Deux actrices célèbres de ce temps-là
s'est pas laisse faire aussi facilomcnt qu'il le dit. Ou 11 a résisté, hésité, contesté; ou il était clans des dispositions d'esprit qui le ])ortaicnt sérieusement vers les pratiques religieuses. Dans tous les cas, cet acte si grave n'a pu être accompli avec la IVoide indi.lVérence qu'il aflecte aujourd'hui. Un jeune homme de vingt ans qui déjà connaît la vie, et dont l'intelligence su[)érieure aime ;i tout approfondir, n'entre pas pour la j)remière fois dans le confessionnal sans avoir subi une forte secousse. Mais M. Hui>o craindrait, sans doute, de se compromettre vis-à-vis de ses amis du jour, en rapportant les angoisses et les joies qui durent alors assaillir son cœur et son esprit. Il trouve piquant de dire que Lamennais a été son confesseur; mais il a soin d'établir que la confession a été pour lui un acte sans importance, sans signification, un abandon déjeune homme, une curiosité de bel esprit mélancolique.
C'est probablement aussi pour se mettre en règle avec la Révolution et le socialisme, qu'd se pose comme ayant été dès cette époque hostile aux Jésuites.
D'autre part, il est très difficile d'admettre que l'abbé Frayssinous ait effarouché par une morale trop mondaine le puritanisme du jeune Victor. Néanmoins cela n'est pas impossible, car les gens qui ne veulent rien donner trouvent volontiers qu'on ne leur demande pas assez.
jNIais ce qu'aucun lecteur chrétien n'acceptera, c'est la conduite que INI. Hugo prête h l'abbé de Lamennais. Il le montre confessant une première fois son nouveau pénitent, puis le trouvant trop pur pour le confesser encore et remplaçant désormais la confessioti par la causerie. C'est là une idée de libre penseur. M. de Lamennais était en 1823 un prêtre rigide, plein de foi et plein de feu. 11 a certainement fait son devoir, et, par conséquent, il a trouvé que M. Hugo, nourri des plus mauvaises lectures, imprégné de doctrines suspectes, en proie à toutes sortes d'aspirations ambitieuses, vivant dans un milieu très fourni d'écueils, et manquant absolument d'instruction religieuse, avait besoin de recourir souvent à la confession. Il lui a dit de revenir; il lui a conseillé des lectures, des études,
et donné une rèo-le de vie. Voilà incontestablement
comment les choses se sont passées, M. Hugo se trompe en disant le contraire. « J'étais si pur! » reprend notre auteur. Eh bien ! même en admettant cette pureté que plusieurs de vos aveux démentent étrangement, l'abbé de Lamennais, comme tout autre prêtre, vous eût dit : Revenez vous confesser; vous en avez, o-rand besoin.
Nous ne trouvons plus rien dans les Mémoires de M. Hugo qui ait trait aux choses religieuses. Il est probable cependant qu'il essaya de la vie chrétienne;
mais il tait ce détail, afin de conserver son in no- dans l'armée des libres pensenrs. Les (i-ères et amis ne lui pardonneraient pas de s'être confessé pliisienrs lois. Et comme ils sont peu elairvoyaiils en ces matières, ils ne eoinprendront rien aux aveux indirects et involonlaiies des Mcnioires. Il est certain, par exemple, rpie M. de Lamennais, dont on nous cite trois ou quatre lettres, écrivait à M. Hugo comme on écrit à un clirétien'. Son jeune ami lui ayant parlé de ses projets d'avenir, il l'approuvait; puis, faisant un retour sur lui-même, il ajoutait :
« Au reste, j'éprouve une grande douceur à m/abandonner à la Providence: elle est si bonne pour ses enfants ! et pourtant nous nous inquiétons comme si nous étions orphelins. Un de mes amis dans l'émigration avait épuisé toutes ses ressources; il ne lui restait qu'une petite pièce de monnaie ; il la regarde; il y lit ces mots : Deus providebit; à l'instant sa confiance renaît, et, quoiqu'il ait dans la suite éprouvé bien des traverses, jamais le nécessaire ne lui a manqué.
