le pur intellectuel.

Outre la puissance politique, Sénèque avait celle de l'argent. Il était colossalement riche: il avait acciû son patrimoine par des placements heureux (6). des spéculations hardies ('). Il avait fait un brillant mariage. Il avait surtout bénéficié, librement ou non selon les occasions, des largesses de l'empereur (8). D'aucuns ont estimé son avoir à plusieurs millions de francs, ce qui représentait alors un pouvoir d'achat extrêmement considérable.

(Il Sknkoue, A'. Q., 4, 2. 12 : Balbillus, rironoii vpi'tDius perfecta^que in omni litlfraruhi yenere yaristtinir.

( ') Tacite, Ann., l."î, ô.-'i.

(;{) Ihid., 1.1.2. Dion, 6I,-<.

(4) TAcrrK, Ann., 14, 52.

(5) Tacite, .(4nM, 14, 51.

(G) Rappelons l'hiisloire de la vigne de Nomenliiin. (Punk, y. II., 14, 49. Voir plus haut, pp. 35-36.)

(7) Suillius reprochait à Sénèque d'avoir placé de l'argent à gros intérêt en Italie et dans les provinces. (Tacite, Ann., 13, 42.) Dion prétend que ses exigences de créancier ont entraîné une guérie avec les bretons. (Dion, 62,2,1.)

(8) Tacitk, Ann., 13, 18; 14, 53. Sénèque a toujours soutenu qu'il fallait accepter ce qu'on ne pouvait refuser. {De ben., 2, 18.)

— ^-lô —

Los oîinonii.'^ et les (iétracteurs de Sénèque ne lui ont jamais pardonné d'avoir été riclic. liin-inêmo n'a jamais rougi de l'être, mais il a entrepris en divers endroits de ses œuvres de se justifier- Il l'a t'ait avec le plus grand soin et très clairement dans le De viia heaiii (0, avec plus de laisser aller et une certaine coniusion dans le Be heneficiis; il lui arrive ailleurs d'effleurer la question. Son avis n'a jamais changé, et sa démonstration, quand on en réunit et résume les arguments épars, se réduit à ceci. Les richesses sont légitimes : parce qu'elles ne sont pas incompatibles avec la sagesse; parce qu'elles peuvent être bien acquises ; parce qu'elles peuvent être bien employées.

Les richesses ne sont pas incompatibles avec la sagesse : c'est ce que démontre le simple bon sens, puisque exiger que tout le monde soit pauvre, ce serait exiger l'impossible. Le Christ luimême n'a présenté la pauvreté volontaire que comme un idéal de perfection et non comme une nécessité de salut. Philosophiquement les richesses sont indifférentes, parce qu'elles sont extérieures à l'âme et au corps. Elles ne sont donc ni le bonheur, ni le souverain bien et par là elles ne peuvent être le but de la vie. Le sage les accepte ou les perd avec une égalité d'âme que rien ne doit troubler. Il ne leur est pas attaché, 11 les possède sans qu'elles le possèdent. Il les considère comme un moyen et, s'il en fait un bon usage, elles peuvent l'aider à se rapprocher de la vertu. Remarquons en passant que sur ce dernier point l'Évangile est plus sévère. Le Beati panperes in spiritu s'accompagne d'un commentaire oii la richesse est présentée comme une occasion de perte.

Les richesses sont légitimes quand elles ont été honnêtement acquises. C'est presque un truisme. L'important ici est de s'entendre sur le sens du mot '' honnêtement „. et cela est d'autant plus dilficile que nul homme au monde n'a jamais pu convenir que ses richesses à lui fussent d'une origine contestable. Sénèque dit que les richesses ne doivent avoir été escroquées à personne fnuUi defractae), ni teintes du sang d'uaiviù (nec alie7w scoif/uine crve)itae), ni reçues en paitageà la suite d'une injustice {^ine cuiusquam iniuria partae), ni issues

(\) De vit bc(,f„ c. 21-kO.

d'un gain sordide (sine sordidis quaestibus) (0. Voilà qui est fort bien, mais oii trouver le critérium précis, pratiquement applicable aux cas particuliers? On le cherche encore aujourd'hui. Il semble bien qu'en ces matières (dès qu'il ne s'agit plus de dol) !a moralité des actes soit subordonnée à des nécessités économiques; que des faits d'ordre général, d'un caractère inévitable, mettent hors cause les intentions des individus {V. C'est une considération de ce genre qui a pu faire accepterparSénèque des libérali tés quenous trouvons aujourd'hui assez peu honorables : telle la part qu'il aurait reçue de la succession de Britannicus. Il estimait qu'en pareil cas, il était impossible de refuser et que cette impossibilité constituait la condition de force majeure qui innocentait le profit Tacite lui-même, après avoir noté que des gens avaient censuré les bénéficiaires de ces criminelles largesses, paraît admettre cette explication. Pour les testaments et les donations, le doute n'existait même pas. A moins qu'on ne l'eût capté par de vils moyens, il était normal de recevoir de n'importe qui un legs considérable. Il arrivait que des particuliers rendissent ainsi hommage à des hommes publics, à des écrivains. Il serait plus intéressant de savoir jusqu'à quel point Sénèque a pratiqué le prêt à intérêt et s'il a, comme on l'en accuse, abusé de sa situation pour réaliser des opérations fructueuses. Sur ce sujet, bien entendu, il ne nous o livré aucune confidence II se contente d'affirmer que le sage ne laisse entrer chez lui aucun denier qui ait été mal acquis : sapiens nul/um denarium intra liinen stium admittet maie intran tem (3). On peut considérer comme une certitude morale que Sénèque n'a commis sciemment aucune indélicatesse, mais une allusion qu'il fait quelque part CO à la distinction entre l'avarice et l'économie, l'importance qu'il attache à la bonne gestion du patrimoine laissent croire qu'il était un homme d'affaires avisé et positif...

Reste le troisième point : légitimité des richesses, basée sur

(1) De vit, beat.. 23, 1.

(2) Exemple : la notion, toute morale, « du juste prix ,, e.st altérée par la joi, exclu'ivernent économique, de l'offre et de la demande.

(3) De vit. beat.. 23. 8.

(4) De ben.. 2, 34, 4.

ce qu'on en peut faire un emploi utile. Qu'est-ce que faire un bon usage des richesses ? C'est evidenuuent en disposer en faveur des autres ; et ceci soulève dans la pratique une série de problèmes auxquels Sénèquc a beaucoup rénéchi. A mesure qu'une idée lui venait, il la notait; il notait de même le résultat de certaines lectures, et travaillant ainsi sans aucun plan préconçu, mais l'esprit toujours occupé des mêmes sujets, il est arrivé à dédier à l'un de ses amis, Aebutius Liberalis (le beau et prometteur surnom !), sept livres de pensées sur l'art de rendre service à ses semblables et sur les rapports qui peuvent exister entre obligés et bienfaiteurs. C'est l'inextricable De heneficiis, dont la substance se trouve indiquée au chapitre XXIV du De vita heaia. Impossible de réduire le De heneficiis à la simplicité d'un pian logique. Il faut le lire, — en admirant sincèrement les nombreux passages qui méritent de l'être, — et en évitant de s'impatienter à la rencontre trop fréquente de répétitions et de digressions. Sénèque était, quand il l'écrivit (entre 55 et 60?), en pleine possession de sa force intellectuelle. Par sa composition désordonnée, et la conception qu'il révèle des rapports sociaux, le traité est un des plus originaux. Tout laisse croire qu'il eut, une fois publie, un très vif succès. Nous venons de rappeler que, dans la société romaine, l'usage des testaments et des donations entre vifs était devenu courant. Faire des libéralités considérables, en bénéficier à son tour, obliger ses amis de toutes les façons possibles : voilà qui paraissait, il faut bien le dire, beaucoup plus naturel que de nos jours. La générosité était une obligation sociale. A défaut de la bienfaisance publique, toujours parcimonieuse, la bienfaisance privée avait pris un développement considérable. Les gens riches se trouvaient souvent dans une situation assez délicate par si.ite de la difficulté de bien donner. Il ne pouvait être question d'être généreux par amour, à cause d'une fraternité mystique reconnue entre les hommes, comme le comporte la charité; il ne s'agissait pas non plus de l'être par solidarité, en vue de corriger par un acte volontaire les injustices constatées dans la répariilicn d'un patrimoine commun; il s'agissait d'aider puissamment ses amis et ses clients plus encoie par tradition sociale, par nécessité économique, que par devoir proprement dit. Sénèque suivant son tempérament ordinaire, étudie le jeu de cette institution

au point de vue des rapports moraux entre les individus. Chez lui la bienfaisance est conçue comme une vertu, et celte vei'tu a son contraire : l'ingratitude. Toute vci'tu tend au bien et par là comporte en soi sa récompense. La bienfaisance est donc payée par elle-même : on ne doit pas donner pour être remercié. Mais en tant qu'elle s'exerce en faveur d'autres hommes, elle doit aboutira améliorer ceux ci et non pas seulement à satisfaire leurs désirs. La reconnaissance, en retour, est un sentiment noble et qu'il est juste de provoquer en donnant à propos. Mais diverses modalités de temps et de personnes (Sénèque analyse parfois de très subtiles nuances) relâchent le lien d'obligation qui unit le bénéficiaire au bienfaiteur. Il y a donc un art de donner et, par contre-partie, un art de recevoir. C'est l'étude des hommes, l'expérience de la vie qui révèlent les secrets de cet art. Sénèque, à force de lire et d'observer, est en mesure d'appuyer ses réflexions d'une quantité presque exagérée d'exemples, d'anecdotes, de Iraits. Gela produit à la longue une impression de surcharge.

Ce que nous devons retenir pour le moment, c'est que Sénèque connaît le degré de puissance de ce formidable levier qu'est l'argent. Pauvreté et richesse peuvent être, philosophiquement parlant, des i}idifferentia ; elles n'enlèvent ni n'ajoutent rien au vrai bonheur, que procure la seule vertu; mais ce serait folie que de négliger, quand l'occasion .s'en présente, d'utiliser la force de l'argent comme toutes les autres, à l'avantage de la vertu.

Sénèque était généreux. S'il gérait sa fortune avec la volonté do la faire fructifier, il savait accueillir ses hôtes et les traiter magnifiquement. Il est arrivé à cet homme qui vivait de régime, qui s'imposait périodiquement de salutaires retraites, de servir à dîner sur cinq cents tables de bois précieux, à pieds d'ivoire (I). Ses libéralités étaient proverbiales : "Personne ne demande <à recevoir ., dit Juvénal, autant que ce qu'envoyait Sénèque à ses amis les plus modestes. „

Nemo petit modicis quae mittehantur amicis a Senecai).

C'est parce qu'il jugeait " que le sage ne doit pas être con-

(1) Dion, fil, 10. Cf. De vit. beat., 25, 2.

(2) JuvKNAL, Sat., 5, V. 1(9. Cf. Martial, Epigv., 12, 30,

damné à la pauvreté» ; c'est parce qu'il croyait sa fortune hounêlernenl acquise ; c'est parce qu'il se montrait largement libéral, que Seuèque jouissait de ses grands biens avec une entière tranquillité de conscience et qu'il répondait à ceux qui lui faisaient des reproches, •' qu'il n'avait pas à rougir „ : nec f/loriabitur nec ernhescet.

L'immiMise crédit dont jouissait Sénèqiie, s'il lui attirail la haine de quelques envieux, était dans une large mesure sa sauvegarde auprès de Néron. Les attaques violentes dont il fut l'objet, en 58, de la part du vieux Suillius n'entamèrent pas son honneur, bien qu'elles fissent allusion à des faits connus : l'exil, les richesses, l'amour-propre littéraire. Dans cette joute, ce fut Suillius qui fut vaincu A cette époque l'empereur, Sénèque, Burrhus étaient encore étroitement solidaires et toutes les mesures de rigueur, que Tacite rapporte, tendaient à épurer l'entourage du prince.

Gela ne devait plus, hélas ! durer longtemps. Néron, malgré tous les efforts de Sénèque, se livrait chaque jour davantage à son tempérament de jeune voluptueux. C'est en cette même année 58 que Poppée devint sa maîtresse, après avoir été la femme d'Othon En Poppée Sénèque pouvait voir une puissance rivale de la sienne. 11 ne désarma pas II semble que, toujours d'accord avec Burrhus, et se considérant comme le chef du parti des honnêtes gens, il prit à lâche de maintenir à la cour les positions de ce parti. Dans la lutte des éléments sains de l'Empire contre un principe actif de désagrégation, Sénèque et Burrhus, avec cent autres, représentent bien ceux qui, en tout temps, mettent leur espoir dans un régime de concessions raisonnables. Thraséa, c'est l'héroïque inais inutile intransigeance : Thraséa est plus grand.

Sénèque, littérateur et poète, toléra, flatta peut-être le goût prononcé de Néron pour les exercices de l'esprit. Il s'était formé au Palatin une sorte de petite académie où même d'austères philosophes, surtout des stoïciens, avaient accès. A les entendre discuter, Néron se divertissait ('). Lui, cultivait la poésie et s'enorgueillissait de s'entendre proclamer supérieur à Lucain,

(I) Tacite, Ann., 14, 16

son rival. Sénèque ne pouvait partager le mépris que les vieux sénateurs romains professaient, par tradition surtout, pour ce genre d'occupations. N'étaient-elles pas à tout prendre un innocent dérivatif à des caprices plus dangereux? Et cet engouement du prince pour la littérature ne l'autorisait-il pas lui-même à s'y adonner sans arrière-pensée? On remarquait qu'il s'était remis à composer des ouvrages en vers, comme s'il eût voulu prouver au public qu'il ne le cédait à personne en aucun genre (i). Un Sénèque homme de lettres se réveillait au milieu de cette activité très propre à échauffer l'imagination et à provoquer le désir de briller.

