‹ Études sur Victor Hugo. Introduction, notes et appendicesChapitre 33 sur 57 · SCIE >■ CE CLERICALE DE M. HUGO · texte numérisé non relu

SCIE >■ CE CLERICALE DE M. HUGO

Les beautés abondent dans le roman humanitaire de M. Hugo, les Misérables ; mais aussi que d'imperfections, d'excentricités, de lourdeurs, de sottes calomnies, mélange d'ignorance et de haine, déparent cette œuvre vraiment grande par divers côtés ! que de fois aussi M. Hugo, voulant faire rire des personnages qu'il met en scène, fait simplement rire de lui ! Les Misérables contiennent, par exemple, quelques traits dignes de figurer parmi les bévues les plus signalées où soient tombés les grands écrivains qui ont voulu parler savamment de ce qu'ils ne connaissaient pas parfaitement. C'est un des péchés miofnons de M. Huo-o.

Sous ce rapport, un chapitre du premier volum.e des Misérables, qu'il a consacré h peindre l'ambition cléricale, est particulièrement divertissant. M. Ilugo explique les belles positions où peut parvenir un prêtre qui a l'esprit de se mettre bien avec l'évcque d'un diocèse important. « Car, de même qu'il y a

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ailleurs de gros bonnets, il y u dans l'b]glisc de grosses mitres. »

Autour de ces gros évoques, on voit « "uiio patrouille de chérubins sé/ninaristes qui fait la ronde dans le palais et monte la garde autour du sourire de Monseigneur ». M. Hugo croit manifestement que les séminaristes font un service d'honneur àl'évêché. — (( Agréeràunévêque, c'estlepiedàTétrier pour un sous-diacre. » Il croit que le sous-diacre a besoin de la faveur épiscopale pour arriver au diaconat, et probablement aussi il croit que le diaconat est un premier pas dans la voie de la fortune ecclésiastique. Il sera surpris d'apprendre qu'un diacre est tout juste dans la situation d'un étudiant en droit qui vient de passer son cinquième examen : il lui reste à soutenir sa thèse et à faire son stage ^ après quoi il pourra devenir substitut à Barcelonnette, ou juge suppléant à Lavaur. De la à la cour de cassation il y a encore loin.

Heureux les prêtres qui approchent les (b^êques influents ! « Gens en crédit qu'ils sont, ils font pieuvoir autour d'eux, sur les empressés et les favorisés, et ?,\\Y ionle cette jeunesse (les séminaristes ci-dessus) qui sait plaire, les grosses paroisses, les prébendes, les archidiaconats (on dit les archidiaconés), les aumôneries, et les fonctions cathédrales, en attendant les fonctions épiscopales. » Quelle belle et

pluatureuse carrière est ouverte à ces sémineiristes qui n'ont qu'à plaire ! Voyez-vous pleuvoir sur eux les grosses paroisses et les prébendes, les archidiaconats et les fonctions cathédrales? Qu'est-ce que les fonctions cathédrales ? que donne une prébende? quel est le produit d'un archidiaconat ? Voilà ce que M. IIuoo serait bien embarrassé de dire et bien étonné d'apprendre. Quant aux aumôneries, ce sont d'excellentes places dont les émoluments \;arient entre 800 et 2,000 francs; mais elles ne laissent guère le temps de faire autre chose.

Poursuivons.

Un évoque qui sait devenir archevêque, un archevêque qui sait devenir cardinal, vous emmène comme conclaviste, vous entrez dans la Rote, vous avez le palliiun^ vous voilà auditeur, vous voilà camcrier, vous voilà inonsignor !

Il est fâcheux que M. Victor Hugo ne puisse pas sentir le haut comique de cette gradation, il en rirait lui-même de tout son cœur. L'entrée dans le tribunal romain de la Rote pour avoir été conclaviste, \epalliiiin affecté à la fonction de juge ou d'auditeur de Rote, sont des choses véritablement délicieuses. Le pallium est un ornement pontifical propre aux archevêques et accordé exceptionnellement à quelques évêqucs. Les autres n'ont pas le droit de le porter. La qualité de inonsignor est attribuée aux

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moindres prélaturcs ; on coninuMicc pnr l;i. Un canu-ricr snrnnmôraiic, prélat fort inféricni' ;t l'aii- (Hti'ur de Rote et au protonotaire apostolique, qui ne sont pas évèques , est déjà monsii^nor. M. Hugo n'aurait pas été plus amusant si, parlailt de l'avancement dans l'armée, il avait dit: ini maréchal de France vous emmène comme secrétaire, vous devenez membre du conseil d'administration, vous avez la plume blanche du général en chef, vous voilà sous-intendant, vous voilà capitaine, vous voilà caporal.

M. Hugo, ayant à peindre un saint homme d'évêque dont le diocèse « était sans issue sur le cardinalat )), assure qu' « à peine sortis du séminaire, les jeunes gens ordonnés par lui se faisaient recommander aux archevêques d'Aix ou d'Auch et s'en allaient bien vite ». Oui; mais jDOur qu'un jeune prêtre puisse quitter son diocèse d'oiigine et se faire incorporer dans un autre, il faut que l'évêque dont il est le sujet, suivant le langage de l'Eglise, lui en accorde la permission. Or, si le saint évêque de M. Hugo laissait ainsi partir tous ses prêtres, comment faisait-il pour pourvoir aux besoins des paroisses- de son diocèse? et s'il ne prenait point ce souci, quel saint évêque était-ce là, qui négligeait son premier soin !

