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LE DROIT DE LA. REVOLUTION SUR VICTOR HUGO

20 m;ii 1885.

Nous ne sommes pas de ceux qui reprochent à la Révolution d'accaparer Victor Hugo. Elle a plein droit sur lui. Si le virtuose, par l'éclat de ses chants, est l'une des gloires littéraires de la France, l'homme, par l'ensemble de sa vie et de son œuvre, par sa mort, qui pouvait tout racheter, et dont il a

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voulu faire une dernière protestation contre la vente, Ihomnie s'est voué aux ennemis de Dieu. Ces derniers sont donc ses fidèles exécuteurs testamentaires lorsqu'ils veulent, en son honneur, profaner une église. Voter au nom de la France une loi qui chassera Jésus-Christ de Sainte-Geneviève pour y enfouir le cadavre de Victor Hugo, n'est-ce pas, en effet, couronner les protestations du maître, comme ils disent, contre les «religions », c'est-àdire contre le christianisme, qu'il avait connu et qu'il a trahi ?

Oui, la Révolution est ici dans son rôle. Née de la haine de l'Eglise, elle veut profiter du parti pris d'émotion auquel tant de gens se livrent aujourd'hui pour frapper Dieu lui-même.

Par ce nouveau succès, en même temps qu'elle blessera au cœur les catholiques, elle devra vaincre définitivement les révolutionnaires oovivernementaux, ceux qu'elle accuse de modération.

Nos ministres, MM. Brisson, de Freycinet, Goblet, sentent bien que ce coup les menace et doit les atteindre. On le voit au langage embarrassé de leurs amis; on l'avait vu à la séance de samedi par leur attitude misérable. Jamais ministres ne firent si piètre figure. Quels pleutres ! Ce n'est pas l'insulte h Dieu qui les gênait. Ils ne craignaient pas, non plus, le soulèvement des consciences catholiques.

11 y a trop de politiques maintenant parmi nous pour que nous soyons h craindre. S'ils ont tremble, s'ils ne savent encore aujourd'hui quel parti ils prendront demain, c'est uniquement parce que cette violence d'impiété peut les submerger. Voler l'églisc de la patronne de Paris pour la donner à Victor Hug-o, M. Brisson le ferait sans l'ombre de scrupule et même avec une certaine joie; M. de Freyciuet n'y verrait pas grand mal, et, dans tous les cas, s'y déciderait sans peine.

Mais ces sei'viteurs de la Révolution veulent paraître des hommes de gouvernement. Or, s'ils cèdent à la tourbe qui ordonne de porter Victor Hugo au Panthéon, ils doivent renoncer à ce rôle. En France, les hommes d'ordre qui cherchent encore à s'accommoder de la République, puis, à l'étranger, les gouvernements verront que ces pieds plats ne peuvent opposer aucune barrière au radicalisme ; et celui-ci, sûr d'être enfin le maître, après les avoir déshonorés, les chassera.

Voilà ce qui les tourmente et leur donne envie de résister. Mais la résistance a aussi des périls et même des périls immédiats. Rompre avec les radicaux, avec les intransigeants, n'est-ce pas se livrer aux opportunistes et rouvrir la porte à M. Jules Ferry ? Ne serait-il pas plus habile de céder ?

La France, la nation très chrétienne, est donc,

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par son inonde officiel, tombée si bas, qu'une question où sont eno-agés son honneur et sa foi sera tranchée selon que les détenteurs du pouvoir trouveront plus de profit personnel à se prononcer pour le respect de Dieu ou pour l'adoration de Victor Hugo.

Après avoir hésilé sur la conduite qu'il devait tenir, le gouvernement, pris de peur, jugea prudent d'adhérer à la proposition qui donnait l'église Sainte-Geneviève à Victor Hugo. Une fois décidé, il alla môme plus loin que ne le demandait la Révolution : il prit toute la responsabilité de l'attentat et fit par décret ce que le parti de l'athéisme voulait faire par une loi.

30 mai 1885.

Les derviches hurleurs, célébrant certaines fêtes, s'agitent, bondissent, crient, hurlent, le tout afin de prouver que leur foi en Mahomet va jusqu'au délire. Cette folie voulue devient momentanément , chez plusieurs, une folie réelle qui, par une sorte d'influence magnétique, gagne un grand nombre de spectateurs. La presse parisienne, depuis huit jours, est remplie de derviches hurleurs : son Mahomet est Victor Hugo, et la contagion atteint une foule de

pularité dont il voulait garder l'appui. C'est donc à bon droit que le parti, qui, en 1871, a brûlé nos monuments, assassiné nos soldats et nos prêtres, revendique aujourd hui sa place, drapeau rouge et drapeau noir en tète, derrière le cercueil de Victor

Huo-o.

De même qu'il a mérité de tels hommages, Victor Hugo ne les a-t-il pas voulus? Pouvait-il ignorer qu'en déclarant à l'avance, solennellement, par écrit, que tout signe religieux devait être écarté de ses funérailles, il s'assurait les applaudissements et le concours de quiconque hait Dieu ?

Ceux qu'il avait ainsi conviés ont entendu son appel et se sont empressés d'en tirer parti. Tandis que les gens de lettres luttaient d'exagération afin de faire croire qu'ils luttaient d'enthousiame, les révolutionnaires, agissant en maîtres, signifiaient au sfouvernement de livrer à Victor Huofo le Panthéon, puis sommaient l'Académie d'enlever la parole à son président, M. Maxime du Camp, pour la donner à tel autre académicien plus agréable aux radicaux et aux athées. Gouvernement et Académie, tous deux surpris, décontenancés, humiliés, ont tous deux obéi. Ils avaient peur.

