Un député notable de la gauche, dont on riait volontiers
2. Celui-ci vit encore. Il est ministre de France quelque part en Amérique.
M. Hugo trouve que la loi est ein>eloppce dans une robe de Jésuite, et on ne le porte pas en triomphe! Quand MM. Michelet et Quinet rencontraient de ces métaphores, on leur dressait des statuettes et un prince du sang les invitait à déjeuner. Comment! il parle de Loyola, et on hausse les épaules ! Quand M. Libri parlait de Loyola, il forçait les compliments et l'estime du National. Comment ! il se dégonfle de quatre alinéas contre les catholiques, et tout rate, et M. de Montalembert se dispense de répondre! Voilà de fâcheux augures, et i) faut trembler pour les affaires de « l'esprit humain k !
Le fait est que M. Hugo, quoique désagréable à entendre, rend au bon sens public l'immense service de faire porter la carmagnole, une carmagnole des plus grotesques, à toutes les idoles du libéralisme, et de montrer que cette carmagnole leur va fort bien.
n semble par moments se douter du préjudice qu'il leur cause. A travers les rodomontades de sa dernière harangue, circule je ne sais quel souffle mélancolique, pareil à celui qui s'élève dans les bois quand les feuilles vont tomber. H a comme un pressentiment que la presse et la tribune, ces armes précieuses de « l'esprit humain », toutes fières et triomphantes qu'elles paraissent et qu'elles sont, n'en ont pas pour longtemps et penchent vers leur
l'iiiiR'. Le pressentiment n'est pas mal fondé. Si M. Victor Hugo possédait un peu plus d'histoire, il saurait que certains courants d'opinions s'épuisent lorsfpi ils n'ont plus ii leur service ([ue de certains hommes, et lorscpie ces certains hommes ne font plus cpie certains discours cpii n'émeuvent plus (pie certaines <>ens. L'opinion <pii tourne en galimatias est au même point de maturité cpie l'homme (pu tombe dans le radotage. Le nombre des clameurs et la frénésie des applaudissements n'y peuvent mais : c'est une chose ([in s'en va. En faisant reluire une dernière fois devant les yeux de la jeune épicerie tous l(>s lieux communs archifanés de la rhétori(jue libérale, M. Hugo leur donne le coup de grâce. Pleurez, Lubin ! pleurez, Claudine ! <( l'esprit humain » fait son va-tout, et déjà ce n'est plus grand'chosc.
La France est une nation logique : elle va droit au bout des principes sur la pente desquels elle se laisse placer. Dès qu'on lui eut une fois donné des institutions représentatives, rien n'a pu la retenir d'aller à la République, au suffrage universel, à la liberté illimitée de la harangue et du journal. Il a tallu que tout montât sur les tréteaux, que tout grimpât à la tribune, que le monde entier courbât la tète sous les éruptions de l'écritoire. Mais voilà que cette intempérance déplaît, et nous allons voir
d'étranges retours. Mécontente du sufliage universel, la France l'a déjà réglementé. Tâchez maintenant d'cmpècher la réglementation d'aller jusqu'à la suppression de tout suffrage ! Fatiguée de la liberté de la presse, la France y cherche un remède : gare la censure ! Ce pays ne se tiendra pas tranquille désormais qu'il n'ait trouvé quelque sûr moyen d'empêcher Gastibelza de faire des lois, et Claudine el Lubin d'écrire. Il essayera ceci, puis cela, puis uu bon bâillon. Que voulez-vous? du temps qu'elle aimait le gouvernement parlementaire et la liberté de la jjresse, la France ne se faisait .pas une idée suffisamment nette de leurs produits. Il n'y a pas de raison ni de vieil attachement qui tiennent : quand des faits semblables à ceux dont nous sommes témoins depuis deux ans arrivent comme la conséquence légitime et infaillible des principes adoptés, on se rue sur les principes, et on en fait ce que Dandiii voulait faire du visage de son Angélique : une compote.
Ecrivains, orateurs, nous y pousserons tous, nous y passerons tous. Nous serons solidaires des excès, des sottises que nous n'avons pas su empêcher et que nous cherchons à réprimer trop tard. Pour avoir souffert (jue la tribune et la presse devinssent ce qu'elles sont devenues, nous porterons le bâillon que nous aurions dû, tout les premiers, appliquer
sur toni (le Ic'Vi'cs loUos et (rciicricrs pestilentiels. Sfra-cc uTiiiul i)i()rit ou yraud (loinmap'C * ?
