‹ Étymologies lyonnaises. Réponse à M.A. SteyertChapitre 5 sur 12 · IV. — Noms de lieux formés avec des noms · texte numérisé non relu

IV. — Noms de lieux formés avec des noms

de personnes.

C'est particulièrement pour cette catégorie de noms que M. Steyert a trouvé « fastidieuse » l'analyse de ma conférence, et encore semble-t-il. au ton de la critique, que cette épithète ne traduise qu'assez faiblement son impression réelle. Je crains bien que la critique qu'à mon tour il me faut l'aire de cette partie de son Appendice ne paraisse encore tout a fait dénuée de charme, pour ne rien dire de plus. Que le lecteur, s'il le faut, s'arme de patience. Quant aux spécialistes, si ces pages venaient à tomber sous leurs yeux, je les prierais d'excuser le caractère parfois si élémentaire de la discussion qui va commencer : ce n'est pas moi qui l'ai portée sur le terrain des éléments.

Nous allons rencontrer, en matière d etymologie toponymique. des idées bien faites pour surprendre, surtout à la date où elles se produisent.

Il ne s'agit plus ici. comme pour les étymologies slaves, de « terres ignorées ». Il y a plus d'un quart de siècle qu'on travaille à explorer le terrain gallo-romain d'après la méthode scientifique. Sans remonter jusque-là, constatons qu'en 1890, c'est-à-dire cinq ans avant le premier volume de la Nouvelle Histoire de Lyon, paraissait le grand ouvrage de M. d'Arbois de Jubainville qui a pour titre : Recherches sur l'origine de la propriété foncière et des noms de lice,,- habités en Fronce. Si j'essayais de donner ici une appréciation personnelle sur ce beau livre, M. Steyert. à coup sur. et quelques lecteurs, peut-être, se défieraient d'une apprécia lion trop peu désintéressée chez quelqu'un qui. précisément, a pris ce livre pour principal guide, quand même il croit ne l'avoir fait qu'à bon escient et en se permettant, au besoin, de le contredire sur des points de détail. Mais voici un juge dont il ne viendra à personne. — pas même à M. Steyert, je suppose. — la pensée de contester l'absolue indépendance pas plus que la compétence hors de pair. M. Gaston Paris écrivait, à l'apparition de cet ouvrage : « La science de la toponymie historique, à peine naissante au temps où Quicherat traçait son esquisse, a fait

depuis vingt-cinq ans des progrès rapides et surs, comme méthode et comme résultats. On doit la plus grande partie de ces progrès aux beaux travaux où M. Auguste Longnon a montré la fécondité de l'alliance intime de la phonétique historique et de la géographie historique. Le livre de M. d'Arbois de Jubainville marque dans cette voie une étape nouvelle. Il donne à toutes les études qui le suivront et le compléteront une base solide, sur laquelle on pourra construire en toute

confiance La science de la toponymie historique, en

France doit a M. Longnonla constitution de sa vraie méthode, et a M. d'Arbois de Jubainville les fondations inébranlables dans leur ensemble, sur lesquelles elle se sera élevée (1). »

La voie à suivre dans les recherches d'étymologie toponymique était donc tracée, et bien tracée, au moins dès 1890, et l'on ne pouvait plus guère espérer de faire, en dehors de cette voie, œuvre vraiment scientifique dans l'explication des noms de lieux datant de la période celtique et de la période romaine. Sans doute. M. Steyert avait ignoré l'existence de ce livre: sans quoi, on ne comprendrait guère qu'il n'eût pas éprouvé le besoin de se mettre, grâce à ce livre, au courant des progrès réalisés dans une science qui semble bien exercer sur lui aussi une assez forte attraction. C'est regrettable pour la Nouvelle Histoire de Lyon. qui. assurément, a de brillants mérites par ailleurs, mais dont un romaniste a le droit de dire qu'au point de vue des étymologies, elle ne se trouve pas au niveau de la science actuelle; ce qui est particulièrement le cas dos deux pages consacrées aux noms de lieux dérivés d'un nom de personne avec le suffixe acus (2). Je n'avais pas pu. lors de ma conférence, ne pas remarquer cette tache dans l'œuvre de M. Steyert: mais, comme il avait pu ignorer la publication de i'éminent celtisant, je devais voir dans cette possibilité une circonstance atténuante. Son nom. qui n'avait jamais été prononcé dans ma conférence, ne fut pas même écrit dans ma brochure, a l'occasion de la théorie des noms eu drus; il nr l'a été. en ce qui concerne cette catégorie de noms, que pour un cas isolé, le nom d'Ainay. Le ton de sa « Réplique "donne à supposer qu'il s'est cru personnellement vise, même quand je ne le nommais pas et que je ne faisais, par l'exposition do la théorie scientifique des noms en acus,

1 Romani a, XIX 1890), pi VTi'p.

ETYMOLOGtES LYONNAISES 6)

que réfuter indirectement toute théorie arriérée sur ces noms(i).

On pouvait s'expliquer que M. Steyerteût écrit, en 1895, ses deux pages sur les noms en acus; on ne comprend pas tr bien qu'il les défende en 1899. Non pas que j'aie la présomption de penser que mon opinion personnelle, trop dénuée d'autorité propre, aurait dû exercer sur les idées étymologiques de M. Steyert une influence quelconque : mais, mon opinion rossait d'être purement personnelle des qu'elle se présentait surtout comme l'écho de celle des maîtres en la matière, en particulier de MM. d'Arboisde Jubain ville et Holder. Gomment n'a-t-il pas songea s'assurer, par l'étude directe de ces maîtres, si ses idées à lui étaient encore défendables et les miennes vouées à une condamnation sans merci ?. Cet oubli me parait surtout surprenant a l'égard de l'ouvrage de M. d'Arbois de Jubainville. Tandis que M. Steyert n'a pas toujours le souci de dégager telle autorité sur laquelle je m'appuie du ridicule dans lequel il cherche à m'envelopper, il n'a que des paroles de profonde admiration pour le savant membre de l'Institut. Ce n'est pas moi qui lui trouverai tort en cela, ni aucun de ceux qui savent tout ce que la science française doit a M. d'Arbois de Jubainville. Mais, enfin, n'est-il pas piquant d'entendre M. Steyert parler de « l'autorité si considérable » (p. 31) de l'éminent celtisant, reconnaître que « s'il s'agissait de mérite, de savoir et d'autorité, l'opinion (\r M. d'Arbois do Jubainville passerait avant la sienne - (p. 77). et déclarer avec un accent de parfaite sincérité : << Je n'aurais jamais la ridicule prétention de vouloir en remontrer à M. d'Arbois de Jubainville o (p. 35); n'est-il pas piquant, dis- je. d'entendre ces belles déclarations et de constater que, de fait. M. Steyert s'attaque avant tout aux idées fondamentales de M. d'Arbois de Jubainville? Quant à M. Holder. s'il s'est dispensé de le consulter, c'est que. dit-il. « tout le monde ne possède pas le Alt-celtischev Sprachschatz du savant allemand ». Soit: mais pourquoi alors, sans le connaître, se permet-il de parler avec un dédain trop peu dissimulé • les « Celtische Sprachschatz d'< lutre-Rhin », ou des - Holder d'au-delà du Rhin », compilant << du celtique plus ou moins

1 Apurement, quand j'écrivais : « Vous entendez dire pneore que le nom d'Albigny, par exemple, rappelle un Albinus etc., je ne pouvais pas ne pas penser à M. Steyeri : mais je pensais aussi ;'i tous ceux qui le disent encore, cela ou l'équivalent.

CS ETYMOLOGIES LYONNAISES

authentique (1)".' S'il avait mieux pratiqué M. d'Arbois de Jubainville,pour qui il professe une si haute et si juste estime, il saurait le cas qu'il convient de faire du c< Trésor » de M. Holder et n'aurait pas risqué des plaisanteries fatalement destinées à manquer leur but. Après avoir recueilli, pendant seize ans. les matériaux d'un dictionnaire gaulois, le savant français, avec une modestie qui l'honore infiniment, laissa le champ libre au savant allemand, dont le livre devait être plus complet que n'eût été le sien (-2). Non content de cet hommage qui en valait tard d'autres. M. d'Arbois de Jubaiuville a écrit encore que le gigantesque travail de M. Holder sera, pour les celtistes. l'équivalent du Glossaire de Ducange pour les médiévistes (:i). Voilà, me semble-t-il, un jugement qui nous commande à tous, celtisants ou non — et dans ce cas. plus encore — le respect pour l'œuvre de M. Holder.

Je m'assure que si M. Steyert avait pu consulter l'ouvrage de M. Holder ou voulu étudier celui de M. d'Arbois de Jubaiuville. il n'aurait pas écrit son Appendice ou l'aurait écrit de façon à ne pas le faire trop ressembler a un anachronisme philologique.