Quand Néron décida de se produire en public, Sénèque ni Burrhus, ni les autres ne refusèrent de l'accompagner (2). Ils ne pouvaient paS; dira-t-on, s'opposer aux volontés formelles de l'empereur. L'eussent-ils pu, qu'ils ne l'eussent pas fait. Sur la Coi des écrivains délibérément réactionnaires et hostiles à Néron, nous nous sommes habitués à juger sévèrement l'attitude de ces courtisans qui s'exhibaient sur la scène, derrière le maître. En 59, aux Jeux de la jeunesse^ Néron chantait un poème. Gallion lui servait de héraut; Sénèque et Burrhus jouaient le rôle de souffleurs et donnaient le signal des applaudissements (^). Gela nous est présenté par Dion comme une déchéance morale, presque comme un avilissement. Tacite, sans citer nommément Sénèque, se complaît à signaler à quel degré d'abaissement en étaient venus les descendants des plus illustres familles romaines W. Avoir la fréqnence de telles manifestations et le peu de trouble, en somme, qu'elles jetaient dans les esprits, il est permis de les juger comme des fantaisies de monarque décidé à jouir de la vie comme bon lui semble et à s'amuser lui-même dans les fêtes qu'il offre. N'oublions pas que Louis XIV a dansé dans des ballets... et qu'il n'a cessé de le faire qu'à l'audition d'un vers de Racine blâmant Néron de

(1) Tacitr, Ann., 14, 52.

(2) Tacitc {Alla., U, 14) dit pourtant que Burrhus et Sénèque ont es.«ayé d'endiguer les fantaisies île Néron.

(3) Dion, 61,20; Tacite,^»»., U, 15, où Burrhus est nommé, mais non Sénèque.

(4) Tacitk, Anu., \\, 14. Voir la discussion des principes aux c. 20 el 21.

s'être donné en spectacle. A quel duc fit-on jamais reproche d'avoir été le partenaire du roi? On peut déplorer, condamner un état de mœurs où la majesté du souverain risque d'être à ce point compromise. Il est bien difficile de taxer de bassesse et de servilité chaque individu que sasituation met en devoird'accompagner le prince. Sénèque ne dut, pas plus que beaucoup d'autres, ressentir d'humiliation à prendre [)art à ce carnaval. Il avait accepté la charge avec toutes les obligations qu'elle comportait. S'il lui arrivait quelque écho des reproches qu'il encourait de la part des rigoristes, il avait assez de philosophie pour ne pas s'en troubler. Ces exhibitions eussent-elles été un mal réel, le sage, qui n'on était pas responsable, devait les considérer comme un mal extérieur à lui même et lui juger indifférentes (').

On ne peut assez insister sur l'importance qu'a dû prendre dans l'esprit de Sénèque cette doctrine de l'indifférence. La philosophie stoïcienne, telle qu'il la conçoit, l'a conduit à une sorte de « quiétisme „ : d'une part les faits extérieurs, obéissant à la loi du fatum, s'enchaînent sans qu'aucune force humaine en puisse arrêter le cours; d'autre part plus le sage se rapproche intérieurement de la vertu, plus il devient indifférent à ces f;iits sur lesquels il n'a aucune prise. Le perfeclionnement moral tend donc à l'isoler des contingences et à lui faire accepter celles-ci comme si, en aucune façon, elles no pouvaient altérer la sérénité de son âme. L'acquisition de la vertu étant désormais le seul but de la vie et les événements ne comportant par euxmêmes aucune signification éthique, il peut arriver que tels de nos actes, telles de nos décisions nécessitées par ces événements échappent entièrement au critérium de notre conscience. Doc-

(î) Il y aurait beaucoup à dire sur la notion des indifferentia (àbidqpopa), que l'on voit déjà se former da temps de Zenon. (Cf. J. von Arkim, Stoicorum veteruin frar/menta, Leipzig, 1903-05,:^ vol. in 8"., t. I p.47.) Aulu Gei,le,xV. A., IX, 5, 5 ; Zeno censait roluptatem esse indifférées, id est neutrum neque bonum neque nicduin, quod ipse c/raeco vocabuîo àbictqpopov appelhtvit, cf. Sénèqub Epist. 82, 10. Cliez Gtirysippe (Vos Arnim, o. e., t. III, pp. 28 et suivantes,) cette notion prend une importance particulière et se précise au point de devenir une vérital)le théorie. C'est elle que l'on retrouve é[)ar?e dans l'œuvr* de Sénèque (De riia heala, 22, 4; Episi. 82, 1" et 14-17; 117, 8-9) et dans les fragmaals des philosophes contemporains, tels (jue Musonius Hufuà (banni par Néron en 65). A consulter : Zeller, Die Fhihsnphei der Grirchen, t. I^'', p. 736.

trine dangereuse, dont Sénèque n'a qu'imparfaitement dégagé la théorie, mais qu'il a fort bien pu, dans la pratique, appeler à son secours. A mesure que sa situation à la cour devenait plus délicate en raison de l'immoralité ambiante, Sénèque était amené à concéder davantage tout en se renfermant de plus en plus dans son incorruptibilité intime. Néron lui échappait. Sénèque le voyait glis-ser vers le crime: lui-même se réfugiait dans la spéculation philosophique, tûr que le fond de toute sagesse est encore le " tais ce que dois, advienne que pourra ,..

Or, vers le 20 mars 59, Néron et sa cour avaient célébré à Baies les fêtes de Minerve. L'empereur avait donné un banquet, auquel Agrippine avait assisté, et qui s'était prolongd assez avant dans la nui'.. Au petit jour, Sénèque et Burrhus furent mandés d'urgence chez Néron. Ils le trouvèrent comme fou de terreur. Devinèrent-ils d'emblée ce qui venait de se passer? On ne sait. On ne sait pas davantage quelles épouvantables confidences leur fit Néron. Ils durent entendre à peu près ceci, si Ton en croit Tacite (0 : * Nous sommes perdus, si nous n'agissons vite. Anicet avait été chargé de faire disparaître Agrippine dans un naufrage simulé. Il a manqué son coup. Cette terrible femme doit être ivre de vengeance. Elle va armer ses esclaves, soulever les soldats, ou bien courir à Rome, dénoncer le crime au sénat et au peuple. Il n'y a qu'une seule solution. Puis-je compter sur vous ? « Les deux conseillers restèrent muets, atterrés. Reprocher à Néron ce qui s'était passé leur semblait hors de propos. Laisser agir Agrippine, c'était sacrifier Néron et eux-mêmes avec lui : c'était la catastrophe: l'Empire abandonné aux affranchis. Sénèque, le premier, aurait regardé Burrhus : " Peut-on demander à des soldats?...,, Burrhus aurait répondu : " Les prétoriens ne toucheront pas à la fille de Germanicus... Qu'Anicet achève ce qu'il a promis ! " On sait le reste.

Quelle qu'elle ait été en réalité, cette consultation juécipitée avait fait de Burrhus et de Sénèque les complices d'un parricide.

Ni l'un ni l'autre n'eurent conscience de leur chute. Ils avaient été comme subjugués par l'énormité des événements, surpris

(l) Ann,. 14, 7. Nous renvoyons une fois pour toutes au récit de Tacite.

par leur rapidité lis ne se rendirent pas cotnpio qu'ils venaient de perdre d'un soûl coup tout l'ascendant moral qu'ils pouvaient avoir conservé sur iXéron. Ils étaient désormais prisonniers du crime auquel ils avaient acquiescé.

Le premier qui dut aj^ir pour couvrir Néron lut Burrhus. Il engagea les officiers de la garde à venir baiser les mains de l'empereur et féliciter celui-ci d'avoir échappé nu péril. Cette démarche eut pour ellVt de calmer Néron et de lui indiquer l'attitude à prendre. Le tour de Sénèque vint ensuite : il eut à composer un message (jue Néron enverrait au sénat pour le mettre au courant des faits ou du moins en fixer la version officielle. D'après cette version, c'est Agrippine qui s'était à elle-même fait justice après avoir tenté de faire assassiner l'empereur. La mémoire d'Agrippine était ensuite chargée de tous les crimes possibles, et l'acte d'accusation remontait jiis([u'au règne de Claude. Enfin on parlait du naufrage... Celte allusion à un événement que tous attribuaient à une criminelle machination fut interprétée comme un aveu de culpabilité. On l)làma Sénèque. qui jouissait jusque là de la confiance pul)lique, d'avoir prêté son concours à la propagation du mensonge, tout en laissant voir qu'il savait à quoi s'en tenir sm- la vérité des faits (1).

Il est de tous les temps de publier, par raison d'état, le démenti officiel de certains faits qui sont par leur nature plus propres que d'autres à émouvoir l'opinion publique. Néron, assassin de sa mère, n'avait plus qu'une ligne de conduite à adopter : sauver son trône par tous les moyens possibles. Le sénat fil à son message l'accueil favorable qu'il en escomptait. Par une série de mesures on entérina le mensonge impérial ; Thraséa seul quitta le sénat : démarche fière, périlleuse, mais qui n'attira pas sur lui de sanctions immédiates {-).

(1) Tacite, Ann., 14, 11. Le message de Néron au sénat avait été conservé. Tacile et Quiiililien le connaisj;aient. Quant à son attribution à Sénèque, elle peut être admise sur la foi de létiioigna^'es f'oiniels, mais avec celle réserve que Néron est certainement resté le suprême ar})itie de ce qu'il y avait à dire.

(2) Tacite (Atui., 14, 12.), qui avait été sénateur sous Domitif n, admire beaucoup le geste de Thraséa, mais en souli^jne toute l'inutilité. Il y avait dans le sénat de fort honnêtes gens qui, se trouvant dans l'impossibité de modifier une situation, l'acceptaient.

FAlDtK 7*

Sénèque estimait beaucoup Thraséa : il félicita plus tard Néron de s'être réconcilié avec lui (0. Thraséa était l'ami du Cynique Démétrius ('^), dont Sénèque lui-même a fait tant de cas... et qu'il ne cite que dans les écrits datant certainement de ses dix dernières années (3). Qui sait si l'attitude de Thraséa n' a pas été pour Sénèque un tout premier avertissement d'avoir, lui aussi, à se retirer?

La mort de Burrhus,qui survint dans le premier semestre de G2, fut le second. Pendant les trois ans qui s'étaient écoulés depuis le meurtre d'Agrippine, Sénèque avait été entraîné par l'exemple de son ami et par l'espoir de contrebalancer auprès de Néron l'influence croissante des malfaisants. C'est l'époque, déjà rappelée, des succès littéraires de Néron. Aux confins de l'Empire, en Orient et en Bretagne : opérations militaires conduites avec une énergie que, d'un point de vue désintéressé, Sénèque devait trouver contraire au droit des gens, à moins que — comme il arrive presque toujours en pareil cas. — il estimât cette énergie nécessaire parce qu'elle servait les intérêts de sa patrie (4). A

(1) Tacite, Ann., 15, 2:1 {>.) Ibid., 16,34.

(3) Sénèql'e, De fit. beat., 18, .3; De beyief., 1. 7 passim; De prov., 3, .O; n, 5; N. Q., 4, pracf. 7; Epist. 20, 9; 62, 3; 67, 14 : \)\, 19. L'influence de Démé- Irius et c jnjoinlemenl l'exemple tle Thraséa peuvent avoir agi sur lespriL de Sénèque sans que celui-ci s'en soit d'abord rendu comjite. — Il est curieux de noter que dans le récit de Tacite, la mort de Thraséa (1. 16) est prcsenté:comme un véritable pendant de celle de Sénèque. L'identité de certains détails dans les deux morceaux est frappante. Tacite (lo, 23) avait déjà établi entre les deux grands iiommes un rapprochement caractéiisliqre : Unde gloria egregiis viiis et pen'cuht yliscebant.

(4) En Arménie, Corbulon rase Artaxate. Des paysans qui se sont réfugiés dans des caveines sont asphyxiés et brûlés (Tac, Ami., 14, 23). J>e pays des Mardes est ravagé par mesure de représailles et d'intimidation (l'J, 23), ainsi que d'autres régions (!4, 26). En Bretagne (Angleterre), Suetonius Pauliinus, émule ue Corbuion, fait massacrer et briller vifs les Diuidesde l'iie de Mona (Anglesey) (14, 30). Excès des vétéians de Camulodunum (Colchester) (14, 31). A Londres, à la suite d'une retraite stratégique, les femmes, les vieillards, les enfants sont abandonnés aux fureurs de l'ennemi (14, 33). Heprésailles terribles dans toute la confiée (14, 33>. Au rouis d'un crmbat, les soldats romains massacrent les femmes, et Tacite ajoute : Clora et aiiligtiis victorits par ea die iaus parla (14, 37). — (^f. ce que Sénèque dit de la colère destructrice de villes (De ira, 1, ?, 12.) et la façon séière dont il juge Alexandre {De heu., !, 13. 3 et ailleurs).

- ûàÔ -

l'intériour, on avait pu nolcr lo rappel et la reiilri'e en ^j'iàce ilc Cossutiauus Capito, gendre de Tigellin, et la remise en vigueur de la loi de majesté. Sénèque, de jour en jour, avait perdu du terrain.

l'ar la mort de Bin-rhus (", Sénèque, déjà ébranlé, perdait son ap[)Ki le pins eflectif. Burrhus seul, par les moyens dont il disposait, pouvait tenir en respect ses adversaires. Il fut remplace })ar deux hommes très différents l'im de l'autre: Fœnius lîut'us (selon toutes probabilités le candidat de Sénèque), populaire intègre, mais sans énergie, et l'infâme Tigellin, qui, soutenu par Poppée, devait devenir le mauvais génie de Néron.

