‹ Études sur Victor Hugo. Introduction, notes et appendicesChapitre 14 sur 57 · Celle profession de foi était de mai ou juin 18'i · texte numérisé non relu

Celle profession de foi était de mai ou juin 18'i

et tle Napoléon le Petit. M. Hugo se sépare de ses opinions, de ses amis, jamais de ses antithèses! il déserte ave'j armes et bao-ages. Mais cette antithèse, tournée d'.tbord contre les socialistes, tournée ensuite contre les modérés, se tourne enfin c<»ntre lui-même et lui crève en plein visage, comme un pistolet de pacotille. Le fou rire courait dans la salle : les tribunes riaient, les huissiers riaient, le président ne s'en faisait pas faute. Ah ! la bonne scène ! la bonne justice ! La gauche elle-même abandonnait son poète, la pauvre cymbale, fêlée par le poing de M. Baroche. Elle semblait dire: Ma foi! qu'il s'en tire ! il a trop failli ! « Et vous prétendez, s'écriait M. Baroche avec une vraie indignation, vous prétendez que vos adversaires d'aujourd'hui jouent devant la République le rôle du renard devant le lion, qu'ils prennent son langage pour lui voler sa proie!... Cette profession de foi à la main, ce masque sur le visage, vous veniez, vous vous faufiliez parmi nous, vous pénétriez jusque dans les conseils de la rue de Poitiers, pour obtenir que l'on vous recommandât aux électeurs de Paris. » M. Hugo n'était pas h son aise. H avait une fière attitude, mais un visage opprimé. H demandait la parole; l'Assemblée voulait la lui refuser. Chaque fois qu'il se levait, une vague d'exclamations cruelles jaillissait des bancs de la droite, agitée comme

la mer, et le renversait sur son siège, blême et faiblissant. Enfin on consent à Tentendre. Il est à la tribune : ce n est plus un trépied, ce n'est plus le théâtre d'orgueil et d'audace où l'on se pavanait hier. Hier, c'était la faute ; aujourd'hui, c'est le châtiment. Hier, on étalait superbement la pâleur de la colère; on voudrait vainement aujourd'hui déguiser la lividité de la défaite. Hier, on était sûr de sa mémoire et on avait des amis; aujourd'hui, on cherche des explications qui ne viennent pas, et on est battu, et il n'y a plus d'amis. Dans cette détresse, M. Hugo, pour comble de disgrâce, a eu la malheureuse inspiration de vouloir justifier sa profession de foi par sa profession de foi même. Qu'il nous permette de citer un de ses plus beaux vers :

Je suis émerveillé

Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé.

« Ma profession de foi a deux parties, disait-il. Je l'ai écrite entre le 15 mai et le 25 juin, pour conjurer l'avènement de la République que l'on voulut nous donner à ces deux époques. M. Baroche n'a lu que la première partie; je vais lire la' seconde... — Lisez tout ! lisez-la tout entière, » crie la droite d'une seule voix. Et de rire ! Voilà le malheur suprême. M. Hugo, mis en face de ses blasphèmes antisocialistes, forcé de les relire de sa propre voix, devant

ses nouveaux et ses anciens amis, devant ceux-ci eoninie une amende honorable, élevant ceux-là comme un reniement, peut-être comme un présage! Imaginez un pire supplice : se plaire si fort au personnage de Titan, et se sentir ridicule !

Mais voici un autre incident, voici uji autre acteur. Au moment où M. Hugo murmure la date funeste du 25 juin, un homme se lève, pâle, frémissant, tragique, demandant qu'on l'écoute, faisant taire ses amis qui l'exhortent vainement au silence: c'est INI. de Flotte. 11 se dresse sur son banc, comme le mandataire de ceux qui sont morts pour leur pensée terrible, et qui n'entendent pas, eux, gens de guerre, qucles gens de plume se mêlent de les juger. Cette apparition émeut l'Assemblée, et semble frapper M. Hugo d'une secrète épouvante. Il voit un spectre, le spectre des barricades, le spectre rouge; et il a beau faire, il ne le regarde pas d'un œil assuré, car ce spectre se lève pour lui dire : « Je vous connais, et vous n'êtes pas des nôtres *. »

M. de Flotte a repris sa place sans parler, le président ne l'a pas permis ; mais il a suffi qu'il se montrât pour flétrir aux mains de M. Hugo toutes ses palmes républicaines. M. Hugo s'est achevé luimême en lisant péniblement la seconde partie de sa

1. M. do Flotte était un officier de marine démissionnaire. 11 avait été compromis dans l'insurrection de Juin.

profession de foi. Ses amis de la Montagne (mais ils ne lisent point les beaux vers) auraient dû lui crier, comme Ruy Blas à l'oncle de don César :

Ah! n'allez pas par là, ce n'en est pas la peine!

Cette seconde partie contient, en style non moins grotesque que la première, les promesses que M. Hugo croyait devoir faire au nom de la République modérée, et ses promesses expliquent fort bien pourquoi le parti de l'ordre ne tenait guère à conserver le concours de M, Hugo. H v dit. entre autres choses, que l'égalité sera « une égalité qui admettra la croissance naturelle de chacun ». Làdessus, l'Assemblée l'a tenu quitte du reste : elle en avait assez, et elle a coupé la suite de ses explications par un vote qui a été une dernière humiliation. Malheureux en tout, il lui était arrivé de réclamer le silence d'une façon emphatique. Il avait dit : « Le silence serait de la pudeur. » On lui a crié : « C'est une phrase de Marat !» Il a regagné sa place, affaissé sous le coup.

Nous nous sommes longuement occupé de cet incident, parce qu'il a une grande importance: il prouve que le sens moral n'est pas anéanti et ne se laisse point blesser impunément. C'est la seule consolation que puissent donner de tels débats.

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