« Vous me demandez, mon cher ami, où j'en suis de mon troisième volume; il est fini, mais l'ou-
1. Les doutes que j'exprimais au jugé en 1863 ont été complètement confirmés par les recherches de M. Edmond Biré. Son travail, publié on 1882, prouve que Victor Hugo a dit quantité de faussetés sur ce grave moment de sa vie.
vrao'o ne l'est pas, à beaucoup près^. Mon dessein n'était d'abord d'oirrir que des résultats ; mais ces résultats, quoique incontestables, auraient été contestés, attendu la disposition des esprits à mou éoard. Je me suis donc décidé à présenter les preuves de tout ce que j'avauce, c'est-à-dire, le tableau de la tradition du genre humain sur les orandes vérités de la religion. Je sens fort bien que ces lougs développements doivent jeter de la lano-ueur dans la troisième partie de VEssai; mais que faire à cela? L'auteur y perdra peut-être, mais la vérité y gagnera, je crois; et c'est tout ce que je désire: le reste est trop vain pour s'en occuper... Ce qui me peine le plus, c'est d'être si longtemps séparé de mes amis. Il faut que je me redise de temps en temps que Dieu le veut, et il est vrai que ce mot répond à tout et console de tout. Priez pour moi, mon cher Victor. Je ne vous oublie point à l'autel, et votre souvenir est partout un des plus doux de mon cœur. »
Voici maintenant la réponse de M. de Lamennais à la lettre où M. Hugo lui annonçait son prochain mariage. On nous permettra de la citer tout au long, car elle nous reporte au Lamennais fidèle à l'Eglise, le cœur brûlant de foi, l'esprit chargé de nobles
1. Il s'agit <lc VEssai sur- l'indifférence. Le premier volume parut eu 1817; le troisième en 1823.
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projets, et (lomiant, avec un véritable accent de tendresse, les plus nobles conseils :
« Un événement qui fixe votre destinée, mon cher Victor, ne peut que m'intéresser bien vivement. Vous allez devenir l'époux d'une personne <pio vous avez aimée dès l'enfance, et qui est digne de vous comme vous êtes dig'ne d'elle. Dieu, je l'espère de tout mon cœur, bénira cette heureuse union, qu'il semble avoir préparée lui-même par un long et invariable attachement, par une tendresse mutuelle aussi pure que douce. Mais, en goûtant le bonheur d'être lié pour toujours à celle que votre cœur avait choisie, et qui vous a gardé, dans le secret du sien, une foi si constante, sanctifiez ce bonheur même par des réflexions sérieuses sur les devoirs qui vous sont imposés. Ce n'est plus un amour déjeune homme ([ui convient à votre état présent, mais un sentiment plus solide et plus profond, quoique moins impétueux. Vous êtes époux, vous serez père : songez, songez souvent à tout ce que ces deux titres exigent de vous. Vous ne l'oublierez jamais, si vous vous souvenez que vous êtes chrétien, si vous cherchez dans la religion la règle nécessaire de votre vie, la force de supporter les peines dont nul n'est exempt et celle même d'être heureux. La joie que vous ressentez est légitime, elle est dans l'ordre de Dieu, si vous la lui rap-
portez, etje me plais à en trouver dans votre lettre l'expression naïve et touchante. INIais entendez aussi que c'est une joie du temps et fugitive comme lui. Il y a une autre joie dans l'éternité, et c'est celle-là qui doit être l'objet de tous les désirs de votre âme. Que le ciel cependant, cher ami, répande sur vous et sur celle dont le sort ne sera plus désormais séparé du vôtre tout ce qu'il y a de plus doux dans les grâces qu'il accorde aux jeunes époux. Qu'il daigne écarter de votre route, à travers ce monde, ce qui pourrait affliger votre vie et en troubler Taimable paix. Voilà les vœux que forme pour vous le plus sincère et le plus tendre de vos amis. »
M. Hugo était-il alors digne d'entendre ce langage et capable de le comprendre? On pourrait en douter, car voici les lignes qui, dans les McnioireSj suivent la lettre de M. de Lamennais :
« Bientôt après cette lettre, M. de Lamennais revint à Paris, et ce fut lui qui donna à Victor le billet de confession dont il eut besoin pour se marier. »
Cette phrase est louche : elle semble indiquer — surtout d'après le ton général du livre — que ^I. Hugo demanda un billet de confession comme on demande un acte quelconque de l'état civil, et que M. de Lamennais, ne voyant là qu'une simple formalité matérielle, lui donna sans condition ce
2'. INTllODUCTION
j);i])UM', dont il (tvdit hrsoin. (les msmiiatioiis niiiii- ([lUMil (II' venté. M. àv LanuMiiuus n'a ccrtainciiu'iit clomu- le billet qu'après avoir cntciulu la confession. Si M. Hugo recule devant cet aveu, crainte de perdre l'estime de ses amis, il lui reste une ressource : c'est de dire (ju'il ne s'est pas confessé sincèrement. Les gens auxquels il veut plaire ne lui pardonneraient pas un acte de foi, mais ils acceptel'ont sans peine un acte d'hypocrisie. Quant à moi, je crois qu'il fut sincère; et si j'insiste sur les misérables efforts qu'il fait aujourd'hui pour antidater son incrédulité, c'est parce que ses efforts contiennent un précieux enseionement. Et puis le souvenir du Lamennais révolutionnaire ne doit pas nous empêcher de défendre le Lamennais qui défendit l'Eglise.
