‹ Études sur Victor Hugo. Introduction, notes et appendicesChapitre 16 sur 57 · L E S CON TE MP LATIO NS · texte numérisé non relu

L E S CON TE MP LATIO NS

Mai 1850.

M.Hugo est un banni. — Le roman éclairant l'histoire. — L'apostasie politique et religieuse de M. Hugo. — Le vrai Dieu de M, Hugo. — Qualités et défauts littéraires de ce poète.

M. Hugo nous avertit qu'il s'est « mis tout entier )) clans ces nouvelles poésies. Tout entier, non; mais il n'y a pas mis autre chose que lui-même. C'est lui môme uniquement qu'il contemple, et l'on ne peut parler du livre sans parler de l'auteur, ni parler de l'auteur avec une entière estime. Cette nécessité m'a obligé de faire un examen de conscience dont je dois dire un mot.

Depuis qu'il est hors de France, M. Hugo a donné divers ouvrag-es qui ne lui font pas honneur: œuvres mal faites et malfaisantes, où l'écrivain disparaît sous le démaoooue, le déina<>ooue sous le sicaire. Il y satisfait ses ressentiments particuliers. Jamais

auteur sifflé u a étalé avec plus d'opprobre ses rancunes. On voit lîi le fond de l'homme. Quiconque ne l'admire pas lui paraît indigne de vivre. Rêvant la réforme du monde, cet apôtre de toutes les libertés rugissait comme le tyran de Syracuse contre les rebelles à son génie; il s'enfermait polir suspendre des strophes secrètes sur la tête du Damoclès inconnu qui riait au festin de son éloquence, et il en faisait plus que ne permettent la piubité et la police correctionnelle.

Je ne m'étonne pas si un enfant du Piude, à ce bruit aofacant du sifflet, se monte la tête, enraae, traite le siffleur de triple gueux, de lâche, de dévot, le compare h Lacenaire, lui reproche de vouloir égorger le genre humain, l'accuse d'être sans honneur, sans religion, sans chemise, et tout ce que peut dire une muse en colère, et tant que la rime peut aller. Mais après ces écarts, on a coutume d'en l'ougir; on en cache les résultats. M. Hugo, trouvant une occasion de les imprimer sans danger, l'a saisie, comme s'il avait craint la tentation honorable de les détruire un jour. A l'abri de toute répression, il a publié ces vers que leur qualité met \\ l'abri do toute représaille. J'y ai ma part très ample, comme beaucoup d'autres qui valent mieux que moi.

Je me demande si je suis dans les conditions rc-

ii6 c.vH.vcTKin': c. i-: n k n .\ i.

<[uis(*s poiir jiii;t'r le nouvel oiivrai^c de M. Illico, c'est-à-diio, M. Ilu^o Im-mèmc. Il m'a hcaucoiij) insulté; je m'interroge. Je sens ma conscience aussi peu gênée aujourd'hui par le souvenir de ces brut;ilités, que le ressentiment en a été léger lorsque je les ai lues. Je n'ai aucun besoin de me venger; aucun dessein de provoquer, aucun désir d'éviter des injures nouvelles. Parce que M. Hugo s'est créé contre moi des motifs de récusation, ce n'est pas une raison pour que je me récuse devant lui. Dans mon humble condition de journaliste, je l'ai combattu; j'ai défendu mes opinions contre ses opinions, mes croyances contre ses incrédulités. J'ai pu aiguiser la défense; j'ai pu, il y prêtait, rire de ses emphases; j'ai pu, je n ai pas été seul, m'exprimer avec indignation sur sa conduite politique ou sur ses doctrines : je ne l'ai jamais calomnié m diffamé; je n'ai rien écrit de secret ou d'irresponsable; et SI nous venons à nous rencontrer un jour devant un honnête homme qui aura lu mes pauvres aiticles et ses illustres vers, ce n'est pas moi qui rougirai. Voilà pourquoi je ne me récuse pas. N'ayant pointa rougir, je m'assure que je ne suis point exposé à haïr.

Il y a une autre objection. C'est cette qualification de y?/'05c/7Y, que M. Hugo s'attribue avec trop de pompe. D'abord, M. Hugo n'est point proscrit.

Il l'aut parler français. Le proscrit, suivant la force du terme, est un homme marqué pour la mort, dont la tète est mise à prix par des ennemis toiit-puissants et implacables. Ce n'est le cas de personne en France. M. Hugo n'est plus même un exilé, c'est-àdire, un homme contraint, sous certaines peines, de vivre hors de la patrie, e.rtra so/ii/ii : car il peut rentrer dans son pays, à la seule condition d'en reconnaître et d'en respecter les lois. Il reste dehors, parce qu'il le veut bien: voilà sa situation légale. En fait, il est bainii, c est le mot propre; btUini par sa faute, par ses propres œuvres. Après ces livres où il a versé tant de fiel, insulté tant de gens, affiché de si condamnables doctrines, il ne peut reparaître au fover de la patrie que ramené par uii repentir plein de cruels désaveux, ou par une victoire pleine de cruelles proscriptions. Oui, voilà un malheur immense! Mais le vrai nom de ce malheur, ce n'est pas la proscription, ce n'est pas l'exil : c'est le châtiment'.

D'ailleurs, quand un homme, quel que soit le poids de son infortune, prend la parole avec ce retentissement de la renommée auquel s'ajoutent les complaisances de l'esprit de secte et de l'esprit de

1. Victor Hugo :i justifie- cos inévisioiis : il n'est rentré on Fi;inco «(u'aprcs le renversement du l'Empire par les révolulionnaircs et le» Prussiens.