Après ce long préambule qui m'a semblé -indispensable, voyons ce que valent les critiques dirigées par M. Steyert contre l'explication que j'ai proposée ou acceptée, conformément aux principes de l'école scientifique, pour les noms de lieux où entre un nom de personne.

Noms simples. Il s'agit des noms du type Serenus (s. ent. fundus) = Serin. Vesia (s. ent. rliio) — Yaise.

M. Steyorî a été relativement indulgent aux étymologies de cette classe : sur dix noms que j'ai présentés comme ainsi formés, « il en est à peine, dit-il. deux ou trois qui puissent être acceptés, les autres sont ou très douteux ou inexacts ». Deux ou trois d'acceptables sur dix, c'est généreux à lui de m'accorder cette proportion, mais aussi quelque peu imprudent. Il convient donc, tout au moins, qu'on peut expliquer

1 1 Cette plaisanterie ne saurait >e justifier par le l'ait qu'on peut contester le caractère celtique de tel ou tel mot, enregistré comme celtique par M. Holder. Qu'est-ce que quelques méprises de détail dans une œuvre si considérable et qui comptera certainement parmi Les plus monumentales de notre siècle '

2 D'Arbois de Jubaixville, Les noms gaulois chez César, p. Xil

3) Ri

Campa nia (Champagne) par « villa d'un Campanius », et Constantias (au moyen âge Constances, Costa aces. CoutanceSi auj. Gottance) par o domaine d'un Consta-ntius ». Mais ces noms propres sont des géntilices; si à eux seuls ils peuvent former des noms de lieux, pourquoi méconnaître plus loin leur présence dans des noms tels que Albiniacus,Maximiacus?

M. Steyert repousse surtout, outre Meys et Gublize dont il a été parlé déjà, Marcoux << propriété d'un nommé Mercurius » et Villeurbanne « villa d'un Urbanus ».

Pour l'étymologie de Marcoux, j'ai renvoyé à M. d'Arbois de Jubainville; M. Steyert me renvoie à M. Vincent Durand. Assurément, l'autorité du savant forézien est très respectable dans son domaine propre et je la respecte beaucoup. Tout ce que j'ai pu lire de lui dénote un chercheur infatigable, passionné pour les antiquités de son cher Forez, érudit et modeste, ne dédaignant pas. — au contraire, —de se mettre au courant des découvertes philologiques qui intéressent son domaine. Il sera le premier à comprendre que. dans une question avant tout philologique, je me range à l'opinion de M. d'Arbois de Jubainville de préférence à la sienne. Ce n'est pas le raisonnement de M. Steyert qui peut m'en détourner. Il allègue, d'une part, la rareté en nos pays du surnom (1) de Mercurius et la condition ou l'origine servile des personnages ainsi surnommés; d'autre part, le grand nombre des localités dont le nom procède de Mercurius : d'où la conclusion, conforme ici aux idées de M. Vincent Durand, que « ces dénominations rappellent le dieu le plus vénéré dans les Gaules et non pas un affranchi qui aurait été plus largement possessionné que les plus notables citoyens d'origine ingénue ». J'accorde que la surnom de Mercurius n'abonde pas dans l'épigraphie lyonnaise, puisqu'il n'y est mentionné que deux fois; mais, outre qu'il est assez fréquent en d'autres pays, cela prouve-t-il que, chez nous, il ne l'ait pas été plus dans la réalité que sur les monuments lapidaires? J'accorde encore qu'il semble désigner assez souvent un affranchi : mais M. Allmer n'a-t-il pas justement fait observer qu'un des deux Mercurius lyonnaise doit

1 J'avaisécrit :>• Mercurius, surnom latin assez fréquent »;M Steyert, citant ma phrase entre guillemets, imprime « nom assez fréquent »■ Ce n'est qu'une distraction, mais qui a l'inconvénient de faire ressembler i\ une leçon l'observation qui suit, à savoir que Mercurius « n'esl pas un gentîlice mais un surnom .

Tu ETYMOLOGIES LYONNAISES

avoir été très riche (1)? » Et puis, pourquoi attribuer, suit à M. d'Arbois de Jubainville, soit à moi, l'idée de faire du même Mercurius le propriétaire de tous les domaines qui ont pu porter ce nom dan- notre région (-2) ?. Du reste. M. Steyert n'a pas deviné la vraie raison pour laquelle, après M. d'Arbois de Jubainville, je vois dans Marcoux le nom d'un propriétaire et non pas le nom du dieu Mercure. Il y a. en effet, une distinction à établir entre les localités donl le nom dérive de Mer* curius. Celles qui joignent à ce nom le nom commun mons rappellent sans doute le culte de ce dieu: je Paeei irderai encore pour les noms accompagnés de l'article, ce qui suppose l'ellipse d'un nom tel que temple ou autel. Quant aux localités dont le nom n'est accompagné ni d'un nom commun, ni de l'article. on doit être très réservé, lorsque la forme Mercurius de leur nom n'est pas attestée aux temps anciens, car un nom commun, — autre que villa ou fundus, — a pu leur être adjoint qui s'est perdu avec le temps : niais s'il est constaté que le nom a été anciennement Mercurius, villa Mercurius ou fundus Mt'rah-li's. il est aussi légitime d'y voir le surnom d'homme Mercurius que dans tous les; Mercuriacus de France, où il est indispensable de le faire (3). C'est précisément le cas de Marcoux, et c'est pour cola que j'y vois un nom d'homme (4).

1 Allmeiï et Dissard, Inscr. antiques, II. 396.

2 Xon pas que je conteste la possibilité des propriétés multiples, de même nom et cïe même propriétaire; il est même très probable 411e le l'ait sY-st souvent produit', mais,- je ne Taxais pas supposé pour tous les Marcoux, Marquet, Me., de la Loire.

Les noms de lieux français Mercuray, Mercurey, Mercoirey, Mercury son] dérivés, non pas du nom du dieu Mercurius, mais d'un gentilice romain plus exactemenl surnom assez fréquent dans les inscriptions. <■ (G. 'Dotïix. Rome de Vhist. des reliffipns, XXXYM. 143.

\ M. Steyert écrit que M. Vincenl Durand « attribue avec raison, ce semble, aux dieux du paganisme toutes les dénominations locales qui rappellent ces divinités ». — La suite de eette étude prouvera que M. Vincent Durand ne va pas jusque-là. Aux réserves que je viens de faire j'ajouterai cette observation que M. Steyert se met i<-i en contradiction avec lui-même. Il a déclaré p. ::i que Taranis ne s.' montre pas dans notre toponymie; or. justement, M. Vincenl Durand croit retrouver le nom de Taranis. en Foivz, dans « celui de la Taranya, la Tcrcgny, Chantarany pour Champ Tarany . Bulletin de lu Diana,Vll, . Je ne suis pas de cet avis: jecrois, au contraire, quela bonne forme est Chantarany, d'un canta* ranea pour rana), comme les Chantereine, Chantabot, Chantemilan, etc. L'aphérèse de Chan s'explique

Est-il bien nécessaire de réfuter les objections de M. Steyerl à l'explication de Villeurbanne par « villa d'un Urbanus » l Qu'on en juge. « Si ce nom. dit-il. avait eu cette origine, il se serait écrit Urbana villa, suivant la construction normale. » C'est toul a fait inexact. Pour les adjectifs simples ou dérivés d'un nom commun, la place du déterminant dans un juxtaposé est indifférente : on dit aussi bien Aiguebelle, Aigueperse, Villeneuve, Villefranche que Aubeterre, Francheville, Noirétable, etc. Mais quand il s'agit d'adjectifs dérivés de noms propres, ils se placent plus volontiers après le déterminé, comme le prouvent Apta Julia (Apt), Castrum Poreianum (Chateau-Pourcien). Fossa Cloclia (Chiozza), Aquae Sextiae (Aix). etc.. et. en particulier, les noms absolument semblables de Villamarzana (Yénétiej =-= Villa Martiana, et de Villarbanne (O 'de Meylieu-Montrond. Loire) ~* Villa Albana.Ce n'est donc pas manquer à une règle élémentaire que de supposer Villa Urbana, avec un nom propre. Peut-être M. Steyert a-t-il confondu les juxtaposés de coordination avec les juxtaposés de subordination, tels que Abbeville (Abbatis villa), Haussonville (Essonis villa); encore ici la règle n'est-elle pas absolue, puisqu'on rencontre, parallèlement. Villeferry. Villehardouin. etc. Autre objection : « On expliquait jusqu'à présenl et assez plausiblement cette appellation par villa appartenant à la ville de Lyon, dont elle est voisine. On sait en effet que les colonies, les villes avaient des propriétés et même dos esclaves. >> Ainsi. Villeurbanne aurait été comme le Vernay du vieux Lugdunum. Pour une conjecture, c'en est une. el rien de plus. Elle est même contraire aux habitudes de la langue latine ; car. propriété de la ville. Villeurbanne aurait dû s'appeler Villa pvblica, comme l'esclave de la ville s'appelait servus publicus ; je n'ai pas réussi à trouver un seul exemple (Vurbanus employé dans ce sens particulier. D'ailleurs. M. Steyert a négligé de rechercher s'il n'y avait point d'autre Villa Urbana dans le domaine roman, inexplicable par le voisinage d'une ville qui en aurait été propriétaire. Il y en a une en Sardaieme, à 17 kilomètres d'Oristano ; il y en a une

autrement mais aussi bien que celle de a" (al) dans Alta Rivoiria, devenu Taravioèri élans le patois. Mais enfin, si M. Vincent Durand ;i raison, comme il semble à M. Steyerl, d'expliquer Taranya par Tarani<. M. Steyert a eu tort de déclarer que Tarahis n'apparaît pas dans notre toponymie.

autre dans la Saône-et-Loire, Villorbaine (1), ancienne commune réunie aujourd'hui à Mornay.dans l'arrondissement de Charolles. Peut-on expliquer ces noms, d'une façon plausible, autrement que par le nom du propriétaire primitif? Ajoutons que le cognomen (VUrbanus se trouve quatre fois et celui à'Urbana deux fois dans l'épigraphie lyonnaise: c'est plus qu'il n'en faut pour supposer, avec vraisemblance, un Urbanus lyonnais possessionné à Villeurbanne.

