DERNIÈRES ŒUVRES
leurs. Il convient, d'ailleurs, de compléter les études qui forment ce volume, par une esquisse des dernières œuvres du poète. On verra où sa « manière « et ses idées l'ont mené.
L' Ane, poème philosophique, contient trois mille vers. Le héros est un àne savant, sarcastique, morose et penseur, surtout penseur; de plus, ami des misérables et cherchant le mot pour rire, bref, une incarnation nouvelle d'Olympio. Il cause avec le philosophe Kant et le réduit // quia. Voici quelques-unes des choses sublimes qu'il lui brait :
Voilà longtemps que j'erre et que je me promène Dans la chose appelée intelligence humaine; - J'allais je ne sais où, suivant je ne sais qui; J'ai pratiqué Gylcas, Suidas, Tiraboschi, Sosiclès, Torniel, Hodieraa, Zonare ; J'ai fréquenté le docte, en coudoyant l'ignare... J'ai dans cette cité plus noire que les fours Hanté les culs-de-sac, comme les carrefours... J'ai tout appris : Coger, Psellus, les Théophiles, Pouranas, composant la terre de neuf îles ; Socion et Photin; que Sénèque était là Quand saint Paul vint trouver Néron et lui parla; Qu'Alirune enseigna Marcomir; que Macrobe, Sous Théodose, était maître de garde-robe; Que les Populicains à Sens furent vaincus ; Comment Manès, d'abord, s'appela Purbicus... Que l'absurde se croit, que l'horrible s'adore; Qu'Esopius n'est pas moindre que Ximphidorc,
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Et comment Mahomet d.ms tous ses cnibiirras
Consultait Sergius, aidé de Bâtiras;
Qu'il n'existe qu'un siècle, et qu'il n'est qu'une école;
Que Bzovius fut docte, et que le grand Nicole
Est si grand qu'il pourrait loger sous son manteau
Godeau, Cliiffletius, Possevin et Petcau.
LTinc continue longtemps de la sorte, il sait l'hébreu, le sanscrit, le pràkrit, la chimie, le droit, l'esthétique, la morale, les religions, les philosophies, les avestas, etc., etc.; il sait tout et dit aux « hommes lumineux » ses maîtres :
Oh! comme vous m'avez obscurci, moi la nuit! Oh! comme vous m'avez embêté, moi la bête!
Ce libre résumé du discours que M. Hugo vient de faire tenir à maître Aliboron trouvera peu de contradicteurs.
Plus loin l'âne et le poète s'indignent à l'unisson contre les livres qui défendent, (c afin que tout reste normal »,
r^e passagf^ sacre de l'homme à l'animal.
Ainsi se termine le premier chant, il y en a onze avec épilogue et post-épilogue.
Nul moyen de suivre à travers tout ce fatras l'âne et le poète, abusant à outrance de leur passage .srtcre l'un dans l'autre. C'est, d'ailleurs, partout le même système. Et, pour sûr, M. Hugo en enrichis-
saut le dictionnaire des rimes de tous ces noms pris dans le Dictionnaire généial de biographie croyait faire preuve de grande science et étonner le monde. Il avait toujours eu cette manie, mais, en vieillissant, il la porta jusqu'à l'insanité. M. de Pontmartin dit jusqu'au « gâtisme ». Si le mot vous paraît dur, lisez l'Ane. En voici encore quelques braiments :
Oh! cliquetis de mots, tolm-boliu, rumeur,
Cliamp de foire, Babel, chaos! auquel entendre?
Bossuet est féroce et Fénelon est tendre.
La concordantia du cardinal d'Ailly
Montre un dogme dans l'astre au fond des cieux cueilli.
Photius m'expliquait son fatras somnifère,
Catanes ses trois dés, Sacrobosco sa sphère;
Solon m'offrait ses lois, Bollandus ses romans;
Irénée insultait les quartodicimans ;
Je voyais se poursuivre, à coups de syllogismes,
Paz, armé pour la foi, Krantz, souteneur des schismes,
Et Melchior Adam et Barlrycourt Hugo,
Vieux coqs de l'argument debout sur leur ergo.
Fouillons les chartriers, refouillons les glossaires;
Daracoran, cherchez Issidon ; dans ses serres
Jove a cet écriteau : Vcl hodic vcl cras;
Et Tertullien sombre écrase Carpocras.
Carpocras d'Irénée enviait la boutique;
Ce Carpocras était un si fier hérétique
Que toi-même, bon Kant, qui jamais n'exécras
Personne, tu devrais exécrer Carpocras,
Comment mettre d'accord Jousse, Antoine Studitc,
."îSa DKRNIKRES ŒUVRES
Young, le pleureur dcsjnuits, Wordswortli, l'esprit des
ïhalès, Hervédius, Lèvera, Granallachs, [lacs.
Les gais soupeurs, Parny, d'Holbach, Dorat-Cubière,
D'Argcns, avec Rancé qui prend pour lit sa bière :
Le dessus du velours, le dessous du sapin;
Ancelin et Cluvier, Polype et Plancarpin ;
Larcher contre Arouet, et Cicclii contre Dante.
Et l'engeance grimaude et l'engeance pédante;
Juste Lipse et Luther, Naigeon et Davila?