Nous ferons une autre observation sur les confidences du poète au sujet de son mariage. Les Mémoires nous donnent divers extraits des lettres que M. Hugo écrivait à celle qui allait- être sa femme. Il y parlait naturellement de poésie et d'amour; il le faisait, d'ailleurs, avec retenue et aussi avec une certaine grandeur.
« Lorsque deux âmes, disait-il, qui Se sont cherchées plus ou moins longtemps dans la foule, se sont enfin trouvées ; lorsqu'elles ont vu qu'elles se convenaient, qu'elles s'entendaient, en un mot,
quelles étaient pareilles l'une à l'autre, alors s'établit entre elles une union ardente et pure comme elles, union qui commence sur la terre pour ne pas finir dans le ciel. Cette union est Y amour, l'amour véritable, tel à la vérité que le conçoivent bien peu d'hommes; cet amour qui est une religion, qui divinise l'être aimé, qui vit de dévouement et d'enthousiasme, et pour qui les plus grands sacrifices sont les plaisirs les plus doux. »
L'amour de M. Hugo était certainement très profond et très dévoué; néanmoins il nous permettra de n'y pas voir une religion. Du reste, ce sont là licences de poète et d'amoureux, sur lesquelles on peut passer, surtout lorsque le ton général est élevé et que la pensée est pure. Ce que nous voulons signaler ici, c'est le fait même de la publication. M. Hugo ne se borne plus à s'écrier, comme le poète des Feuilles cl' automne :
Oh ! mes lettres d'amour, de vertu, de jeunesse! C'est donc vous! Je m'enivre encore à votre ivresse, Je vous lis à genoux !
Il va plus loin : il livre cette correspondance au public, il bat moniîaie avec des souvenirs que l'on outrage en les divulguant. Que l'écrivain, lorsqu'il étudie les choses de la vie, laisse passer dans ses œuvres un écho de ses douleurs et de ses joies,
<|u'il y inouï 10 comme un renct do sou Timo et de son co'ur, c'est inévitable. Mais il n'y a là rien de personnel; ce sont des appréciations générales, et uon des confidences. Dira-t-on que M. Hugo, donnant ses Mcinoires^ devait aller plus loin? Nous ne le contestons pas. Il pouvait parler de son mariage, il pouvait même indicpier discrètement combien il l'ut heureux. Nous n'admettons pas qu'il pût fouiller dans ses tiroirs et nous donner, même par extrait, les lettres d'amour (pi'il écrivait à sa fiancée. Il y a des épanchements dont on ne doit pas trahir le mystère. La tendresse la plus légitime est tenue à la réserve devant le public; si elle l'oublie, doutez de sa délicatesse et de sa profondeur.
Voici un dernier extrait des lettres de M. l'abbc de Lamennais à M. Hugo. Celui-ci venait de visiter un coin de la Suisse et de la Savoie; il avait parlé de Genève à son illustre ami ; M. de Lamennais lui parlait de Rome : ^
(( ... J'ai connu des gens qui ne pouvaient souffrir cette belle campagne de Rome, modèle de grandeur et même de grâce dans son apparente désolation. Quand le soir on passe devant le tombeau de Métella et les catacombes de Saint-Sébastien, et qu'à travers les ombres des vieux Romains et des souvenirs de vingt siècles, seuls habitants de cette solitude, on arrive au Mont-Sacré, tout ce qui se
remue dans l'ame est inexpi'imal)le. Pas une chaumière, pas un arbre; quelques aigles qui planent sur ce sol désert, où une multitude de petites collines, semblables aux flots de la mer, forment d'immenses ondulations; une lumière douce et moelleuse, qui s'épaissit pour devenir la nuit: voilà tout; mais c'est Rome encore avec sa puissance, avec son empire, et vous êtes subjugué par son fantôme même... »
A propos de Genève, que M. Hugo louerait aujourd'hui, mais qu'il traitait rudement en 1825, M. de Lamennais disait :
« Genève au bord de son lac, triste, froide, pesante, élevant de temps en temps un cri aigre et discordant, ressemble à un cormoran sur un rocher. Ce serait l'honorer beaucoup trop que de l'offrir en sacrifice à la Ville éternelle. Quand l'industrie sera tout à fait divinisée, on pourra tout au plus la traîner à son autel. »
M. Victor Hugo, qui comptait déjà dans les lettres, ne tarda pas à prendre la tête du mouvement romantique. Il publia en 1826 la seconde édition de ses Odes, et arbora résolument, dans sa préface, le drapeau de « la liberté littéraire », que d'autres, d'ailleurs, avaient arboré avant lui.