Noms composés. Type:* Artodunum (m. âge Arteduno, Arteun, Arteori), Arthun (Loire), la forteresse d'Artos.

Je rencontre ici une accusation singulière qui suppose, chez M. Steyert. assez peu de familiarité avec la méthode philologique. Il prétend que je modifie les noms« arbitrairement pour favoriser un système préconçu ». que je « transforme les documents au gré de ma fantaisie » ; il parlera encore, dans sa conclusion, ((des tortures que le conférencier a fait subir aux textes originaux pour les plier à son système ». En quoi donc consistent ces modifications arbitraires et ces tortures infligées aux documents }. Il ne s'agit pas sans doute d'Icicïmagus corrigé en Iciomagus ; si la correction avait été de moi, je me serais fait un strict devoir de le dire ; M. Steyert n'avait qu'à consulter ma référence pour voir que cette correction était faite et acceptée depuis longtemps (2). De quoi s'agit-il donc ? Prenons, parmi les six noms composés que j'ai cités ici. celui de Ghambéon qui semble intéresser particulièrement M. Steyert. Je cite les formes médiévales : Cambeldonus, Cambedono, Cambechono, Chambeo,Chambeon.TLe$ï visible que Cambechono est fautif ; visible aussi qu'il n'y a pas à tenir compte du / de Cambetdonus ; restent donc, comme antécédents du Ghambéon actuel. Chambeon, Chambeo. Cambedonus. Est-il possible de reconstituer, avec ces éléments, la forme primitive du mot? Assurément, du moins si l'on observe les lois, bien connues aujourd'hui, du latin vulgaire de la Gaule et du dialecte franco-provençal. Dunum, depuis longtemps, s'écrivait souvent donum ou a\mus\ la

.li Ragut, Cart. de S. Vincent de Mâcon, n° GGGGLXV : Villa Urbana

ixr s.); — U. Chevalier, Cart. de Par ay-le~Mo niai : Vilorbane

n 25i, Vilorbana n 88), Villœ Orbariœ (n. 86), Villa Urbana m. 97).

(2) M. Steyert, n'a peut-être pas lu l'ouvrage de Quiclierat, De la formation française des anciens noms de lien. (1867); il aurait pu y remarquer la correction dont il s'agit, à la p. 117.

ETYMOLOÔIES LYONNAISES /3

protonique o bref s'était affaiblie en e. depuis longtemps aussi : la conclusion, appuyée d'ailleurs sur nombre de cas analogues, est donc que la forme primitive a du être * Camboclunum (1). Mais, comme, on ce qui concerne notre Chambéon. ce n'est qu'une forme postulée, je n'ai pas oublié ici.ee qui m'est arrivé quelquefois, do raccompagner d'un astérisque. Du reste, dans tous les cas où il s'agissait d'atteindre la forme primitive dos noms, je n'ai fait que suivre les conseils et les exemples des maîtres: du moins y ai-je tâché, « La grande difficulté, a écrit M. (1. Paris, la grande difficulté, dans les études du genre qui nous occupe. en tanl qu'elle touche la forme des mots, est de discerner, dans la graphie flottante et contradictoire des textes du moyen âge. ce qui a une valeur réelle et ce qui n'est que le produit soit d'une fausse tradition, soit d'une confusion, soit d'une illusion ou d'une prétention étymologique. Poury arriver, il n'y a qu'un moyen : s'en tenir aux lois établies de l'évolution phonétique et les appliquer inflexiblement, quitte à chercher, si cela en vaut la peine, les raisons des déviations que présente la forme écrite des mots (2) ». Je n'accepte pas le reproche d'avoir « arbitrairement » modifié les textes. Interpréter n'est pas modifier, et je n'ai fait, — bien ou mal. — qu'interpréter les textes tels quels, c'est-à-dire essayer de remonter des formes textuelles à la forme primitive, non arbitrairement, mais d'après les principes de la science grammaticale. Aux romanistes de dire si j'ai manqué à quelqu'un de ces principes.

Nous n'en avons pas fini avec dunum. M. Steyert prétend : 1° que dunum n'avait pas primitivement— c'est-à-dire, sans doute avant César et peut-être encore au temps de I lésar — le sens de forteresse ; 2° que dunum, forteresse, « a toujours été la place de guerre d'une peuplade ou d'une tribu >>. et jamais, chez les Gallo-Romains des premiers siècles, le château d'un seigneur gaulois ; 3° que dun mn et donum font deux, et que c'est don un, (clone, source) qui se trouve dans le nom de

il) Cambodunum est signalé en Angleterre (Itin.Ant.^eX en Ba\ié>iv .Strab. et Ptol.). Dans ses Recherches (p. 154), M. d'Arbois de Jubainville l'explique par ^< forteresse courbe »; il a du revenir sur cette explication, car M. Holder attribue au savant français ceUe de « forteresse de Cambos. »

2 ïtomania, xix, 171.

7i ETYMOLOGIES LYONNAISES

Ghambéon. — Je réponds à la première assertion que. depuis Zeuss, celtistes et romanistes s'accordent à reconnaître à

dunum le sens primitif de forteresse. Abstraction faite de l'argument tiré de la comparaison dos langues néo-celtiques, est-ce que l'examen de certains noms composés avec dunum ne justifie pas ce sens l Je veux parler des noms où le premier élément du composé est un adjectif. Ne prenons que des noms antérieurs à César. Sans doute. Uxellodunum pourrait se traduire par << haute colline », quoique « haute forteresse » semble plus plausible; sans doute aussi VeUaunodunum peut, à la rigueur, signifier << excellente colline ». quoique, bien plus vraisemblablement, « excellente forteresse »; mais comment .traduire Novwduniim, dont il y a plusieurs exemples en Gaule, et qu'on peut rapprocher de * Senodunum (ancien irl. >'c, "//>//. auj.Shandoiu ? M. Steyert se résignera-t-ilà expliquer le premier par « nouvelle colline ». le second par « vieille colline » ? Evidemment, ils signifient la « nouvelle forteresse » — comme Châteauneuf chez nous. Néuburg en Allemagne — et la « vieille forteresse » — comme Chateauvieux et Altenburg(l).

Ce sens ancien de forteresse étant dûment établi, est-il impossible que le nom. avec ce sens, ait été porté par les habitations dos soigneurs gaulois des premiers siècles: M. Steyert le conteste. Observons d'abord que César distingue déjà, parmi les aedificia de la Gaule, les maisons de maître et les bâtiments d'exploitation (2). Cette maison de maître était-elle fortifiée avant la conquête ? César ne ledit pas. mais on peut le supposer, sans pour cela assimiler les moyens élémentaires de défense de cette maison à l'appareil redoutable d'un château fort du moyen âge : une palissade avec fossé pouvait suffire. En tout cas. certains noms datant de l'époque de César ou des premiers siècles de l'Empire prouvent que la maison de maître porte souvent le nom de « forteresse » ou de o château ». accolé au nom du propriétaire. Laissons de côté les noms en <in,i m,,, puisque M. Steyert en conteste le sens. 11 ne conteste pas celui de darum (<ln,-ns). qui veut dire également forteresse: et il n'a pu contester celui de briga, —

1 A noter que Châteaudun s'esl appelé d'abord Dunum jusqu'à ce

qu'où l'ait traduit par Castellum, qui lui est resté soudé.

