DE V. HUGO ET D'ALFRED DE MUSSET
16' septembio 1877.
Sur ma route est venu s'asseoir
Un malheureux vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.
On a dans la tête des tas de vers sans rime ni raison, ramasses on ne sait pourquoi, à l'époque où l'on ionore ce qu'on lit. Ils se fixent dans le cerveau ou dans le cœur, qui n'existent guère; ils y demeurent fort près l'un de l'autre, car alors le cerveau et le cœur mettent en commun tout ce qu'ils ramassent. (^e sont les reliques des voyages imaginaires entrepris avec indifférence et sans guide à la recherche des pays inconnus. J'ai retenu beaucoup de vers de cette sorte, presque tous de Hugo ou de ^lusset, deux grands poètes qui n'ont pas beaucoup su ce (pi'ils disaient et moins encore ce qu'ils voulaient diise. C'est peut-être pour cela qu'ils sont grands. Ils avaient vaguement les pensées de tous, surtout de ceux ([ui ne pensaient à rien, parce qu'ils ne sa-
1. (Jts piigos sont cxU'ailos cl'iino poléniùiuc avec lo Figaro et sou ;4raiul hoiuinii <lo eu loinps-lâ, M. Biichuron, dit Suiiit-Gouost. U nous :i rsciublù ([(l'ullcs (lovaient pienchc placo ici.
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vîilcnt lion ot qu'ils se plaisaient à écouter les gens (jiii voulaient de ferme propos ne savoir rien. Or, Musset et Hugo excellaient à cette bcsoouc. M. llu>>() parliculièremcnt s'y distingua toute sa vie. On sait i[u"il voulut tout imaginer; ce qui le conduisit à ne rien apprendre, à désapprendre plutôt. Quand quelque hasard alluma sa chandelle, il la souffla, ne voulant pas que rieu put l'empêcher d'imaginer à son aise. Par cette précaution il devint un très grand poète, étant d'ailleurs favorisé par la plus rare absence de bon sens, condition nécessaire à la poésie. Il devint aussi un très grand fol, et il se tint frais — d'une certaine fraîcheur — jusqu'à un âge avancé. Et il conserva le cher amour de la jeunesse, si bien que la jeune Epicerie, la jeune Banque et le jeune Sénat mêmes, nations naturellement naïves, ne se lassent pas de fredonner ses chansons de la tribune et des bois. C'est pourquoi l'on a jju dire de lui dans la propre langue de Vacqucrie :
Nul n'a fait tant de vers, ni si beaux ni si bêtes.
Toutefois ce n'est pas M. Yacquerie qui a dit cette énormité, ni de lui qu'on la dira. M. Vacquerien'a fait que peu de vers, jamais beaux. Quant à ceux que j'ai cités plus haut, plus je me les répète, plus je n'y trouve rien ; et plus je parviens à me rappeler la pièce entière, plus aussi je me sens convaincu
ET D ALFRED DE MUSSET 3i:i
qu'elle est insignifiante d'un jjout à l'autre. Musset en a fait plusieurs qui ont cette physionomie.
C'est une chose sujette à vieillir beaucoup, un vers que tout le monde a retenu; mais plus encore vieillit une pièce de vers. Quelquefois rien ne paraît aussi vieux, pas même une oraison politique : je parle, bien entendu, de celles qui ont remué le monde. Des poètes célèbres il y a trente ans, quel est aujourd hui le plus vieux? est-ce Casimir Delavigne, ou Vigny, ou Bcranger, ou Lamartine, ou Musset? Hélas! comme tout cela est tombé ! Quelle nuit sur les Feuilles il automne, sur les Voix intérieures! Quelles ombres sur tous les Rayons!
O soleils disparus derrière l'iiorizon !
On relit cela : c'est du Labédollière, et ce serait peut-être du Rousset, si cet Ildefonse avait fait des vers^ Mais (pii nous assure que ce n'est pas du Pichat, lequel a rimé considérablement? Laurent Picliat sénateur!
Tout il 1 heure, voulant retrouver mon « malheureux vêtu de noir», je feuilletais Musset, le paifvre charmant Musset. L'éditeur Charpentier le soigne. Musset va toujours. Mais Charpentier, en le réim-
1. M. UdoConsi; Rousset. Un rédacluur du .Va;jt»«a<, qui av;iil (Hi'- «nliteur avant do st- croire écrivain.