Ce (|ui est certain, c'est que, quoi que l'on fasse, la parole de Dieu ne sera pas liée, et (pie, (piand même tout le monde se tairait, l'Evangile parlera encore. Il se peut <pie l'horreur du mensong-e aille jusqu'à vouloir imposer [silence à toute voix humaine et bâillonner aussi la vérité. Le temps où nous sommes permet qu'on s'attende à tout, et ce serait d'ailleurs un marché qui conviendrait fort à nos apôtres de « l'esprit humain » et de la liberté de. tout dire. Combien d'entre eux s'arrangeraient de ne jamais parler, si seulement on les établissait, aA'ec une bonne paire de ciseaux et de bons gendarmes à leurs ordres, censeurs de l'Eglise ! Mais ils verront alors comment on résiste au despotisme et comment se concpiiert la liberté.
En 1849, une très vive discussion eut lieu dans la presse et à l'Assemblée nationale sur les conditions de la restauration du pouvoir temporel du Saint-Siège M. Victor Hugo, élu député de la Seine comme conservateur, prit part à ce débat sous le drapeau radical. Il parla une première fois dans la séance du 18 octobre. Voici comment Louis Veuilloi rendit compte de la séance :
1. Notons que celte étude a été écrite et publiée dix-sept mois avant le coup d'État du 2 décembre 1851.
19 octobre 1840.
Les orateurs montagnards jouent do malheur. Hier, c'était M. jMathieu qui voyait ses laborieuses périodes se dégonfler et tomber à plat devant l'excellent discours de M. de la Rosière. Aujourd'hui c'est le pauvre M. Hugo, qui brille une minute pour disparaître dans le rayonnement incomparable de la parole et du succès de M. de Montalembert. On demande de quel Hugo nous voulons parler : toujours du même; mais maintenant il est Montagnard. H a quitté la Plaine; il a gravi la Montagne. Hélas! Pégase est arrivé fourbu, et le poète a dégringolé des hauteurs.
H s'était bien appliqué, 'il avait bien ajusté ses antithèses ; tout était reluisant, chevillé, graissé d'adjectifs, et jouait à merveille. Le voilà en scène, avec une mémoire sûre et des poumons pleins de vent. La droite l'écoute, la Montagne l'applaudit. Il est presque aussi fort que M. Mathieu (de la Drôme); il a des intonations presque aussi glorieuses que celle^ du citoyen Frederick Lemaître. Que dit-il ? Nous venons de le dire : la Montagne applaudit. 11 parle du gouvernement clérical comme il en faut parler pour charmer M. Nadaud ' et pour chatouiller M. Ronjat; il parle de l'Inquisition,
1. Le même Nadaud qui est aujourd'hui député et questeur; il était alors députe et maçon.
(( ([ui no peut être ([1111110 mauvaise clioso, parce ({Il elle a un nom mauvais » ; il parle de la papaiiU-, <pii ne connaît plus sa mission; et de Rome, (|ui n'est pas libre, puisque l'on n'y joue pas le Boi sauiiisc; il parle de la honte acquise à nos drapeaux, si nous n'établissons pas à Rome w\\ gouvernement qui donne aux Romains les beaux jeux du théâtre ; il parle du triumvirat rouge, de ces cardinaux qui..., de ces cardinaux que..., enfin, de ces horribles cardinaux. Point de faits ! mais M. Nadaud se pâme, et les lettrés^-de la Montagne se renvoient, d'un banc à l'autre, ces regards et ces airs de tête qui révèlent que leur goût est satisfait. Nous saisissons une exclamation : « C'est tapé, ça! » Et le voisin, caressant sa moustache : « Oh ! oui, que c'est tapé! » Bref, la Montagne applaudit, elle est contente, elle est heureuse. Dans le reste de l'Assemblée, là où sont les tètes, les intelligences, les lumières, un silence glacial, des haussements d'épaules ; et tout au plus, — (|uand l'orateur, qui ne se pique pas moins d'habileté que d'éloquence, souffle quelque grosse flatterie en l'honneur de la lettre du 18 août*, — tout au plus, des dénégations légères et des murmures aussitôt contenus. On voit le piège, on sent qu'il serait par trop ridicule d y
1. Lettre du président Louis-Napoléon contro Torganisntion administrative et politique du gouvernement pontifical.
tomber poussé de cette main maladroite ; et on rit de cotte vanité qui croit remuer une assemblée politique avec des ficelles de théâtre. Impossible de donner une idée de tous les lieux communs , de toutes les pauvretés insignes, de tous les grossiers flonflons qui composent ce discours. Une phrase nous revient : « L'ennemi de la papauté n'est pas l'esprit révolutionnaire, c'est l'esprit clérical. » Ce qui veut dire, dans l'opinion de M. Hugo, que Mazzini est évidemment plus ami de la papauté que M. de Montalembert. Encore, s'il y avait une raison, un sophisme, quelque chose, n'importe quoi, derrière ces axiomes fanés d'une polémique ridicule ! ^lais rien, rien, absolument rien. Tout juste ce qu'il faut pour fournir à la Montagne un prétexte d'applaudir.