Dans le second volume, M. Hugo veut peindre

deux sœurs de Charité : il en abîme une un peu plus qu'il ne faut, — et cela est d'un goût et d'une moralité médiocres, à un écrivain si retentissant, de railler une sœur de Charité. Il trace de l'autre un charmant portrait, sauf qu'il lui fait faire deux ou trois petits mensonges, mais contre les habitudes de l'aimable sœur et pour le bon motif. A propos de la sœiir maltraitée, sœur Perpétue, « hardie, honnête et rougeaude », il dit que les ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde (( poterie paysanne, aisément façonnée en capucins ou en u/'sulines » . Pour un ami du peuple, et qui ne voit pas aisément de vertus ailleurs, la remarque est un peu leste. Il ajoute : « Ces rusticités s'utilisent pour la grosse besogne de la dévotion. » Les grosses besoo-nes de la dévotion sont de soigner les malades dans les hôpitaux, dans les camps, dans les bagnes ; détenir école dans les villages et dans les faubourgs, de porter la foi du Christ, c'est-à-dire la régénération, aux sauvages, dans les glaces et dans les sables. Grosses besognes, en effet ! et l'on doit remercier Dieu de susciter encore des rustres pour s'en charger. Mais, chose étrange! ces besognes ne se font guère qu'avec un esprit fort délicat. M. Hugo, l'ami du peuple, a trop l'air de mépriser les pieds nus, la bure et les gros souliers ! Il dit encore : « La transition d'un bouvier ti un carme n'a rien de

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iHnii'ti' ; l'un (Icviciil raulre sans t>raiul travail ; le fond coninuin d'ignorance du village et du cloître est une préparation toute faite, et met tout de suite le campagnard de plein pied avec le moine. » Tout de suite est un peu prompt!

Je ne sais pas non plus jusqu'à quel point M. Hugo a bien le droit de parler de l'ignorance du moine. 11 y a sans doute des moines qui ne savent pas parfaitement en quoi l'auteur de Lucrèce diffère de l'auteur A' Hcrnanl, et qui pourraient prendre la prose d'Octave pour celle d'Alfred. Mais il y a de grands poètes qui ne savent pas en quoi le séminariste diffère du prêtre, le pallium de la soutane, et le bouvier du carme ou du capucin. Chacun a ses ignorances. Il est difficile de prouver que l'on sait tout, même dans un roman en dix volumes. Pour qu'un paysan devienne moine, il faut qu'il ait perdu beaucoup de sa rusticité première ; il faut même qu'il soit né avec une certaine disposition à perdre cette rusticité première et à en prendre une autre toute différente. — Les religieux franciscains, — qui ne sont pas moines, — furent fondés par un jeune homme qui avait été le plus raffiné des élégants d'Assise; et beaucoup de capucins, à l'exemple de leur fondateur, n'avaient jamais porté le sarreau, lorsqu'ils ont pris le froc. Le nombre des franciscains, capucins et autres, qui ont fait des livres, dé-

passe quelques milliers ; on ne peut compter celui des orateurs qu'ils ont fourni. Saint Bonaventurc, Dnns Scot, Roger Bacon et tant d'autres à peine moins célèbres appartenaient à cette famille franciscaine, dont les capucins sont une illustre branche. Un capucin fait communément dix ou douze années de théologie, et sa vie entière est une longue étude. Il n'y a pas de maison de capucins qui ne renferme une bibliothèque; chez eux les livres sont mieux logés que les hommes. On en peut dire autant des carmes. Saint Jean de la Croix, l'ami de sainte Thérèse et l'un des princes de la littérature espagnole, était carme. En France, cet ordre religieux nous a donné un nombre considérable de savants ; il est aujourd'hui composé d'hommes fort distingués, et dont aucun, je crois, n'est de la grosse poterie paysanne : ce qui ne veut pas dire que les paysans ne puissent être carmes, à la condition de se dégrossir et de quitter leurs sabots pour marcher pieds nus; ce qui est chose plus difficile peut-être à un paysan qu'à un grand seigneur. Il faut immensément de distinction native pour se résoudre à marcher pieds nus, et il y a dans les couvents de carmélites plus de filles de la noblesse et de la bourgeoisie que de filles des champs. Rien ne ressemble moins h un bouvier que le P. Ilermann.

Je ne sais pas du tout ce qui anime M. Hugo

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contre les Ursulincs, et pr()l)al)IeiiuMit il no lo sait pas davantage. Ce nom d'Ursulines lui aiir;i paru bizarre, et il n'a pn s'en exj)li(|u<M- la sionilitalion. 11 signifie simplement (pie les très saintes et très douces religieuses qui le portent ont été fondées en l'honneur et sous le patronage de sainte Ursule : ce (pii est bien naturel, puisqu'elles devaient se vouer à l'éducation des vierges chrétiennes. Au dixseptième siècle, les ursulines ont élevé la plus grande partie des femmes françaises. On a vu des générations moins brillantes. Frappées par la Révolution, les ursulines n'ont pas repris leur ancien éclat; mais elles tiennent encore beaucoup de peu*» sionnats excellents où les petites familles de la bourgeoisie sont fort heureuses de placer leurs filles. Si les ursulines manquaient, lesFantines, qui déjàne sont pas rares, pourraient se multiplier considérablement. M. Hugo ne devrait pas oublier qu'il travaille à relever les petits. Qu'il ménage donc ceux qui l'aident humblement h atteindre ce noble but. Pour y arriver, ce n'est pas trop du concours de toutes les forces, et les ursulines fournissent leur appoint '.

1. N'ous nous demandions alors ce qui pouvait animer M. Hugo contre les ursulines. Nous pouvons croire aujourd'hui, après avoir lu le livre do M. Edmond Biré, qu'il en parlait avec ce dédain parce que l'une de ses tantes et deux de ses cousines ont appartenu à cet ordre. Elles vivaient encore lorsqu'il traitait les ursulines de gérasse poterie paysanne.

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