VUES SLR SA. VIE ET SON ŒUVRE
23 mai 1885.
Victor Hiioo est mort aujourd'hui. C'est un grand événement, disent nombre de journaux; ils se trompent et le savent bien. La mort de l'illustre poète cause à Paris, dans certains milieux, une impression de surface, qui sera sans durée comme elle est sans profondeur. C'est justice. Le public, môme dans sa partie intellectuelle, ne doit rien de plus à l'artiste, fût-il homme de génie, qui disparaît après s'être survécu. Depuis longtemps Victor Hugo avait terminé son œuvre; non seulement il l'avait terminée, mais croyant la continuer il la gâtait. Et comme il n'avait jamais compté m parmi les politiques, ni parmi ceux qu'il apj)elait superbement « les penseurs », son rôle était fini. Un inconnu le remplacera au Sénat, une médiocrité à l'Institut, et, sauf pour les lettrés, il n'en sera plus question.
Au point de vue de la gloire humaine, si la gloire
humaine c'est le bruit de la presse et des académies, Victor Ilug'O aura été l'homme le plus olorieux de ce siècle. Voilà des années et des années qu'il est encensé et même adoré. Il s'est éteint dans une apothéose; ses funérailles seront une fètc et une cohue. Personne, depuis Voltaire, n'a reçu dans le monde des lettres et des arts tant de louanges, tant de génuflexions. Il s'en faut de très peu qu'on ne l'ait proclamé dieu, un dieu à la mesure et à la convenance des sceptiques et des farceurs, un dieu qu'on puisse gouadler.
Il y avait, en effet, beaucoup de convenu, beaucoup de jeu, beaucoup de gouaillerie dans cette adoration turbulente. En même temps qu'on célébrait avec tapage le pauvre homme de génie, on s'en amusait; mais pour Victor Hugo, qui, n'ayant jamais eu ni tact, ni finesse d'esprit, ne fut jamais délicat en matière d'hommages, tout encens était bon. Les applaudissements, d'où qu'ils vinssent, l'enivraient. Par ce côté, comme par bien d'autres, il était, selon l'une de ses images, l'homme du «torchon radieux». Hélas! terrible punition de tant d'œuvres mauvaises, cet enivrement lui voilait l'éternité! Il avait quatre-vingt-trois ans, et ne se rappelait point, quoiqu'il l'eût dit autrefois magnifiquement, que demain ce serait la mort et que l'avenir est à Dieu.
Ceux qui l'ont gardé durant ses derniers jours avec le désir d'adoucir ses soufTrances, et aussi, tout l'indique, avec la résolution d'écarter le prêtre, affirment, sur le ton du triomphe, qu'il a fini, selon ses vœux, dans une pleine indifférence. Il faut donc douter qu'il ait song'é h son âme. Cette fin, si triste, est, eu somme, le couronnement naturel de son œuvre.
Nous disons son œuvre, et non les seules publications des trente dernières années : le mal, en effet, remonte bien plus haut. Victor Hugo se disait, se croyait encore conservateur et chrétien que déjà il était gagné à l'ennemi. Les inspirations, les doctrines, — si l'on peut lui accorder des doctrines, — les sentiments envieux et haineux qui forment la trame de ses derniers ouvrages s'annoncent dans ceux qu'il publia dès qu'il fut en vue. Le succès, qui élargit les grands esprits et les cœurs généreux, lui donna vite l'orgueil et, avec l'orgueil, l'envie. Il ne lui suffisait pas de s'élever, il voulait abaisser toute grandeur reconnue. De là, dans les œuvres de sa belle époque, au milieu de nobles aspirations et de radieuses beautés, tant de notes fausses et de tendances malsaines.
Il est tombé du côté où il penchait. La révolution qui lui faisait espérer le pouvoir, l'irréligion qui lui promettait la popularité, l'ont séduit et dominé. Il
340 APPE^'DICE
les ;i servies non pas avec foi et amour, il ne pouvait les aimer, mais avec emportement, avec fiel, comme servent les rcnégfats. Tout en réclamant contre le matérialisme, tout en invoquant, à l'exemple de Robespierre et des théophilanthropes, un Etre suprême indéterminé, il est devenu l'un des héros de l'athéisme; il a su plaire à ceux auxquels plaît Léo Taxil. Quel mépris des dons les plus magnifiques, et aussi quelle punition! L'auteur de tant de pages noblement inspirées finissant par s'allier aux goujats de la libre pensée !