Nous ne commettons, en parlant de la sorte, aucune exagération. C'est du conseil municipal de Paris et de la presse rouge que l'ordre de chasser

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Jôsus-Cliiist de Sauito-Gcncvicve, pour y ineltrc Victor Hugo, est parti. C'est aussi une feuille rouge du dernier étage qui, la première, notant M. du Camp d'nulignitc et même d'infamie, a déclaré (pi'il fallait l'écarter.

Ces deux faits marquent le caractèi'c de la situation. Les funérailles de Victor liugo ne sont pas seulement cwiles : elles sont démagogiques et avancent considérablement les affaires de la Commune. Aussi peut-on tenir pour certain que toute la lie révolutionnaire sera là. Quoi de plus juste? Chasser le prêtre des obsèques d'un homme illustre, n'est-ce pas y appeler la canaille ?

Mais pourquoi M. du Camp, républicain de vieille date, longtemps le disciple et l'ami du poète, a-t-il été proscrit ! Quel est son crime ? Son crime ! il a écrit, avec une parfaite droiture, avec un grand courage, en honnête homme, l'histoire de la Commune. La Révolution a décidé que Tauteur de ce livre vengeur, dont elle ne se délivrera pas, ne pouvait louer dignement Victor Hugo. H y a là une certaine logique. On ne peut nier en effet que l'auteur des Odes à Napoléon, le pensionné de Charles X, le protégé de Louis-Philippe, n'ait tendu la main aux demeurants de la Commune et recherché leurs applaudissements. Aujourd'hui, ce parti le revendique même contre l'Académie. C'est jus-

tice : Victor IIuoo, selon le mot de Montalembert, a mérité ce châtiment, ou, si l'on veut, cette récompense.

Pour bien marquer que l'on frappe uniquement en M. Maxime du Camp l'historien de la Commune, on lui substitue M. Emile Augier, poète disert et discret, sans couleur et sans flamme, qui, s'il avait plus de force, ferait en littérature et en politique antithèse à Victor Hugo. Tandis que celui-ci, drapé théâtralement dans le manteau de Dante, posait en exilé irréconciliable, son panégyriste de demain était l'un des amuseurs et des pamphlétaires de Napoléon III. Il égayait l'empereur à Compiègne et le servait au théâtre en insultant des catholiques coupables de résistance à la politique impériale. Mais si M. Emile Augier a courtisé l'Empire, il n'a jamais rien dit contre la Commune, et, de plus, il est libre penseur : la Révolution peut l'accepter.

Combien tout cela prouve que, du côté politique comme du côté littéraire, ce délire d'enthousiasme pour Victor Hugo est un calcul, un parti pris, une comédie ! La mort de l'illustre écrivain devait faire du bruit. Gens de lettres, gens de gouvernement, gens de révolution ont voulu que ce bruit leur profitât et, pour mieux en profiter, l'ont grossi. Il y a eu surenchère, comme l'a justement dit M. Devès. Dans cette lutte, l'avantage devait rester à ceux qui

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roprésciiloiit le mieux les passions et les haines (jue Victor Hugo, clans son avidité malsaine de popularité, a SI longtemps caressées.

La presse mitoyenne, celle (jul se flatte d'être tempérée en politique, en littérature, en religion, a sa grande part de responsabilité dans cet accès de folie dont l'Europe s'amuse, non sans dédain, et ({ui doit attirer sur la France, avec de nouveaux mépris, de nouveaux malheurs. Cette presse, obéissant à sa nature, et croyant, d'ailleurs, faire preuve de sagesse et d'habileté, a voulu ne le céder à personne en témoio-nap'es exaltés d'admiration. Elle a tout glorifié chez Victor Hugo. Elle eut craint, en , gardant quelque réserve, de se mettre en dehors du « courant national ». Elle ne prévoyait pas que le « courant national » deviendrait le courant anarchiquc. Grâce à elle, quantité d'honnêtes gens acclament tout ce qui se fait à la gloire de l'idole, et, bien qu'ennuyés de voir profaner une église, trouvent juste, après tout, que le grand homme qu'on leur déclare a surhumain » soit mis au Panthéon.

Oui, il ira au Panthéon ; il y sera même porté avec une pompe extraordinaire. Les ennemis de Jésus- Christ lui devront la plus grande joie qu'ils aient eue depuis le jour où ils ont transporté à ce même Panthéon Voltaire. Tous les corps officiels seront là, sans

en excepter les francs-maçons et les solidaires. On entendra le canon, on prodiguera les fleurs ; la foule, bien que moins pénétrée que s'il s'ag-issait de Louise Michel, se montrera satisfaite. Les fanatiques de l'enterrement civil, dont ce sera le triomphe particulier, rempliront les rues et les cabarets. Les drapeaux de l'anarchie, ornés d'emblèmes, d'inscriptions, de menaces qui les changeront, selon le ministre de l'intérieur, en bannières inofftnsives, flotteront en nombre et diront à la foule qu'il n'y a plus de Dieu, qu'il ne faut plus de maîtres. Ce sera superbe ! Victor Hugo en personne, dans ses rêves de popularité populacière, n'avait peut-être pas été jusqu'à cette ampleur de tapage et d'éclat. Sera-ce tout? Non, dans les églises, dans les couvents que les amis de Victor Hugo n'ont pu encore profaner et fermer, on priera pour son âme ; ou demandera à Dieu avec angoisse que ne soit pas appliquée au pauvre homme de génie la redoutable parole qui frappe les triomphateurs de la rue : « Leurs noms seront écrits sur la terre, mais ils seront rayés à jamais du livre de vie. »

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