Dès lors l'hostilité des nouveaux courtisans à l'égard de .Sénèque trouva son expression dans une campagne ouverte de dénigrement et de suspicion. 11 ne s'agissait plus, comme au temps de SuilliuS; d'un parti liostile au gouvernement de Néron; il s^agissait au contraire des amis du prince. Avec beaucoup d'adresse, on insistait sur les visées ambitieuses de Stnéque : sa fortune princière, la popularité qu'il recherchait, sa prétention à être le plus grand écrivain de son temps. Tout cela ne pouvait qu'exciter la jalousie de Néron, mettre celui-ci en défiance. Mais on allait plus loin. Ce rôle de censeur que Sénèque s'obstinait à vouloir jouer auprès du prince cadrait mal avec l'indépcndai.ce à laquelle ce prince avait droit à raison de son âge et de sa dignité.

Sénèque se sentit perdu. Depuis quelque temps Néron lui n-.ar- (juait de la froideur et de l'indifférence, et l'écarlait visiblement de ses conseils. L'heure de la retraite avait sonné.

Il n'y a pas à reproduire ici une fois de plus, d'après Tacite, notre unique source C^), les discours prononcés de part et d'autre au cours de la célèbre entrevue de l'année G^: Sénèque pondéré, ferme et loyal : Néron affectueux, mais faux. Le philosophe, après avoir rappelé quels liens solides et durables l'avaient uni à son impérial disciple, sollicitait comme une faveur de pouvoir jouir en paix des années qui lui restaient à vivre 11 aurait invoqué

(1) Il n'est pas du tout |)iouvé que Buri lius ail été mystérieusement assassiné sur l'or, ire le Néron, comme l'insinue Tacilf. Les symptômes décrits au c. 51 du 1. I [ des AnnaUs font plutôt croiie à une tumeur de la gorge.

(•2) TAcrrK, Ami., 14, 5;]-')ti.

comme un argument subsidiaire la profession qu'il taisait d'être philosophe, et à laquelle semblaient contredire une si grande élévation et des richesses aussi considérables. Ces richesses, il priait Néron de les reprendre et d'en assumer la gestion, charge énorme qui détourne un sage des préoccupations élevées. L'empereur refusa, avec d'hypocrites marques de tendresse, et de laisser s'éloigner de Rome celui qui était depuis si longtemps son ami et son collaborateur, et de recevoir les biens qui lui étaient offerts. Il rendit à la vertu et à la sagesse de Sénèque un hommage auquel celui-ci dut être, malgré tout, sensible, et finit par invoquer des raisons d'intérêt public. En ceci Néron était probablement sincère : il se rendait compte que la retraite de Sénèque serait interprétée par les honnêtes gens comme un désaveu de la politique impériale. Il mesurait toute la distance qui sépare un refroidissement d'une rupture. Aussi, bien que Sénèque, à partir de ce jour, eût modifié ses habitudes et son train de maison, et réduit son activité aux travaux de l'esprit, Néron eut-il soin, quand il avait accompli quelque action qui l'honorait, de se rapprocher de Sénèque pour s'en vanter et recevoir des félicitations.

La retraite de Sénèque fut naturellement interprétée par ses ennemis comme un acte de politique et de prudence, provoqué par des motifs mesquins (l). Il y a lieu de n'accueillir qu'avec une extrême réserve des renseignements que Tacite lui-même ne reproduit qu'à titre de curiosité et dans le but d'assombrir encore le tableau des crimes de Néron.

(I) Tacite, Ami., 15, 45. (lela parait du reste se rapporter à une seconde tentative de Sénèque, mais cela n'est tout à lait établi.

GiiArrriiE cinquième Les amis et les livres

Deux racloiirs ilecidont du inoniont oii doivent être accomplis les actes graves : les circonslanccs, une préparation psychologique. En ce qui conceine la retraite de Sénèque, les circonstances étaient celles (jui viennent d'être indiquées : la mort de Burrhus, les menées d'un clan liosiile. les symptômes d'une disgrâce. Mais cela ne suffit pas à tf)ut expliquer. Comment Sénèque a-t-il eu, alors et non en un autre temps, la notion que ces circonstances avaient cessé d'être indifférentes moralement? Et cette notion une fois constituée en lui, comment a-t-il eu la force d'y conformer ses actes? Car enfin les raisons morales de se retirer de la cour existaient, nous l'avons vu, bien avant la mort de Burrhus : et Sénèque, sans doute dans une intention louable, s'était comme cramponné au pouvoir. S'il lui avait été possible alors, au prix d'humiliantes concessions, de se maintenir dans l'amitié de Néron, ne pouvait-il pas une lois de plus feindre de croire à la sincérité du maître et conserver tout au moins les apparences de sa situatiori? Le parti qu'il adopta était, quoi qu'en aient pu dire ses ennemis, le plus périlleux; c'est Tacite qui a raison quand il dit que Sénèque partage désor>nais la gloire et les dangers de Thraséa.

Il est clair que, la question d'intérêt mise à part, son devoir lui est apparu tout autre en 62 qu'il ne lui apparaissait encore en 59, par exemple, au lendemain du meurtre d'Agrippine, ou en 55-56, lorsque fut rédigé, tel un programme de gouvernement, le De clément ia. Il suffit de comparer à ce dernier écrit le mince fragment conservé du Deoiio.i[m de toute évidence date de la retraite, pour que se présentent en pleine lumière deux termes d'une évolution morale et philosophique. Et si au De dementia nous substituons le De hreviiate vitae, et au De ofio,

les Lettres à Luciliiis et les préface^ des Questions naturelles, nous constatons que ces extrêmes se correspondent et que les grandes œuvres du temps de la roiraiie réalisent le rêve ébauché au retour d'exil.

Il y a donc dans la vie intérieure île Sénèque une ligne dont ie tracé est indiqué autant par ses écrits que par ses actes, et bien loin de rechercher, suivant l'ancienne méthode, une contradiction entre ceux-ci et ceux-là, il convient de montrer comment, durant le règne de Néron, la pensée de Sénèque, constamment appliquée à tirer des événements une conclusion morale, a tendu tout d'abord à s'adapter à ces événements, puis à faire de ceux-ci des indifferentia, puisa se libérer définitivement de leur en>prise et à les condamner.

Malheureusement la clu'onologie des divers écrits do Sénèque est incertaine et flottante. De plus, beaucoup de ses livres ont été perdus. Ce serait folie — je sais qu'il est très tentant de se livrer à cette folie — de prétendre dater exactement la plupart des traités existants ou perdus. Mais à défaut de précisions dans le détail, on a dans l'ensemble des points de repère. Nous avons cité les extrêmes: entre eux, il est déjà impossible de ne pas situer le De vita heata et le De beneficHs qui sont évidemment de la pleine maturité de Sénèque: le De vita heata serait des environs de 58-59. Restent les deux traités de moi aie stoïcienne adressés à Serenus (') : le De eonstantia et le DetranquilUtate animi^ et le petit écrit dédié à Lucilius : le De providentia.

Avant d'assigner à ces trois ouvrages non une date, mais une époque, il faut les relire posément, sans se laisser distraire par les brillantes digressions qu'ils contiennent. Il faut déterminer leur portée doctrinale.

Dans le D>. eonstantia Sénèque cherche à convertir son ami (et par extension ses lecteurs) au principe essentiel du sloï-

(1) On croit pouvoir y joindre le De otio. M. lî. Wai.tz dans la préface de son édition du De otio croh pouvoir fixer avec certitude l'époque oii furent rédigés les traités dédiés à Serenus. Plus récpinniont, M. H. pk i,a Villk dk MiRMONT a rei)ris la question (AiDiaena Serenus et Sénhjnr, liev. des étudps anc, 1910 et 1917) et a assiy;né aux dits traités des dates 1res différentes de celle? que proposait M. Wallz.

cisine, pt il ('tnblit pour cola un laisonnciuoul ([ue voici r/MJuil à son arniaturo essentielle :

On est ordinairement touché, ébranlé, si vous voulez, soit par une injustice subie iiiiiui-ia), so'ii par un affront {contumdia). — Celte pi'oposilion n'est pas ainsi isolée parSénè(|ue; elle est impliquée dans la définition (prit donne de Vinin) ia et de la contumelia

Or lo sage n'est touché ni pur l'injustice, ni par Taflront. — C'est ceci surtout qu'il s'agit d'établir et Sénèque s'y emploie: sept arguments pour l'injustice, trois pour Taffront ; si tant est que l'on puisse ainsi découper sa démonstration.

Conclusion : pour mériter le nom de sage, il l'a ut savoir supporter injustice et affront.

Tel est le raisonnement dégagé do loulos 'os idées accessoires dont il est, dans lo traité mémo, entouriî. C'est le syllogisme reconstitué Dans lo dévoloppemont do sa proposition, Sénèque n'attache de réelle importance (|u'à la démonstration de la mineure. Cette démonstration l'aniôno à foiMiiuler d'iiiléi-ossants corollaires.

Le sage n'est touché ni par l'injustice ni par rallront. Il est donc au-dessus dos autres hommes ? Sénèquo, à la suite des stoïciens, n'hésite pas à n»ponelro oui. D'aboi'd parce qu'il est impossible de répondre }t<))i sans innrmor la Ihèso principale, puisqu'il est de toute évidence (|uo la j)lupart des hommes, et même des philosophes, se sentent atteints par l'injustice ou par l'affront. Ensuite parce que celte conséquence forcée d'un raisonnement est toute faite pour flatier son amour-propre. Quelque modeste que l'on soit naturellement, quoique peu avancé que l'on se sache dans la voie du progrès moral, il n'est jamais désagréable de constater que l'on se trouve ou que l'on va se trouver dans une catégorie à part d'êtres humains. C'est un peu lo " Soyez béni, mon Dion, de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes! ., du pharisien. C'est surtout cet orgueil spécial aux philosophes qui pratiquent ou enseignent une morale qu'ils savent inaccessible au plus grand nombre. Sénèque, pas plus qu'un autre, n'y échappe : " Xe viens pas dire, selon ton habitude, que ce sage que nous concevons ne se trouve nulle part. Nous ne le façonnons pas ainsi pour le vain ornement de la nature humaine .. nous l'avons montré, nous le montre-

rons! (i) „ " Le sage connaît sa grandeur. „ (^) " Sa vertu l'a placé dans une autre partie du monde : il n'a rien de commun avec vous {^). „

Deuxième corollaire, dont on appréciera toute l'iuiporlance. Le sage n'est touché ni par l'injustice, ni par l'affront : le sage est donc insensible? Logiquement, comme à la première question, il faudrait répondre oui. Mais cette fois Sénèque recule. S'il admet avec une certaine complaisance que le sage est au-dessus du reste des hommes il lui est impossible de se décerner, par le seul fait qu'il prêche la sagesse, un brevet d'insensibilité. Il répond franchement : " Il y a d'aulres choses qui frappent le sage, même si elles ne le renversent pas : comme la douleur ou la faiblesse physiques, ou la perte d'amis et d'enfants, ainsi que le malheur de la patrie mise à feu et à sang par la guerre. Gela, je ne dis pas que le sage ne le ressent pas; nous ne lui attribuons pas la dureté de la pierre ou du fer. Il n'y a nul mérite à supporter ce que l'on ne sent pas ('). „ Or ceci peut mener loin, car Épicure, auquel Sénèque adresse d'autre part de si vifs reproches, se bornait à prétendre que le sage, tout en ressentant l'injure, pouvait la supporter : ce qui, en apparence, est bien la même chose que ce que Sénèque laisse entendre. Sénèque répond en résumé que ce qui est pénible n'est pas en soi une injustice. Non sem^ioii illis doloris detrahhnus^ sed nomen iniuriaeiô). Le débat va donc porter sur une question de mots. L'argumentation principale de Sénèque doit nécessairement consister en une définition exacte du concept iniuria et, chaque fois (jue la chose paraîtra utile, en distinctions verbales, en disjonctions de concepts que

(1) 7, 1 : Non est guod dicas. ita vt soh'f, hunr !in}iif)itt')}i nos(rii»i matfjtuini inveniri. Non fingimua isiml hinnani iiH/i'iiii raiiinu ihcuf... cxhihuiiniia, rxhihchimus.

(2^ 10, 3 : Sapiens... magnitudinein sikou novif.

(.S) lô, 2 : At illum in nliis inundi finihns sna viiins collonitit iiiliil vohiscuin commune habentem.

(4) 10, 4 : Alia snni quae supientem ferinnt, etiain si non pcrrerlunt, ut dolor corporis et débilitas aut amicorum liberorumque nmissio et palriite belle fluffrantis calainitas: haec non nego senti/'e sapieutem; necenim hipii/i.-^ iilidinitiam ferfive ((dscrihius. NuUu virtnsest, quae non scntiat se perpeti.

— 2il -

l'on croirait idetiti((iu's, ou loiit au moins imlissoliiblemcnl unis. Aussi les sepl propositions à l'aide desquelles Sénèque s'efforce de prouver que le sage' est au-dessus de Tnijustice des iionimes ont-elles l'allure un peu guindée des arguments décolc. Ce d-.îveloppement est la partie la moins vivante du traité.