llélas ! Victor Hugo n'a pas souffert de cet abaissement. Le culte de lui-même lui avait fait perdre le respect de son génie. Mais une autre souffrance, qu'il a toujours vivement ressentie, l'a frappé. Dès le temps de Louis-Philippe, il rêva de jouer un rôle dans l'Etat. Cette ambition ridicule, qu'il n'eût pu satisfaire sans se diminuer, le fit passer par tous les partis et s'associer, sans y rien comprendre, à diverses écoles. On le vit rimer en l'honneur de la sociologie. Il ne fut accepté nulle part. La république elle-même s'est amusée de ses visées politiques et sociales. Elle l'a mis en montre, elle lui a dit de chanter; mais l'appeler au conseil, lui donner part au gouvernement, le prendre au sérieux, non pas.
Et cependant, par une dérision étrange, ce grand
écrivain, dont le parti républicain n'a rien voulu faire, c'est comme républicain qu'on lui décerne tant d'honneurs. S'il était resté dans la voie de ses débuts, s'il avait toujours eu l'élévation de la pensée, la dignité de la conduite, le seul amour du beau et du vrai, les hommes du jour, les Grévy, les Ferry, les Brisson, les Barodet, le connaîtraient à peine, et certainement ne s'occuperaient guère de sa mort. Ce n'est pas au poète éclatant qu'ils veulent faire des funérailles nationales : c'est à l'homme que la vanité, une vanité monstrueuse, a jeté dans la démagogie ; c'est au pamphlétaire, qui, à l'âge où la gravité s'impose, a mêlé la gaudriole au blasphème pour obtenir de vils applaudissements. Les séides de Victor Hugo et les grimauds qui feignaient de l'adorer pour lui tirer une réclame ont voulu montrer chez lui la richesse du cœur, l'élévation de l'esprit, la profondeur des vues. Cela fait sourire. Il n'a jamais été un esprit élevé, encore moins un noble caractère, celui qui toute sa vie quêta des applaudissements; celui que le moindre coup de sifflet jetait dans tous les excès de la colère, qui se vengeait d'une épigramme par des grossièretés et des calomnies ; celui qui depuis trente ans n'a cessé, pour se rendre populaire, de caresser les plus misérables passions, les plus mauvais instincts.
Quant aux idées du poète et à leur piofoiidoui', pour quiconque l'a bien lu, c'est l'inconnu. Son oeuvre SI riche de ton, si opulente de formes, ne contient pas une idée qui soit sienne. L'antithèse dans les passions et les situations comme dans les mots, ce n'est pas une idée, c'est nu procédé. Victor Iluq'O, en fait de politique, de phdosophie, de doctrine sociale, n'a jamais été qu'un écho sonore et confus. Sa profondeur est de même famille; elle consiste presque toujours à couvrir de mots superbes, empoignants, étourdissants, des lieux communs, des invectives, des insanités. Tout cela sonne, piaffe, roule, saisit, enlève; c'est magnifique. Le choc des mots et la richesse des images donnent l'idée du sublime. Mais qu'a-t-d dit? Cherchez, et dix-neuf fois sur vingt vous ne trouverez pas. Ces beaux vers sont creux, ces tentures splendides couvrent le vide, — lequel d'ailleurs, en son genre, est profond.
Voilà pourquoi Victor Hugo, qui a le don de secouer, est impuissant à convaincre. Aussi n'a-t-il jamais eu ni durable succès au théâtre, ni grand succès de tribune. Jamais il n'a dominé ou seulement agité l'opinion. Il n'avait pas l'accent qui prend les foules.
Le cœur, non plus, ne se montre guère dans l'œuvre de Victor Hug-o. Poète de la couleur et du
bruit, il prend la sensation pour le sentiment. S'il émeut, c'est en ao-issant sur les nerfs, en excitant les passions; mais la note cordiale, la note tendre, il ne l'a presque jamais. Il ne lui restera pas, comme au malheureux Alfred de Musset, d'avoir pleuré.
Cependant, peut-être, à ses derniers moments, a-t-il été touché, peut-être a-t-il reconnu la lumière. Lui, qui aimait tant ses vers et qui savait si bien quels étaient les plus nobles, les plus beaux, ne s'est-il pas rappelé ceux où il a chanté Dieu, le Dieu vivant, et en se les rappelant n'en a-t-il pas fait une prière?
Un souvenir qui demande pardon peut sauver l'âme qui s'en va; espérons que Victor Hugo a eu ce souvenir.