I H- //. Gall., VI. 30; VIII (Hirtius), T. etc., Cf. d'Aubois de Jub., <>1>. <\. p. 90.

que je n'ai pas eu à citer pour le Lyonnais. — et qui se traduit par « château ». Voilà donc trois mots synonymes quant au

fond : dunum, dùrum (durits) et briga, voulant dire c< forteresse » ou« lieu fortifié ». sans qu'on ait bien précisé encore les nuances qui les distinguent. Eh bien, ne trouve-t-on pas. avant la décadence de l'Empire, des noms composés d'un nom d'homme avec celui de durum fdurus) ou briga? Avec duruM fdurus) on peut signaler l'Octodurus do César (auj. Martigny, dans le Valais . qu'on explique plausiblement par u forteresse d'Octos »» (1); Autessiodurus Auxerre). « forteresse d' *Autessius » (2 : Epomanduodurus (Mandeure. Doubs). mentionnné par l'Itinéraire d'Antonin, « forteresse d'Epomanduos » (3 : Tumodurum (Tonnerre), mentionné par Grégoire de Tours, mais évidemment plus ancien. c< forteresse de Turnus » 4); et enfin, un nom d'antiquité et de sens hors de toute contestation. Marcodurum, mentionné par Tacite, en l'an 70 après J.-C. « forteresse de Mareos >• (5). Avec briga: Y Admagetobriga de César. « château d'Admagetos » (6), suivant une explication vraisemblable; Artobriga (en Vindélicie), mentionné par Ptolémée (II. 1-2). « château d'Artos »; Turobriga (dans l'Espagne celtique), mentionné par Pline (X. H.. III. 14). « château de Turcs ..(7); Eburobriga (Avrolles. Yonne), dans l'Itinéraire d'Antonin, « château d'Eburos » (8), etc. Tous ces noms et d'autres analogues indiquent, les uns avec vraisemblance, les autres avec certitude, que les seigneurs gaulois ou gallo-romains pouvaient donner à leurs habitations la dénomination do c< forteresse »> ou de «( château ». Pourquoi alors un nom tel que Eburodunum (Yverdun) ne pourrait-il pas signifier pareillement la <( forteresse d'Eburos » (9)? Quoi qu'en dise M. Steyert, l'usage en remonte bien plus haut que le rve siècle après J.-C. Que cet

(I)D'Arboisde Jub., Les noms, gaulois chez- César, p. L96. Explication admise comme vraisemblable par M. G. Paris [Rom., XIX, Ï66), ainsi qu'en général l'explication de ces noms * • n dunum, durit m, briga.

2 loid., p, 202.

(3 Ibid., p. 133.

i4i Id., Recherches, etc., p. xn.

(5) Hist., IV, 28. Cf. D'Arbois de Jub. Les noms gaulois chez César^ p. 202.

(6) D'Arbois de Jub., op. c, p. 83.

(7) D'Arbois de Jub., Recherches, etc., p. 382. (8 Ibid., p. 4M.

9 ïbfd., p. xi.

;r, ETYMOLOGIES LYONNAISES

usage ait été plus étendu alors, grâce au développement de la grande propriété: que la villa soit devenue à la fois plus luxueuse et mieux fortifiée, je l'accorde ; mais on doitaceorder aussi que, probablement avant la conquête, certainement des le premier siècle, la villa d'un propriétaire, quelque sens qu'on donne au mot de propriété, pouvait s'appeler et s'appelait parfois, sous la forme de dunum, de durum fdurus) on de btnga, la «forteresse » ou le c< château» de ce propriétaire (1).

( ta n'est pas fondé non plus à distinguer donum de dunum; c'est un seul et même mot. du nu m dans la période ancienne et s.nis l'Empire* donum dès le vie siècle au plus tard, par suite d'une modification phonétique qui. d'ailleurs, ne fut pas générale. Qu'on prenne, par exemple, le nom de Lugdunum : on verra, abstraction faite des écrivains étrangers chez lesquels Lugdonum pourrait être une méprise, que S. Grégoire de Tours écrit parfois Lugdonensis (2), que le concile de Paris de 614 écrit aussi Lugdonum, forme qu'on trouve également chezFrédégaire (3). Ce que l'on constate ici à propos de Lugdunum se constate de même dans nombre de noms composés avec dunum. Si donc les documents du moyen âge ne nous fournissent, pour Bouthéon et Ghambéon, que les formes Botedono et Cambedono, ne pouvons-nous pas. — et ne devons-nous pas, — les considérer comme les représentants d'un *Bottodunum et d'un *Cambodunum primitifs? Quant a doue « source >>. que M. Steyert a déjà trouvé, disséminé sous tant de formes différentes, à travers toute l'Europe ou peu s'en faut, et qu'il propose comme l'explication de Ghambéon, de Don/y et de Moind « Modonium, précédé

1 Dans sa conclusion (p. 95), M. Steyert admet comme vraisemblable la date du ir siècle pour l'origine des appellations de lieux par des noms d'hommes, en ajoutant toutefois: « Mieux encore serait-il à croire que ce! usage pourrait être reporté à la décadence de l'empire, à la deslruc- Lion de la petite propriété et à la création des latifundia ». Mais, dans la phrase suivante, il est dit qu'on peut croire que, si ces circonstances ■ ni- donnèrent pas naissance à cet usage, elles en favorisèrent le développement ». on pourrait souhaiter plus de précision. Est-ce de la décadence .!•' t'empire qu'il fait dater les 50 noms de lieux, environ, qu'il cite dans -mi Histoire (I, 17l-:ii comme formés de noms de propriétaires? 11 n'y a guère apparence, au moins pour ceux où il retrouve les noms d'Albinus et dr Severus.

2 Hist. Fr., I. 29; X. 28.

3 Chron.. 14.

d'un qualificatif distincfîf », je ne puis y voir, au moins pour

ces noms, qu'une pure fantaisie, tout rumine dans ce Mo « qualificatif distinctif >>!

Je suis plus convaincu que jamais, après ces objections, que Ghambéon veut dire la o forteresse de Gambos ». Mais, comme ce nom gaulois signifie le c< courbe » et que j'ai signalé, en tout, quatre noms de lieux formés à l'aide de ce nom propre. M. Steyert trouve « grotesque » que la philologie permette de découvrir tant de bossus chez les Ség'usiaves. Quand il s'agissait de Marcoux, il supposait que je devais attribuer tous les Marcouxou Marquet, etc.de la Loire au même Mercurius ; maintenant, tous les noms ou je fais entrer Cambos désignent des Gambos différents : je ne saisis pas très bien la logique. Eh bien, j'admets qu'il y ait eu quatre Gaulois, dans notre région, appelés Gambos, quoique nos inscriptions n'en signalent qu'un (1): cela suppose-t-il un peuple de « bossus ». ou de a cagneux »? Voilà donc une objection plutôt gaie et qui. sans doute, n'a voulu être (pie cela.

L'explication d'Isernore par c< forteresse d'isarnos » ne saurait convenir à M. Steyert. Plutôt que d'y reconnaître un nom d'homme, il aime mieux balancer entre deux explications : celle du moyen âge, « portes de fer », et celle qu'il propose de son propre chef. « forteresse de fer ». Tout plutôt qu'un nom d'homme. Je ferai observer que l'étymologie du moyen âge repose sur une double erreur, suivant la démonstration de M. d'Arbois de Jubainville, démonstration acceptée par MM. G. Paris et Holder (2). Quant à l'explication de M. Steyert. présentée d'ailleurs a titre d'hypothèse, elle constitue une étymologie par métaphore, étymologie ingénieuse mais qui ne semble pas justifiée par les habitudes de la toponymie gauloise. Je m'en tiens donc à la « forteresse1 d'isarnos ».

Parmiles noms d'origine celtique que j'aurais eu le tort d'oublier se trouve Yvour, hameau de Pierre-Bénite. qu'on pouvait croire sorti d'Aquaria, d'après M. Steyert. mais qu'il

(1) Allmer et Dissari), op.c: Gambus, IV, 315. Le gentilice Cambius, qui en est dérive, a été trouvé à Nîmes et en Afrique

(2) D'Arbois de Jub., Recherches, \\ 184; G. Paris. Rom. XIX. fc66 : Holder, s. v. — Quicheral avait déjà reconnu dans ce nom le durum celtique iop. <•.. p. i(.» : c'est M. d'Arbois de Jubainville qui a déterminé le nom d'isarnos. C'est parce que je considérais cette étymologie comme définitivement acquise à la science que j'ai dit : « Un composé certain de cl uru m, c'est Tsar} odurum. »