La seconde moitié, consacrée non plus à Viniuria, mais à la rontiiDielia est infiniment plus originale (0. Sans pour cela se débarrasser de son ordinaire bagage de lieux communs. Sénèque pénètre ici dans son domaine propre, ipii est celui de la morale pratique. Il sait fort bien — c'est une vérité d'expérience — que la rnufnineHa, l'affront, est souvent plus difficile à supporter que Viiiinrix. Tinjuslice. Aussi, peut-être inconsciemment, se fait-il plus persuasif, plus charmeur. Des exemples qu'il cite, (juel- (jues-uns sont tires du fonds banal : Calon, tel philosophe cynique qui place son mot au milieu des calamités, ek'.: le plus grand nombre est constitué par des tableaux de la vie de tous les jours. C'est l'esclave c|ui préfère être battu plutôt (|u'outragé. Voici des enfants; nous avons déjà constaté que Sénèque les aimait, observait leursgestesavec sympathie: ici nous voyons ceux que l'on effraie avec un masque de croque-mitaine, celui qui se met en colère au point de manquer gravement aux lois du respect, ceux (pii s'amusent entre eux à se croire des hommes publics, à faire des forts de sable sur une plage. Tout cela est vivant, observé d'après nature et rappelle les rapides croquis dont Horace et Perse ont pailleté leurs satires. Jl faut y ajouter des traits tirés de la chronique contemporaine, des anecdotes de la cour ou de la ville : Caligula lançant contre tous des mots injurieux sans souffrir lui-même qu'on lui donne de surnom... Fidus Cornélius éclatant en pleurs, en plein sénat, parce qu'il a été appelé " autruche plumée „... Or ces traits sont rapportés avec une complaisance visible, une relative abondance de détails, alors que les classiques réponses de

(I) Sénèque parait s'êlre rendu loiiipto (le c"Uo originalilé relalivc : Çtioiiiani priorem partein licrcHciirn'init.", ad alterani IrfinsefiviKS, qxa q>iibi(S(iam l))-opriis, ph'iisque vero eoDunnnibu.-i contiimeUain if'fi<l((hii)ius (10, l).Ce.e eommiiitid — (jue Sénèriue ne se ré'^iu;nora jatiiais à ne pas uliliser — sont en loccurrence : la définilion de la i'v>);/(o»<'/('rt avec les conséquences (tr(ii>) qui en décuulcnt.

Socrate et d'Antislhène sont rappelées en quelques mois.

Il y a donc dans le De constantia un mélange caractéristique des deux manières de Sénèque : la manière scolaslique et la manière personnelle. Tout b'en pesé, et bien que la conclusion soit exliortative, c'est la scolastique qui l'emporte. Le développement logique de la pensée est plus perceptible ici que dans les autres traités.

Or on a pu soutenir que cette exhortation à la constance, ou mieux à l'indiflférence et à l'impassibilité hautaine, avait été écrite par Sénèque à l'époque où celui-ci était violemment attaqué par Suillius, c'est-à-dire vers 58 (0. C'est peut-être trop préciser II semble bien cependant que Touvrage est -de la maturité de Sénèque et du temps où il inclinait le plus ouvertement vers le stoïcisme intégral, c'est-à-dire du temps cù il se mêlait aux affaires de l'État et où il poursuivait la réalisation de son programme sans tenir coinpte de l'opinion.

Le 7)^ tninquillitate anhni a ce trait commun avec le De constantia d'avoir été adressé à Serenus. Et cela a bien son imt)ortance, car cela seul nous assurerait, à défaut d'autres indices, ([u'il constitue un essai d'adaptation des principes stoïciens à des circonstances particulières et surtout à un état d'âme passager. Autant le De ro)istantia était, quand on l'avait bien examiné, l'exposé théorique et logique d'une doctrine, autant le De tranqnl/litate se présente comme un guide pratique : en nid autre ouvrage Sénèque n'a poussé plus loin l'analyse psychologique.

Le début est célèbre. Serenus s'y déclare partagé entre le désir de l'aclion, action que les stoïciens considèrent connue un devoir, et un penchant pour la retraite, qu'acceiilue la moindre contrariété ; alternatives d'élans et de découragements ddut il résulte un état d'esprit dangereux à la longue : l'inquiétude. Sénèque l'épond comme ont toujours répondu tous les nioralis'.es : il convient que ce malaise fasse place à un état tout

(h G. FRirnRiCH, De Setiecae libro qui iuftcrihifnr de constantia sapienfif. Di.sp. [)arm!;t:ii1t, lO'it. — Comme il arrive souvenf, l'auteur veut trop prouver et il tirp arTrnmpnl lie considérations vraiment subtile?. Dans son ensemble ce|)enilant, «sa llièse parait mieux établie que relie de M. Waltz, qii plaçait, ou Va vu, 1,1 réiiacii )n du De constant ia dans les premiers temps de l'exil.

npposti : la t'oiifuince en soi, l'esprit dv ili'ci.-^ioii cl (iiialt iiieiil l'a-^piration a tx* ffuo Doinocritc aitpcllc reù0ii,ui(/. : la paix iiileri'Miro

Le toul est (le pouvoir passer de run à l'autre de ces elats. Sénèque, après avoir repris par le uiciiu l'examen du mal et en avoir montré la gravité, lait la critique du remède proposé par Atliéiiodore. Celui-ci, qui avait été le maître d'Auguste et qui é'ait d'ailleurs un stoïcien, conseillait soit de s'adonner aux affaires, de distraire son esprit par l'activité publique, soit de se retirer délibérément et de se considérer comme aussi utile à la société si l'on répand autour de soi l'enseignement de la vertu, si l'on montre le bon exemple, si l'on se confine même dans un labeur studieux. Sénèque reproclic à cette solution d'être trop absolue en ce que l'un des deux partis, une fois pris, exclut l'autre. Il voudrait — et ceci est tout à fait caractéristicpie — que rencontrant des obstacles à l'action, on ne se résignât <à la retraite qu'avec beaucoup de ménagements, en résistant le plus possil)le aux circonstances, en ne cédant, tel un général battant en retraite, (ju'un peu de terrain à la fois: Nec ec/o nef/averiin (tliqu^indo ccileiiduu)^ ^ed sensini relato gradu et saJvis sifj)iis, i^alva ini/ifuri (/if/nitafe (•). — "* Je ne nierai pas cju'il faille ([ueli[uefois reculei-, mais c(ue ce soit pas à pas, en sauvant les étendards, en sauvant l'honneur des armes. „ 11 faut donc s'adapter aux situations, restreindre ou élargir le cercle d'idées ou d'actions dans lequel on se meut, mais ne pas se retrancher du monde: No» est eniiii scrvare se obruere (-) . — '' Ce n'est pas se sauver que de s'enterrer.,, Il importe seulement de ne rien entreprendre qui soit au-dessus de ses forces.

Gela, c'est le remède général, et il est bien celui que devait préconiser Sénèque a une époque où lui-même avait adopté à la cour de Néron une attitude étroitement appropriée aux événements. -Si le Devita beata, ou Traité du Bonhem", adresseàGallion, contient à ne pas s'y méprendre une apologie du genre d'existence que menait Sénèque et notamment la légitimation de ses immenses richesses, le De traiiquillitafe aninii expose à Serenus, qui vit

aussi dans l'entourage du prince, comment un adepte d'une philosophie austère doit envisager ses rapports avec un monde qui n'est rien moins qu'édifiant. Dans ce monde tout est scandale, comme en général dans toute société humaine, mais à chaque tentation correspond son remède. Et c'est ici que triomphe la perspicacité de Sénèque : ses conseils sont à ce point positifs et précis, que même aujourd'hui il est possible d'en tirer une leçon profitable.

L'antidote primordial, universel peut-on dire, c'est l'amitié. L'amitié est une vertu : le sage ne doit pas la tenir pour mépiisable. Elle est au contraire sa sauvegarde puisque ramitié ne pouvant exister qu'entre gens de bien, elle assure à ceux qui s'y livrent le bénéfice d'un renforcement d'idéal et de résolutions (0. Or Sénèque a pratiqué l'amitié : au départ pour l'exil. c'était Gaesonius Maximus : au retour, Paulinus ; durant le séjour à la cour de Néron, Serenus, Aebutius Liberalis ; de tout temps, son frère Novatus, et à une épo(iue qui s'étend d'une date inconnue jusqu'à sa mort. Lucilius. Il eut aussi d'autres amis, moins en vue, dont le nom importe peu. C'est ce petit cercle d'esprils d'élite qui contrebalançait pour lui l'influence des milieux corrompus dans lesquels il était obligé de se mouvoir. C't si vis-àvis de ses amis que Sénèque est vraiment lui-même: c'est à causer, à correspondre avec eux, à leur adresser des livres, qu'il sent ses idées se stabiliser ou s'ébranler selon le cas. Tantôt il trouve une formule qui répond à un en.semble un peu confus d'impressions et de faits : c'est le cas notamment de ses échanges de vues avec Serenus. Tantôt il découvre, sa curiosité ayant été excitée, des points de vue sinon nouveaux, du moins jusque là un peu négligés : dès qu'il parle à Lucilius, le goût des grands problèmes le ressaisit. . .

Pour combattre la tentation, d'un ordre très spécial, que provoquent les richesses, le luxe, il n'y a qu'une méthode : pratiquer le détachement en esprit de ces richesses : les considérer j)lutôt comme une source de tracas, et user en toutes choses

(t) Le passage où il est question de l'amitié (7, 3) est mal rattaché à ce qui précède : lacune? interversion de feuillets? Il est difficile de le savoir. Nous résumons ici le traité en ten.int compte uniquement du développement lo!^'iquc de la pensée.

(l'éeonotnip,de tempérance, de modération : ne pas même approuver certains luxes d'intellectuels, qui par leur objet paraissent légitimes, Ici- que les collections de livres et d'objets d'art. (lontr(^ le sentiment un peu amer de n'avoir pas dans la société la situation ou le rang auxquels on aspire, lutter en songeant que riiommi» possède une faculté naturelle d'adaptation à toutes les circonstances, et faire appel à la raison pour convenir de ce que les plus haut placés sont les plus assujettis, les plus menaces (Oh! que Séuèque doit sentir cela!) et qu'après tout, tout est vanité.

Voilcà ce que Sénèque dit au commun des mortels, à ceux qui ne se sont adressés à lui qu'animés de bonnes intentions, du désir de progresser. A ceux qui en savent plus long, aux sages, il parle d'un autre ton. Il propose à leur méditation des considérations sur la fragilité des affaires humaines, la vraie valeur de la vie, l'inéluctabilité de la mort. Puis, revenant à des conseils plus pratiques, il les met en garde contre les vaincs curiosités, contre l'éparpillement de l'intelligence et de la volonté; il prêche la constance, le mépris du vice. Ici Sénèque insiste sur une idée qui lui est chère : il ne faut pas s'inquiéter des vices que l'on constate chez autrui. Sed satius est publicos mores et humana vitia placide accipere nec in risum nev in Jacrimas excidodeni ; nain alienis malis torqueri aeterna miseria est, aliinit^ dcUctari vialis voluptas inhîwiann. . .{^) . — " Il suffit, d'accepter sans se troubler tout ce qui touche à la morale publique et aux défauts des hommes : il ne faut se laisser aller ni à en rire, ni à en pleurer. En effet à se tourmenter des maux d'autrui. on se rend perpétuellement malheureux ; à s'en réjouir, on prend un plaisir qui n'est pas digne de l'homme. „ C'est le principe de l'impassibilité appliqué au spectacle des défauts d'autrui. Le sage est donc au-dessus des émotions ordinaires : il ne s'étonnera pas de voir les méchants prospérer, les bons souffrir; il ne sacrifiera pas a la vanité de paraître autre qu'il n'est en réalité et pratiquera le salutaire exercice delà retraite intérieure sans pour cela s'interdire de fréquenter les hommes. Il ne dédaignera pas davantage les distractions innocentes et utiles : la promenade, un verre de bon vin. 11 suffit, pour qu'il ne se détourne pas de la

bonne voie, (fu'il oxerce sur liii-inôme une conslantr vi<,Mlanco.

Ainsi donc le De iranquillitate animi ressemble un peu à un compromis — très bonorable du reste — entre ce que deux formules de vie pouvaient avoir, chacune à jtart soi, de trop absolu. Balancé entre l'obligation de se mêler aux liommes et le désir secret de se retirer loin de la foule, le stoïcien — que ce soit Serenus ou Sènèque — ne sacrifiera ni ses habitudes, ni ses aspirations, La vie active fon eût dit au xvii^ siècle : la cour et le monde) cesse d'être un sujet de scandale et une occasion de chute, dès que Ton recherche en soi-même le point d'appui d'une conscience droite. L'idéal de perfection ne risque plus de nous entraîner vers une vie contemplative et inutile, s'il est tempéré par le contact obligé avec la société. Miscenda tamen isfa et alternanda sunt, solitudo et freguentia : illa uohh faciet homiuum desideriuw, liaec nosfri, et erit altéra alteriua yemediuni ('). — " Il faut mêler et faire alterner ces deux choses : la solitude et la vie de société : l'une donnera le désir de voir les hommes, l'autre celui de rester avec nous-mêmes ; elles sont le remède l'une de l'autre. „ A l'époque où il a écrit le De tranquilliiate, Sènèque avait donc trouvé une formule de vie. Le stoïcisme lui paraissait admettre un partage entre les occupations courantes, dont les autres hommes recueillent le fruit, et le loisir studieux, dont le sage jouit seul. Dans ces conditions, il était naturel et légitime que le conseiller intime de Néron employât une partie de son temps, soit à des exercices littéraires qui le divertissaient, comme les vers et les tragédies, soit à l'examen des problèmes de haute morale et à la rédaction de traités philosophiques. N'est-il pas tout naturel d'assigner à celte époque la composition du De 2))-ovide)it la, advcssé àLucilius? Le sujet en est indiqué dans un passage du De tranquiUitate, et l'œuvre appartient par son allure générale et les théories qui y sont furmulées, à la période durant laquelle Sènèque fut le plus purenient stoïcien.

Ce que dit Sènèque à Lucilius, le disciple bien-aimé, est toujours exprimé avec plus d'aisance et plus de charme. Nous avons dit à propos du De ira avec quelle facilité Sènèque se mettait, grâce à sa vive imagination, en présence de la personne

à Ia(jiiellc' ou pour liKinello il eciivail. Vi<-à-vi.s dr Gallioii, son frère, pour lequel son ainiliose double d'une affection naturelle, il analyse avee plus de complaisance les réactions du sentiment: vis-à-vis de Néron, il se fait homme d'étal à la fois doctrinaire ctpositit; vis-à-vis (ie Serenus, il est dialecticien et casuisle. Quand il pense à Lueiliiis, il devient plus simple et vise davantage à la perfection intérieure.