J IS C.V » A C T K H K C. E N I-; Il A I.

parti; lorscju'il vient exposer ses idées sur 1 àiiie, sur la couscienee, sur le devoir, sur Dieu même, et parler haut de toutes ces grandes choses; lorsqu'il attacpie les croyances dont il se sépare, faisant des noms les plus saints et des vérités les plus augustes les o-relots et les hochets de sa fantaisie, cet homme abdique son droit d'asile et dépouille la tunique de deuil qui le rendait sacré. 11 ne pleure plus, il enseigne; ce n'est plus un vaincu, puisqu'il a des armes ; il est sorti de sa douleur pour rentrer dans le combat. On a le droit d'examiner ly valeur de ses pensées : s'il parle de son malheur, d'en rechercher les causes; s'il ouvre son âme, de descendre dans son âme plus avant que lui-même; s'il se iilorifie de ses œuvres, de les mettre au creuset; s'il atteste sa conscience, de porter jus(pie-là le regard. C'est ce que je compte faire, sans aucun désir de blesser M. Hugo. Si je le trouve coupable, je le trouve à plaindre, plus à plaindre qu'il ne le dit. N'espérant pas lui être personnellement de la moindre utilité par mes critiques, j'aurais volontiers laissé là son livre, avec un sentiment de grande compassion: carie spectacle est triste au chrétien de voir le génie et la douleur, ces dons de la magnificence divine, avorter dans le cœur ingrat de l'homme. Mais les plaies que M. Hugo nous montre, celles qu'il nous laisse deviner, les illusions où il

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s'égare, cette plénitude de soi-même qui l'aveugle sur ses torts et qui tour à tour lui lait mugir des blasphèmes et des extravagances, ce sont les plaies, ce sont les illusions, c'est l'orgueil, l'ignorance et le délire de l'époque présente. «Quand je vous' parle de moi, dit-il à ses lecteurs, je vous parle de ! vous. )) Il a raison. La fécondité de M. Hugo n'est pas égale à son abondance; il est stérile, comme tous les révolutionnaires, mais c'est un écho puissant. Il faut d'autant plus combattre ses erreurs qu'aucune ne lui est propre et qu'il les emprunte de tous les côtés. Le Journal des Débats se reconnaît en lui aussi bien que le Siècle. Le sensualisme et l'illuminisme, deux cordes principales de sa lyre, ont des accords qui vont h tous les esprits dévoyés, et qui les atteignent sous les drapeaux les plus contraires. Quiconque s'est écarté de la vérité y reconnaît quelque chose de soi, une pente de son intelligence, un mouvement de son cœur; et les ténèbres où cette parole retentit en deviennent plus épaisses. Mon vœu serait d'y porter un peu de jour.

JNI. Ilugo explique ainsi son livre, rempli, dit-il, de vingt-cinq années de sa vie :

Ce sont toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes

i;;o c.vn\cTKUE gkmcrvl

les réalités, tous les lantôiues vagues, riants mi funèbres, que peut contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à rayon, soupir à soupir, et mêlés dans la mémo nuée sombre. C'est roxistencc luimaiuc soriaiiL de 1 éuignu^ du berceau et aboutissant à l'énigme du cercueil ; c'est un esprit qui marche de lueur en lueur, en laissant derrière lui la jeunesse, l'amour, l'illusion, le combat, le désespoir, et qui s'arrête éperdu « au bord de l'infini ». Cela commence par lUî sourire, continue par un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l'abîme.

Une destinée est écrite là, jour par jour.

Ce livre contient autant l'individualité du lecteur que celle de l'auteur. Homo sum. Traverser le tumulte, la rumeur, le rêve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence ; se reposer dans le sacrifice, et là, contempler Dieu ; commencer à Foule et finir à Solitude, n'est-ce pas, les proportions individuelles réservées, l'iiistoire de tous?

On ne s'étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces deux volumes s'assombrir, pour arriver cependant à l'azur d'une vie meilleure. La joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s'effeuille page à page dans le tome premier, qui est l'espérance, et disparaît dans le tome second, qui est le deuil. Quel deuil? Le vrai, l'unique : la mort ; la perte des êtres chers.

C'est une âme qui se raconte dans ces deux volumes : Autrefois, Aiijoiird'/iui. Un abîme les sépare : le tombeau.

Sauf quelques paroles, cette préface pourrait être le programme d'un livre chrétien. Une âme qui se raconte au bord de l'infini, après la jeunesse, après

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lo plaisir, après le combat, après la douleur, après le silence ; c'est-à-dire, après la faute, dans l'expiation et dans le recueillement qu'inspire l'approche de Dieu, qu'a-t-elle à dire? Rien autre chose, à ce qu'il semble, que des paroles austères et douces; austères pour elle-même : elle se juge et elle est désabusée ; douces pour autrui : au seuil de cet infini qu'elle contemple et où elle se prépare à entrer, elle sait qu'elle trouvera la justice divine; et alors ([n'importent à cette âme les justices qu'elle croit lui avoir été refusées, et que pense-t-elle des injustices qu'elle a voulu faire? Diinitte nobis débita nostra, siciit et nos dimittimus debitoribus nostris.

Mais ce sujet, en apparence si simple, est périlleux et difficile. Il y faut un moyen plus rare que le talent de l'écrivain, plus rare même que les vertus de l'honnête homme et du chrétien ordinaire : il y faut l'excellence de la vertu la plus excellente, l'humilité. L'humilité n'est pas le don commun des poètes et des gens de littérature ! Dans la foule de ceux que le projet de se raconter a séduits, foule considérablement accrue de nos jours, un seul a su remplir son dessein d'une manière honorable pour lui, utile pour le monde. C'est le seul vrai humble, qui, parlant de lui-même, n'a songé qu'à la gloire de Dieu. 11 ne s'est pas seulement raconté, il s'est confessé ; et son livre a pris place parmi les fruits

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It's plus salutaires qu'ait produits l'àmo humaine. Les autres, pour la plupart, ne se sont pas même racontés, ils se sont arrangés. Confirlences, aveux, mémoires, autobiographies, prétendues peintures de l'âme, qui sont à la vérité ce que Jean-Jacques est à Augustin! Ceux qni s'enlaidissent se parent encore ; ils se font du moins une laideur qui lenr plaît mieux qne leur visage. Tantôt ils mettent du fard sur leurs vices; tantôt, tartufes à rebours, de la fange sur leurs qualités. Jean-Jacques se peint plus cynique qu'il n'osait l'être, en même temps que moins ingrat et moins grimaud qu il n'était. Omnis hoino jncjulax ! cela est aussi vrai ([u'Ho/iio siiiii.