7S ËTYMOLOGIES LYONNAISES

faut, ajoute-t-il, expliquer parmi nom celtique, après la découverte qu'on y a faite de l'inscription relative aux Moires Ebumicae, et considérer, en conséquence, connue un o Evreux x> lyonnais. Je connaissais et le nom et le rapprochement ave*- Evreux et autres noms apparentés a celui-ci. Toutefois, je n'avais pas osé proposer ici une explication ; je vais être plus hardi aujourd'hui. Il est certain qu'Yvour n'a l'ion de commun avec Aquaria et que. s'il a jamais été traduit par Aquaria, c'est en vertu d'une fausse étymoiogie provoquée, sansdoute, parle vieux français eveetlemot évier; Aquaria n'aurait pu donner, dans la région lyonnaise, que \ iguière, tandis qu il a pu donner Evire, on Savoie. Je suis de l'avis de M. Steyert quand il rattache, à son tour. Yvour aux Matres Eburnieae; mais je ne puis admettre le rapprochement qui en a été fait avec Evreux que dans une certaine mesure. Evreux vient de Eburo-vices, comme Yverdun et Embrun de Eburo-dunum, York de Ebur-acum, etc.. tous noms renfermant le nom d'homme Eburos; au contraire, Yvour suppose * Ebuimum ou * Ebumos, puisque l'adjectif dérive on est Ebuwi-icus, comme domin-icus de dornin-us. Mais qu'estce que cet Ebumwn? On ne peut guère" songer au latin eburnus^ d'ivoire »; comme onl'a fait justement observer, ce sens ne serait pas aisé à justifier dans le nom d'Yvour. Mais je remarque que le gaulois a connu un substantif eburos, ,< if o, devenu le nom d'homme Eburos; ce substantif, resté en irlandais (ibhar), en breton (evor), etc., semble correspondre a l'ancien haut allemand iwa, an latin médiéval ivus(l). Est-il trop téméraire de supposer que Ebum mu représenle un dérivé avec le suffixe no, ou iïeburos, if. ou du nom propre Eburos ? Aux celtisants de voir quelle est de ces deux explications la plus vraisemblable.

Noms dérivés avec suffixe gaulois. — Il s'agit des suffixes

iirns. ÎSCUS, iléus.

AVUS. — M. Steyerl rejette avus, parce que. a ses yeux. c'est une simple c< terminaison au latinisée par l'adjonction hétéroclite do la syllabe latine us qui a trompé le savant professeur o, et « qu'une simple terminaison n'est pas un suffixe ». Gela prouve simplement que M. Steyerl n'a pas bien creuse cette question des suffixes. Qu'est-ce qu'une terminaison. —

l Cf. Holder, s. \. Eburos.

ETYMOLOGIES LYONNAISES 7g

différente des lettres de flexion. — qui n'est pas un suffixe ? Je suis oblige de le renvoyer à la définition que donne du suffixe un des maîtres les plus éminents de la science grammaticale en France : c< Est suffixe, dit M. Victor Henry, tout ce qui. dans un mot donné, se trouve entre la racine et les désinences quelconques de déclinaison et de conjugaison (1). » Dans Arg-ent-avu-s, par exemple, ami (gaulois avo) est doue sûrement un suffixe. Ce qui a pu occasionner la méprise de de M. Steyert, c'est sans doute ce fait que l'ancien avo s<> trouve réduit à ao-o-ou-u en breton, au on kymrique, aïo en gallois ; mais toutes ces formes ne sont autre chose «pic le résultat de révolution phonétique d'avo (-2).

Après avoir dénié a avus le caractère de suffixe, il critique le sens que j'en donne. « propriété », et m'oppose le nom d'Argenteuil qui ne peut être qu'un « diminutif >> d'Argantos et le nom des Ségusiaves. où le « prétendu suffixe » aboutit a une explication absurde. Je n'avais pas cru nécessaire de définir le sens général des suffixes avus, iscus et acus : je m'étais contenté d'en indiquer le sens particulier dans les noms (\c lieux. En général, ils signifient une relation, et quand il s'agit d'un nom de lieu formé avec un nom de personne, cette relation ne peut être que celle d'appartenance1, d'où « propriété... Ainsi Amiliavus (pour Aemiliavus, d'après M. d'Arbois de Jubainville) (3), nom ancien de Milhau (Aveyronj est absolument analogue de sens à Amiliacus, aujourd'hui Amilly (Eure-et- Loir) et quelques autres, et tous deux veulent dire « propriété d'Aemilius ». Que vient faire ici le nom d'Argenteuil ? Fut-il un diminutif, qu'il pourrait encore a lui seul former un nom de lieu: M. Steyert en reconnaissait la possibilité, lorsqu'il admettait comme acceptables — à la rigueur— les noms de Champagne et de Cottance, formes du seul gentilice. Mais il est absolument inexact qu'Argenteuil soit un diminutif d'Argantos : c'est un compose, probablement avec le substantif (d/o. c< pays découvert » (4). 11 aurait mieux valu mentionner

(1) Précis de gra?nmaire comparée On arec et Ou lutin, \\. L06.

(2) Sur ce sui'rixc, voir D'Arbois de Jub., op. c, p. 560, ei Holdeb s. v. (ira.

3) Op. c, p. 561.

(4) Voir Holdek, s. v. ialo. ïalo^ qui n'esl pas un suffixe mais un nom, se joint à des noms de personnes Cristoialum, Gréteil, ' Petroialum, Preuil, etc.), comme à dos noms de choses Ginestoialum, Genneteil .

mi ETYMOLOGIES LYONNAISES

le nom d'Argencieux que je cite en note et qui confirme, a sa façon, l'étymologie d'Argentavus, en prouvant que le nom d'Argantos a existé dans notre région, sous forme degentïlice, Argentins. — Ce n'est pas par « propriété des Ségusia- \es >• que se traduirait, d'après le sens que j'avais donné a avus, le nom des Segusiavit ce qui est en effet un « pathos », mais au moins par << propriété des Segusii >> : toutefois, comme 11 s'agit d'un nom de peuple, ce n'est pas par « propriété », mais par « relation » qu'il convient de l'expliquer : Segusi-avi, c'est le peuple quia de la « relation » avec la victoire ou la force, le peuple victorieux ou le peuple fort (1). — A propos d'Izenave = Isinava, M. Steyert ne comprend pas qu'Isinos puisse -'■ déduire d'Isinisca : c'est pourtant bien simple, puisque Isinisca ne peut être autre chose, semble-t-il. qu'un dérivé d'Isinos, Isinfos) + isca. Ce nom d'Isinisca l'a prodigieusement diverti, jusqu'à amener sous sa plume le nom de Sganarelle : mais la. comme ailleurs, plaisanterie n'est pas raison. Pour échapper encore une fois à une étymologie qui ferait intervenir dans Isinava un nom d'homme, il balance — encore une fois — entre une étymologie celtique Isin + ava (eau), et une étymologie hybride Isin -\-au, suffixe germanique signifiant c< île. brotteaux » : C'est jouer de malheur. Qu'est-ce que c'est qu'Isin ? Où s'est-il donc trouvé ? A moins que ce ne soit Tsinos, dépouillé de sa flexion ! Je n'ai plus rien à dire du soidisant celtique ava; quant a au, c'est. (Unis les mots composés, le substantif aue, continuateur du gothique aïiwa, équivalent du latin aqua, et qui veut dire primitivement « eau » et non pas « île », un substantif et non un surfixe. Je crois qu'il n'y a qu'une étymologie vraisemblable, celle que j'ai proposée, Isinava r= «propriété d'*Isinos», sur le modèle d'Antonnava (2) (Antonaves, Hautes-Alpes), a propriété d1 *Antunnus >>.

Iscus. — Encore un suffixe qui. d'après M. Steyert. « n'est pas celtique » (p. 53). Cependant, il ne semble pas en être bien sur : .-ar. après l'avoir traité une fois encore de o pseudo-

L)BENoiSTel Dosson, Commentaires de lu Guerre des Gaules, p. 715. — Lalégende Segusiaus p, 54f est, sans doute, pour Segusiav[u]s, comme vivs, si fréquenl dans les inscriptions, pour viv\u\s, el avs Allmer el Dissard, II. 345), pour av[u]s. Donc il n'y a rien à en tirer pour un prétendu au latinise par L'adjonction hétéroclite de la syllabe latine m '

'-J D'Arbois de ïi b., op. c . p. 562.

suffixe gaulois » (p. 55), il reconnaît, cinq lignes plus loin, que c< le suffixe isc, esc... est celtique, germanique, slave ». La

contradiction est flagrante, à moins de supposer qu'il considère iscus comme différent de isc, alors que c'est le même suffixe, là. avec la flexion latine (en gaulois iscos), ici sous la forme dépouillée de flexion, comme en slave. La vérité est que c'est un suffixe indo-européen et qu'il est aussi celtique que germanique et slave (1). Ce suffixe servait, dans l'ancienne Gaule, à former des noms de personnes, comme Vert iscus. dérivé d'un substantif de même origine et de même sens que le Werth allemand et le Worth anglais. « valeur » d'où le « valeureux » (-2): *Matiscus, dérivé de *matis « bon » ou d'un substantif signifiant ce bonté ». mot qu'on retrouve probablement dans Matisco (Maçon) (3): Isinisca, dérivé probable (¥*Isinos. Il servait aussi à faire des noms de peuples tels que Scordisci et Taurisci. Enfin il contribua à la formation des noms de lieux à base personnelle (4). Mais, a raison de l'emploi de ce suffixe après les invasions germaniques, il est souvent difficile de distinguer le suffixe gaulois du suffixe germanique. M. d'Arbois de Jubainville a posé en règle générale que le suffixe iscus est gaulois dans les noms de lieux dérivés de noms de personnes sous l'empire romain et que, pour les noms de lieux qui n'apparaissent que dans les textes du moyen âge. le suffixe iscus << parait être gaulois >> quand il se soude â des noms d'hommes usitos sous l'empire romain. et « peut être germanique » avec des noms d'hommes germaniques (5). D'ailleurs, ce suffixe a été relativement, peu productif en Gaule, même avec son suffixe secondaire isco, ,-^emis; M. d'Arbois de Jubainville n'en signale que cinq dans les documents du temps de l'Empire, onze avec un nom galloromain pour base et treize avec un nom germanique dans les documents du moyen âge, en tout vingt-neuf. Notons que l'idée ne lui est pas venue qu'on pût retrouver Vise (esc) slave dans aucun de ces noms de lieux. On sait déjà si cette idée est chère a M. Steyert. Aussi ne

(1) C'est une faute grave, en morphologie latine, de considérer t'eus

comme « une l'orme altérée » de iscus (p. 56 .