Dans le De providentia, le fond de question est ceci : puisqu'il existe une providence, comment se fait-il que le malheur puisse atteindre davanta^^e les bons que les méchants? Question qui est de tous les temps, et que l'on n'a jamais résolue que de trois façons : — Mais il n'existe pas de providence ! — Mais les bons recevront leur récompense ailleurs que dans cette vie! — Mais ce ne sont pas de vrais malheurs qui atteignent les bons ! De ces trois solutions, Sénèqus a sans hésiter, adopté la dernière 11 se fait qu'elle est, quand on l'examine, la plus mystique

Ce n'est pas que Sénèque ne se soit pas préoccupé des deux autres solutions.il écrit en manière d'Qxovde : Hoc covinwdius ÏH coiitextn operis redderetur cum prae.esse universis provideniiam proharemus et intéresse nohis deum (0. — " Ce que tu me demandes se traiterait plus commodément dans le corps d'un ouvrage où nous prouverions qu'une providence préside à toutes choses et que Dieu s'intéresse à nous. „ Et quant à la possibilité d'une sanction posthume, elle est évidemment dépendante de la solution positive d'un autre problème : celui de rimmortalilé de l'âme. Or sur ce point, Sénèque n'a jamais su se prononcer d'une façon ferme; il s'est contenté de réfléchir (-).

Mais son ami lui a posé (Sénèque tout au moins l'imagine) une question précise : Qnaesiafi a me, Lucili, <juid ifa, si providentiel mundus ref/erefnr muUa bonis viris mala accidercnl (3), — « ïu m'as demandé, Lucilius, pourquoi, si le monde était régi par une providence, tant de maux s'abattaient sur les honnêtes gens. ,,. On peut ne traiter, d'un vaste sujet, que ce point de détail (A toto parfictdain revelli placef). 11 s'agit de répondre à une objection, de prouver que le malheur des bons n'est pas

(2) Voir Ep. 117, 6 et la noie, il 178.

incompatible avec la notion d'une providence. Si l'on y réussit, l'objection soulevée se trouvant sans objet, elle perd toute signification. Bien plus, si la notion du bien et du mal se trouve mise en relation avec celle dun ordre de choses universel, prévu et immuable, qui ne voit que la morale acquiert par le fait même un solide fondement métaphysique?

L'idée dune providence est admise par Senèque comme une sorte d'axiome. Lo monde visible, dit-il à peu près, ne se meut pas au hasard; donc une force existe qui l'a organisé et qui préside au maintien do l'ordre. Cette force étant de sa nature universelle, elle étend ses elTels jusqu'aux actions des hommes : il y a un ordre moral comme il y a un ordre physique La jiroridentia est celte force.

Elle est évidemment une des énergies de Dieu, des dieux. (Sénèque dit tantôt l'un, tantôt l'autre. S'il ne juge pas nécessaire de s'expliquer davantage, c'est que d'une part la notion de l'unité de Dieu est depuis longtemps acquise chez les philosophes, et que de l'autre la tradition polythéiste a créé une habitude du langage.) La providence est aussi, et ceci nous déconcerte un peu, un des aspects de l'inéluctable, du destin. Là-dessus Sénèque est formel : Scio ouniia certa et in aetermim fixa lege. ilecurrere... — " Je sais que tout a son cours certain, réglé par une loi fixée pour l'éternité. „ Faia >ios ducunt et quantum cuique temporis restât prima nascentium hora disposuit. — " Les destins nous conduisent et le moment même de notre naissance a disposé de ce qui reste de temps à chacun. „ Causa ex causa pendet — '• Une cause s'attache à une autre (•). - L'homme de bien s'offre au destin : quelle que soit la puissance qui nous ordonne do vivre ou de mourir, elle plie les dieux eux-mêmes à la môme nécessité. Cela est clair : l'ordre établi suppose une providence, mais l'ordre une fois établi est fixe pour toujours. C'est la fameuse tliéorie du fatum (.'^), de l'enchai-

(I) 5,7-8. — Il est prol»al)le que Sénèque, ainsi que tous le? sloïcieriF, croyait encore à l'asUoiogie. (;f. yld Marc. île cous., c. 18. Iîgl'ché-Leclercq {L'astioîor/ie grecque, Paris, 1899 in-8", p. 55, n. H) invoque également le témoignage des tragédies ['ihyesie, V.8-14-86G; llerc. Oef. v. (\l el s., IJerc. fia: V. 945, ll-'iO, 13:'.2-S): mais ce témoignage est moins probant parce (jue Sénèque peut avoir ici sacrifié k une tradition littéraire.

(2; 5, 8. Cf. .Y. Q., 2, :]5.

nement des faits, que le néo-stoïcisme a reprise au XVI' siècle. On voit par là que la conception de la providence est surtout philosophique. Pour qu'elle eût été religieuse, il eût fallu que cette providence émanât d'un Dieu personnel et libre.

Ce fatalisme ne rcstieint en quoi que ce soit la notion du bien et du mal. Sénèque ne s'est jamais demandé s'il existait réellement'• des bons -. Gomme tous les philosophes spiritualistes. il considère comme indiscutable l'existence du bien. Il est un attribut de la Divinité. Dès lors il entame ainsi son raisonnement : l'essence du bien ne peut être modifiée; en d'autres termes, quand un homme esl ho)i, nous ne pouvons concevoir que Dieu ait du hie)i une conception difïérente et que le malheur assigné par celui-ci à celui-là soit le résultat a'un désaccord, d'un malentendu. Or Dieu est hou ; il aime les bons et ne peut donc leur vouloir de mal. (Ici se retrouve l'argument tiré de l'incompatibilité de deux concepts représentés par des mois.) 11 faut arriver à cette conclusion que rien de proprement mauvais ne peut ai river aux bons.

Nous disions que la solution adoptée par Sénèque était la plus mystique. Voici en quoi. Le malheur, quand il atteint les bons, n'est pas un malheur, c'est une épreuve. S'il atteint les méchants, il est un châtiment. Nos dispositions morales suffisent donc à modifier la portée et presque la nature des événements. Ceux-ci sont prévus, fixés à l'avance. C'est à nous de les recevoir dans des dispositions favorables. Les dieux nous éduqut nt en bcns pères, un peu rudement, à la romaine. Les bons doivent lutter avec courage, profiter de l'adversité pour fortifier leur vertu ; les dieux finalement, se réjouiront de leur victoire. L'effort moral devient par le fait même une aspiration constante vers le divin.

Faut-il voir là une réaction de la volonté humaine contre l'imprescriptible enchaînement des faits? La volonté ne peut rien changer à cet enchaînement, mais elle peut en modifier la signification éthique. Sénèque, s'il avait poussé jusqu'au bout son raisonnement, serait arrivé de nouveau à cette affirmation que les événements sont en soi indifférents et que le sage vit d'une vie intérieure qu'il fait heureuse s'il est vertueux, malheureuse, s'il ne l'est pas, quoi qu'il puisse arriver (•).

{ I) Lp bonheur est dans la vertu et non dans le plaisir : tel est le thème du De vita beata.

Ce stoïcisme mitigé de morale pratique était la seule doctrine qui permît à un honnête homme de vivre dans un monde aussi corrompu que l'était l'entourage de Néron. Les traités comme \e De Constantin, \e De tranquillitate,\e De providentia et d'autres, tel le De vita beata, tendaient à dégager d'un ensemble de faits moraux scrupuleusement observés et interprétés, une formule applicable à la plus délicate des situations.

Seulement Sénèque, en se laissant entraîner à scruter chaque jour plus profondément les grands mystères de la vie, a repris lentement le goût de l'étude telle qu'il l'avait conçue deux fois déjà : dans sa jeunesse, sous l'influence de ses maîtres au retour de l'exil, après une retraite forcée. Si bien qu'en même temps qu'il se cherchait des raisons de persister dans une attitude périlleuse, il se reprenait à aimer pour elle-même la spéculation philosophique, la science de la nature, celle du cœur humain. Cet otium qu'il avait jadis présenté à Paulinus comme étant l'indispensable condition dune vie réglée, consacrée à la sagesse, il continuait à y aspirer secrètement, alors même que, pour se donner le change, il déconseillait à Serenus de s'y livrer sans restriction. Le jour où Sénèque constata que son rôle effectif auprès de Néron avait pris fin, il ne s'obstina pas. Pendant quelque temps il n'avait reculé que pas à pas, résistant aux outrages, méprisant les insinuations malveillantes, indifférent même, moralement parlant, à la tournure qu'avaient prise les faits. Mais l'esprit ne peut plus rien quand le cœur l'abandonne. Ayant atteint le point extrême de l'endurance, le vieux soldat déposa les armes. D'obscures raisons : peut-être, avons-nous dit, l'exemple inconsciemment reçu du noble Thraséa; en tout cas, une irrésistible aspiration à la liberté intérieure (0, firent que, sur le refus de Néron de lui donner son congé, Sénèque se renferma pour ainsi dire chez lui, se plongea dans l'étude et livra tout son cœur à Lucilius.

(l) VoyM dans le De tratiq. animi (10, 3) en quels termes Sénèque parle de l'esclavage que consliluenl le» situations élevées.

CHAPITHK SIXIÈME

Lucilius — La mort de Sénèque

A partir do ce luonicnt, Soneque fut vraiment grand.

Secessi non tantum ah hominihus, sed a rehus, et in primis a )neh rébus: posferoru)n negofium ago. Illis aligtia, qiiae possint pro'le.<!f^e, conscribo. Salufares admonitiones^ relut medicameiitonon iifiliuiii compositiones, Utteris mando, esse illas efficaces in )neis ulcerihus expertus, quae etiam si persanata non sunt, serpere desieritnt. liectxDn iter, qnod sero cognovi et lassus errando, o/iis monslroi^). — ^ Je me suis mis à l'écart, non seulement des hommes, mais df s affaires, et en premier lieu de mes propres affaires. Il s'ag:it des intérêts de ceux qui viendront après moi. Pour eux je consigne par écrit quelques pensées qui peuvent leur être profitables. Ce sont de salutaires avis, comparables à des mixtures de médicaments utiles, que je consigne par écrit, ayant éprouvé sur mes propres plaies leur efficacité : ces plaies, même si elles ne sont pas entièrement guéries, ont cessé de s'étendre. Le droit chemin, que j'ai connu sur le tard et après m'être fatigué à force d'errer, je le montre aux autres. „

Aucun passage, peut-être dos Epitres, n'est plus caractéristique. Sénèque y indique nettement trois choses : d'abord qu'il a renoncé aux affaires et que la lettre VIII a été écrite alors qu'il était déjà dans la retraite; ensuite que sa vie passée lui apparaissait comme une suite de tâtonnements et lui laissait une impression de fatigue ; enfin que les ouvrages auxquels il travaillait alors avaient, en ordre principal, un but d'édification et que les Lettres à Lucilius elles-mêmes n'étaient dans son esprit qu'un traité de morale pratique.

Les Lettres à Lucilius sonl la. p]us belle production du génie

(1) Epi$t. 8, 2 el3.

de Sénèque. Cet esprit perpétuellement mobile, incapable de composer avec mélhode un traité de quelque importance, s'est arrêté ici à la foruie littéraire qui, de toutes, lui convenait le mieux Le D', be>ieficiis, dont le sujet, visiblement, l'avait longtemps préoccupe et qui offrait une si riche matière à des observations subtiles et nuancées. — le De heneficils avait été écrit sans plan préconçu, à mesure que venaient les idées. En tant que recueil de réflexions morales, cet ouvrage contient des beautés de premier ordre; en tant que traité, il est presque sans valeur, parce qu'il est im[i05sible d'en réduire les données à un petit nombre de propositions clairement formulées et démontrées de façon logique Mais la forme épistolaire légitime un désordre que le tour d'esprit de Sénèque rendait de toute façon inévitable; elle permettait aussi à l'auteur de se faire plus persuasif, en prenant à partie son interlocu'eur d'une façon familière et en se citant lui-même à tout moment comme un vivant exemple. C'est ainsi que sous la forme la plus attrayante et pour ainsi dire sans que le lecteur s'aperçoive qu'on le moralise, Sénèque a fait tenir dans ses Lettres à Lueilius la synthèse de toute sa doctrine.

Ces lettres sont en effet tout autre chose (nous l'avons déjà dit ailleurs) qu'une simple correspondance. C'est encore notre grand Juste Li[)3e qui le premier a pressenti la vérité. Il a émis l'avis qu'elles étaient le fruit des méditations presque quotidiennes de l'auteur et que certaines seulement, et non toutes, avaient été réellement envoyées à Lueilius dans des circonstances déterminées. On a, depuis Juste Lipse, maintes fois repris la question, mais ce n'est qu'en 1890 que H Hilgonfeld l'a traitée avec toute l'ampleur qu'elle méritait, faisant entrer l'étude des Lettres à Lueilius dans une voie vraiment nouvelle (0. Alors que Juste Lipse se refusait à retrouver aucun plan d'ensemble dans le groupement par livres des cent-vingtcpiatre lettres du recueil, Hilgenfeld cherche à démontrer qiie ce

(1) Hknri Hilgenfem), L. Ainuifi Sonecae Epistulae morales qun ordine et qiio tempore nint srriptae collectae eititfifi, heipz'ûr, 1890. — On Ircuve clan": ce Iriivail l'eximsé liés clair et la réfulalion des tliéories précéilenirrenl émisse?. |ja lliè.se (le iiilïcenf'eld a donné lieu à des discu3:?if)n.s dont on trouvera le résumé dan.s Sl:h\nz, Gesch. d. roui. Lilt., t. II, 2, p. 404.

plan d'onsenible oxiste. Malgré le caprice apparent de la composition et les brusques sautes d'une idée à une autre, les lettres, les unes réelles, les autres fictives éditées livre par livre par les soins de Sénèque lui niônie, constituent un tout coordonné, dont le sommaire suivant donne quelque idée :

Tome I (Livres l-lî ; Lettres l-:29.) : Exhortation à la |)liilosopliie. (Adhortatio (t<i pJiilosop/iiavi.)

