L ASSASSINAT POLITIQUE
vers de la conscience : Tu peux tuer... J'avais eu envie de l'appliquer à l'auteur. Je m'en suis absteiui pour deux raisons : la jaremicre, parce que cet auteur encourao-e les assassins, ce qui n'est pas le fait du bourreau ; la seconde, parce que cuistre est un mot qu'il faut réserver pour les gens d'Université.
La grande excuse de M. Hugo, c'est, d'après M. Rigault, d'avoir écrit « dans les délires de l'exil ». Il a dit aux gens qui tuent, à la confrérie du meurtre : Vous pouvez tuer. A mon avis, ce mot, dans un livre surchargé des plus atroces diffamations et des plus immondes vomissements que l'assurance de l'impunité matérielle ait pu jamais provoquer d'une muse en colère, ce mot est une provocation à l'assassinat. Non, dit M. Rigault, c'est une fleur de rhétorique; et puis «les délires de l'exil!... m D'abord, M. Hugo n'est pas un exilé, c'est un banni : il faut parler français, même lorsqu'on est ancien professeur de rhétorique, même lorsqu'on a le style Çora-muguet. Mais passons. Si les délires de l'exil sont une excuse à de telles et si froides atrocités, les assassins sont tous des exilés et des bannis, comme leur poète, et l'excuse vaut pour eux autant que pour lui.
Ajoutons qu'ils ne sont pas nés dans l'honneur et dans l'aisance d'une maison distinguée, qu'ils n'ont
■23Q DIVKRSKS K T U D E S
pas rté prévenus dos dons du <>c'nie, des complaisances de la société, des laveurs de la puissance publique; qu'ils n'ont pas eu autour d'eux tous ces freins doux, honorables, glorieux même, qu'a brisés la frénésie de M. le comte Mugo, pair de France et membre de l'Académie française. M. Riaault comprend-d la valeur de son unique argument? Bon pour M. Hugo, il est medlcur pour les assassins.
Assurément, il y a d'autres provocateurs que M. Hugo.
Nos pères de 89, ne fût-ce que par leurs fds de 93, bâtards si Ion veut, nous ont, pour leur part, communiqué ce mal. Les pédants enfarinés de grec et de latin, les pédagogues, les cuistres, parlons franc, y ont mis leur industrie : toute cette race admire Brutus et le fait adorer. H y a eu aussi les phdosophes, qui nous ont appris à mépriser Dieu et à ne plus croire aux châtiments de l'autre vit . Les historiens de la Révolution, historiens philosophes, historiens poètes, historiens pittoresques, ne s'y sont pas épargnés. H y a eu enfin la littérature, haute et basse, qui par le roman et le théâtre a prêché sans relâche le mépris et la haine de toute autorité. Ici M. Hugo, puisque c'est lui qui nous occupe, fait valoir ses titres : ils ne datent pas seulement des « délires de l'exil w, mais d'un délire plus ancien, plus constant et plus misérable : le délire de la po-
L A s s A s s I N A T POLITIQUE 231
pulaiité. Qui donc, dans cette nation qui a vu égorger Louis XVI et Marie- Antoinette, s'est plus assidûment occupé d'assassiner l'honneur des rois et des reines? Hernani, un empereur humilié devant un bandit qui jure de l'assassiner; Marioii Delorme, un roi imbécile et un cardinal amoureux dune fille publique; Marie Tiidor, une reine prostituée à un assassin; Rni/ Blas, une reine amoureuse d'un laquais qui assassine avec tranquillité; le Roi s'amuse, un roi dans les mauvais lieux. Et tout cela, et tout le reste, de dessein formé, à titre d'enseignement populaire! Lui-même s'en est vanté.