L'homme surtout est inévitablement menteur, qui appelle la foule autour de lui, criant : « Je vais dire la vérité sur moi-même ! » Il mentira, parce que le mobile secret et tout-puissant auquel il obéit est l'orgueil. Orgueil, premier nom de celui qu'on appelle aussi le Père du mensonge ! Quoi ! la confession est l'épouvantail de la superbe humaine : elle est l'effroi du bandit qui avoue ses crimes, du cynique qui se glorifie des siens; le philosojDhe, malgré le trouble de sa conscience, malgré les lumières de sa raison, hésite à franchir cet âpre seuil, au delà duquel l'attendent la paix et la clarté ; se confesser est la plus difficile victoire du sage, qui, après s'être exercé à vaincre ses passions, recon-

naît que la force chrétienne lui est nécessaire pour continuer sa noble marche dans le chemin du juste et du vrai ; le chrétien consommé lui-même sent quelquefois un mélange de honte naturelle dans le poids de son repentir, lorsqu'il porte le secret de son infirmité et de sa bassesse, non à l'homme, mais à Dieu, qui la connaît déjà et qui veut l'oublier; il lui en coûte d'acheter à ce prix un pardon sans lequel il ne pourrait vivre. Et je croirai que des gens d'orgueil et d'enflure, affamés d'éloges, voudront, oseront, pourront se confesser devant moi ! je dis se confesser, se mettre à nu, montrer la plaie hideuse, le ver caché, l'opprobre du cœur! Ils le voudraient, ils en auraient l'audace, qu'ils ne pourraient pas, par la raison qu'ils ne sauraient pas. La grâce de la lumière, c'est l'humilité. L'humble seul voit clair dans son àme, v connaît bien le aerme et la racine du mal, ne trompe ni Dieu, ni les hommes, ni soi-même.

Donc, les auteurs qui prétendent raconter leur vie et mettre leur conscience au jour, quoi qu'ils en disent, n'étant pas des pénitents, ne se confessent pas et ne se racontent pas. Encore une fois, ils se vantent. Ils ne demandent pas à Dieu un pardon et aux hommes une indulaence dont ils ne croient nullement avoir besoin : ils demandent au public de les admirer; d'admirer leur talent, d'admirer leur

l.'i't C.VUACTKRR G K N K R \ L

i;rMi(', cradnilrcr Iciii' caractère, cradiulrer leur vertu, d admirer jusqu'à leurs misères. Ils veulent éveiller un bruit d'a])|)laudissemcnts qui puisse couvrir, hélas ! « le bruit du clairon de l'abîme ».

Pour la jnorale, ces livres fatalement faux sont ce ([ue l'on appelle de mauvais livres, d'autant plus mauvais (pie la séduction (liftaient et de l'émotiou s'y joint plus volontiers à la séduction de l'exemple, fi'homme dont les œuvres ont combattu le mal peut avoir de la peine à se justifier; celui qui a suivi ses passions s'excuse et se glorifie aisément. Son lecteur est d'ordinaire un complice qu'il absout, ou un néophyte qu'il encourage, ou un indifférent qu'il gagne. Quelle âme commune lira sans descendre de plusieurs degrés les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, où le vice a pourtant des caractères si abjects? Ces aveux tranquilles ou fiers de choses dont il faut rougir; ce dédain de l'opinioii ou cette espérance hardie de la suborner ; ces aventures et ces enivrements de la jeunesse, rappelés avec une flamme impure ; tous ces essors et toutes ces effronteries de la chair et de l'orgueil, étalés pièce à pièce, comme l'étoffe ordinaire de la vie et de toute vie, qu'est-ce que cela peut apprendre au vulgaire ? Rien, sinon que dans le chemin qui mène à la tombe, à l'inconnu, au néant peut-être, nous avons nos étapes régulières de plaisir, de travail, de dou-

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leur, d'impuissance, indépendantes les unes des autres, à travers lesquelles l'homme, accablé d'ennuis et d'ennemis, n'a en définitive pour bien que la jouissance, pour loi que la liberté, pour maître que la mort.

Conclusion détestable, et la seule, pour le lecteur ordinaire, à tirer du livre de M. Hugo, tel que l'auteur la fait. Dans ces deux volumes, qui renferment vingt-cinq années d'une vie où le plaisir a eu sa part comme le travail et le combat, on rencontre [accent de la douleur, jamais celui du repentir; et \ je n'y ai saisi qu'une fois la trace d'un frémissement de la conscience sous l'œil des anges, invisibles témoins de nos actions. Non pas que M. Hugo paraisse croire sérieusement à l'existence et à la présence des anges ; mais il a été chrétien, et ce sentiment si naturel et si poétique lui est resté. Des fantômes attristés lui apparaissent : Qui ètes-vous ? — Je suis ta mère. — Je suis ta sœur. — Je suis ta fille. — Je suis celle à (/ni tu disais : Je talme. — Je suis ton àme ! — - Et il s'écrie, dans la confusion du

pécheur :

Oli ! cachez-moi, profondes nuits !

La pièce , d'ailleurs assez mal venue, quoique d'une inspiration noble, est fort courte, et unique. Vingt-quatre vers, sur dix mille !

Cette saine impression ne se renouvelle pas. Les

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vanterics et les forfanteries les plus outrées se niultipllciit, enchérissant toujours ; et vers la (iii du livre, l'auteur arrive à se comparer au Christ !

J'ai sur ma tête des orfraies ; J'ai sur tous mes travaux l'affront, Aux pieds la foudre, au cœur des plaies, L'épine au front.

J'ai des pleurs à mon œil qui pense, Des trous à ma robe en lambeaux; Je n'ai rien à la conscience :

Ouvre (-toi), tombeau.

Je n'ai rien à la conscience ! L'hoiiinie qui parle ainsi, chargé de cinquante-cinq années d'existence et de vingft ou trente volumes de littérature lésfère, ne s'est jamais sérieuscyiient livré à l'examen de sa conscience; et sa confession, en ce qui regarde le travail de l'âme, n'est qu'un roman.