Tome II (Livres 4 et 5 ; Lettres oO-5:2.) : Comment il faut s'y prendre pour bien étudier la pliilosepliic. tJ)r pliiU^sophiae studio recte instiiuendo.)

Tome III (Livres G-lo; Lettres 53-88): Du souverain bien. (De summo ho)io.)

Tome IV (Livres 14--20 ; Lettres 89-124.) : Exposé de la philosophie morale. (Moralis philosophiae commeniarii )

Tome V (Livres 21 - ... ; Lettres Ji'ô- ..): Du Cullc dû aux Dieux {De deorutn culiii.) Cette partie du recueil aurait été perdue (cf. une citation d'Aulu-Gelle, 12, 2) et c'est d'elle que Lactance aurait extrait plusieurs passages.

Hilgenfeld a soutenu sa thèse de telle façon qu'il n'est plus possible aujourd'hui de croire que les Lettres à Lu cil lu s ait t\[ été écrites au hasard par Sénèque et rassemblées par ses amis tn vue d'une publication poslliume. Mais le plan qu'il assigne à l'ensemble du recueil est peut être trop systématique et à coup sûr rétabli avec trop de prcéision. Il ne peut s'agir que d'un plan idéal dont Sénèque, danTTapraîique; s'est fréquemment écarts. De même qu'en lisant les Pensées de Pascal on a le sentiment qu'elles se raccordent à un certain nombre d'idées maîtresees, orientées elles-mêmes vers un but bien défini, mais que si l'on essaye de reconstituer l'ordre des matières, on se heurte cà d'insurmontables difficultés: de même il est presque impossible d'assigner à chaque lettre de Sénèque une place certaine dans le développement d'un thème général ('), C'est que Sénèque tout en calculant quel devait être l'effet total de son ouvrage, ne s'est jamais astreint à suivre dans le détail une

(1) Hilgenfeld lui-même avoue que le lien qu'il signale est pailois hien lénu. Cf. p. 638 : Hniuslibri epistulae quo rinciilo contineavtitr, primo ohtutu non salis apparet; p. 652: Una iam restai epistuln (iS, quae nnde irrepserit in has de siinitno boiio disputationes, confiieor me adhiic non invenisse.

voie tracée à l'avance... Tel un voyageur qui s'oriente parmi les accidents variés de toute une région, mais se refuse à prendre In chemin le plus court lorsque le charme du paysage l'invite à ))lus de fantaisie.

Les Ldfrefi à Lucilius sont de toute évidence postérieures à la retraite de Sénèque. L'argument que l'on a invoqué pour avancer la composition de certaines d'entre elle^^squ'en 56 ne résiste pas à un examen réfléchi. Dans la lettr/CXJ,^ consacrée à l'incendie de Lyon, Sénèque dit que cette cmastrophe s'est produite alors que la ville avait cent ans d'âge {huic coloniae ah origine sua centesimus an/?«s)(0. Sachant que Lyon a été fondé en l'an 711 de Rome, on pourrait dater sa destruction de 811, c.-à-d. de 58 après J -G. Or c'est à quoi contredit Tacite (2), qui fait mention d'un secours en argent envoyé par Néron aux Lyonnais en 65. On a ergoté sur le prétendu désaccord entre Sénèque et Tacite, comme si Sénèque avait eu l'intention de donner une date précise. Il ne dit pas du tout — ce qui eût été significatif — que, par une singulière coïncidence, Lyon a été détruit tout juste cent ans après avoir été fondé; il compare la vie d'une ville à celle d'un homme et fait remarquer, en forçant un peu la note, que Lyon n'a pas dépasse le terme extrême fixé à la vie humaine, c'est-àdire cent ans iaetas ne homini qiiidem extrema). On se demande vraiment par quelle aberration des savants ont pu prendre à la lettre ces mots centesimus annus, alors que Sénèque si visible, ment n'a voulu être qu'approximatif (3).

Quelque intéressantes que soient ces questions de date, elles ne doivent pas nous détourner de la lecture et de l'élude de l'œuvre elle même. Dussent les indications chronologiques rester, en dépit de tous les efforts, sommaires et vagues, ce qui compte, ce qui est imprescriptible dans les Lettres, c'est ce que Sénèque y révèle de lui-même, de son amitié pour Lucilius, de son acheminement vers un idéal de perfection.

(1) E^\, lA

(2) TAchfi, An»., IG, 13.

(3) HiLQENFELD {o. c. pp. 618019) lejelle l'idée d'une conlradiclion entre Sénèque et Tacite. — A noter une audacieuse correction de C. Nipperdey au texte de Tacite: Cladem Lugdnncnsem <qtia ante ocio amws fci nrhs exusta erat> quadragies, etc. — La critique ainsi comprise aboutit non plus à corriger les textes, mais à les falsifiei !

Lucilius était un peu plus jeune que Sénèquo (I). Au moment où les Lettres lui furent adressées ou dédiées, il était procurateur de la Sicile (2). D'après ce (|ue Sénèque laisse enti-evoir de la personnalité de son ami, celui-ci était un curieux de philosoplne et de littéi-ature: il aimait les vers, s"ii)teres>ait aux questions d'histoire naturelle. Nul caractère ne s'adnptait mieux à celui de Sénèquo...

Sénèque s'empara de lame de Lucilius et prenant acte de ce que celiù-ci déclarait vouloir travailler à son amélioialif.n morale, il en fit le destinataire de ses propres ouvrai^es. L'amitié, telle que la conçoit Sénèque à la suite de tous les philosophes de l'antiquité, est en soi une vertu. S'il no s'agissait que d'y trouver du charme et d'en tirer quelque avantage, le sage devrait ou pourrait iout au moins s'en passer, car il tend précisément parce qu'il est un sage, à se détacher de tous les biens extérieurs (3). Le sentiment même ne fait pas à lui seul l'amitié : " Tu ne fais que m'aimer, écrit Sénèque à Lucilius; tu n'es pas mon ami (< . „ L'amitié n'a donc pas son but en elle-même. Les satisfactions qu'elle procure sont d'un ordre supérieur. Faire choix d'un ami, c'est pour le sage, se donner l'occasion d'exercer une vertu et c'est pourquoi ce choix, au lieu d'être simplement dicté par l'impulsion du cœur, doit être mûrement réfléchi (5), En revanche, une fois l'ami reconnu pour tel, on a pour devoir de lui témoigner la plus entière confiance. L'union des deux âmes doit être inébranlable (f'). Une égalité morale absolue est la condition même de l'amitié, et c'est pourquoi celle-ci ne peut exister qu'entre hommes de bien, aspirant l'un et l'autre au même degré d'idéal. Dès lors la personnalité de chacun des deux amis se dédouble; elle s'augmente de celle de l'ami. C'est ce qui est arrivé à Sénèque. Il écrit à Lucilius : " L'amitié

(1) Ep. 26, 7 : Juvtnior es. Cf. 4, 2 : auctoritatem habemus senum. et 35, 2 ; tx tua <attate> Quamquatn non muJtum abesf. Lucilius serait né àNaples ou à PonipeT.

(2) Ep. 14, 8; 51, 1; 79, 1; ^V. Q., 4a praef. 1 : Dehetat te Sirilia et officium p)OCuralionis oiiosae.

(3) Ep. 9.

(4) Ep. 35, 1 : Nunc enim amas me, amicus non eg,

(5) Ep.3.

(H) Ep. 3 el G.

rend tout indivis entre nous (0. ^ Chaque progrès accompli a donc sa répercussion, non dans une seule âme, mais dans deux.

Les Lettres à Liicilius, quoique destinées à la publicité, bénéficient d'avoir été présentées comme autant de témoignages d'une amitié exceptionnelle. D'abord elle nous livrent un Sénèque presque inconnu : un Sénèque intime, au cœur infiniment plus chaud qu'on ne l'eût supposé. Quelques confidences sur son passé, de fréquentes allusions à son état de santé, d'autres, plus rares, à sa femme, à son train de vie, à ses affaires domestiques : il n'en faut pas plus pour rendre vivante et familière une physionomie de vieillard décidé à vivre pendant quelques années au moins, en état de progrès quotidien. Ces confidences et ces détails ont, dans l'œuvre de Sénèque, leur pleine raison d'être. Ils créent chez le lecteur, sans que celui-ci se rende compte d'abord du procédé, le sentiment que la sagesse, tout en étant un idéal, s'allie très aisément aux petites nécessités de la vie quotidienne. Chose remarquable: Sénèque se livre, mais ne se raconte pas. Il serait vain de vouloir, à l'aide des indications contenues dans les Lettres, reconstituer avec plus ou moins de netteté la vie de Sénèque dans la retraite, suivre le philosophe en quelque sorte mois par mois, noter les séjours qu'il fait dans ses villas ou à Rome, rétablir, en un mot, l'emploi de son temps. Toutes les visions qu'il laisse de lui sont des visions instantanées. On croirait qu'il a voulu en dire juste assez pour que, à chaque page, nous le sentions près de nous, bien vivant et communicatif, mais qu'il se refuse, par principe, à nous informer exactement de ce que nous voudrions connaître

Sénèque consacre à l'étude le meilleur de son temps. 11 lit. Il compose. Ses jouissances intellectuelles, qui sont plus vives que jamais, ne doivent pas être des jouissances d'égoïste. C'est pour ses amis, c'est pour la postérité qu'il travaille. Il laissera à ses amis l'image de sa vie, le fruit de sa propre expérience. La postérité en recevant ses livres consacrera une immortalité à laquelle il est légitime, même pour un sage, de prétendre. Sénèque se retrouve donc, à plus de soixante ans, moraliste et écrivain. Du moraliste il a le désir de faire servir la philosophie, la science, la poésie à Tamélioration des individus, à l'épura-

(1) Ep. 48, 2 : CoiisorliiDn oimuinii rentin inter nos facit amicitia.

tidii des consciences ; de l'écrivain, il a la secrète ambition de se survivre dans ses œuvres Par les citations contenues dans les Lettres et les Questions naturelles, on voit quels sont ses auteurs préférés : les poètes y tiennent une bonne place et il n'y a nul doute que Lucilius ait contribué à entretenir chez son illustre ami le goût des vers bien frappés. Il est probable que la plupart des tragédies de Sénèque datent de la dernière période <le sa vie. Quant aux Questions naturelles, on s'accorde généralement à les assigner à la même époque. Tout au plus peut-on admettre qu'elles ont été composées à l'aide de matériaux réunis depuis longtemps et enfin mis en ordre. Si l'on tient compte aussi de certaines œuvres perdues (0, on doit bien admettre que Sénèque n'exagère pas quand il dit : partent nodium studiis vindico... (2). — " Je consacre à mes études une partie de mes nuits. „

Poui'tant nous savons que la totalité de son temps n'était pas ainsi absorbée. On retrouve de temps à autre Sénèque soit à la cour — car sa disgrâce n'est pas complète et certaines apparences sont ménagées (3) — soit au spectacle ^'^), et tout au moins au début, il dit qu'il mêle l'action au repos (5). Surtout ses déplacements sont nombreux. On le rencontre en Gampanie, oîi il semble bien qu'il fit deux voyages : Tun au printemps de l'année 63 (6), dans le but de se reposer et de soigner sa santé; l'autre au printemps de 04, en coiii[)agnie de Gaesonius Maxi-

(1) On peut dater de ces dernières années le De reinediis fortuitormn, dédié à Gallion, et altéré au moyen âge. C'est dans les Lettres seulement que Sénèque fait avec insistance mention des fortmfa. Voir particulièrement Epist. 65, 2i et 74, 6.

(2) Ep. 8, 1. — Même allusion à un labeur fiévreux dans ^'. Q., 3 praef., 2 . Nox ad diem accédât, occupationes recidantur, etc.

(3) M. R. Waltz suppose, sans preuves suffisantes, que Sénèque assista encore à plusieurs conseils et il tire d'un texte de Suétone (^Ve/'o 35 : saepe coinmeatum petenti, etc.), l'affirmation que Sénèque a renouvelé sa démarche en vue d'obtenir sa retraite. [Vie de Sénèque, pp. 404-415.) Voir aussi Tacite, Ann., 15, 45.

(4) Ep. 1 , -S. Sénèque spécifie qu'il y était allé par hasard : casu.

(5) Ep. 3, 5 et 6.

(6) R. Waltz, o, c, p. 416. Il va sans dire que cette date est hypothétique. Les lettres 49 et 57 se rapportent à ce voyage.

Faider 8

mus (1) Baïes (2), qu'il naiine pas — sans doute depuis la mort d'Agrippine; Naples (3), Pouzzoles (4). Pompeï (5) sont les villes dont il fait mention, sans qu'il soit d'ailleurs possible de reconstituer un itinéraire, ni de rattacher les uns aux autres les épisodes auxquels il fait allusion et qui lui servent uniquement d'entrées en matière : visite de la villa de Scipion à Lilerne (6)^ exploration de la grotte de Naples C'), excursion en mer (8), promenade en litière (9), accidents et imprévus que comporte tout voyage (10), etc. Ce n'est pas pour intéresser Lucilius ou nousmêmes à ce qu'il a fait que Sénèque rapporte ces détails, c'est pour rendre agréable la petite leçon de morale que contient chaque lettre. Outre les voyages proprement dits, il y a les séjours dans les villas. Il en possédait une aux environs immédiats de la ville fH). C'est celle où il mourut. Il en avait aussi à

(1) Ep. 87; 2. Mais il n'est pas absolument sûr qu'il s'agisse ici de ce second voyage en Gampanie. — Dans VEp. 77, Sénèque raconte qu'il était, à Pouzzolctf quand sont arrivés les navires d'Alexandrie. Cf. Suétoxe, Nêi-o, 20. Mais ces rapprochements ne signifient rien.