Elle s'en est bravement acquittée. Elle allait quelquefois jusqu'à deux salves. Le plus beau moment , a été quand M. Hugo s'est mis en devoir de flétrir le gouvernement autrichien. Ces tendres cœurs, qui boivent entre eux à « leurs pères de 93 )), et parmi lesquels une voix s'est élevée dans le cours de la séance pour applaudir au meurtre de Louis XVI, ont éclaté en transports de sensibilité, les bras tendus et menaçants vers ceux qui n'applaudissaient point.
Voilà donc M. Hugo parvenu au comble de la
oloiic ! on cric, on se précipite jxmr le iV'licitor, on suspend la séance... Mais, avant de (piitter la salle, s'il a jeté un regard sur la tribune ébranlée de ses coups de poing, il y a vu la figure émue et grave de M. de Montalcmbcrt. Olympio ! OlympioM je vous le dis, dépêchez-vous, saisissez vite ces mains qui cherchent les vôtres, ouvrez bien vos oreilles aux félicitations de M. Pascal Dupiat, savourez, avalez votre triomphe et mettez les morceaux doubles ! Tout ce grand succès, votre premier succès de tribune, ne sera tout à l'heure qu'un échec de plus.
M. de Montalembert u'a encore prononcé qu'une phrase, et déj.H justice est faite. « Le discours que vous venez d'entendre a reçu le châtiment qu'il mérite : je parle des applaudissements qui l'ont accompagné. )) Un hourra d'acclamations éclate d'un côté; un hourra d'imprécations de l'autrje : d'un côté, c'est la conscience et le bon sens qui se sentent vengés et soulagés ; d'un autre côté, c'est la vanité, l'ignorance, la jDassion démagogique qui se sentent jugées et flagellées. Une première tempête suit ce premier mot. La Montagne crie, s'agite; quelques-uns font mine de descendre vers la tribune ; quelques-uns veulent quitter la salle ; ils exi-
1. M. Hugo s'était adressé des vers à lui-même sous. le nom d'Olympio, et on ne le désignait plus guère autrement dans la polémique.
o-cnt un rappel à l'ordre ; la droite proteste contre ces violences ; la voix du président se perd dans le bruit; l'agitation gagne les tribunes; mais ce n'est rien encore.
On en verra bien d'autres ! M. de Montalembert, calme au milieu de ce tumulte, demande à s'expliquer. Saisissant un moment de silence, il retire le trait qui fait bondir la Montagne; il le retire pour l'enfoncer plus avant, d'une main plus vigoureuse, armé d'une pointe nouvelle. « Vous ne me permettez pas de dire que ce discours a reçu son châtiment ? Disons seulement qu'il a reçu sa récompense. »
Le tumulte redouble. C'est en vain ! le mot est dit, l'incision est faite, la belle harangue du pauvre M. Hugo s'écroule. Il n'en restera que la phrase de M. de Montalembert.
C'était en 1850. On discutait sur la réforme du suffrage universel. Victor Hugo, toujours radical, s'opposait à toute réforme.
21 mai 1850.
M. Hugo est l'orateur de la Montagne. Il a des phrases qui l'enlèvent, qui la font mugir. On l'a plusieurs fois applaudi de ce côté. De l'autre côté on riait. Des deux côtés on était sincère. Cette élo-
qucncc tuméfu'e a un goût de gros vin qui oharmo les uns, (jui donne aux autres des nausées.
M. llugt» s'écrie : Le peuple h/issera vos lois eiifo/icer leurs pauvres petits oncles dans le i^ranit du suffrage universel !
La INIontagne pousse deux hourras ; la droite lit à deux volées. M. llugo se iàelic d'entendre rire. 11 s'en plaint, mais sans esprit, et l'on rit encore. « Vos rires seront au Motiiteur, dit-il ; grelfier, écrivez qu'on a ri! » Et le rire redouble. Il a eu quelfjues autres beaux moments, toujours très goûtés des démocrates. Venant d'accuser la loi d'ingratitude envers le peuple, il a tout aussitôt parlé avec un profond mépris des hommes d'Etat du dernier règne. Ces hommes pourtant l'avaient nommé, lui, vicomte Hugo, pair de France. Eu cela, ils ont bien pu justifier quelques dédains, mais pas les mépris du citoyen Hugo. Il a tiré un effet d'éloquence de cette considération, que Voltaire, sous le régime actuel, serait condamné pour outrage à la morale publique et à la religion. Par conséquent, on fermerait donc l'Assemblée législative au repris de justice Voltaire! Tonnerre d'applaudissements à gauche. M. de Montalembert, songeant que Voltaire a écrit la Pucellc, sans compter le reste, et que c'est M. Hugo, cidevant poète monarchique et religieux, qui parle ainsi, se met à rire. Il rit deux fois, car en effet
Voltaire , aujourd'hui, serait envoyé au bagne. M. Hugo voit ce rire, saisit cette pensée, et il ajoute finement : Ce qui ferait grand plaisir à Loyola. Voilà de ses traits. Avouons que sur le dos de cet aigle il y a des plumes d'oie.