Mais le roman peut éclairer l'histoire. C'est le mauvais service que ces faux sincères ont coutume de se rendre. Dans le portrait qu'ils tracent d'eux-mêmes, un œil pénétrant démêle sans peine les endroits flattés ; ces indications permettent de restituer la vraie figure. Ils y aident encore, sans le A'ouloir, par l'ingénuité amoureuse avec laquelle certaines difformités sont mises en lumière comme des beautés maîtresses. Je ne veux pas entreprendre un

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travail qu'il faut laisser aux survivants ; mais une esquisse est permise et sera utile. Les Contempla^ fions pourraient, par exemple, nous révéler la vraie i cause de ce malheureux changement qui s'est faitdans les opinions de M. IIu^o, et qui du drapeau ' monarchique et catholique, sous le(|uel il a premiè- i rement paru, l'a d'abord conduit au panthéisme le plus déraisonnable, puis au socialisme le plus vio- i lent, puis enfin l'a plongé et comme noyé dans toutes les erreurs où nous le vovons.

M. Hugo, que toute critique exaspère, est particulièrement sensible à l'accusation d'apostasie politique et religieuse. Il s'échappe alors on rugissements de divinité blessée, injuriant ses agresseurs dans le style des héros d'Homère, autant du moins que la langue le permet ; et à cet égard, il a un français particulier qui permet beaucoup. En même temps, il tire vanité de ses transformations. Voici comment il s'en exprime, dans une réponse plus qu'impolie aux reproches d'un vieil ami de sa famille. Le morceau est de 1846, date suspecte, constituant un brevet de républicain de la veille, à quoi le poète ne prétendait pas encore officiellement deux ans plus tard :

l'iS C.VH.VCTERE GENERAL

Oui, c'est ci'iicl.

Ma raison a tué mon royalisme en duel.

Mo voici jacobin. Que veut-on ciuc j'y fasse?

Le revers du louis dont \(>us aime/, la face

M'a fait peur. En allant librement devant moi,

En marchant, je le sais, j'afflige votre foi,

Votre religion, votre cause éternelle.

Vos dogmes, vos aïeux, vos dieux, votre flanelle.

Et dans vos bons vieux os, faits d'immobilité.

Le rhumatisme antique appelé royauté.

Je n'y puis rien...

A CCS raisons solides, il ajoute qu'il a grandi, qu'il a vu les crimes des rois, le malheur des peuples, les développements do Vidée; enfin, ce (pi'ils ont coutume de dire! Mais, en le disant, il écume. Pourquoi cette fureur , si la chose est honorable et de facile explication ? Est-ce le dépit d'entendre obstinément opposer l'erreur à la vérité ? Quand il s'agit de vérité politique, d'une vérité qu'on a soimême cherchée longtemps et trouvée tard, et qui compte parmi ses apôtres tant de bourreaux , la conviction même devrait s'exprimer avec plus de mesure. Mais soit ! voilà le changement politique justifié. Ce sont les crimes de Louis XIV, les violences de Louis XVI, peut-être encore les iniquités de Charles X, qui, vers 1830, quand M. Hugo allait avoir trente ans, ont révélé à son âme droite les vertus de Saint-Just et les beautés de Robes-

pierre. Reste à expliquer l'apostasie religieuse. Quelles réflexions, quelles longues études, quelles découvertes de l'intelligence, quels attraits de conscience et de cœur ont arraché M. Hugo du christianisme, pour le jeter dans le panthéisme, dans le matérialisme, dans l'illuminisme impénétrable où il s'agite présentement? La réponse ici est encore plus faible que sur la question politique; ou, pour mieux dire, il n'y a pas de réponse. L'amour de la liberté, l'amour du peuple, la miséricorde sans bornes envers tous les hommes et tous les êtres (les classiques et les monarchistes exceptés), ne sont pas de ces motifs sur lesquels on peut passer de la religion de Bossuet h celle des tables tournantes. Pourquoi donc M. Huoo a-t-il cessé d'être chrétien ? J'interroge les Contemplations : j'v trouve l'énumération longue et fréquente des services que l'auteur a rendus à l'humanité depuis qu'il a quitté le christianisme :

J'ai, dans le livre, avec le drame, en prose, en vers,

Plaidé pour les petits et pour les misérables,

Suppliant les heureux et les inexorables ;

J'ai réhabilité le bouffon, l'histrion,

Tous les damnés humains, Triboulet, Marion,

Le laquais, le forçat et la prostituée ;

Et j'ai collé ma bouche à toute âme tuée.

Comme font les enfants, anges aux cheveux d'or.

Sur la mouclie qui meurt, pour qu'elle vole encor.

IGO C.Vn.VCTKRE GENERAL

Je me suis iiu'Hiié sur tout ce qui cliaurclle, Tendre, et j'ai demandé la j:rrâcc universelle ; Et comme j'irritais beaucoup do gens ainsi, Tandis qu'en bas, peut-être, on me disait : Merci! J'ai recueilli souvent, passant dans les nuées, L'applaudissement fauve et sombre des huées. J'ai réclamé des droits pour la femme et l'enfant; J'ai tâché d'éclairer l'homme en le réchauffant ; J'allais criant : Science ! écriture ! parole ! Je voulais résorber le bagne par l'école ; Les coupables, pour moi, n'étaient que des témoins. Rêvant tous les progrès, je voyais luire moins Que le front de Paris la tiare de Rome. J'ai vu l'esprit humain libre et le cœur de l'homme Esclave; et j'ai voulu l'affranchir à son tour, Et j'ai tâché de mettre en liberté l'amour. Enfin, j'ai fait la guerre à la Grève homicide; J'ai combattu la mort, comme l'antique Alcide ; Et me voilà, marchant toujours, ayant conquis. Perdu, lutté, souffert

J'entends là un homme qui ne veut pas se refuser justice ; j'y vois, si l'on veut, le cœur d'un philanthrope ; mais j'ionore toujours par quelle raison supérieure cet homme si tendre a abjuré la foi de Jésus-Christ, et pourquoi, à ses yeux,

luit moins

Que le front de Paris la tiare de Rome.

