EN 184 2 — LE RHIN
Février 1842.
Faisons d'abord un peu de critique littéraire, et, pour l'instruction des Saumaises à venir, constatons ici comment un livre de M. Hugo paraît au jour. C'est d'abord un petit bruit que de discrets amis répandent : « On dit que Hugo va publier quelque chose. — Ah! prose ou vers? — Je ne sais. )) On laisse passer une semaine. La semaine suivante : « Ce sera de la prose. — Quel sujet?
1. Ce travail sur le livre de Victor Hugo le Rhin a paru dans VUnivers des 2, 3 et G février 1842. Il n'a pas été reproduit dans les Mélanges: c'est donc, on quelque sorte, de l'inédit. Victor Hugo était alors dans le plein de son talent. Louis Veuillot, qui le connaissait à fond, en fit, au sujet du Rhin, une étude d'ensemble, qui est restée parfaitement vraie. Ce chapitre de critique est aussi un chapitre d'histoire littéraire; il montre do quels procédés usaient dès ce temps M. Hugo et les siens pour bien lancer ses ouvrages. Jamais homme do lettres ne cultiva mieux la réclame. Grand poêle, mais bien petit esprit ! On verra aussi que dès 1842 M. Hugo descendait d'un pas rapide la pente qui mène à l'enterrement civil.
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quel titre? — Je ne sais, n On laisse passer quinze jours. Quand on peut supposer que les têtes ont assez travaillé sur l'œuvre eu gésine, les révélations reprennent de plus belle. Le livre sera politique. M. Hugo, ou, plus respectueusement, Hugo, maintenant qu'il est de l'Académie, ne renonce pas précisément à la littérature, mais renonce du moins à la poésie et aux œuvres dépure imagination; il veut aborder les questions de gouvernement, et fera, par | le livre annoncé, un pas de géant dans cette voie nouvelle. Cela se redit, s'amplifie et se commente; mais ce ne sont encore que des rumeurs. Tout à coup, comme une aurore au milieu de ces ténèbres éveillées, la rcclarne paraît : non pas la réclame insignifiante et terne , qui sort ordinairement des boutiques de libraires; mais la réclame à ciselures, et qui sent une origine parnassienne, trahissant par I mainte façon l'œil, sinon la main du maître. Elle donne le titre de l'ouvrage : le Rhin, titre profond et fier ; elle le caractérise : ce sera tout à la fois un journal de voyage, un livre philosophicpie et littéraire, et un travail politique. Elle ne dit rien de plus; mais toutefois elle sait s'arranger pour faire deviner ou supposer les intentions secrètes de l'auteur : car il y a toujours des intentions secrètes, il doit y en avoir, il serait malhonnête de croire qu'il n'y en a point. M. Victor Hugo ne publie pas un
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livre uniquement pour publier un livre; il y met d'autres desseins, qui seront révélés. Tout livre de M. Hugo est une pierre équarrie, taillée, gravée, pour servir de clef de voûte aux édifices de l'avenir. C'est ainsi que cela se dit, et si vous trouvez la phrase un peu surprenante, elle n'est pas de nous, ni certes l'idée !
Cette réclame est pour mettre le public en goût ; mais le livre ne se hâte point. On sait ce qu'il sera; il convient maintenant qu'on le désire. Cependant les confidents se donnent carrière; ils promettent des choses inouïes, des aperçus lumineux, des mélanges et des contrastes extraordinaires: tempête et soleil, coups de tonnerre et chants d'oiseaux ; de la science à pleines mains, de la fantaisie à pleins bords, une politique comme le monde n en a jamais vu. Enfin le moment approche où la longue attente du public va finir : deux énormes lignes, barrant comme une poutre la quatrième page des journaux, annoncent pour après-demain, à midi, la mise en vente; et, au jour marqué, cinq ou six journaux paraissent chacun avec un long fragment de ce livre déjà tant célébré. Alors los et largesse à l'auteur. Sonnez, clairons, cors et musettes! Et musettes, et cors, et clairons de sonner, tandis que le Journal des Débats, porteur aussi de son fragment choisi parmi les plus mirifiques, déclare avec gravité que ce qui
se passe est un événement. Puis, que l'on parle cneoi-e tle l'adresse d'Alcibiade , qui coupait la queue de son chien pour faire causer Athènes ! Celui-ci ne montre pas seulement l'oreille de son livre, et il sait en occuper tout Paris. Il est vrai que Paris s'occupe de beaucoup d'autres choses en même temps.