23 mai 185i).
La séance a duré six heures. Bienheureux les provinciaux qui l'ont vue ! malheureux le greffier qui doit en dresser le procès-verbal ! On a fait tout, on a parlé de tout : pugilat, drame, politique, comédie, histoires, rires, frémissements, interruptions, grands tapages, grands silences. Ce serait une belle scène aux yeux du philosophe, s'il n'avait pas les préoccupations plus graves du citoyen. 0 gouvernement de la parole et de la plume, gouvernement du mensonge, qui te prétends le gouvernement de la vérité ! Que peut-il sortir de tes tumultes, sinon le trouble, la passion, le scepticisme et l'instabilité même? Et cependant la séance a été bonne: il s'y est Fait de sévères justices ; il s'y est dit des vérités utiles. Mais quoi ! quel est le poids de la vérité ? que devient-elle au laminoir des interprétations et des calomnies ? qu'en reste-t-il déjà ce soir ? Personne ne s'est rendu à l'évidence. Aucune parcelle de toutes ces vérités ne parviendra
iiis([u';i rorcillc du jxMiplc. (niHjiiaiilc jjliimcs sont ()cciij)cos en ce moment à les contrefaire, à les lalsilier. La vérité, qui devait éclairer tous les esprits et laire tomber toutes les armes, n'est que la bourre <lu fusil (jui sera dirigée demain contre la poitrine d'où elle s'est élancée. Voyez ce qui arrive ce matin à M. de INIontalcmbert. Dix journaux sur vingt, dix journaux dont les rédacteurs l'écoutaicnthier, affirment non seulement qu'il a parlé sans talent, mais «•ncore qu'il a parlé sans franchise et sans courage ; (|u'il a été lâche, méchant, féroce; qu'il a demandé la guerre civile et provoqué au massacre des citoyens. On les croira : ce sont dos journaux vertueux, plein de mépris pour Tartufe et pour Escobar. Esquissons la séance d'aujourd'hui ; vous verrez ce que ces gens véndiques en feront demain.
Voici d'abord M. Hugo. Nous l'attendions, nous étions sûr qu'il viendrait. Pourquoi ? Vous allez le savoir. Le poète a toute la figure d'un homme qui n'a pas bien dormi. Il a fait de mauvais rêves ; un cauchemar affreux a troublé sa nuit. Chose étrano-e ! il était brillant, vivant et immortel, immortel comme académicien, immortel comme personnage politique. Il avait sur la tète une couronne à sept rayons, dont trois se nommaient Vacquerie *,
1. Poète ridicule, élève do M. Hugo et rédacteur de V Événement: aujourd'hui rédacteur du Rappel.
A LA TUIBUNK 111
et trois Esqiilros, et le plus beau Girardin. Autour de lui, quatre personnages politiques, les citoyens Bourzat, Ronjat, Duprat et Sauteyra, balançaient les cassolettes où brûlaient des parfums triés par VEvéïiemeiit. Derrière lui se tenait le citoyen Emmanuel Arago, superbe, en habit asiatique, armé d'un chasse-mouches d'or. Et cependant, malgré cette pompe, l'esprit clérical procédait à l'enterrement du grand poète. Oui, l'esprit clérical enterrait Olympio! Et même, il n'y faisait point dcfTort. Cela se passait d'une manière humiliante. L'esprit clérical disait quelques mots, et voilà une fosse profonde; l'esprit clérical disait quelques mots encore, et Olympio glissait dans cette fosse. Et on ne voyait plus les rayons Vacquerie, ni les rayons Esquiros ; et le rayon Girardin lui-même ne paraissait plus qu'un lampion sur le bord d'un trou. Puis, enfin, le rayon Girardin s'éteignit dans quelque chose de liquide et d'épais ; et l'esprit clérical s'éloigna, sans même chantervictoire, comme s'il venait d'enterrer un de ces individus qui ne sont personne. Seulement, quelqu'un écrivit :
Le 22 mai
fut enterré le citoyen Hugo,
ci-devant seigneur
Du Baktas.
// avait du talent
112 VICTOU HUGO
pour les i'crs,
mais j)oint d' instruction
ni de jugement;
ce qui lui attira des disgrâces.
Il voulut paraître dans la politique,
et ne s'y fit point aimer.
On a de lui
quelques bonnes ri/ws, quelques jolies antithèses.
noyées
dans un fatras immense.
Il fut l'Un des Quarante.
Il aimait le pathos, c'est ce qui l'a tué.
