‹ Études sur Victor Hugo. Introduction, notes et appendicesChapitre 9 sur 57 · I.;i glande populace et la sainte canaille, w · texte numérisé non relu

I.;i glande populace et la sainte canaille, w

(AuG. Barbier.)

à (lire qu'ils trouveront beau et heureux d'être loués parmi les hommes, pour des ouvrag-es que leur eonscience aura condamnés avec Dieu même, et qui auront allumé aulour d'eux un l'eu veuireur. 0 tromperie ! ô aveuglement ! ô vain triomphe de l'orgueil ! »

Si l'on écrivait encore de ce style à présent, ne eroirait-on pas que cet admirable portrait est fait (Ihier? Mais contiiuions : il ne faut rien perdre d'une pareille trouvaille. Seulement, <pie l'on se rappelle quels poètes Bossuet avait en vue, et que l'on imagine, s'il se jDeut, les couleurs dont il aurait chargé son pinceau sublime, ayant eu à peindre les rinieurs de notre temps.

« Une autre espèce d'orgueilleux. Les philosophes condamnent ces vains écrits. Il n'y a rien en apparence de plus grave ni de plus vrai que le jugement qu'un Socrate, un Platon, d'autres philosophes, à leur exemple, portent des écrits des poètes. Ils n'ont, disent-ils (c'est le discours de Platon), aucun égard à la vérité : pourvu qu'ils disent des choses qui plaisent, ils sont contents; c'est pourquoi l'on trouvera dans leurs vers le pour et le contre; des sentences admirables pour la vertu, et contre elle ; les vices y seront blâmés et loués également, et, pourvu qu ils le fassent en de beaux vers, leur ouvrage est accompli. On trouvera dans ce philosojîhe un recueil de vers d'Homère pour ou contre la vé-

rite et la vertu : le poète ne paraît pas se soucier de ce qu on suivra; et pourvu qu'on arrache à son lecteur le témoignage que son oreille a été agréablement flattée, il croit avoir satisfait aux règles de son art. C'est pourquoi (ceci est encore le raisonnement de Platon, sous le nom de Socrate), lorsqu'on trouve dans les poètes de grandes et admirables sentences, on n'a qu'à approfondir et à les faire raisonner dessus, on trouvera qu'ils ne les entendent pas. — Pourquoi? dit ce philosophe. — Parce que, songeant seulement à plaire, ils ne se sont mis en aucune peine de chercher la vérité.

« Aussi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également étalés. Il trouve à propos de décrire dans son Enéide l'opinion de Platon sur la pensée et l'intelligcncc qui anime le monde ; il le fera en vers magnifiques. S'il plaît à sa verve poétique et au feu qui en anime le mouvement, de décrire le concours d'atomes qui assemble fortuitement les premiers principes des terres et des mers, des airs et du feu, et d'en faire sortir l'univers, sans qu'on ait besoin pour les arranger du secours d'une main divine, il sera aussi bon épicurien dans une de ses églogues que bon platonicien dans son poème héroïque. Il a contenté l'oreille'; il a étalé le beau tour de son

1. 11 faut reconnaître que ceci ne regarde point M. Hugo, qui s'est toujours médiocrement occupé de contenter l'oreille.

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esprit, le beau son de ses vers, et la vivacité de ses expressions : c'est assez à la poésie, il ne croit pas que la vérité lui soit nécessaire.

« Les poètes et les beaux esprits chrétiens pi'cnnent le même esprit : la religion n'entre non plus dans le dessein et daus la composition de leurs ouvrages que dans ceux des païens. Celui-là s'est mis dans l'esprit de blâmer les femmes ; il ne se met point en peine s'il condamne le mariage, et s'il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un remède : pourvu qu'avec de beaux vers il sacrifie la pudeur des femmes à son humeur satirique, et qu'il fasse de belles peintures d'actions bien souvent très laides, il est content.

« Un autre croira fort beau de mépriser l'homme dans ses vanités et ses airs ; il plaidera contre lui la cause des bêtes, et attaquera en forme jusqu'à la raison, sans songer qu'il déprise l'image de Dieu, dont les restes sont encore si vivement empreints dans notre chute, et qui sont si heureusement renouvelés par notre régénération. Ces grandes vérités ne lui sont de rien; au contraire, il les cache de dessein formé à ses lecteurs, parce qu'elles rompraient le cours de ses fausses et dangereuses plaisanteries. Tant on s'éloigne de la vérité, quand on cultive les arts à qui la coutume et l'erreur ne donnent dans la pratique d'autre objet que le plaisir! »