Ainsi vint au monde, en l'an de grâce 1842, un nouvel ouvrage de M. Hugo. C'est une rumeur, c'est une espérance, c'est une attente, c'est un événeiiient. Dans un siècle, si cette page, dérobée par un coup de Providence an trépas qui l'attend ce soir, tombe sous les yeux d un feuilletoniste, — à supposer que dans un siècle les feuilletonistes sachent encore lire, — certes elle l'amusera bien : car, nous avons hâte de le dire, ce livre annoncé avec tant de vacarme, pour ne pas employer un autre mot; ce livre traité en personnage jusque dans sa jDropre préface, où il se donne comme venant résoudre une question internationale ; ce livre tonnant, triomphant, surnaturel, que tout ce bruit de cymbales et tout ce tapage de grosse caisse dont il a été accompagné m'ont fait acheter seize francs, — et l'on ne m'y reprendra plus, je vous assure; — ce livre, j'ai là, sous la main, de quoi le prouver surabondamment tout à l'heure ; ce livre n'est pas un livre sérieux, et, de l'aveu de lauteur, n'est pas même un livre!
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J'aurais dû m'en douter. Je suis, en effet, de ces lecteurs dont le nombre va considérablement s'accroître, qui regardent la colossale réputation de M. Hus'o comme ime mvstification colossale. Mais je n'accusais pas M. Hugo de complicité dans cette plaisanterie devenue maussade; je croyais qu'il se prenait au sérieux, qu'il faisait tous les efforts qu'une vanité de poète rend possibles, pour se tenir dans les hauteurs olympiennes où ses zélateurs l'ont établi au ffré de ses souhaits. J'attendais sans doute de lui des extravagances; je n'en attendais pas des balivernes et des grossièretés. Je ne m'imaginais pas qu'il abjurerait la dignité du talent jusqu'à se servir de sa renommée pour lever une contribution sur le publie, en lui donnant, avec de graves promesses et sous un titre pompeux, un recueil de billevesées comme celles que nous allons examiner ; des lettres écrites pour l'intimité, mais d'un style et d'une pensée tels, que, même à ce titre, elles sont à peine excusables , et qu'il serait encore difficile d'en pardonner la publication à l'avidité impie d'un héritier, ou à la sottise d'un Brossette gonflé de les avoir reçues. Non, jamais je ne me serais douté de cela. Jamais je n'aurais pensé que l'auteur des Odes et Ballades et des Feuilles d' automne^ cet homme honnête et sérieux, comme disent toutes ses préfaces, écrirait à la toise, avec aussi peu de souci que
le (loinin- dos feuilletonistes, et que, Irouvant dans son esprit une idée à fournir la matière tout au plus d'un artiele de journal, il consentirait à ramasser des vieilles lettres, des notes d'auber^-e, des ealeml)()urs, des futdilés, des obscénités, pour en former, je n'ose plus dire deux volumes, mais (|uel([ue chose que son libraire, en y mettant beaucoup de j)apier blanc, pourrait vendre trois écus!
Trouvera-t-on que la critique est odieuse de supposer un semblable calcul? Soit : je le veux de grand cœur. M. Hugo est un homme de talent, un homme de génie même (ce que je ne donne pas comme un éloge), et je n'aime nullement à voir le talent ou le oénie descendre à de sordides considérations. Mais alors , il faut bien le reconnaître , l'encens que M. Hugo brûle et fait brûler devant lui, sans cesse, lui a obscurci le sens. Il en est venu à croire qu'il ne peut rien iaire, rien écrire, qui ne soit digne de l'admiration du monde et des soins de la postérité. Tout ce qu'il daigne penser doit être divulgué, l'humanité y a droit; s'il nous en celait quelque chose, ce serait une sorte de vol qu'il ferait à l'çsprit humain. Hypothèse d'ailleurs probable, et qui ressort des instincts de l'âme, de cet orgueil puéril des femmes, des artistes et des poètes, que Ion nomme la vanité. Acceptons le livre que voici comme le fruit naïf de cette prodigieuse vanité;
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nous V puiserons une leçon plus utile : pesant ces fières. intelligences qui se perdent clans l'adoration trelles-mènies, nous verrons à quoi rend son culte 1 homme qui devient son dieu ; et si ce spectacle nous donne (juelque force contre des penchants semblables qui seraient en nous, nous ne croirons plus avoir trop payé ces deux volumes, que l'on ne croit pas vendre trop cher. Aussi bien est-ce le seul profit à en tirer.