M. Hugo vient protester contre son rôve et se prouver à lui-même qu'il est vivant. Il fait toujours ce reve-là quand M. de Montalcmbert a parlé ; il a toujours besoin de se tàter et de se frotter à la tribune. La Montagne le frictionne et le panse de son mieux; on l'enveloppe de couvertures, on le couvre de cataplasmes. Ne prenez pas garde à ce que dit ce Tartufe, cet Escobar, ce sacristain ! Il vous a éclopé, c'est vrai ; mais vous avez notre estime. Quant à lui, laissez-nous faire! En 1852, nous saurons bien l'empêcher de vous répondre.
M. Hugo n'a pas de scrupules, pas de modestie, pas de mémoire, quoiqu'il ne trébuche jamais en ses improvisations.
A tout râtelier où il voit pendre le foin des applaudissements, il mange : au râtelier du roi légi-
timc, au làtclicr du roi constitutionnel, au râtelier de la réaction ; au râtelier de la République il a trouvé sa botte : il s'est attablé. Et autant il a salué et festoyé le râtelier garni, autant il a honni et conspué le râtelier vide. 11 se dérobe au service de toutes les causes vaincues ; il a des chants pour toutes les fortunes, des insultes pour tous les malheurs ; il ne doute jamais de son génie, et quand la foule des esprits et des cœurs d'élite le siffle, il n'entend que les hourrahs de Y Evénement et ne sent (pu* les poignées de main de la Presse. Voilà des qualités politiques ; mais il n'a point d'esprit. Nul n'est parfait ! S'il avait eu de l'esprit, il aurait bien pu encore tremper de rouge ce vieil oripeau blanc, déjà teint de tant de couleurs.
On connaît les poètes ! il faut au poète les grâces de la cour, quelle que soit la cour ; les éloges de la puissance, quel que soit le puissant; les sourires de la princesse, que la princesse soit- Marie- Antoinette, ou M™" Dubarry, ou Théroigne. Son air vital est l'air des antichambres , même quand l'antichambre est le boudoir de la courtisane, même quand il est l'antre enfumé des clubs. Dans l'antichambre de M""" de Montespan , on voyait la Fontaine et Molière; dans l'antichambre de M""" de Pompadour, Voltaire s'épanouissait. Parny et Joseph Chénicr respiraient à l'aise dans
W'i V I C T O R II U G O
le piitoirc sanglant du tribunal rc-volulionnairo. M. llui^o, même avec de l'esprit, pouvait doue giiiuper sur la Montagne. C'est la vocation poéticpie. Là est la popularité, l;i sont les louanges, et, de plus, là sont les s(>ts, (jui prennent pour bonnes raisons les sornettes et les antithèses.
Dans le parti de l'ordre, on lui disait : Taisez-vous, ne nous rendez pas ridicule ! Sur la Montagne, on lui dit : Parlez, faites-nous reluire ! Dans le parti de l'ordre, il faut du bon sens ; sur la Montagne, il faut des phrases. Que peut dire M. Hugo, quand Berryer, Thiers, Montalembert et tant d'autres ont parlé? Mais après MM. Michel (de Bourges), Joly père, Arago fds, M. Hugo a toujours de quoi se faire admirer. Ainsi M. Hugo est à sa place sur la Montagne. H y est bien, il y est naturellement, il y doit être. Mais pourquoi n'a-t-il pas d'esprit ? S'il avait de l'esprit, rien qu'un peu d'esprit, il ne s'attaquerait pas à M. de Montalembert; il abandonnerait à d'autres cette faible victime. Ce n'est pas malaisé de battre M. de Montalembert : on n'a qu'à l'appeler Escobar ou Tartufe, et, si l'on veut innover, on peut dire encore Torquemada ou Loyola. Rien de plus simple : le premier venu des Montagnards pourrait s'en tirer avec honneur; il y a le jeune M. Arago qui sait bien cela, et qui aime tant à le faire! Mais ce que peut le jeune M. Arago, M. Hugo
ue le peut ^jas. Entre le jeune M. Arago et M. de Moutalembert, aucun terme de rapprochement n'est possible; on n'en essaye aucun. Entre M. Hugo et M. de Montalembert, il y a des comparaisons à établir qui sautent aux yeux. Comment M. Hugo ne voit-il pas cela, lui qui a le don des antithèses? M. de Montalembert n'a servi qu'une cause et n'eu a flatté aucune; ^l. Hugo n'a servi aucune cause et les a toutes adulées. M. de iSIontalembert a passé sa vie dans les études les plus sérieuses; M. Hugo n'a jamais fait que racler sa guitare. M. de Montalembert a écrit avec amour et avec respect, il a présenté à l'admiration et à l'imitation des heureux de ce monde la vie d'une sainte princesse qui aima et ser\it les pauvres ; M. Hugo a pris à tâche, dans son théâtre, de réhabiliter les filles perdues, et l'une de ses créations les plus pures est une reine qui, pour relever sa couronne, devient amoureuse d'un laquais. M. de Montalembert est un des hommes les plus considérables de ce pays ; M. Hugo n'a pas l'importance de M. Colfavru. M. de Montalembert est le plus simple et le plus émouvant des orateurs ; M. Hugo est de tous les rhéteurs le plus boursouflé et le plus risible. M. de Montalembert porte à la tribune des idées et une âme; M. Hugo n'y porte que des breloques et des poumons. Quand M. de Montalembert parle, c'est un acte ; quand M. Hugo
lie VICTOR HUGO
mugit, c'est une parade. M. de Monlalenil^ert joue sa vie, M. Hugo fait la roue; et, pour loiil dire, M. deMontalcmbert brave les meuaces et les fureurs du parti dont M. Hugo ue craiut pas d'affronter les applaudissements.