Uicn, (huis les premiers ouvi-iiî^-es de M. Hugo, nimliqiiait une pensée et surtout nn vie pralUjuenicnt ehrétiennes; mais, eomme les romantiques aimaient à parler du moyen âge, faisaient profession d'admirer les églises gothiques et méprisaient le dix-huitième siècle, il fut convenu que la nouvelle école avait des tendances catholiques. De plus, les feuilles voltairiennes attaquaient très vivement et très pauvrement les doctrines littéraires de M. Hugo ; ces attaques conti*ibuèrent à lui conserver longtemps de chauds amis chez les hommes dévoués à l'Église. Aussi, dès 1830, M. de Montalembert, alors âgé de vingt ans, mais déjà prêt pour le combat, voulut-il lui être présenté. Voici comment M. Hugo raconte cette première entrevne :
« Un jour que M. Victor Hugo accrochait dans son cabinet une bibliothèque composée de quatre planches reliées entre elles par des cordes, et qu'il s'en tirait assez mal, le prince de Craon lui amena un jeune homme blond, d'un visage agréable, où l'on ne voyait d'abord que de la douceur et ensuite que de la finesse. Ce jeune homme était allé à Herjiani et avait voulu complimenter l'auteur. Il était ravi de voir le théâtre s'affranchir; il voulait la liberté partout. Il s'appelait M. de Montalembert. »
On sent sous ces lignes, d'une indiflerence calculée, un assez vif souvenir de certaines rencontres
de tribune, où vingt ans plus tard le jeune homme blond malmena rudement l'auteur d'Hernani. Et notez que M. de Montalembert, qui a fait subir de si rudes échecs oratoires à M. Hugo, a le premier peut-être jeté dans l'esprit de cet homme de lettres l'ambition d'être orateur politique. jNI. Hugo raconte un procès qu'il eut à propos de son drame le Roi s amuse, et rappelle avec orgueil qu'il fut son propre avocat : « Quand M. Victor Hugo, dit-il, eut fini de parler, il fut entouré et complimenté. M. de ISIontalembert lui dit qu'il était un orateur autant qu'un écrivain, et que, si on lui fermait le théâtre, il lui resterait la tribune. » Assurément, M. de Montalembert s'est trompé dans cette circonstance... comme dans quelques autres; mais quel avantage M. Hugo trouve-t-il à le rappeler?
Nous ne savons si M. de Montalembert attendait encore quelque chose de l'auteur du Roi s amuse; il est certain, au moins, qu'il eut de singulières illusions sur l'auteur de Notre-Dame de Paris. M. Hugo le constate: il dit que l'un des journaux les plus bienveillants pour ce roman, dont la pensée est détestable, « fut \ Avenir, rédigé par MM. de Lamennais, de Montalembert et Lacordaire, qui fit trois articles ». L'auteur de ces articles était M. de Montalembert. Evidemment, le jeune homme blond voyait encore une pensée religieuse sous la reli-
giosité archéologique de M. Hugo. D'autres, plus mûrs, entretenaient les mêmes erreurs. Bientôt il fallut se rendre : car le caractère antisocial, anticlirétien, des aspirations de M. Victor Hugo devenait évident. Les catholiques les plus sensibles à la sonorité des grands mots reconnurent enfin un ennemi de race dans cet écrivain qu'ils avaient pris pour un allié.
Nous n'avons examiné qu'un côté de ce livre, — le côté qui pouvait le mieux montrer le fond de l'homme en nous apprenant comment il a été formé. Que résulte-t-il de cette sorte d'enquête? Il en résulte que M. Victor Hugo a été élevé en dehors de tout principe solide, que rien de ferme n'a fécondé son esprit. Il a eu des tendances, mais pas de croyances; des aspirations, mais pas de résolutions. Par suite môme de ces facultés, qui se résument dans l'imagination, il avait particulièrement besoin d'une direction vigoureuse, calme et suivie; toute direction lui a fait défaut. La base chrétienne qui avait manqué à l'union de ses parents a manqvié également à son enfance et à son éducation. Un instant il s'est approché de la vérité ; mais son esprit n'a pas su la reconnaître, ou son cœur n'a jjas trouvé la force de s'y dévouer. Il s'est cru tour à tour légi-
timiste, orléaniste, conservateur, libéral, napoléonien, démocrate; il s'est même cru catholique; maintenant il se croit socialiste. Au fond, en politique comme en religion, il n'a jamais eu que des opinions d'amateur, dictées, un jjeu par son imagination, beaucoup par son orgueil ou ses intérêts.