l'œuvre de V. HUGO E^' 1842 45

J'espère qu ou ne m'en voudra pas de cette longue citation. Outre tpie je n oserais point et que je ne saurais guère abréger Bossuet , dont les périodes sont faites de ciment romain et de orauit d'Armorique, Bossuet aujourd'hui est moins lu et moins connu que M. Hugo, qui développe en cent endroits, comme je l'ai dit, une opinion tout à fait différente. Et il est juste de laisser parler tout le monde en ce débat qui va tout à l'heure devenir social. Convenez que le poète, tel qu'il s'offre à nous, est bien cet être que Bossuet nous représente : toujours vaniteux, ordinairement inutile, dangereux très souvent; cet artisan de fadaises et ce créateur de chimères, bouffi du sentiment de sa propre valeur, insensible au mal qu il peut occasionner, n'estimant des choses qu'il dit que le bruit et l'apparence, amoureux de clinquant, amoureux de soi-même, et, par amour -propre, considérant comme autant d oracles toutes les billevesées qu'il accepte par absence de jugement, ou qu'il invente par puérilité d'esprit. Miroir préparé pour toutes les images, écho docile à tous les bruits : c'est bien le poète, et je l'avoue, M. Hugo, depuis qu'il rime, me paraît bien ressembler à ce poète-là. Mais il y ajoute des traits que Bossuet n'a point marqués et ne pouvait prévoir : je veux parler de cette prétention étrange, si complaisamment étalée dans les derniers recueils

(le l'iuiteur, où il témoigne, lui, poète, c'est-à-dire, airain creux et cymbale retentissante, ne pas aspii-cr à moins cpi'au pontificat des idées ! Et se coiitentet-il même de ce rôle? ne se révère-t-il pas encore comme créateur, ou tout au moins comme révélateur des croyances futures?

Le poclc en des jours impics Vient préparer des temps meilleurs; Jl est riiommc des utopies, Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C'est lui qui sur toutes les têtes, En tout temps, pareil aux prophètes.

Dans sa main où tout peut tenir, Doit, qu'on l'insulte ou qu'on le loue. Comme une torche qu'il secoue.

Faire flamboyer l'avenir.

Peuples, écoute/, le poète!

Ecoutez le rêveur sacré!

Dans votre nuit, sans lui complète.

Lui seul a le front éclairé!

Des temps futurs perçant les ombres.

Lui seul distingue en leurs flancs sombres

Le germe qui n'est pas éclos.

Homme, il est doux comme une femme.

Dieu parle à voix basse à son âme, .

Comme aux forêts et comme aux flols!

C'est lui qui, malgré les épines, L'envie et la dérision.

l'œuvre de V. HUGO EN 1842 47

Marche courbe dans vos ruines,

Ramassant la tradition.

De la tradition féconde

Sort tout ce qui couvre le monde,

Tout ce que le Ciel peut bénir.

Toute idée, humaine ou divine,

Qui prend le passé pour racine,

A pour feuillage l'avenir*. •

// rayonne! il jette sa flamme

Sur l'éternelle vérité!

Il la fait resplendir pour l'àme

D'une merveilleuse clarté.

Il inonde de sa lumière

Ville et déserts, Louvre et chaumière,

Et les plaines et les hauteurs ;

A tous d'en haut il la dévoile (?) :

Car la poésie est l'étoile

Qui mène à Dieu rois et pasteurs.

Ces énormes impertinences, — de quel autre nom caractériser cela? — qui ne sont qu'un faible échantillon des belles pensées où M, Hugo s'entretient sur son propre compte, se trouvent dans l'ode intitulée Fonction du poète. Et, vraiment, je crois que si Bossuet avait lu de pareils vers,... oui, en vérité, il serait arrivé quelque chose d'étrange : le monde aurait entendu rire Bossuet ! Quoi donc ? ce peu

1. Remarquez cette idée neuve que tout sort de la tradition, et devinez, s'il 90 peut, comment une idée divine prend le passé pour racine. Le prophète ne comprend même pas ce qu'il dit.

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d i';ui lioiiMc se croît le sololl ! ce tambour se dit prophète ! 11 y a bien l;i de ([iioi dérider le (Vont du vieil évè<[ue et du docteur, liossuct rirait : il ue voudrait pas eutrer eu sévérité ui en raisonnement eonire un fou.