Car enfin, Jésus-Christ n'a dédaigné rien de bas et d'infime, n'a été dur ni pour le publicain ni pour la

pécheresse, ni pour aucune àinc tuée; et « la tiare de Rome » ouvrait des écoles avant que Paris fût éclairé au gaz et que M. Hugo criât : Science! éc?'ititre! parole! M. Hugo n'est pas l'inventeur de ces choses ; le christianisme les a pratiquées d'une façon plus logique, plus large, plus généreuse qu'il ne fait. Pour relever les laquais, M. Hugo abaisse les rois; pour réhabiliter les prosiituées, il diffame^ les reines ; l'immense tendresse qu'il porte aux histrions se chano-e en fureur contre les autorités naturelles ; partout où il o^lorifie une bâtardise, il salit j, une légitimité : cette façon de miséricorde est incomplète et aventureuse ! Le Christ et la Tiare ont le cœur assez ample pour aimer aussi les honnêtes gens ; ils ne damnent pas un homme parce que cet homme est roi, ministre, grand seigneur, ou simplement possesseur d'un état civil régulier. L'on pourrait dire encore que le Christ et la Tiare ont travaillé, ont souffert, ont subi lc*s huées et quelque chose de plus, pour mettre en liberté l'amour; c'està-dire, pour conquérir aux hommes le droit d'aimer Dieu et les hommes. Cette thèse, assurément, n'est pas insoutenable. Et s'il s'agissait d'un autre genre de charité, de l'institution phalanstérienne nommée la liberté amoureuse, ou du dogme que les protestants d'Amérique appellent le libre amour, M. Hugo n'avait qu'à réfléchir un instant pour découvrir que

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ce fulU", dont jNlarioa Dclornie fut prêtresse, d'ahord, n'est pas nouveau; ensuite, n'est pas de ceux (jue doivent propager les penseurs qu'aKligent les misères luiniaines. Cela doniieiait trop de prostituées à réhabiliter. Il faudrait finir par une réhabilitation pure et simple de la prostitution. Alors, comment « résorber le ba<>ne par l'école »?

Donc, M. Ilngo, qui ne peut pas reprocher au christianisme d'avoir négligé les pauvres, ni les ignorants, ni même les pervers, ne peut pas davantage lui reprocher de n'avoir point affranchi l'amour ; et j en reviens à ma question : Pourquoi M. Hugo a-t-d cessé d'être chrétien ?

A ce problême, que l'éloquence des solutions officielles laisse insoluble, les révélations, qui croient n'y pas toucher, font une réponse décisive.

Les deux premiers livres des Conteuiplalions , le second surtout, intitulé : l'Ame en fleur, sont composés de pièces sanl» date, d'ailleurs dépouillées de tout voile, après la lecture desquelles aucun moraliste n'aura la moindre incertitude sur les causes de la défection religieuse de l'auteur. Ni la philosophie ni la science n'ont à en répondre ; la volupté toute seule a fait la besogne ; seule , elle a conquis le poète à l'incrédulité..., s'il a fallu le conquérir! Car ici uniquement est le doute. Ces pièces plus qu'anacréontiques sont-elles de l'époque où M. Hugo chan-

tait la religion do sanu-re*, qui était aussi la religion du Roi? Alors il se disait chrétien sans l'être. Sontelles d'une époque plus récente? Alors, avec la gfloire, la tentation est venue : il a été faible, il a jeté le joug- de la foi pour courir au plaisir; ce jougjeté, il a trouvé qu'il ne fallait pas le reprendre :

Et jai tàclié do mettre en liberté l'amour!

Ah ! oui, et l'histoire est des plus communes. Ajoutons que le changement politique s'explique fort bien par le changement moral. Liberi»' d'un certain amour, amour d'une certaine liberté: la logique le veut, et toutes les vertus sont sœurs !

Quant à la liberté de l'amour, pour avouer que INI. Iluffo s'v entend, il suffit de lire ce livre deuxième, lAme enfeiir. Quelle âme ! et quelle fleur ! Les poètes français, malo-ré leur éternelle abondance en ce genre, ont donné peu de pages où l'amour libre se montre avec plus de lifjerté. Je n'en connais pas qui ait eu l'idée de souiller autour de lui et en même temps que lui, par d'obscènes images, toute la nature, et de communiquer aux arbres, aux fleurs, aux plantes, le privilège humain de l'impudicité: grossière imagination, pillée du lourd dessinateur Grandville. Je me dispense des preuves : elles sont aussi

1. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie n'ayant pas cncoio paru, Louis Veuillot continuait de croire à la mire Vendéenne.

ICI C.vn.VCTKHE r.KNÉn.VL

jK'u néccssalros que peu présentables. Les journaux n'ont pas ncgli<>;é de publier, en façon de rrc/aines, la plupart de ees pièces peu contemplatives. D'accord avec le llair des niarcliaiids, l'iiistinet des amis attendait succès de ce côié, et le public est assez averti. Il suffit que nous sachions comment M. Hugo a cessé d être chrétien. Ce qui fera pour un grand nombre de lecteurs le principal attrait de son livre en est pour nous la clarté et la leçon.

L'apostasie est d'ailleurs entière. M. Hugo, si complaisant pour lui-même, semble néanmoins vouloir elTacer de ses œuvres tout ce qui n'y porte pas ce double cachet de la liberté de l'amour et de l'amour de la liberté. Le premier livre des Couteinpiatiotts, déjà plein de ces fleurs de Vaine trop odorantes, est significativement intitulé : Aurore. Ainsi, l'auteur veut désormais avoir commencé là, vers Hernani et Marion De/orme; et tor.t le reste est renié. H a tort. La postérité miséricordieuse lui restituera les Odes et Ballades, en regrettant qu'il ait si fort dévié.

Les deux premiers livres nous ont montré par quelle voie une intelligence bien douée abandonne le christianisme ; le recueil tout entier fait voir où

DE LA l'OESIK DE V. lIU(iO 165

Vil l'esprit qui éteint cette lumière, dans quelles ténèbres il s'égare, à quel degré il peut perdre le sens moral. J aborde avec répugnance une question que j aurais voulu esquiver ; mais c'est surtout devant le faux qu'il est nécessaire de proclamer le vrai.

Ce recueil, dans lequel la note impure résonne \ et domine jusqu'à la fin, est dédié à une «•rande douleur, la plus aiguë que puisse éprouver le cœur de l'homme, la douleur paternelle. M. Hugo dépose ses Contemplations sur le tombeau de sa fille. Un livre tout entier est consacré à cette chère mémoire ; elle reparaît souvent dans les autres ; presque toujours elle y ramène racccnt attendri, les nobles pensées, les beaux vers. Or, conçoit-on cela, qu'un homme ayant eu le malheur d'écrire de vingt-cinq à trente ans (c'est déjà tard ! ) des pièces libertines, subisse, à cin([uante ans passés, la tentation de donner au public ces Jin'eidlia, et ne se contente pas de les donner en effet, mais les accole au souvenir de sa fille morte, les étale sur ce tombeau? Je ne sais pas si Ihistoire littéraire fournit une preuve aussi choquante de la proverbiale faiblesse des écrivains pour leurs plus indignes productions ; mais j'ose affirmer que le sentiment chrétien aurait préservé M. Hugo de commettre une indécence qui étonne également le cœur et l'esprit.