(2) Benoit el Dosson, op. cit., p. 731. 3) Cf. Holder, s. v.

(4) Cf. D'Arbois de Jubainville, op. <■.. p. 547; Holder, s. v. isco< 5 Op. cit., p. 548, 550.

faut-il pas trop s'étonner qu'il tente d'expliquer Romanèche (Romanisca) (1) comme un nom hybride, dérivé du nom de peuple « le Romain >> à l'aide du suffixe slave. Quelles sont les raisons qu'il en donne l Uniquement des inductions ou des hypothèses. Voyons ce qu'elles valent :

1° De ce que la « désinence » iscus est « presque inconnue dans les territoires de la Gaule où l'influence étrangère a laissé moins de traces » il conclut que c< ce sont les étrangers qui l'ont importée». 11 ne semblera guère légitime de conclure do « presque » à la certitude. L'argument, déjà réfuté par ce qui précède, a encore contre lui ce l'ait que Vïbiscus (Vevey), dérivé du gentilice Vibius (2) et signalé par Yltinêraire d'Antonin, est bien antérieur à l'occupation de la Suisse par les Alamans et que Lavisco (auj. Les Echelles, Savoie) est sûrement gallo-romain et dans une région où n'ont jamais dû séjourner les Slaves. Et puis, est-ce par le slave qu'on peut expliquer plausiblement Amelisca de l'Aveyron. qui l'ait pendant à Amiliavus et à Amiliacics, Petriscus (Peyresq, Basses-Alpes), Lambiscus (Lambesc, Bouches-du-Rhône), et d'autres encore \

2° Gomment, dit M. Steyert, o los habitants du delta bressan et des bords de la Saône » auraient-ils renoncé an suffixe aeus pour cet unique nom de « Romain », quand acns est le suffixe général de la Gaule — d'autres aussi ! — pour ce nom el que. même dans l'Ain, on trouve un Romagneu ? A cola jo réponds que Romanisca n'est pas cantonné dans le delta bressan. Il y en a un sur la rive droite de la Saône, où les Alamans n'ont pas séjourné, je suppose. Mais peut-être que les Slaves de la confédération germanique ont fait ici comme en Helvétie : ils auront donné et fait accepter un nom de leur fabrique à un pays qu'ils apercevaient de loin! M. Steyert applique-t-il le même procédé au Romanèche des environs (\i' la Tour-du-Pin. que j'ai justement signale et qu'il traite comme non avenu ? Là encore, ce Romanèche se trouve non loin d'un Romagnieu. Qu'est-ce que cela prouve l Tout simplement que le premier propriétaire s'appelant Romanius ou Ranianus pouvait préférer, pour une raison ou une autre, le nom de Romanisca à celui de Romaniacus ou Romanacus. Que s'il

il) M. Steyeri me l'ail dire Romanisctts, qui n'aurait pu produire que Romaneis (Romanais), comme discus a fait dais.

2} D'ARBOIS DE JUBAIN VILLE, Op. Cit., |». 548i

y a quatre Romanèche dans la Dombes et la Bresse, on peut expliquer cotte fréquence relative par une raison qui n'est pas pour surprendre M. Sleyert : par le fait que ces quatre villas auront appartenu au même propriétaire. On sait que les grands propriétairesgallo-romains. les sénateurs, possédaient jusqu'à vingt, trente, quarante domaines épars dans plusieurs provinces; « Ausone en avait un peu partout dans le Bordelais et le Bazadais » (1). Serait-il bien surprenant que nos divers Romanèche eussent eto les domaines de l'un des deux Remanias ou des trois Romanus mentionnés par 1 epigraphie lyonnaise '. Ce n'est pas ainsi que l'entend M. Steyert. et il lui faut du slave. D'où

3° Cette assertion que << la désinence isk est spéciale aux dialectes slaves ... et donc doit être celle de Romanèche. Il a été prouvé qu'elle n'est pas plus spéciale au slave qu'au germanique et au celtique, quoique, je l'accorde, plus fréquente en pays slave qu'en pays celtique.

4° Reste la grande raison: l'occupation du « territoire où il apparaît fréquemment, par des tribus d'origine slave ». J'ai déjà dit pourquoi, ignorant le texte du géographe sur lequel s'appuie M. Steyert, je suis obligé de tenir provisoirement le fait pour hypothétique. Mais, lors même qu'il serait démontré que les Alamans ont occupé le delta bressan, s'ensuivrait-il qu'ils eussent pu donner des noms a suffixe slave a des localités bressannes ? Pourquoi slave et pas germanique ' D'ailleurs, ni l'un ni l'autre ne sont vraisemblables. M. Steyert, s'appuyant sur le fait de u L'existence dans d'autres provinces de noms de lieux dérivés de ceux de Franc, de Burgonde, de Sarmate. lesquels sont toujours enclavés dans un pays où la population était en majorité gallo-romaine », affirme que c'était « une règle, naturelle du reste et qui se manifeste toujours, de désigner l'habitation d'un étranger non par son nom. souvent difficile à prononcer, mais par celui de sa nationalité »». Les Germains et Slaves étant les maîtres de la Dombes et de la Bresse, les Gallo-Romains étaient pour eux •les étrangers et leurs habitations désignées par le nom de «Romain» affublé d'Un suffixe slave. — Le raisonnement est spécieux, mais ne résiste pas à la réflexion. G'esl qu'il y a une différence radicale entre les deux cas mis en parallèle.

'!> C. Jullian, Galliti, p. 1-1.

S'{ ETYMOLOGIES LYONNAISES

Dans le premier cas. les noms de Sermaise, Marmagne, Bourgogne, etc., ont été donnés aux habitations d'étrangers par le peuple dont la langue était prédominante, sans compter qu'on a souvent aussi, particulièrement dans notre région. — comme l'a prouvé M. Philipon, —adopté, latinisé, puis francisé les noms de lieux burgondes formés de noms de personnes burgondes. Dans ie second cas. au contraire, ce seraient des envahisseurs, des occupants temporaires, qui, non contents de désigner entre eux par des ternies de leur langue les habitations des Gallo-Romains, 'auraient réussi à leur faire accepter ces noms, étrangers à leurs habitudes, sans doute comme d'agréables souvenirs de l'invasion. Ainsi, voilà des Bressans qui, avant et pendant l'occupation étrangère. désignaient leur pays par Romaniacus ou tout autre nom. et qui, dès qu'ils ont su que les Slaves l'appelaient Romanisca, n'ont rien eu de plus pressé que de l'adopter et de le conserver, si mystérieuse que dut leur en paraître la désinence ! Est-ce vraisemblable ? L'explication de Romanisca par le nom d'homme Romanius ou Romanus -(-le suffixe gaulois isca (s. ent. villa) reste donc intacte.

Calliscusei Lodiscusne sont pas en un pays occupe par des peuplades slaves. N'importe, pour être fidèle a sa théorie. M. Steyert doit y trouver le suffixe slave isc ou esc' et même, c'est mieux qu'en Bresse, puisqu'ici les noms sonl entièrement slaves, aussi bien par la racine que par le suffixe: Cale a boue»+ isque ; Lot (dont le sens n'est pas indiqué) + le même suffixe. Ce qui est piquant, c'est qu'entre les deux explications de Calliscus proposées par M. d'Arbois de Jubainville. M. Steyert repousse le surnom d'homme Calos, kuXo;. par la raison que la langue grecque c< n'a jamais été parlée dans notre région ». Est-ce que. par hasard, on aurait parlé slave à Chasselay et à Mornant ? D'ailleurs, le surnom Calos, Cala, d'origine grecque, n'a rien de surprenant dans le voisinage de Lyon, à côté des surnoms analogues de Callimorphus, Callistus, Kolmîtt», et de tant d'autres surnoms grecs; Calus, Gale, Cala se retrouvent dans les inscriptions, l'un, entre autres, dans une inscription de Die. Quant à Lodius, Lotus, si on ne les a pas signalés « chez nous »>. on les a trouvés en d'autres pays, ce qui suffit à légitimer l'hypothèse. Hypothèse pour hypothèse, qui ne préférera ici celle d'un nom gallo-romain a celle d'un nom slave }.