Mais il faut que jious prenions, nous, la chose au sérieux : nous vivons <mi i\n temps où de telles sornettes ne passent plus pour folies, et tout au contraire ! Un homme a-t-il composé cpielques milliers de semblables extravag-autes balivernes, qui l'auraient fait montrer au doigt il y a cent ans ; y a-t-il ajouté, par milliers aussi, avec toute hi détestable fécondité du mal, ces peintures, que redoute la pudeur, des l'oUes de jeunesse cgarce, et du débordement plus impardonnable de son âge mûr; en même temps (pi'il a prétendu usurper le rôle du prêtre, et poussé rincontinence de sa vanité jusqu'à donner pour révélation de Dieu même les visions de cette vanité grotesque, a-t-il fait rougir les jeunes fronts, corrompu les cœurs innocents, faussé les faibles esprits, effacé dans les consciences, par la fureur et le scandale de ses sophismes, la notion fragile du devoir; a-t-il su, fier et glorieux complaisant du vice, fournir aux Céladons imbéciles autant de vers qu'ils en veulent chanter aux pieds de leurs Cdiloés ; a-t-il rimé si bien, que plus d'une mère lui a du de pleurer l'honneur de sa fille, et que les

l'œuvre de V. HUGO EN 1842 40

anges de Dieu, vaincus, se sont voilés la face : alors, parvenu au faîte de la gloire littéraire, membre de l'Académie, juge à distribuer les prix Montyon, sénateur préposé à rencouragement des vertus, il devient considérable aux yeux du public ; on bésite à peine à l'accepter pour ce qu'il se donne, et laissant là sa guitare, sur laquelle vibrent encore les noms de Flipote et d'Elvire, il se voit admis à déclarer, avec beaucoup d'aplomb, ce qu'il a daigné penser des plus graves affaires du monde, durant les loisirs que hn a permis sa fabrique de madrigaux.

Et l'on voit le chantre de toutes les faiblesses, le dramaturge jaloux des franchises de sa folie, le frivole inventeur de mille sophismes antisociaux ; le rhéteur qui, se laissant emporter par la pente de la rnne, a mille fois rué son vers contre les vérités les plus essentielles , les plus vénérables , les plus saintes ; le bel esprit qui a consacré la moitié de sa vie à former un arsenal où toutes les frénésies humaines peuvent s'armer dune excuse éblouissante ; on le voit, dis-je, et cela ne semble pas croyable alors même qu'on le voit, devenir législateur !

Eh bien ! puisque ce travestissement politique, si cher à la vanité des sonneurs de luth, est après tout légal, sinon légitime; puisqu'il faut subir le poète tourné en homme d'Etat, nous examine-

SO L (KUVUK DE V. llUr. O KN 1842

VOUS SCS idées d'homme d'Ktat, ci nous le ferons sans niénao-cmcnt : car, s'il faut l'avouer, je ne saurais apporter nul calme dans cette afiaire, et je ne Aise <pi'à rendre mon discours le plus acéré que je puis. Je consentirais, certes, à ne plus jamais toucher une plume, si je pouvais faire le marché d'exprimer une bonne fois, comme je la ressens, toute l'indignation que j'ai dans le cœur contre les œuvres de M. Hugo et de quelques autres de ce temps, dont le talent me fait gémir. Qu'on ne me parle point de la considération <|ui lui est due, comme à tout artiste excellent dans son art. C'est le caractère de l'œuvre, et non l'éclat du talent, qui mérite des égards. Son talent, son génie, si l'on veut, n'excuse point ce qu'il lait publiquement voir de la perversité de ses maximes et de la orande faiblesse de son esprit, dès qu'il franchit les limites bornées du don que Dieu lui a fait, et qu'il emploie si mal. — Et quant ;i moi, si M. Hugo s'inquiète de savoir qui lui parle de la sorte, j'étais hier, Monsieur, un de ces jeunes gens qui vous admiraient au grand dommage de leur esprit et de leur cœur; je suis aujourd'hui un pauvre écrivain, un homme sans haine et sans malveillance, un liseur de vers qui vous place encore le premier parmi les poètes de ces jours-ci, qui sont sous ce rapport de tristes jours. Mais je suis en même temps un chrétien persécuté dans ma

foi, persécuté dans mes frères et dans le zèle que j'ai pour eux, par le retentissement de vos doctrines empoisonnées, par le bruit scandaleux de vos poésies impures, et par les impiétés qui coulent dans vos vers comme l'eau sur la pente des rues; je suis un chrétien indigné d'entendre un poète habile faire retentir de tels chants ; je suis un chrétien provoqué jusqu'au fond de l'âme au devoir de vous dire la vérité ; je suis un chrétien, c'est-à-dire, en cette circonstance, une voix que vous devez craindre et qui vous le fera sentir : car, si je suis peu de chose devant vous, j'apporte des vérités devant lesquelles tout votre génie est bien moins encore, des mérités que 1 on ne méconnaît point sans devenir aussitôt ridicule, et que vous avez amplement méconnues.