M. Rigault donne à croire que je dénonce M. Hugo « pour assouvir sur lui l'implacable acharnement d'une haine privée )). Je ne me fâche pas de cette grosse phrase, à cause du reflet rose. Mais j'aime à penser que M. Rigault n'a pas lu en effet, comme il le dit prudemment, le livre où M. Hugo se soulage des douleurs de l'exil en poétisant les assassins. Il aurait vu que les pages où M. Hugo m'injurie, en compagnie de tout le monde g peu près, sont d'une date antérieure à l'exil. Ces pages sont des posthumes, pour répondre « avec tranquillité » à quelques coups de sifflets littéraires et politiques qui vinrent l'atteindre au temps de sa puissance et de sa gloire. Car, Dieu merci, je n'ai jamais haï M. Hugo; rnais j'ai toujours bien méprisé l'usage
([u'il f;ut (le son o-ciiic. Dans l'ordre des cuistres, on partlonne tout à l'homme cjui tourne le vers ou la phrase; dans l'ordre des bedeaux, on fait des réserves, et j'en fais même à l'égard de M. Rigault, que je ne hais point. Je. profiterai de cette insinuation sur la haine privée qui m'anime à l'égard de son client, pour lui faire à lui-même un compliment qu'il mérite. II disait na'ivement, à ses débuts, cpi'il n'osait aborder la critique, « n'étant pas assez sûr de la qualité de son venin ». Qu'il ne se fasse plus jamais un pareil outrage! Je suis habitué h être mordu, je m'y connais : il a du venin, il en a beaucoup, et de la meilleure qualité; et s'il arrive à raisonner, il sera redoutable.
VICTOR HUGO HISTORIEN (le deux décemure)
Victoi' Hugo voulait, quant aux lettres, se montrer universel : il s& déclara donc historien. Son œuvre historique consiste en deux volumineux pamphlets, bourrés de mensonges et débordant de haine : Napoléon le Petit et Y Histoire d'un crime.
Ce dernier livre est donné comme l'histoire du coup d'Etat qui, du président Louis-Napoléon, fit Napoléon III. Le sujet prêtait à la colère et à l'exagération* Victor Hugo y mit un emportement calculé touchant à la folie. Ce récit,
qui veut et pourrait être terrible, est souvent grotesque. Le lecteur le plus disposé à s'indigner ne peut se défendre de sourire.
Louis Veuillot parla incidemment de cette œuvre mélodramatique en juillet 1859. Voici à quelle occasion : le gouvernement pontifical ayant réprimé à Pérouse une insurrection, les journaux impérialistes, surtout la Patrie, d'accord avec les feuilles républicaines, surtout le Siècle, l'accusaient de l'avoir fait trop durement, et appuyaient leurs reproches sur une enquête, œuvre des insurgés. Le rédacteur en chef de l'Univers, pour montrer ce que valait cette prétendue enquête, rappela celle que les vaincus du Deux Décembre avaient publiée à l'étranger et qui devint l'Histoire d'un crime. Voici cet article :
Cet ouvrage (prohibé en France) est intitulé : Etiquete sur le Deux Décembre et les faits qui le suivirent. Premier cahier, le Coup d' Etat à Paris. — Bruxelles, 1852. Imprimerie de A. Labroue et O^. Nous ne possédons que le premier cahier. Il comprend cinquante-quatre pages en caractères microscopiques, contenant la matière d'un volume ordinaire. Point de nom d'auteur. Le rédacteur anonyme dit qu'il écrit dix mois après les événements. Son style n'est pas d'une brute; il est assez au courant, presq,ue calme, sauf quand il cite uu certain livre de M. Hugo, dont il fait d'ailleurs grand usage. Il parle en nom collectif :
Il n'y a parmi nous ni légitimistes, ni orléanistes, ni ré-
m DIVKUSKS K TU DE S
publicains. Nous sommos des témoins qui vioiincnl déposer de ce qu'ils ont vu et de ce qu'ils savent devant la cous» cience de leur pays. Ce livre n'est pas autre chose que le procès verbal d'une enquête ouverte le 2 décembre. Un crime immense a été commis ; la justice l'a laisser passer en s'inclinant devant les coupables. Nous suppléons à son silence et à son inaction.
Viennent ensuite de très amples serments de ne dire que la vérité. La main sur la conscience, l'honneur invoqué, Dieu attesté, rien n'est omis; et si l'on ne nomme pas les témoins qui ont déposé dans «l'enquête», c'est uniquement pour ne, pas les exposer à la fureur du tyran. Assurément, le Siècle et la Patrie n'en demanderont pas davantage aux honnêtes gens de Pérouse, qui n'en diront pas moins.