Knox me tirait par ci, Scot me tirait par là;
Luc prenait une oreille, Euler empoignait l'autre ;
Hu! braillait le chifTrour. Dia ! beuglait l'apôtre...
O Révolution! anarchie! il vous semble
Que l'alphabet lui-même entre vos pattes tremble,
Que l'F et le B vont se prendre de bec,
Que rO tourne sa roue aux cornes de l'Y grec.
Horreur! et qu'on va voir le point, bille fatale,
Tomber enfin sur l'I, ce bilboquet tantale!
C'est peut-être assez; cependant citons encore quelques vers dont M. Vacquerie a particulièrement admiré l'éclat et la profondeur :
J'ai vu de près Boileau, j'aime mieux la bricole... ... L'affreux père Goar juché sur Théophane... ... Que la clef de Cordus ouvre Dioscoride...
. Qu'Esoptius n'est pas moindre que Nicéphore...
. J'ai vu Lais au Pnyx, Aspasie au portique...
. J'ai remis mon oreille énorme en discipline....
. L'illuminé contemple, et le myope scrute...
. Evoques secouant leur foudre au seuil des cultes...
. Dans des chaires faisant ventre sur l'infini...
,. Nier est votre roue et croire est votre essieu...
.. La pagination de l'infini t'échappe...
.. Le singe reparaît sous l'iiomme palimpseste...
.. Peux-tu guérir l'abcès du volcan poitrinaire?...
.. L'été tire à jamais à lui la salangane...
.. Connais-tu l'hydre-orage et le monstre-tempête?,..
.. Et le poulpe, agitant sa touffe contractile, Tâche d'étrcindre au vol l'affreux ptérodactile...
... Le grand ciel étoile, c'est le crachat de Dieu.
J'ai recruté Slrabon, Sosibe, Eraste, Pline Et Gérard de Crémone et Trublet ab ovo Et le grammairien Sostrate de nouveau...
... Dans l'océan progrès il n'est pas de cap Non.
Le volume veut être imposant, il se bourre
De blanc, de noir, de faits, de vents, de vieux, de neuf.
Et la grenouille-idée enfle le livre-bœuf.
Si riiomme est majesté, cette majesté boite. Quand la mort a serré ce pantin dans sa boîte En sort-il un esprit qui s'envole ? Psyché Jaillit-elle à travers l'arlequin démanché ? Je n'en sais rien. Cherchez. Il fait nuit.
Victor Hugo se rappclait-il ce vers lorsque sur son lit de mort, au seuil de réternité, il s'écriait : « Je vois la lumière noire. »
Dans l'Ane, la morale égale la philosophie. L'octogénaire y chante :
Glycère et Jeanneton, ces deux filles célestes,
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et ne ncglioc pas de dire qu'il préfère Margotoii à Lucrèce.
Voici uue définition de l'esprit humain :
Double ayaut Oui pour aile et Non pour carapace, Qui, sans savoir pourquoi, d'un pôle à l'autre passe. Du plus noir du cloaque au plus blanc de l'éther, De Dante à Loriquet, de la bouche au sphincter. Qui semble jeune et fort et tout à coup se ride; Qui vole, plane et boite, et, pour s'en faire un'guidc. Va du condor à l'oie et sur le faîte met Tantôt Herder ou Dante et tantôt dom Calmet... ... Qui pour être céleste en restant positif Se bâcle on ne sait quel accoutrement lyrique Fait de plume d'archange et de poil de bourrique.
De la part de l'âne ce mépris du poil de bourrique paraîtra léger.
Tout cela est confus autant que fou. Néanmoins, une idée, une passion, ou plutôt une haine se dégage de ce fatras et en marque l'idée mère, c'est la haine de l'Eglise. Si le poète dédaigne toutes les religions, sa lourde ironie ne s'attaque cependant avec persévérance et colère qu'au catholicisme. « Le cléricalisme, c'est l'ennemi. » Cela lui fait dire beaucoup de choses grotesques, telles que celles-ci :
Et Loyola tendant aux roses sou mouchoir
Leur dit : « Cachez ce sein que je ne saurais voir. »
Le poème se termine par un épilogue intitulé :
« Sécurité du penseur. « Tout finira bien, parce que l'homme débarrassé du chaos des croj^ances religieuses et méprisant tous les cultes pourra terminer en paix sa « ténébreuse ascension ».
En attendant ce grand jour, l'homme devra se dire à lui-même ce que lui ditlTme :
Rien est ton point d'appui, iiiltil ton point de mire; La science est un bloc informe de gravats ; Conclusion : tu n'es qu'un drôle, et je m'en vas.
Et s'il a besoin en s'en allant d'être consolé, il se répétera ces autres paroles :
La probité, l'iionneur, ou ce qu'ainsi l'on nomme, Disent là-haut, raillant le pauvre effort de l'homme : Bien joué, mal joué. Bravo, ^Lichiavel Ah! crétin de Bayard ! Walpole, very well!
D'autres poèmes ont suivi l'Ane. Comme lui ils sont fous, blasphématoires, gonflés et grotesques, comme lui ils ont été acclamés.
T>e grand poète, qui a fiui par de telles œuvres, avait droit aux hommages effrénés de la canaille sans lecture et sans Dieu. Ces hommages, il les a eus.