Pour ne considérer la chose qu'au moindre point

ICG CAU.VCTEHK T. li N K H M,

ilr vue, la loi de InMité, si essentielle el f{ui doit, réj;ir même un recueil de poésies, est ici trop brutalement violée. Je ne sais plus où j'en suis, quand on me fait passer de ces dialogues et de ces hennissements dans les bois, à ces nioiiolo«ues et à ces o-émissenients dans les cimetières ; quand la voix qui vient de chanter la chanson 'de Gnide avec une mimique efFrontée, entonne tout à coup le Dies inv et le De profundis. A qui ai-je affaire? ètes-vous le même homme ? Vous avez beau me dire : Les bois, ce sont les joies à autrefois ; le cimetière, c'est la douleur d'anjourd' hni. Aulrefois et aujourd' Juii se mêlent dans votre livre ; c'est aujourd' h ni. «pie vous évoquez, autrefois. Je ne comprends pas comment cet aujourd'hui douloureux peut donner le main à cet autrefois scandaleux; comment la bacchante débraillée vient se rouler sur le saint linceul ; comment la vision funèbre n'a pas fait évanouir l'apparition lascive ; comment des yeux si remplis des larmes du cœur peuvent contempler et nous montrer des tableaux si souillés du vin des sens. Enfin, vous me gâtez vos pleurs ! Votre douleur perd son éloquence en paraissant perdre sa sincérité ; je veux m'affliger avec vous, et vous m'irritez contre vous. Dérouté par ce heurt insupportable, entendant grincer à mon oreille ces grelots d'une jeunesse surmenée, je me demande si je ne suis pas tout

simplement au spectacle, devant un acteur q^ .

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pique cl étaler son habileté clans deux rôles c ,. .

traires. Oh! le mauvais calcul à cette vanité littéraire, la plus pauvre des vanités humaines, d'oser se produire jusque dans ces choses sacrées, d'oublier cjue la douleur et la mort ont une pudeur plus délicate, veulent s'envelopper de voiles plus épais encore cpi il n'en faut jeter sur le plaisir ! Les mélancolicjues et les inconsolés de la première phase romantic|uc étaient déjà déplaisants avec leurs attendrissements sur eux-mêmes à propos de rien; mais cette pose sur une vraie tombe, ^cet appareil clans le vrai deuil, ces vraies larmes mises en fiole et ces fioles mises en vente pêle-mêle avec les bouquets à Iris et à ^largoton, cela est d'un effet indicible, et tel cpie probablement rien de semblable ne se verra plus.

La défaillance du sentiment chrétien, cjui laisse place à cet odieux mélange dans la douleur, se manifeste encore par l'absence de la résignation. La lyre de M. Hugo n'a pas cette belle corde, et l'un des plus profonds échos du cœur lui reste fermé. Malgré tout, nous sommes ainsi faits, nous tenons cette grâce du baptême, que nos sentiments sont encore chrétiens quand nos esprits ne le sont plus. Sur Ihonneur, sur les saintes tendresses, sur les profondes douleurs, nous ne comprenons, nous ne

C \ Il A C ï K 11 K G K N K II A I,

1 1 s (iiio les imnrrssions cIu'cIicmhk's. Là oîi

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<<ir IV ' "^^ parlent pas, lame ne vibre pas; et les peii- K.sées plus ou moins ingénieuses qui 1 ont amusée un moment ne tardent guère à lui devenir importunes. En tout, l'âme chrétienne s'est l'ait un glorieux besoin du vrai. Dans cette situation si relevée, la résignation est l'aspect le plus sympathique et l'accent nécessaire de la douleur. L'homme frappé d'en bas dédaigne de se plaindre; celui qui est frappé d'eu haut n'en a pas le droit. S il descend au désespoir, s'il y reste, c'est une âme faible; s'il s'y complaît, il n'est plus désespéré. Le soldat qui regretterait trop de mourir, ou qui chercherait trop à tirer parti de ses blessures, semblerait indigne de les avoir reçues. La souffrance est le lot de la vie; et la vie en a-t-elle un meilleur? L'homme qui souffre et qui ne se refuse pas obstinément à l'action de Dieu dans son cœur savoure les clartés de ce mystère de miséricorde. La douleur, c'est l'expiation; l'expiation, c'est le pardon; le pardon, c'est la force et la lumière. Quiconque a vraiment prié sur un tombeau l'a senti plein d'espérances, et s'est rempli de courage pour le restant de sa tâche en ce monde. Ainsi la douleur est le don de Dieu, le désespoir est la faute de l'homme. Relève-toi! Dieu te tend la main. Assurément, tout chrétien plaindra l'homme qu'il voit dans le désespoir; mais cet homme y est par

sa Hiute. Et qu'est-ce que c'est que le désespoir qui s'étale en pompe aux yeux du monde, qui se fait voir, qui compte une à une toutes ses épines, qui donne à peindre tous les plis de son manteau? Hélas ! hélas ! des poses sur la croix !