ETYMOLOGIES LYONNAISES Sô

Acus. — C'est le suffixe qui a valu à l'Appendice de M. Steyert le plus de méprises et à ma conférence les plus vives critiques. Fausseté des principes, arbitraire de la méthode, absurdité des étymologies, ignorance du latin, négligence du patois: il semble bien, à entendre mon honorable contradicteur, qu'il n'avait pas paru depuis longtemps ramassis d'erreurs philologiques comparable à celui que forment mes douze pages sur les noms dérivés d'un nom de personne avec le suffixe acus. Aux lecteurs qui auraient pu s'étonner de l'ardeur de l'attaque, je rappellerai m'elie semble avoir été inspirée, sans doute et avant toul par le souci de préserver la philologie de dangereuses nouveautés, mais quelque peu aussi par le désir de défendre, et de la bonne façon, cette phrase de la Nouvelle Histoire de Lyon : « Ces dénominations (en ac) étaient formées généralement du cognomen du propriétaire, mis au génitif et accompagne du déterminatif celtique ac {acum avec la terminaison latine) équivalant a notre suffixe ière, et. signifiant, connut1 lui. habitation de » (1). C'est le principe des -2V étymologies (2) qui suivent dans ['Histoire de Lyon; et c'est aussi, à quelques nuances prés, celui de toute sa polémique sur les noms en acus. Sans nous soucier de l'ordre suivi par M. Steyert. lâchons d'examiner ses objections dans un ordre logique.

1° J'ai affirmé que les noms en acus sont primitivement des adjectifs : fundus Albiniacus, villa Albiniaca, j'ajoute. praedium Albiniacum. Cette conception ne s'accorde guère avec le principe de M. Steyert. De là ses efforts pour prouver (pie la conception est fausse. Son raisonnement peut paraître spécieux aux personnes qui ont oublié les premières règles de Lhomond. Dans fundus Albiniacus, ri lin Alhi>il<i<-<i. Albiniacus et Albiniaca ne lui paraissent pas plus des adjectifs que le nom de famille Jtdius appliquée un homme et Jitlia appliqué a une femme, equus, cheval et equa jument. — Notons, entre parenthèse, qu'il n'y a aucun rapportentre equus et equa, d'une part, et fundus Albiniacus, villa Albiniaca (le

2 Plus exactement, 29 types Latins expliquant une cinquantaine de noms île lieux. M. Steyert ajoute : On pourrail augmenter (l'un grand nombre île noms cette nomenclature incomplète. Aveu ;i retenir pour la page où il me reprochera d'avoir trouvé trop de propriétaires gaulois ou gallo-romains dans nos noms de lieux.

se, étymologies lyonnaises

l'autre; quant à Jidius et Julio, l'exemple est bien mal choisi, puisque les grammairiens considèrent les gentilices comme de vrais adjectifs. — La raison qu'il donne, c'est « que. chez les Romains, les noms propres de personnes et de lieux, prenaient, comme les noms communs, le genre des ctres ou des choses qu'ils représentaient ». Ainsi encore les paysans « donnent une terminaison féminine au nom de famille lorsqu'il s'applique à une femme o; ainsi encore Louis et Louise qui ne sont pas des adjectifs, bien qu'ils aient des genres différents. «En somme, conclut M. Steyert. Albiniacus, même uni à fundus, n'est pas plus un adjectif que le substantif Roma, quoiqu'on dise urbs Homo. Ah! Monsieur l'abbé, je vous en prie, nenous brouillons pas avec la syntaxe. » L'avis est bon: je serais en effet bien fâché, même quelque peu humilié. d'une brouille pareille, faisant profession, depuis tant d'années, d'aider les autres à vivre en lionne intelligence avec la syntaxe latine. Mais qui donc ici a trébuché sur le rudiment? Que M. Steyert y réfléchisse : il n'est pas allé jusqu'au bout de son raisonnement. Pour prouver que {fondus) Albiniacus, (villa) Albiniaca ne sont pas dos adjectifs, il ne suffit pas d'alléguer /'/•/as- Romo: il faudrait expliquer pourquoi, alors, on ne dit ni urbs Lugduna ni oppidum Romum ! D'où il faut conclure (pi'à force de subtilité, il en est venu à confondre la règle d'accord avec la règle d'apposition, autrement dit. la règle Deus sanctus avec la régie urbs Roma.

Gela dit. il est bien superflu de s'appesantir sur la question. absolument tranchée, du reste, pour les philologues contemporains : contentons-nous, pour qui conserverait des doutes, de citer quelques exemples, tous antérieurs à l'époque carlovingienne. Les noms en acus, comme tous les adjectifs, s'accordent anciennement, en genre, en nombre et en cas avec le substantif, exprimé en sous-entendu, auquel ils se rapportent (1). Masc. singulier : fondus JYoniacus (a. 104), fundi Ammatiaci (nr s.), Mauriacum campum (xr s.); fém. singulier : Cerebelliaca mutatio(o,. 333). Darentiaca mutojio (a. 333). in villa Fronciaca (a. 632), villa quae vocatur Badernacà (&. 709);

1 G'esl M-ai en principe <■( souvenl en l'ait, mais les exceptions abondent, surtout à partir de l'époque mérovingienne, par suite de la transformation rapide de L'adjectif en nom propre de lieu: après avoir dil fundus Albiniacus, d'après la règle d'accord, on en vint à dire villa Albiniacus, d'après la règle d'apposition.

ETYM0L0G1ES LYONNAISES 87

fém. pluriel : Logiacas (s. ont. villas, domus) (a. 605), Morlacas (a. 070). Graviacis (Table de Peutinger) ; neutre pluriel : Cadarbiaca (s. ent. praedia) (vc s.) (1). En faut-il davantage

pour démontrer la nature primitivement adjeetive des noms en acus ? Si l'on en doute encore, qu'on relise cette phrase d'un diplôme de l'an 615 : << Locellum <jni appellatur Lucianus " à enté de « locellus <//>; appellatur Luciacits (2) ». Estce qu'on ne doit pas reconnaître un adjectif dans Luciacus aussi bien que dans Lucianus ? Comme dit quelque part M. Steyert, c< n'en parlons plus ».

2° Une autre question, intimement liée à la précédente et qui n'intéresse pas moins M. Steyert. c'est de savoir si les formes en acus sont anciennes; car. si elles le sont, adieu la théorie qui y voit a le détermina tif celtique ac (aciim avec la terminaison latine) » soudé au génitif d'un cognornen. Il commence par une bonne leçon de synonymie latine. ( l'est une « erreur >>. dit-il. — entée sur une autre. — de sous-entendre fundus avant ces noms, attendu que fundus désigne plutôt << dans un sens un peu restreint » « un champ cultivé, un fonds de terre, comme on dit aujourd'hui; le sens de praedium es\ au contraire pris volontiers dans une acception plus étendue et veuf dire un domaine >». Donc le mot sous-entendu devait être praedium et conséquemment le nom de lieu était anciennement en acum. — M. Steyert oublie qu'il fait de ces noms des substantifs; dès lors il n'a rien à sous-entendre, pas plus praedium, que fundus. Et puis, sa synonymie1 est-elle bien exacte? Il se défie trop de mon latin pour qu'une réponse personnelle ait chance d'être agréée de lui. Voici donc la réponse d'un spécialiste très autorisé : « Fundus, pièce de terre, ordinairement avec une maison de campagne ; praedium, tantôt la maison, tantôt la pièce, comme bien de campagne... Fundus est un terme économique; praedium, un ternie de droit (3) ». Il faut en conclure que fundus etpraedium pouvaient désigner la même pièce de terre, sous deux aspects différents, et connue, dans la désignation d'une propriété, le côté économique l'emporte d'ordinaire sur le côté juridique, il s'ensuit qu'à l'ordinaire aussi c'est fundus quidevail être sous-entendu. C'est justement

(1) Pour les textes d'où proviennenl les noms qui précèdent, voir le Dict. de M. Holder.