N'importe ! M. Hugo veut que l'on juge entre M. de Montalembert et lui, et que l'opinion les compare. Il est satisfait maintenant ! H est venu attaquer M. de Montalembert, et M. de Montalembert a daigné lui répondre. Il n'y a pas deux opinions sur le résultat de cette lutte corps à corps : c'a été proprement un aplatissement et un plaisir. Ah ! la belle chose ! les belles huées ! la mémorable déconfiture ! Il n'est ouère fait mention dans l'histoire des assemblées d'une exécution pareille. Autant de mots, autant d'entailles. Jamais M. de Girardin, qui aime bien M. Hugo, pourtant ! ne pourra faire frapper d'assez larges médailles ^ pour couvrir tant de larges blessures et d'éternelles cicatrices. Le pauvre naïf M. Hugo a voulu répliquer. Il n'y était plus du tout. Après avoir longtemps cherché une antithèse, il a fini, n'ayant trouvé qu'une apparence de calembour. M. de Montalembert, tranquille, laissa l'oiseau déplumé regagner cahin-caha la coulisse.
1. La Presse, devenue socialiste, avait décerné une médaille d'honneur à M. Hugo.
A L\ TRIBU>'E in
Un autre poète apparaît; mais celui-ci est un orateur, et, quoique battu de bien des orages, où il a perdu beaucoup de plumes aussi, il fait encore une autre figure que le triste Olympio. C'est le chantre d'Elvire, le père de la République, l'un des créateurs du sufFraûfe universel. Il vient défendre son œuvre. Quel poète croira jamais qu'il a pu se tromper ? Il ne croit pas qu'il se trompe, lors même qu'il le dit.
M. Victor Hugo se croyait obligé de prendre la parole dans tous les grands débats : il parla donc sur la revision de la constitution. Yoici l'appréciation de son discours. Les premières lignes de cette appréciation se rapportent à M. Pascal Duprat, qui avait précédé M. Hugo à la tribune.
17 juillet 1851.
iNIais que faisons-nous? Pourquoi railler le ridicule innocent de cet homme (M. Pascal Duprat), que son département a élu pour parler, et qui croit répondre aux vœux de son département ? Après tout, il se fait plaisir et ne fait de mal ni de peine à pci*sonne. Il sert comme il peut sa propre gloire et son parti ; il exprime de son mieux les idées qu'il pense avoir; il est décent, modéré. Il ennuie, mais il cousent ;» ennuver. C'est une orande vertu, nous l'al- Ions voir tout à l'heure ; nous allons voir à quels
excès peut se porter la médiocrité vaniteuse qui veut j)araître et s'exaspère d ennuyer, ([ui se sauve tle la compassion par le scandale, qui cherche à exciter la colère pour échapper au dédain.
M. Hugo nous a donné ce spectacle, le plus triste à contempler, le plus difficile à peindre. On voudrait une parole armée de toute l'indignation du cœur contre ce parti pris méchant et calculé de faire du scandale ; et l'on craint que l'indignation ne soit de trop : car, après tout, cet orgueil coupable est en même temps grotesque, et il avorte grotcsquement. Du ^bruit, de la colère, mais c'est ce qu'il veut ! Punissez-le par le silence, et tout au plus par le sifflet.
M. Hugo n'avait rien à dire sur la question : il ne sait rien. République et monarchie, cela est trop haut pour lui, et le débat se passe au-dessus de sa tête. S'il était encore dans le parti de l'ordre, le parti de l'ordre lui dirait : Ne parlez pas ! et l'autre parti, s'il parlait, ne l'écouterait pas. Nous l'avons vu à la tribune pour le compte des opinions modérées. Avec quel ennui nous nous disions tous : « Pourquoi se montre-t-il ? que va-t-il dire? » Avec quelle réserve, avec quels regrets nous lui lâchions de chiches éloges, non pour l'encourager, grand Dieu ! mais pour ne pas l'abandonner, puisque enfin il était des nôtres ! Ce qu'il n'avait pas, à cette
époque, le sérieux de l'esprit et de la parole, la connaissance des questions débattues, l'a-t-il aujourd'hui? Non: malgré ses changements, il est toujours le même ; il n'a toujours que sa personne à produire, mais sa personne humiliée, blessée, irritée, qui ne cherche plus seulement des applaudissements, qui veut des vengeances. Quel éclair de génie eut Scarron lorsque, voulant baptiser un de ses personnages, un homme de théâtre malheureux devant le public, il trouva ce grand nom : La Rancune!