Le premier chapitre est intitulé : « les Hommes du Deux Décembre. » Militaires et civils, chacun a son paragraphe. Avant que le ministre du Saint-Père, « Antonelli », comme dit la plume épicée* de M. Delamarre, eût été passé à l'encre pure et vengeresse de M. About, peu de personnages publics avaient été arrangés de cette façon. Il y a même des ingrédients qui manquent h l'encre de M. About. On n'a pas dit que le cardinal Antonelli, étant derrière le Pape, à la messe, eût coupé un gland d'or du trône
1. M. Delamarre, alors dirocleur de la Patrie, avait établi des magasins d'épicerie.
et l'eût mis dans sa poche. C'est une des moindres peccaddles de jeunesse alléguées contre l'un des « hommes du Deux Décembre ». II y a infiniment mieux que cela contre la maturité de la plupart des autres. Et voilà comme les auteurs de l'enquête française posent tout de suite les héros de la scène, avec un talent auquel les auteurs de l'enquête de Pérouse ne s'élèveront que plus tard. Si le général Kalbermatten prend Bologne, nous espérons que, dans l'enquête qui suivra, on l'accusera d'avoir volé le dôme de Saint-Pierre, ou tout au moins la mosaïque de la Transfiguration.
Les chapitres suivants décrivent l'arrestation des représentants du peuple et les autres mesures prises pendant la nuit pour assurer le coup d'État, U Enquête fait remarquer qu'on occupa militairement les bureaux et les imprimeries de tous les journaux, à l'exception de la Patrie, du Constitutionnel et du Journal des Débats. Hélas! on ne daigna pas non plus craindre la résistance de X Univers. Les « hommes du Deux Décembre » sont repris là, et injuriés de nouveau, particulièrement les généraux, accusés de s'être çe?idus. Saint-Arnaud, qui a gagné lu bataille de l'Aima; de Lourmel, mort à Sébastopol; Espinasse, mort à Magenta; Forey, Canro- ])ert, etc., aucun n'est épargné. Quant aux soldats, «tout le monde a remarqué leur état d'ivresse ».
23G DIVERSES KTUnE S
On commence aussi à voir les actions illnslies des députés rouges, notamment de M. Hugo, (jui fait plusieurs belles harangues et dicte plusieurs belles pr()clamations. Il est question aussi des proclamations du gouvernement, et surtout de celle oîi il était dit que quiconque tenterait de construire une barricade, serait sur-le-champ FUSILLA], en grosses lettres. Ces détails laissent déjà loin tout ce (|ue l'on sait dire de Pérouse; mais il faut arriver au moment de la lutte, au 3 décembre.
Le récit de la journée commence par une proclamation de M. Victor Hugo à l'année. Il l'exhorte en fortes antithèses à désobéir au Président et à le livrer à la loi :
Soldais! c'est un faux Napoléon. Un vrai Napoléon vous ferait recommencer Marengo ; lui, il vous fait recommencer Transnonain.
Le diagnostic s'est mal vérifié, et la prédiction ne s'est pas trouvée juste. Il ajoute ces paroles :
Tournez vos yeux sur la vraie fonction de l'armée française. Protéger la patrie, propager la Révolution, délivrer les peuples, soutenir les nationalités, affranchir le continent, briser les chaînes partout, défendre partout le droit : voilà votre rôle parmi les armées d'Europe. Vous êtes dignes des grands champs de bataille. Soldats ! l'armée française est lavant-garde de l'humanité...
Mais que faire entendre à des soldats qu'on avait
VICTOn HUGO HISTORIEN 237
méchaiiinicat grises d'eau-dc-vie pour les rendre sourds à l'éloquence et les entraîner au crime?
L'n nouveau plan, dit VEiiqucle, a été arrêté à l'Elysée. On veut laisser les représentants républicains s'engager dans la lutte, dans l'espoir d'obtenir un massacre géifêral. Les complices tiennent à compromettre l'armée et à lui faire partager la responsabilité de l'attentat. Les distributions d'argent, de vin, d'eau-dc-vie, recommencent. Beaucoup de marchands de vin sont payés en pièces d'or par les soldats.
Voilà, d'après V EiiqucLe, le secret du dévouement des généraux et du courage et de la discipline des soldats français au 2 décembre ! Les petits copistes qui diffament aujourd'hui les troupes pontificales n'osent pas dire davantage, ni même autant. Mais où ils sont tout à fait surpassés, c'est dans le détail des faits : on ne voit qu'officiers anonymes brûlant la cervelle à des passants anonymes aussi, et que soldats s'amusant à mutiler les cadavres. Il est grandement question de femmes et d'enfants tués à Pérouse; cela est raconté platement et sans tournure : écoutez ce qui suit, et reconnaissez la supériorité d'un commissaire d'enquête qui a travaillé dans la littérature.
Nous nous contentons de copier; c'est le rédacteur c|ui souligne :
En difl'érents endroits, on a vu les soldats, abrutis par