Avant d'aller jdIus loin, nous avons à exprimer, sur le poète en général, un sentiment qui court risque de ne pas faire fortune en ce temps où le poète abonde et surabonde. Ce sentiment est surtout contraire à l'opinion de M. Hugo lui-même: en effet, dans ses préfaces et dans ses vers, particulièrement dans ceux adressés au grand Inconnu qu'il nomme Olympio (et qui est peut-être M. Théophile Gautier), l'auteur de Notre-Dame de Paris attribue au poète un rôle éminent parmi les hommes et parmi les nations. Il nous faudrait du courage pour réclamer contre cette prétention, si nous étions seul à la croire exagérée. Mais notre humble gros bon sens se trouve être d'accord ici avec les plus fortes intelligences que le monde ait vues, diwej^ une multitude d'hommes supérieurs, nous dirions volontiers avec l'unanimité de tous les hommes vraiment grands et supérieurs, qui ont pu aimer beaucoup la poésie.
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mais ([iii l'ont aimro on professant d'ordinaire pour les poètes un parfait dédain. Nous citerons deux de ces hommes-là, et leurs noms nous dispcniseront d'en chercher d'autres : Platon dans l'anticpiité, Bossuet dans les temps modernes. Platon, (jrec, peut, à la rigueur, être soupçonné d'aimer l'hyperbole; mais Bossuet se range à son sentiment, et l'on n'a pas coutume d'accuser Bossuet de parler sans de bonnes raisons. Or voici comme il parle :
« On en voit qui passent leur vie à tourner un vers, à arrondir une période; en un mot, h rendre agréables des choses non seulement inutiles, mais encore dangereuses , comme à chanter un amour feint ou agréable, et à remplir l'univers des folies de leur jeunesse égarée. »
Il me semble entendre d'ici tous nos ràcleurs de violons, tous nos sonneurs de trompettes, et jusqu'aux moindres joueurs de guimbarde , depuis Olympio jusqu'à Panserosa, qui s'indignent et qui réclament contre le fanatisme de cet évéque prosateur. Attendez donc, rossignols et fauvettes ! Bossuet n'a pas fini ; laissez passer la justice de génie et du bon sens :
« Aveugles admirateurs de leurs ouvrages , ils ne peuvent souffrir ceux des autres ; ils tâchent parmi les grands (aujourd'hui, lisez : parmi la canaille, la
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sainte canaille ^), dont ils flattent les erreurs et les faiblesses, de gagner des suffrages pour leurs vers. S ils remportent ou qu'ils s'imaginent remporter l'applaudissement du public, enflés de ce succès, ou vain, ou imaginaire, ils apprennent à mettre leur félicité dans des voix confuses, dans un bruit qui se fait dans lair, et prennent rang parmi ceux à qui le prophète adresse ce reproche : Vous qui vous rejouissez dans le néant. Que si quelque critique vient à leurs oreilles, avec un dédain apparent et une douleur véritable, ils se font justice à euxmêmes : de peur de les affliger, il faut bien qu'une troupe d'amis flatteurs prononcent pour eux, et les assurent du public. Attentifs à son jugement, où le goût, c'est-à-dire, ordinairement la fantaisie et Ihumeur, a plus de part que la raison, ils ne songent pas à ce sévère jugement où la Vérité condamnera l'inutilité de leur vie, la vanité de leurs travaux, la bassesse de leur flatterie, et h la fois le venin de leurs mordantes satires ou de leurs épigrammes piquantes, plus que tout cela les douceurs et les agréments qu ils auront versés sur le poison de leurs écrits, ennemis de la piété et de la pudeur. Si leur siècle ne leur paraît pas assez favorable à leurs folies, ils attendront la justice de la postérité, c'est-