M. Hugo n'est pas venu discuter; il est venu insulter: son discours n'a été qu'une longue insulte à tous les partis, à tous ceux du moins qu'il a glorifiés et qui l'ont récompensé. Ce qu'il a dit sur la question même est au-dessous de tout ce que l'on pouvait prévoir : il a ramassé des lieux communs de guerre et de récriminations dont M. Duprat, qui n'y regarde pas de bien près pourtant, n'avait point voulu ; il a fait un programme des idées républicaines où figurent des articles que M. Michel avait rayés la veille, des excentricités socialistes que M. Greppo n'avoue plus, et qui n'ont aujourd'hui que M. Emile de Girardin pour patron. M. Hugo socialiste ! L'Assemblée s'attendait à tout, et elle est stupéfaite. Il dit que la République sera la liquidation de tous les griefs de l'humanité ; que la justice
doit rire roiuluo par une magistrature ('lue rt temporaire ; qu'il faut étendre (il n'a pas osé dire jus- (proù) la compétence du jury: il ramasse en hâte, comme un homme (|ui craint d'être encore suspect et de n'en jamais faire assez, toutes les absurdités qu'il peut trouver dans les constitutions révolutionnaires.
C'est le cynisme ; non, c'est la démence de l'apostasie. Et de tout cela, comme il faut encore que la puérilité littéraire se montre et mettelc dernier trait à cette parade, de tout cela il fait des jeux de mots, des antithèses, des assonances, toutes les misérables fanfreluches de son métier. Il demande l'abolition du monachisme et du paupérisme, la suppression des prétendants et des mendiants ; il dit qu'il fait l'œuvre de Socrate et de Jésus-Christ. — O Dieu ! s'écriait déjà M. de Maistre, ô Dieu ! et nous vivons en un temps où il faut réfuter ces inepties sacrilèo-cs !
Mais, nous le répétons, M. Hugo voulait surtout insulter. Inepties socialistes, inepties sacrilèges, la majorité aurait tout laissé passer par un effort de dédain et de commisération ; mais l'insulte, l'insulte directe, préméditée, apprise par cœur, a vaincu sa patience. A la fin, M. Ilugo allant toujours plus loin, il a fallu qu'il s'expliquât. On Ta mis à son tour sur la sellette. Dans un feu d'interruptions
A LA TRIBUNE 12i
et d'interpellations qui resteront au Moniteur comme un juste et irrécusable témoignage des sentiments de l'Assemblée, il a dû dire, et il a dit fort piteusement que ces paroles qui révoltaient tout le monde ne s'adressaient à personne parmi ceux qui les entendaient. Il s'était fait bien du tort jusquelà ; par cette explication il s'en est fait davantage. Toute la majorité, indignée, exigeait qu'on lui appliquât la censure. Après l'avoir forcé de s'expliquer, elle a senti qu'elle n'avait plus besoin de satisfaction, et elle a cessé d'écouter. Il était six heures et demie : un g'rand nombre de membres se levaient et quittaient la salle. M. Dupin les a arrêtés en leur disant que M. de Falloux avait demandé la parole. On est resté pour entendre M. de Falloux,
Hier, après le discours de M. Michel, l'Assemblée avait besoin d'entendre parler &a raison ; aujourd'hui, elle avait besoin d'entendre parler sa conscience.
M. Hugo avait osé se plaindre que la tribune n'était pas libre. « Vous vous méprenez, lui a dit M. de Falloux, la tribune a été libre pour tous vos amis, elle l'eût été pour vous. La majorité se résignait à vous entendre patiemment. Ne vous en prenez qu'il vous-même si tant de paroles amères lui ont fait sentir le contraste étonnant du personnage
(|uo VOUS laites avec le personnage que vous avez été. Vous insultiez la Restauration, et vous avez été le plus pintlarit|ue des poètes royalistes; vous insultiez la monarchie de Juillet, et vous avez été le plus philippiste des pairs de France ; vous insultiez le o'ouvernement de Louis Bonaparte, et vous avez aspiré à faire partie de ce gouvernement. » Ces simples paroles, dites avec cette dignité, cette politesse et cette autorité d'honnête homme qui caractérisent M. de Falloux, ont paru trop douces à la majorité. Elle aurait voulu davantage ; c'est assez, et elle le sentira demain. Quant à la Montagne, elle étouffait M. Hugo de ses embrassements, et semblait lui mettre au front l'auréole d'innocence dont il a lui-même couronné Marion Delorme :
Mon amour te refait une virginité !