Et comme ce désespoir théâtral n'exprime pas la PTande et belle vérité de la natuie, il attendrit peu. Ses déclamations pleines de notes fausses éveillent une pitié qui n'est pas celle où il prétend. La compassion accordée à la maladie est bien éloignée de cette tendresse, de ce respect, de cette sympathie qu'inspire la douleur, partout où elle se montre avec le caractère auguste de la résignation. La résignation est-elle l'oubli? est-elle l'insensibilité? est-elle rafTaisseraent stupide du cœur sous la main de Dieu qui l'écrase? Rien de tout cela, et tout au contraire ! C'est la courageuse et sublime correspondance de la faible créature aux desseins les jdIus élevés du Créateur tout-puissant; le fiât souverain par lequel ce cœur déchiré, mais en même temps épuré, s'associe aux volontés que Dieu lui manifeste sur luimême, comme s'il en avait la pleine intelligence et que ses larmes lui apparussent déjà resplendissantes de l'éclat qu'elles auront dans le ciel. 11 consent, il acquiesce au coup qui le broie, il le reconnaît juste et sage, il le devine miséricordieux; par un efïbrt dont il s'étonne, il s'élève non pas seulement jus-

1 "ÎO C \ Il \ C T K II K ( ". K N i: It A I ,

(jnii le I)i''nir, mais jiiscjii";! raimcr. Sur le hotd de la tombe, il a ime révélation de rim])iiissaiicc de la mort, parce que la mort n'a pu lui [)roii(lr(' ([uc sa joio et lui a laissé son anionr. Ainsi le eluélien qui soulFre est moins un homme ([ue Dieu a rraj)pé, ([u un homme à (pu Dieu a parK'. Dieu ne parle (pie (léterueîle espérance et d'éternelle tendresse! Et le père qui a vu mourir ses enfants sait bien qu'il ne les a pas perdus, et que ses morts ne sont pas morts; et en attendant (pi il les revoie, il entend cette parole d'amour infini qui consolait la Icmme stérile : Citr fies? et (juare non co/nedisp A^in/iqnid non ego nielîor tihi sii/n (juani deccni fiJ'd?

En littérature comme en tout, suivant que l'on s'écarte ou que l'on se rapproche de la v(M'ité chrétienne, on s'écarte ou l'on se rapproche dans la même mesure de toute vérité et de toute beauté. M. Hugo nous en donne des exemples que je voudrais plus nombreux d'un côté, plus rares de l'autre. Je regrette de ne pouvoir produire au long ceux que j'admire; je me plais du moins à les indiquer. On a beau devenir philosophe, démocrate, sensualiste, encombrer sa raison de systèmes ahuris et entretenir dans son cœur, avec une persévérance ingrate, malgré les avertissements de Dieu, toutes les passions qu'il faudrait en exclure : un homme né Fran- (;ais et chrétien ne parvient guère à se dénaturer

assez pour ne rien retenir dn ehrlstianlsme. INI. Hugo n'a pas eu ce malheur, réservé aux sophistes de profession. La sensation a plus d'empire chez lui que tout le reste: lorsqu'elle est bonne, le chrétien reparaît. Alors, et jusqu'à ce qn il survienne quelque accident de l'esprit ou de la rime, les bons et beaux vers coulent de source et vont à l'âme, comme tout ce qui vient de l'àme. J'en citerai quelques-uns, le plus qu'il me sera possible :

L luimble cnfaiil que Dieu m'a ravie, Rien qu'en m'aiuiaiit savait m'aider ; C'était le bonheur de ma vie De voir ses yeux me regarder.

Elle faisait mon sort prospère, Mon travail léger, mon ciel bleu.

Lorsqu'elle me disait : Mon père, Tout mon cœur s'écriait : Mon Dieu !

Cette note pure revient presque toujours dans latmosphèi'e sereine des afTections de famille :

Oh ! que de soirs d'iiiver radieux et charmants, Passés à raisonner langue, histoire et grammaire; Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère Tout près ; quelques amis groupés au coin du feu : J'appelais cette vie être content de peu 1

J'essayais tout ;i 1 heure de rendre compte de cette haute vertu que l'on appelle la résignation. Écoutez-en une peinture divine :

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Je \ioiis à vous, Seii^nciir, père auquel il laul croire 1

Je vous porte, apaisé, L(>s uiorceaux de ce cœur tout plein âv ^()lre p^oire,

Que vous ave/, brisé.

Je viens à vous. Seigneur, confessant (jue vous êtes

Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant!

Je conviens que m)us seul savez, ce que vous faites,

Et que l'homnie n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent.

Je dis que le tombeau qui sui* les morts se ferme

Ouvre le lirmament ; Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme

Est le commencement.

Je conviens à genoux que vous seul, père auguste, Possédez l'infini, le réel, l'absolu ; Je conviens qu'il est bon, je conviens qu'il est juste Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l'a voulu!

Je ne résiste plus à tout ce qui m'arrive

Par votre volonté.

L'âme de deuil en deuil, l'homme de rive en rive

Roule à l'éternité

Dès qu'il possède un bien, le sort le lui retire ; Rien ne lui fut donné dans ses rapides jours, Pour qu'il s'en puisse faire une demeure, et dire : C'est ici ma maison, mon champ et mes amours !

Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient;

Il vieillit sans soutiens.

Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient ;

J'en conviens, j'en conviens!

Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues, Au fond de cet azur immobile et dormant, Peut-être faites-vous des choses inconnues, Où la douleur de l'homme entre comme élément...

Il n'y a pas de plus beaux vers dans la langue française, ni dans la langue chrétienne. Malheureusement, cette veine magnifique s'ouvre rarement et s'épuise vite. La pièce même que je cite ne se soutient pas dans ce ton vrai. Elle dégénère en récriminations, où le poète oppose ses travaux, ses services, sa justice enfin, à l'impénétrable volonté de Dieu. La lumière s'affaiblit, l'accent baisse; l'esprit, avec un goût douteux, parle à la place du cœur :

Je vous supplie, ù Dieu ! de regarder mon âme

Et de considérer Qu'humble comme un enfant et doux comme une femme,

Je viens vous adorer !

Considérez encore que j avais, dès l'aurore, Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté, Expliquant la nature à l'homme qui l'ignore, Eclairant toute chose avec votre clarté ;

Que j'avais, affrontant la haine et la colère,

Fait ma tâche ici-bas ; Que je ne pouvais pas m'attendre à ce jalaira.

Que je ne pouvais pas

Prévoir que vous aussi, sur ma tète qui ploie, Vous appesantiriez votre bras triomphant,

\''t CAn\CTi:nE gkneual

El que, vous qui voyez, combien j'ai ptMi de joie, A'ous me reprcndrie/. si vile mou cnfaul.

Impossible au lecteur, en écoutant ce cri étrange, de ne pas se rej^orter à tout ce qu'il vient de lire dans les CoutenipJalions, de ne pas se l'appeler les scandales de I A/i/c ru llcitr, de ne ])as voir reparaître les autres œuvres du poète; impossible d oublier ce que M. Hugo lui-même a dit de ses efforts en faveur de la langue fi-ançaise, qui ont pris une si grande part de sa vie et de ses facultés :

Je mis un bouuol rouge au vieux dictionnaire.