Un premier ouvrage de M. Hugo nous a montré ce qu'il sait faire en politique. En 1834, au zénith de sa gloire littéraire, déjà loin des convictions qui avaient paru inspirer ses premiers écrits, il lui vint en pensée que le public pénétrerait avec plaisir dans le fond de son âme, et serait heureux d'apprendre comment l'auteur jacobite des Odes et Ballades était dexenu révolutionnaire : chanoement, à coup sûr, naturel et légitime au temps où nous vi-

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vous. — Ce serait un jjauvrc huimnc que celui qui tarderait à trente ans toutes les pensées et toutes les chimères tle son adolescence ; qui aurait toujours, en toutes choses, la même façon de juger et de sentir; (jui ne parviendrait ni à (aire avancer ses idées m ii Taire reculer ses passions, et dans la force de l'âge, écolier par les doctrines, jouvenceau par le cœur, ne saurait toute sa vie que soupirer des romances et que répéter des leçons. — M. Hugo, convaincu que son histoire ne pouvait ressembler ;i riiistoirc de tout le monde, fit une battue générale de ses tiroirs. Vieux articles exhumés des journaux disparus, vieux vers qu il était prudent d'oublier, notes écrites sur le journal intime qu'il tient de ses impressions courantes, il recueillit tout et le publia sous le titre de Liltcraturc et Phllosopliie mêlées. M. Hugo avait alors trente-deux ans, âge d'éligible, âge où l'on sait ce que l'on fait, si jamais on doit le savoir.

Il n'y a rien à dire de la partie jacobite de ce volume. C'est de la prose de collège, sans faute d'orthographe et sans naïveté ; de la politique de poète inspiré par la lecture du Drapeau hianc, de vrais rogatons d'« enfant sublime » : rien qui approche le moins du monde le mérite des Odes et Ballades, ou même la folle imagination de Han d'Islande. Sorti de ses rimes et de ses chimères, le remarquable

l'œuvre de V. HUGO en 1842 53

poète est déjà vulgaire comme un vieux journaliste. Est-il vraiment jacobite ? Je n'en vois rien; et que m'importe l'opinion dont on allaite ce rimeur de vingt ans! Est-il chrétien ? Il le dit : rien ne le fait supposer. Il se montre fort épris de théâtre, de vers, de passions; tout le reste n'est que reflet et surface. Il admire M. de Lamennais, mais il pleure lord Bvron, et je prévois aisément que son royalisme ne tiendra ni contre l'enivrement de la popularité ni contre les ressentiments de l'amour-propre. La censure, qui voudra l'empêcher de déchirei' sur la scène le nom et le caractère d un roi, jière de ses rois, servira mieux que toutes les études aie pousser vers les idées révolutionnaires : périsse la monarchie, et que mon drame soit joué! Il se dit chrétien, il croit l'être; mais, lorsque des voix chrétiennes lui reprocheront de produire en plein théâtre la robe sacrée des princes de l'Église et de la souiller au contact de la robe des fdles perdues, il se trouvera tout de suite philosophe: périsse l'Eglise, et que mon drame soit applaudi ! Singulier royaliste et singulier catholique, qui s'avise d'écrire, un jour Marion Delornie, tout en donnant de nouvelles éditions de ses premières odes religieuses ! Ceci rappelle les expressions de Bossuet que nous citions hier, et caractérise le poète : aussi bon voltairien dans ses vers de théâtre que bon chrétien

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dans SCS pocsies lvrl(jiios. C'est c|uo, comme dit encore Bossuct, attentifau goût du public, il règle l;idessus ses ouvrages. Les sentiments d'une mère, ce doux public de l'enfant, l'avaient fait royaliste ^ ; les caresses de M. de Chateaubriand l'ont fait (piasi chrétien ^ : il prend de l'âge, et la popularité des journaux le rend libéral à la façon des Drbais. 'l'ourncA la page : la révolution de 1830 éclate; voilà le libéral devenu tout aussitôt révolutionnaire, et il va vous rimer des cantates à chanter au Panthéon sur les cercueils de Juillet. Yoilà toute la raison des transformations du poète, et ce n'était pas la peine de faire un livre pour dire au public ce qu'il savait bien, ce qu'il savait mieux que le poète même , car M. Hugo croit qu'il a changé; il n'a pas changé, il a tourné, tourné au vent. Quoi de plus simple ? Les poètes sont sur les hauteurs.

Je ne veux point faire ici des attaques personnelles; je veux prouver quelque chose contre M. Hugo. 11 se croit une valeur politique, et com-

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