De telles scènes laissent dans l'âme une inexprimable tristesse. Elles ne sont pas un accident, mais un fait normal du gouvernement parlementaire. Toujours il se trouvera, dansi les assemblées, de ces hommes faibles et vains que la frénésie des applaudissements domine, et qui mettraient le feu au inonde pour obtenir un nom ; toujours il s'y trouvera des passions pour exploiter cette faiblesse servile et lui décerner d'impudents triomphes. Ce sera la mort du gouvernement parlementaire ; mais,
avant de périr, que de mal n'aura-t-il pas fait! que de trahisons n'aura-t-il pas enhardies ! que de consciences n'aura-t-il pas gâtées ! Il n'y a rien de plus démoralisateur. C'est ainsi que les courtisans de la foule font aimer le despotisme, qui paraîtrait en effet préférable à l'affront d'être conduits par eux, et qui le serait peut-être, s'il ne les avait pas pour flatteurs et pour instruments.
Le débat continua le lendemain, et M. Hugo parla encore;
mais cette fois ce fut malgré lui.
18 juillet 1851.
Il y a deux parties dans la séance, ou plutôt deux séances, toutes deux parfaites eu leur genre comme types des vices du gouvernement parlementaire. La première, pleine de bruits, de cris, de passions, de menaces, d'attaques et de justifications personnelles : M. Hugo en a été le héros. La seconde a montré la souplesse et l'illusion de la parole humaine, et combien les lèvres peuvent déguiser le cœur, et combien le sentiment de la personnalité, qu'on avait vu tout à l'heure si grossier et si sauvage, devient plus redoutable lorsqu'il se domine assez pour se couvrir du voile, nous dirions volontiers, pour se servir du stylet de la modéra-
ration : rhoiinour do cette seconde séance appartient sans partage à M. Dulaurc.
Parlons d'abord de M. llu<:>'0. Il nous a fait plaisir! Quelques amis de la justice espéraient que M. de Montalembert prendrait la parole, et ne se dispenserait pas de dire un mot en passant au néophyte de M. Colfavru. M. de Montalembert n'a point parlé; mais justice a été faite par un autre, par un orateur bien moins discret, bien moins digne, et d'ordinaire bien moins éloquent : par M. Hugo lui-même. Pour cette circonstance, personne n'aurait su le punir plus cruellement.
M. Baroche gardait sur le cœur quelques-unes des antithèses d'hier. Il se trouvait en jeu dans ces invectives adressées aux reconstructeurs de l'Empire. En dépit du soin prudent que M. Hugo avait jsris de cacher les visages, il croyait que c'était lui, lui, Baroche, qu'on représentait à plat venti'e et l'oreille collée à la terre pour écouter le bruit du canon russe. Quoique avocat et habitué aux passes d'armes du palais, qui ne se font point à fer émoulu, la métaphore lui semblait trop « pindarique ». Pour trouver une revanche, il a [feuilleté le Pindare, et tout d'abord il a mis la main sur une profession de foi. Favorable hasard ! cette profession de foi, c'était la bonne, c'était la dernière, celle que M. Hugo a faite dans la maturité de son esprit
et de sou cœur, postérieure à la royauté de 1815, postérieure à la royauté de 1830, postérieure à la République ; la profession de foi adressée aux électeurs modérés de Paris, aux rcacs et aristos, pour leur subtiliser les suffrages en vertu desqueis le même JNI. Hugo siège aujourd'hui sur la Montagne, entre MM. de Flotte et ColfaA'ru, dont le zèle socialiste pâlit à côté du sien\
M. Baroche en a lu quelques passages. Il a choisi ceux où M. Hugo jette l'anathème h toutes les niaiseries et à toutes les stupidités socialistes et révolutionnaires, dont il faisait hier le programme de la régénération de l'humanité. Rien n'y manque. Tout ce qu'il déclarait hier bon, nécessaire, indispensable à l'humanité, est là, dans la profession de foi d'avant-hier, voué à l'exécration, signalé comme le comble de la sottise, de l'atrocité, de la démence. L'infortuné ! son zèle honnête et immodéré s'emporte jusqu'à flétrir Marat. Nos lecteurs trouveront au compte rendu de la séance ces déclarations ou plutôt ces rugissements d'un modérantisme forcené. La Chambre en écoutait la lecture avec délices. Jj'hilarité est arrivée au comble lorsque l'on a vu reparaître dans la profession de foi modérée l'anthithèsc la plus caressée et la plus limée du discours socialiste, l'antithèse de Napoléon le Grand