(2) Ep. bl pass.; 55, 7; 57, 1. — Sénèque déclare Baïes un séjour dangereux à cause de l'immoralité qu' y règne.

es) Ep. 49, 1; 57, 1. C'est à Naples que Sénèque va écouter le philosophe Metronax. {Ep, 76, 1-4.)

4) Ep. 53, 1; 77, l. (Jolie vision de l'animation du port.)

(5) Ep. 49, 1; 70, 1. Sénèque ne fait aucune mention du tremblement de terre qui dévasta Pompeï en février 63. Il en parle au contraire avec force détails, mais d'ouï-dire, dans les Questions Naturelles, 6, 1, 1 et suiv. Que conclure de là ? Que la lettre 70 est d'avant février 63 ? Cela n'est pas absolument sur. Bien que Sénèque ait retrouvé, dit-il, le Pompeï qu'il a connu dans sa jeunesse iiii conspectinii adulesceiitiae meae rediictus sidii), l'argument n'est pas dans ce cas décisif.

(6) Ep. 86.

(7) Ep.ôl, 13.

(8) Ep. 53, 1-5. Sénèque était très sensiijle au mal de mer.

(9J Ep. 55, 1-2. A noter dans ce morceau l'esquisse d'un paysage et l'effort fait par Sénèque pour trouver dans celui-ci matière à des réflexions morales.

(10) Ep. 87 (Sur la simplicité de son équipage); Ep. 123 (Sur une halte imprévue et un souper frugal dans sa villa d'Albe).

(11) Ep. 12, 1-3. Tacite, Aiin., 15. 60 : surburbano ??nr. Quant à sa maison de Rome, Sénèque n'en fait pas spécialement mention. On a pu supposer qu'elle était située dans la IV« région. (Cf. Ep. 5fi, 4, une allusion au voisinage de la Meta sudans.) En ce cas elle aurait été détruite lors du fameux incendie de l'année 64. Voir R. Waltz, o. c, p. 422, note. Cf. aussi Ep. 83, 7 : allusion aux clameurs du cirque.

Albe (1), à Nomentmn (■2). Il s'y rend ainsi que dans d'autres domaines, vraiseinblablemonf pour loucher des fermages, décider de travaux a faire l'^); et de devoir gérer ainsi sa fortune le détourne malgré lui de ses travaux, lui devient, à mesure que son esprit aspire à se libérer, une contrainte, une charge W.

Seconde entrave : les soins qu'il doit à son corps. Sa santé est mauvaise : il souffre d'oppressions. (Asthme, emphysème ou troubles artériels? — On ne le saura jamais, naturellement.) Il est parfois enrhumé; il éprouve des symptômes de fatigue nerveuse (5). Tout cela l'astreint à prendre beaucoup de ménagements : il surveille son régime, prend un peu d'exercice (^0, reçoit un médecin dans son intimité!"). A cette époque, Sénèque, auquel un peu d'ascétisme ne déplaît pas (8), est extrêmement maigre W et sa temme Pauline, beaucoup pkis jeimo que lui, s'inquiète facilement (lu).

Mais la médecine du corps n'est pas celle qui importe aux yeux de Sénèque. Une fois payé le tribut que l'on doit à la personne physique{ll), c'est la personne morale, c'est l'âme qui reprend tous ses droits. La lecture, l'étude même de la philosephie et de la nature ne sont qu'un moyen : le but, c'est le souverain bien et la connaissance des vérités essentielles. Plus que jamais Sénèque a le mépris des recherches stériles, des discussions de mots, de l'histoire même. La poésie trouve grâce à ses yeux, sans doute parce que depuis toujours il a eu pour elle un penchant, et surtout parce c|ue, comme tout Romain qui se dit sérieux, il voyait en elle un moyen d'exprimer des idées graves, voire des maximes

(1) Ep. 123, 1.

(2) Ep. 104. l: 110, 1. lU. les lexles déjà cités de Pline et de Columelle.

(3) Ep. 12, 1 et 2.

(4) De tranq. an., 8, 1 : ...palrimonid muxiniam humanarum rreunniiarion mater iaui. Cf. Ep. 88, 10.

(5) Ep.bi, I; 65, 1: 104,1 (fièvre) ; 77, 0 (évanouissements); 55, 12 (rhuiiies).

(6) Sur le régime physique de Sénèque, cf. Ep. 53, 3 ; 67, 1 ; 83, 5 (bains froids); 108, 14-16 (régime en c(énérai) ; 83, 4 (gymnastique), etc.

(7) Tacite, Ami., 15, 64.

(8) Lire à ce sujet la sua:gestive petite pla(]uelte de .M. l'abbé M. Zkch, U Ascétisme de Sénèque, bruxelle.^, 1918.

(9) Tacite, Ajui , 15, 63.

(10) Ep. 101, 2-5.

(11) Ep. 14.

morales, sous une forme particulièrement frappante. Ses tragédies, c'est sa philosophie jetée dans le moule d'une intrigue classi- ({ue. S'il lit et cite Virgile, Horace (Irois fois seulement dans les Lettres), Lucrèce, Ovide (qu'il aime beaucoup) et d'autres (1), c'est parce qu'il trouve à leur emprunter des traits qui soulignent ce qu'il dit lui-même ou des formules qu'il s'agit de réfuter : c'est à raison de leur portée philosophique.

Sénèque se donne donc pour un " médecin des âmes „; il abuse presque de cette comparaison (2). Il assume auprès de Lucilius le rôle d'un véritable directeur de conscience, multipliant les exhortations, les encouragements, les approbations, et usant aussi de cet infaillible procédé qui consiste à pénétrer sans préambule dans l'intimité morale de son correspondant, à lui révéler à lui-Dême son état d'âme. Ces appels directs, soutenus d'une fine analyse psychologique, nous les avions déjà trouvés dans le De tranqrtillitate animi .

Or à force de prêcher aux autres, on se convainc soi-même. Cette exhortation morale, Sénèque se l'adresse à lui-même autant qu'à Lucilius. Il vit dans une sorte d'exaltation de l'esprit et du cœur. La rédaction ^q^ Questions naturelles^ il le dit clairement dans ses préfaces (3), le tient en perpétuel contact avec les plus hauts problèmes : connaître et étudier la nature, c'est avoir la notion du Créateur et s'entraîner à percevoir le Divin. A cet exercice, l'âme se maintient dans les régions élevées. Lucilius — nous l'avons dit à propos du De provi(hntia — est de tous les amis de Sénèque, celui qu'un vaste idéal trouve le plus réceptif. Il a dû y avoir dans ses aspirations quelque chose d'illimité... Sénèque qui est plus âgé, plus savant, plus expérimenté que lui, subit la nécessité de le précéder toujours dans la voie choisie en commun. Ainsi la qualité du disciple entraîne l'excellence du maître. Au contact d'un ami aussi

(t) Catulle lui fournit une citation sans nom d'auteur dans le Liidus de morte Claudi, 11, (j; un vers de Tibulle est cité comme étant d'Ovide dans le.s Questions naturoUes, 4, 2, 2; rien de Properce. D'autre part Sénèque se moque des vers de Gicéron {De ira, 3, 87, o. Cf. Aulu-Gelle, iV. A., 12, 2.)

(2) Voyez D. Steyns, Étude sur tes métaphores et les comparaisons dans les œuvres en prose de Sénèque le Philosophe, Gand, lOOf..

(3) Notamment dans la préface du livre I, d'un ton particulièrement élevé.

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exigeant, (l"un confident au.-si altejitif, le eaur de Senè(|tie s'est ouvert et bien qu'il y ait encore place dans les Lettres à Luciliiis pour de longs exposés théoriques et des discussions serrées, on y sent percer à tout endroit une sorte de passion qui déroute chez un stoïcien.

Stoïcien? Sénèque l'est bien moins térnienienl ([iic du temps oîi les circonstances le forçaient à vivre dans un milieu corrompu. Il refuse maintenant de se laisser classer dans une secte bien définie et il se glorifie d'être éclectique l'). Il emprunte certes aux traditions du Portique sa conception de Dieu et de la Nature, son mépris de la mort et en général de tous les accidents de la vie. Presque toute sa morale, dans ce qu'elle a de théorique et, si je puis ainsi parler, d'explicitement formule, remonte aux mêmes sources. Mais Sénèque n'est pas un homme d'école : il rit des philosophes de profession qui se font remarquer par un extérieur négligé »-), ou qui encouragent et tolèrent les vices les plus infâmes (2). En vrai Romain, il se défie des Grecs, discuteurs et corrompus. Ce qu'il exige du sage, c'est la sincérité, l'humilité aussi. On peut, on doit reconnaître que l'on est en progrès, mais ce serait de l'orgueil que de se croire parfait.

(1) On peut s'en référer au De breviiate vitae. c. 14et aux EpitrfsSS, 7-11; 39, 1; 6i, 7 et 8; 65, 4, etc. — Sénèciue, dans ses dernières années, a singulièrement élargi le cercle de ses lectures. Les citations d"Anlipater, d'Archidème de Tarse et surtout d'Ariston de Ghios n'apparaissent que dans les Ep'dres. Posidonius et Panaetius de Rhodes ne sont cités que dans les Efùives et dans, les Questions natureUes, Chrysippe et Cléanlhe, dans les Épilres, le De beueficiis et les trois traités adressés à Serenus; à noter aussi l'influence du cynique Demetrius. (Consulter sur l'utilisation par Sénèque des écrits stoïciens : J.voN Ap.xim, Stoicorum veteniiii fragmenta, Leipzig, 1903-5. 3 vol. in 8°; notamment t. I, p. XIII, où l'auteur montre combien Sénèque a adouci la doctrine stoïcienne, et t. III, s. v. CHR\f^ivpvs, passiui.) D'autre part la lecture d'Épicure ot de son disciple Mélrodore parait avoir agi fortement sur Sénèque, précisément à la même époque : citations d'Épicure dans le De rita beata, le De otio, le De bref, vit., le De constantia, le De beueficiis, les Questions naturelles, el surtout dans les Épifres. (Consulter, outre les textes, O.Weissenfels, De Senecn epicureu. Progr. du Collège royal français de Berlin, 1886, 38 pp. in-S».) — M. C. Marchesi, dans son livre tout récent (p. 2-45), soutient la thèse de l'originalité de Sénèque.

(2) Ep 6 et ailleurs.

(3) Ep. 123 et ailleurs.

Celte discipline intérieure s'allie chez lui à un profond amour des hommes. Nous ne parlons pas des amis, auxquels Sénèque souhaite, comme il est naturel, le plus de bonheur possible; — encore est-il à noter qu'il a pleuré sans mesure à la mort de Serenus (U, — il faut citer les petites gens dont Sénèque a conservé le souvenir dans ses lettres et à l'égard desquelles, soit par ce seul fait, soit explicitement, il manifeste quelque sympathie. C'est ainsi qu'il se refuse à rire de la pauvre Harpasté, qui servait de bouffon à sa première femme et qu'il a conservée (2). Il est plein de bienveillance pour ses fermiers et s'il les gourmande, ce qui arrive, il s'en prend après coup à sa mauvaise humeur. Il faut lire le touchant début de la lettre XI [ : Sénèque retrouvant, vieilli avant l'âge, le fils d'un villicus, enfant naguère choyé(3). Même familiarité à l'égard du jeune Earinus, son garçon de gymnase... (4) Mais la pensée de Sénèque ne saurait selimiter: elleest de sa nature universelle. S'il ne témoigne aucun méprisa ses inférieurs, si à l'occasion il s'assied, lui richissime propriétaire, à la table de ses serviteurs et trouve excellent leur pain bis (5), ce n'est pas simple fantaisie : c'est qu'il adhère déjà dans son cœur au dogme de l'égalité naturelle des hommes. Les esclaves ne sont pas d'une autre essence que leur maître : cette idée, qui ne pouvait manquer de passer en ce temps pour très avancée, se retrouve à plusieurs reprises dans les œuvres de Sénèque. Elle est formulée avec une particulière netteté dans une lettre célèbre (6). De même, les gladiateurs! Sénèque n'a jamais condamné plus énergiquement ce genre de spectacle que dans la 'lettre VII, où il se déclare écœuré par ce qu'il a vu et où il dénonce, outre la cruauté des spectateurs, l'immoralité de pareilles exhibitions (7).

(l) Ep. 63, 14.

(2' Ep. 5'\2.

(.3) Ep. 12, 3.

(4) Ep. S3. 4.

(5) Ep. 123, 1-2. Il ilil cepeiuianl que c/esl l'appélil qui le lui fait trouver si bon.

(6) Ep. 47, 1 : " Serri saut. „ Iinmo li ont in es. \'o\r aussi Debeii.,^, 18-22 et 28.

(7) Ey). 7, ïi ; Qaicquid ante pugnaium est, misericordia fuit. Nunc omissis tiugis meya homicidia sitiit... „ 4 : »îa)ie leonibus et nrsis homines. meridie $pectatoribus suis ob'niuntur. Cf. Ep. 95, 33 : Homo, sacra res homini, iam per JiiSHin ac iociini oecidiluv, etc.