Plus de mol sénaleur! plus de mot roturier!

Je fis une tempête au fond de l'encrier,

Et je mêlai, parmi les ombres débordées,

Au peu])le noir des mois l'essaim blanc des idées.

Je moulai sur la borne Arislote,

Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs. Tous les envaliisseurs et tous les ravageurs, Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces,

N'étaient que des toutous auprès de mes audaces

Je nommai le cochon par son nom...

J'ôtai.du cou du chien stupéfait, son collier

D'épithètes ; dans l'herbe, à l'ombre du hallier,

Je lis fraterniser la vache et la génisse ;

L'une étant Margoton et l'autre Bérénice.

Alors l'ode, embrassant Rabelais, s'enivra;

Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira !

Les neuf Muses, seins nus, chantaient la Canuagtiolr...

Je violai du vers le cadavre fumant,

J'y fis entrer le chitTre

Jours d'effroi! les Lais devinrent des catins; Force mots, par Restant peignés tous les malins, Et de Louis quatorze ayant gardé l'allure. Portaient encor perruque; à cette chevelure, La Révolution, du haut de son befFroi, Cria : « Transforme-toi ! c'est l'heure. Remplis-toi « De l'âme de ces mots que tu tiens prisonnière ! » Et la perruque alors rugit, et fut crinière. J'affichai sur I^homond des proclamations.

On y lisait

« Voyez, la strophe a des bâillons!

« L'ode a des fers aux pieds, le drame est en cellule....)! Boileau grinça les dents; je lui dis : Ci-devant, Silence ! et je criai dans la foudre et le vent : Guerre à la l'hétorique et paix à la syntaxe ! Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe On vit trembler l'athos, l'ithos et le pathos. Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos, Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue, Des ondes du Permesse emplirent leur seringue

C'est là, en efTet, l'œuvre capitale de M. Hugo '; et franchement, on ne peut guère appeler cela « expliquer la nature à riiomme qui l'ignore w, et (( éclairer toute chose avec la clarté de Dieu ». Il n'y a pas besoin d'être dévot pour comprendre que si

1. Notons cepfiidaiit qiril fui, ici connue en tout, copiste plutôt ([ii'initiiitciir. D'autres s'étaient mis avant lui ù celte besogne; mais oc; fut lui qui la fit avec le plus d'éclat et de succès.

176 C.vn.VCTERE CrNKR.VL

r;uitour de Mnrion Delormc i 'a rien à se reprocher, Dion néanmoins ne lui doit pas plus qu'aux autres hommes. Cette pensée vient tout de suite au lecteur, (piand le poète dit fainihèrenxent à Dieu : «Je ne pouvais m'attendre au salaire que vous m'avez, donné! » Et voilà comment une belle ode, née du sentiment e plus sympathique, écrite d'un style noble et nullement révolutionnaire, est tout à coup gâtée par des outrecuidances qui n'auraient pas même tenté nu esprit chrétien. Sorti du ton, le poète n'y rentre plus; il tombe dans la fausse naïveté, aussi lâcheuse que la fausse sensibilité :

Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires, Seigneur!

Une autre pièce assez pauvre, adressée à une mère qui a perdu son fils, finit par cette pointe :

Hélas ! Aous avez donc laissé la cage ouverte, Que votre oiseau s'est envolé!

Trop d'esprit, pas assez d'esprit!

J'ai montré ce que l'homme perd du côté des sentiments, lorsque, pour laisser croître en lui certaines « fleurs de l'âme )> qui sont vraiment des fleurs de ténèbres, il dimniue ou supprime la lu-

mière du christianisme. Les lacunes et le chaos que cette obscurité crée dans son esprit sont indescriptibles; mais M. Victor Hugo semble avoir écrit les Contemplations pour en donner une peinture. Cette idée même lui apparaît. Dans une pièce à peu près inintelligible, dont la plupart des strophes sont de véritables bouts-rimés, le cri de la conscience passe à l'improviste :

Oui, mon malheur irréparable, C'est de pendre aux deux éléments :

C'est d'avoir en moi, misérable.

De la fange et des firmaments !

Hélas ! liélas! c'est d'être un homme ; C'est de songer que j'étais beau.

D'ignorer comment je me nomme, D'être un ciel et d'être un tombeau!

C'est d'être un forçat qui promène Son vil labeur sous le ciel bleu ; C'est de porter la hotte humaine, Où j'avais vos ailes, mon Dieu!

Et la hotte est pleine ! On y trouve de l'or, mais mêlé de gravier ; des perles, mais avec l'huître; des pièces de riche étoffe, mais tachées, fripées, déchirées, et dont les plus pures semblent avoir traîné dans une nuit de mardi-gras. Il faut parfois remuer longtemps ce fouillis avant de découvrir quelque

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fugitive iiulicMl loii (le Ix'iiiitr. INl . lliii^o dil tout, nie tout, croit tout, et no rend conipU' de rien du tout. Quoiqu'il ap])articnnc fornicllcmcnt ii la démocratie et au panthéisme, on ne tirera jamais de son livre autre chose que des contradictions palpahles. « Le poète, dict Platon, assis sur le trépied des Muses, verse de furie tout ce qui luy vient en la bousche, comme la garoouiUe d'une fontaine, sans le ruminer et poiscr ; et luy eschappe des choses de diverses couleurs, de contraire substance et d un cours rompu '. » Platon avait fait un recueil des vers d Homère pour et contre la vertu, et il ajoutait : Quand vous verrez dans les poètes de grandes et admirables sentences, faites-les raisonner là-dessus; vous verrez qu'ils ne les entendent pas. « On voit dans Virgile, dit Bossuet, le vrai et le faux également étalés. Il trouve à propos de décrire dans son l*'néide l'opinion de Platon sur la pensée et l'intelligence qui -animent le monde ; il le fera en vers magnifiques. S'il plaît h sa verve poétique et au feu qui en anime les mouvements de décrire le concours d'atomes qui rassemble foi'tuitement les premiers principes des terres, des mers et du feu, et d en faire sortir l'univers, sans qn'on ait besoin pour les arranger du secours d une main divine, il

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