Tout cela est d'un cœur généreux et chaud. Quelqu'un nous disait un jour : " Le nom seul de Sénèque évoque l'image d'un homme austère, à l'àme sèche, à l'esprit intransigeant.. ,. C'était bien mal connaître l'auteur des Lettres à Lucilins et des préfaces des Questions naturelles; c'était juger Sénèque soit d'après une idée préconçue, séculaire et fausse; soit d'après ses aphorismes sur la souveraine vertu, sur l'impassibilité du sage, sur la mort. Il y a au contraire chez cet homme, grand liseur de traités philosophi(]ues et admirateur de Gaton, quelque chose de continuellemept mobile. Il s'adapte aux situations et aux personnes, trouvanl immédiatement, comme tous les charmeurs, le mot à dire ou l'attitude à prendre. Cette souplesse l'a d'ailleurs mené, en certaines circonstances, là où il n'aurait jamais dû se laisser entraîner. Mais nul homme n'est infaillible. Il en est bien — et des plus grands — qui ont longtemps erré avant de trouver la voie que, confusément, ils cherchaient, et tout leur a été pardonné parce que, à la fm, ils ont trouvé. Or Sénèque a eu de tout temps la notion de la perfectibilité. Il a cru à la nécessité de l'effort moral et aussi à ce que celui-ci comporte de persévérant et d'infini. Dans la pratique, sans' convenir jamais qu'il fût arrivé au bout, il a reconnu que la retraite, l'étude, la méditation avaient été pour lui une occasion de progresser. 11 écrit à Lucilius : " Je ne puis mieux te servir, qu'en te montrant quel est ton bonheur, qu'en te séparant des animaux, qui sont muets; qu'en te plaçant aux côtés de Dieu... Tu es un animal qui pense. Qu'est-ce donc que le bonheur pour toi ? D'avoir une raison parfaite. Pour l'appeler à accomplir toute sa mission, dans quelle mesure maximum doit-elle saccroître? Juge-toi heureux, quand toute joie naîtra de toi-même et quand en présence de tout ce que les hommes s'arrachent, souhaitent, conservent, tu ne trouveras rien, je ne dis pas que tu puisses préférer, mais simplement que tu puisses désirer. Je vais te donner une brève formule à l'aide de laquelle tu t'éprouveras et pourras avoir le sentiment de ta perfection. Tu auras le bonheur, quand tu comprendras que les plus malheureux sont les heureux (l). „

(1) Ep. 12t, '21 et 23-24 : Nullo modo prodesse possum magis, quatn si tib* bonitm titiiin ostendo, si te a niutis animalibus separo, si cum deo pono..-

Dès G2, presqu'au lendemain de sa décisive entrevue avec Néron, Sénèque fut secrètement accusé d'entretenir avec Pison une liaison suspecte. Il s'en défendit victorieusement. Mais Pison s'inquiéta, et cette alerte aurait été, selon Tacite, le point de départ de la conjuration de l'année G5, qui fut elle-même l'occasion de la mort de Sénèque (l).

En fait depuis le moment où il avait manifesté à Néron son ■vif désir de se dérober aux charges et aux responsabilités de sa haute situation, Sénèque était voué à la mort. Néron nourrissait contre lui une haine secrète, sans cause bien définie. L'empereur subissait l'influence néfaste deTigellin et de Poppéer et les ennemis de Sénèque avaient eu, on s'en souvient, l'odieuse habileté de rendre celui-ci suspect. Néron passe pour -avoir ordonné a un affranchi de Sénèque, un certain Gléonicus, de verser du poison à son ancien maître. Sénèque aurait échappé comme par miracle. Mais l'anecdote est assez romanesque et Tacite lui-même ne la donne pas comme absolument authentique '2).

La conjuration de Pison. qui fut découverte au début du mois d'avril 65, servit à Néron de prétexte pour condamner Sénèque. On connaît par le récit circonstancié des historiens les péripéties de cette conjuration : le complot, l'adhésion d'un nombre considérable de personnalités en vue : Faenius Rufus. un des préfets du prétoire, des sénateurs, le tribun Subrius Flavius, le centurion Sulpicius Asper, le consul désigné Plautius Lateranus, le poète Lucain, et d'autres. Il s'agissait de se débarrasser de Néron par le seul moyen qui fût alors possible : par l'assassinat. Le chef nominal de la conjuration, le voluptueux

Rationnle animales, Quodergo in te boiiuni est ? Perfecta ratio. An tu ad situni finem hanc evocas, in quantum potest plurimum crescere ? Tune beatutn esse te iudica, cum tibiex c « " gaudium omiie nascetur, cum visis, quae homines eripiiint, optant, custodiunt, nihil inveneris, non dico quod malts, sed quod velis. Breveni tibi formula m dabo, qua te metiaris, qua perfectum esse iam sentias ■' tune habebis tuum, cum intelleyes infelicissimos esse felices.

* ex te: leçon proposée par Plncianus et qui semble jnéférable à ex en donnée seulement par les mss inféiieui ?.

(l Tacite, Ann., 14, 6ô.

(2) Tacite, Ann., 15, 45. Cf. 15, ô"». Il y a un certain riollement dans l'opinion de Tacite à cet égard. C'est qu il a utilisé des sources différentes.

mais élégant Pison, n'avait pas voulu d'un assassinat q\ù cùi été une perfidie : il avait été convenu que Néron serait exécuté en plein cir((ue. le 12 avril, lors de la célébration des Jeux en l'honneur de Gérés. Au dernier moment tout fut découvert et, pendant plusieurs jours, la terreur régna à Kome.

Il est impossible de savoir au juste si Sénècfue était au courant du complot. D'une part, plusieurs des conjures étaient de ses amis et certains paraissent même avoir formé le projet de le faire empereur après avoir à son tour supprimé Pison, qui, semble-t-il, ne valait guère mieux que Néron (1) . De ce projet Sénèque aurait eu connaissance, et il y aurait acquiescé... D'autre part, il est établi par la façon même tlonl il fut dénoncé par Natalis, (|ue Sénèque ne faisait, pas à proprement parlei-, partie des conjurés. Pendant la période qui précédait immédiatement le jour où Néron devait être exécuté, il avait été absent de Uome. Il ne prit part à aucun conciliabule (2).

Le jour même où Natalis, menacé de la torture, découvrait à Néron les noms des principaux conjurés et prononçait incidemment le nom de Sénèque, ce même Sénèque rentrait de Campa nie. Il s'était arrêté dans une de ses villas, i\ une lieue de Ptome. Que savait-il des événements? Peu de chose probablement Il s'était mis à table vers la tombée du jour et soupait tranquillement avec sa femme Pauline et deux amis dont l'un était son médecin, Annaeus Statius, et l'autre, peut-être Gaesonius Maximus ..

Au milieu du repas on vint lui annoncer qu'un détachement de soldats, — toute une cohorte, disait-on (3), — avait occupé les issues du domaine. Il y avait des fantassins et des cavaliers entre mêlés d'auxiliaires germains(-i).L officier demandait à parler

(1) Tacite. A)ui., 15, 65.

(2) Tacite est formel à ce sujet et il n'y a pas à tenir compte de la version donnée par Dion Cassius (62, 24, 1), qui est visiblement sommaire et incomplète : '0 hè. bï] Ztve'Kaç Kai ô ToOcpoç ô e'Trapxoç ciWoi t6 riveç tiûv tTTicpavûjv 6TTePouA.tuaav tûj Népujvr oùre y«P ■""l'iv à(Tximoffûv)-jv oure rriv àffé^YÊiav ouT€ t\-]v lOuÔTiiTa aùxoO en cpépeiv ébvvavTo. Pison n'est pas même nommé.

(3) JUVKNAL, Sut. 10, V. 18.

(4) Tacite, /!«»., 15, 58. Tous les détails qui suivent sent tirés des ch. GO à 64.

à Sénèque. Sans laisser paraître ni trouble, ni frayeur, le philosophe accorda immédiatement l'audience demandée, et il vit entrer Gavius Silvanus, tribun d'une cohorte prétorienne.Celui-cir sans nulle brusquerie, exposa qu'il était chargé par l'empereur de communiquer à Sénèque le texte d'une déclaration faite par Natalis au cours de son interrogatoire: " Un jour que Sénèque était malade, avait dit Natalis, j'ai reçu mission d'aller lui rendre visite et d'exprimer le regret que sa porte fût fermée à Pison, alors qu'il eût été préférable qu'ils entretinssent leur amitié par des relations intimes. Sénèque a répondu que des échanges de propos et de fréquentes entrevues ne convenaient ni à l'un ni à l'autre; que du reste son propre salut était lié à la conservation de Pison. „ Cette réponse attribuée à Sénèque le faisait solidaire de Pison et intéressé au succès de la conjuration. Sénèque démentit le propos et l'enquêteur enregistra la déclaration suivante, dictée d^un ton posé mais ferme : " Natalis m'a bien été envoyé et il s'est plaint, au nom de Pison, que celui-ci fût systématiquement empêché de me rendre visite. Je me suis excusé, alléguant mon état de santé et mon vif désir de la retraite. Au reste je n'ai aucune raison de subordonner ma propre conservation à celle d'un simple particulier (l). Je n'ai pas un caractère prompt à flatter les gens. Et cela, nul ne le sait mieux que Néron, qui a souvent constaté par lui-même que Sénèque était un homme libre plutôt qu'un esclave. „

Le tribun prit alors congé de l'illustrehomme d'état et regagna Rome à la hâte. Il pouvait faire la route, à cheval, en moins d'une demi-heure.

Chez Néron, le sort de Sénèque fut rapidement décidé. Poppée et Tigellin étaient là. Néron avait espéré que Sénèque aurait manifesté l'intention de se donner la mort à lui-même pour prévenir une accusation de complicité. Quand il apprit qu'aucun indice ne permettait de prévoir ce dénouement, il renvoya le tribun, cette fois avec la mission de porter à Sénèque un ordre précis de se tuer. On croit que Silvanus, qui était du nombre des

(l) Par ces mois primti hominis, Sénèque enlendail spécifier" qu'il ne con-^ sidérait Pison ni dans le présent ni dans l'avenir coinme un empereur.

conjurés, liésita siif la conduite a tenir, qu'il passa d'abord chez, son chef, Faenius Ilufus; cehu-ci, pour sauver sa tète, hii ordonna d'obéir et le tribun reprit hi route de la villa de Sénèque. 11 Taisait tout à fait nuit.

Une fois arrivé, le cœur lui uu\n(iua. Il n'osa pas se représenter en personne devant Sénè(|ue. Il n'osa pas davantage enfreindre l'ordre reçu. Il le transmit à un centurion.

Pendant ce temps. — deux heure* au plus, — Sénèque ne s'était pas inquiété. Il avait pris tant de précautions, depuis sa première alerte, pour n'être pas soupçonné de rapports suspects avec Pison, il était si sûr de n'avoir pas songé à faire de celui-ci un empereur, qu'il ne doutait pas un instant que cette fois encore il échapperait au sort dont, au môme titre que Thraséa, il se sentait vaguement menacé. Il croyait si peu à l'imminence d'un dénouement qu'il n'avait pas même pris soin de consigner par écrit ses suprêmes volontés.

Quand le centurion introduit lui eut, assez brutalement, signifié l'ordre de l'empereur, Sénè<(ue demanda iinmédialement des tablettes pour écrire son testament : au rebours de ce que tant d'autres faisaient, qui laissaient à Néron la totalité de leurs biens, lui voulait en gratifier ses amis de la dernière heure. Le centurion, agissant par consigne ou de son propre chef, s'y opposa.

Alors Senèque parla à ses amis : il leur dit des choses élevées et consolantes, mais attendrissantes. Ils pleuraient. 11 les réconforta, leur demandant de se souvenir des préceptes de la sagesse et en particulier de ce que leur raison devait être armée contre les coups du sort. On pouvait prévoir celui-ci quand on connaissait la rage qui animait Néron.

Puis il pria Pauline, sa femme, de se rapprocher, et il l'étreignit. Ils s'aimaient mutuellement d'une affection très sincère: il sentit qu'il s'attendrissait à l'idée d'une sépaialion. Pauline sanglotait. Il la consola de son mieux, lui proposa à elle aussi l'exemple de sa vie, la pensée d'une haute vertu. Pauline protesta qu'elle voulait mourir en même temps que son époux et cette idée, d'emblée, remplit le cœur de Séneque d'une joie umère mais véritable et profonde : celle de l'homme qui se sent aimé jusqu'à la mort et qui jusqu'alors, aimant lui-même, souffrait à la pensée qu'on lui survivrait. Il accepta.

Ils se couchèrent côte à côte et on leur ouvrit les veines des bras. Sénèque, qui était vieux et qui était atteint d'artériosclérose, constata que le san^ coulait trop lentement et il se fit aussi ouvrir les veines desjanibes.il souffrait atrocement Les gémissements de sa femme amollissaient son courage. Il sentit qu'ils ne pourraient pas sans faiblesse se tordre ainsi de douleur si près l'un de l'autre. Il pria Pauline de se faire emporter dans une autre chambre. La. sur l'ordre des soldats, qui avaient mission de ne laisser moiu'ir que Sénèque, on l)anda ses plaies et on la rappela à la vie...

Resté seul avec ses nmis, Sénèque retrouva son génie. Avec cette lucidité spéciale aux mourants et qui est une exaltation supi'ème des facultés mentales, il se mit à discourir. Il fit venii* des secrétaires. Il parlait, il parlait : c'était comme un dernier appel de ce qu'il y avait de meilleur en lui, une exhortation pressante à ceux qui restaient. Peut-être aussi revoyait-il en raccourci son existence tourmentée, ses andiitions déçues, ses biens sans cesse accrus, l'uigratilude des hommes, la vanité insondable de tout elïôrt qui ne tend pas à la vertu. Le sang coulait toujours, mais avec une extrême lenteur.

Sénèque se souvint alors de Socrate. Dans son esprit, la mort du maître se retraçait avec ses détails précis, et un désir fiévreux le saisit de mourir de la même façon. Il demanda de la ciguë. Statius lui en apporta : il y en avait depuis longtemps dans la maison. Le poison n'agit pas . Il essaya d'un bain chaud ; entra dans la baignoire, aspergea d'eau les esclaves : '" A Jupiter libérateur ! „ dit-il. Puis il se fit porter dans un bain de vapeur et, ainsi qu'il lui arrivait toujours en pareil cas, il s'évanouit. Quelques minutes après, Sénèque était mort.

Contribution à l'étude de l'Humanisme

Paulus Pompilius Vita Senecae

Édition tiouvelle. accompagnée d'une introduction et de notes

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