2 Pardessus, Diplomate chartœ, etc., n 230 (cité par M. Holdor).

3 Dôderlein, Manuel de synonymie latine, p. T,9.

ce que montre la célèbre Table alimentaire de Yeleia. de l'an 104, où les noms de biens-fonds dérivés de acus, comme ceux en anus, sont précédés de fundus. — Le second argument de M. Steyert est très surprenant : « La transformation de acum en acuss'esl opérée sous les derniers Carlovingiens : elle était achevée à la fin du dixième siècle », et cela par suite d'une déformation qui atteignit les noms des grandes villes; hélas, ■< Lyon lui-même subit cet outrage » : Pour faire éclater lachose aux yeux. M. Steyert dessine ici, — avec- sonincontestable talent. — quatre monnaies montrant que la dernière qui porte Lugdunum est de 877. et que Lugdunus n'apparaît qu'à partir de I !onrad-le-Pacifique (942-93). Jolis dessins, mais voila tout. Il y avait beau temps, au xe siècle, que Lugdunum s'était écrit Lugdunus. Je ne parle pas d'Ammien Marcellin qui orthographie déjà Lugdunus (1), ni de saint Jérôme qui dit, au vocatif. Lugdune (:2). par la raison qu'ils sont étrangers a la Gaule: mais saint Eucher. dans son Homélie sur sainte Blandine, ne dit-il pas déjà Lugdunus nostep? C'est le latin populaire qui transparait sous cette forme, assimilant, comme dans los noms communs, le neutre au masculin. Il est vrai que le masculin ne triomphe pas encore, si tant est qu'il doive jamais triompher pour ce nom : on ue le trouve qu'isolément, doux luis au vr siècle, sous la forme du vocatif Lugdune (3). Mais enfin Lugdunus ne date pas de Gonrad-le-Paciflque.

M. Steyert n'est pas plus heureux pour los noms en acus. Lesexemples cités précédemment pourraient bien suffire à prouver que la transformation (?) de acum en acus n'a pas commencé sous les derniers Carlovingiens: joignons-y un complément de preuve. Voici une liste de noms empruntés au Dictionnaire de M. Holder. et tous de date antérieure aux premiers Carlovingiens : Chersiacus (Fr s.), Vauliacus (v - . Noviliacus et Luciliacus (vr s.). Eboriacus (a. 610), Busiacus (625), Cavaniacus (632), Catulliacus (vne s.). Calciacus (690), Britiniacus (697), Fidiacus 717). Gessiacus (721), Fedenniacus (734), CHspiacus (739), Clipiacus (744 . etc., etc. Je crois que je puis arrêter jla liste. Et qu'on remarque bien qu'il n'en est pas de ces noms comme de Lugdunus; car, Lugdunusm trouve pas. chez des écrivains gallo-romains, avant le Ve siècle,

1 xv. n. n.

5* Ep. 60, L5.

3 Allmkii el DisSARD, Tnscr. ant.t IV. p. 94, L37.

tandis que les noms en acus datent du Ier siècle. On voit si l'on a attendu les seconds Carlo vingiens pour opérer cette fâcheuse métamorphose de acum en acus. Là encore. « n'en parlons plus ».

3° Nous voici au cœur de la question : dans les noms en iacus devenus, chez nous des noms en ia, ieu, i (y), ê-iê. fautil voir, à leur base, un gentilice ou nom de famille, ou bien un cognomen, surnom ? M. Steyert s'imagine, bien à tort, que la question est toujours pendante. Elle a été tranchée, et précisément par les recherches de M. d'Arbois de Jubainville. Parmi toutes les découvertes du savant celtiste, c'est même une des plus belles et des plus fécondes, pour L'étude de notre toponymie. Contrairement à ce qu'on a cru depuis Grégoire de Tours jusqu'à Quicherat inclusivement, il a démontré d'une façon péremptoire qu'il n'y avait eu. à l'époque galloromaine, qu'un seul et même suffixe, d'origine gauloise, dco latinisé en acus (et non un iacus) et que ce suffixe, appliqué à des gentilices romains en ius, a donné des noms en i-acus : Albini-acus, Albigny, tandis qu'avec des noms barbares ou surnoms romains a thème consonnantiqne, il a donné des noms en acuss&ns i : Cavann-acus, Ghavanay. Cette démonstration s'appuie sur la comparaison dos noms en i-anus et des noms en i-acus de la Table de Veleia, également dérivés de gentilices. et sur une liste de près de 150 noms en i-acus, correspondant tous à des gentilices en rus dûment constatés. Je ne perdrai pas mon temps à refaire cette démonstration : c'est une thèse qu'entre savants on ne discute plus -.elle est considérée comme vérité acquise à la science. Les objections de M. Steyert sont-elles de nature àl'ébranler : C'est le seul point que j'aie ici a examiner.

Première objection, d'ordre morphologique : 17 d'un nom tel que Maximi-acus n'appartient pas au gentilice Maximius, mais y a. tout simplement. ^ été introduit par euphonie eu plutôt comme marque de génitif ». M. Steyerl hésite. — là encore. — tout en reservant ses préférences a l'explication de 17 par le génitif (1). — Laissons la L'euphonie, théorie con-

(1)11 est juste de dire que cette théorie du génitif n'esl pas personnelleà M. Steyert ; on la trouve, par exemple, dans L'ouvrage, si dépourvu trailleurs de toute valeur critique, de M. Hippolyte Cocheris, Origine et formation des noms de lieu, L885 (nouv. édit.). Mais elle ne peut plus être soutenue après les progrès réalisés, depuis dix -ois surtout, dans

damnée par ce t'ait que l'on trouve, parallèlement, des noms en acus avec un surnom et des noms en i-acus avec le gentilice dérivé du même surnom : par exemple. Catull-acus et CatulUacus, German-acus et Gerrnani-acus, Magn-acus et Magniacus, Patern-acus et Paterni-acus, Sever-acuseiSeveri-acus, etc. C'est justement le cas pour Avitacus, à propos duquel M. Steyert écrit : « Quant à l'absence de Yi dans Avitacus, il suffit d'essayer de l'introduire dans cette appellation pour reconnaître qu'il en a été exclu par euphonie». Que n'a-t-il eu à sa disposition l'ouvrage de M. d'Arbois de Jubainville ou le Dictionnaire de!M. Holder! Il y aurait vu qu'à côté d'un Avitacus, il avait existé en Gaule deux Avitiacus (1). ce qui prouve assez clairement, j'imagine, que l'euphonie ne peut suffire a expliquer la présence de Yi dans les noms en i-acus.

— Mais peut-être que la théorie du génitif, plus heureuse rendra suffisamment compte d'un nom tel que Maximi-acum? C'est la dernière ressource de M. Steyert. Do Maximi-acum il t'ait un substantif, dérivé du nom Maximus à l'aide du suffixe acum. lia oublié, apparemment, que tous les substantifs dérivés de substantifs se font par l'adjonction d'un suffixe, non pas à un nom fléchi (Maximi), mais à un nom dépouillé de toute désinence flexionneUe, c'est-à-dire à un thème (Maxim-) : par exemple, aescul-etum, querc-etum : gran-arium \ capit-ulum; fili-olus,gloH-ola(deun noms où 1'/ appartient au théine); un dérivé do Maœimus avec acum serait donc Maxim-acum. Il n'y aurait qu'un moyen de trouver un génitif dans Maximi-acum,

— et M. Steyert ne va pas jusque-là, à ce qu'il semble. — ce serait dédire que c'est un composé syntactique, un juxtaposé de subordination, tel que Marci-por =(ptœr), auri-fodina, legislator. Mais alors acum ne serait plus un suffixe. — comme M. Steyert l'admet justement. — mais un vrai substantif , ce qui est inadmissible. D'où il résulte que M. Steyert, trop préoccupé de trouver dos surnoms dans « l'immense majorité do nos ap-

cet ordre d'études. — A remarquer que, pour trouver un génitif dans Amanciacum Amanc\ , M. Steyert va jusqu'à imaginer le barbarisme Amantus (Hisi.,1, 172). Amantiacus vient certainement d'Amantius, très authentique.

i D'Arbois de Jubainville, op. c. p. 171. —M. Steyert croit qu'Aitftacus devait son nom à l'empereur Marcus Maecilius Avitus, mort en 456; M. d'Arbois de Jubainville en doute : « Le nom de cette localité, dit-il. peut être beaucoup plus ancien et remonter à un autre Avitus.

ETYMOLOGÎES LYONNAISES '.il

pellations topographiques», en est venu, pour essayer de le prouver, à confondre les procédés de la dérivation avec ceux de la composition. Concluons que. morphologiquement. Maooimiacus, d'abord adjectif, ainsi qu'il a été démontré, est dérivé de Maximius avec le suffixe acus : Maximi (thème) + acus (suffixe) (i).

Deuxième objection, d'ordre historique: on doit trouver et on trouve, d'après M. Steyert, Mon plus do surnoms que de gentilices dans les noms de lieux en acus, et cela pour deux raisons: 1° parce que. l'usage étant, dans l'antiquité, de nommer les personnes plutôt par leur surnom que par leur nom. on agissait de même pour les habitations de campagne : 2° parce qu'il est inadmissible « que chez nous tant de surnoms se soient transformés en gentilices, alors (pie les textes nous montrent au contraire, pour les noms de lieux, un nombre relativement restreint de gentilices authentiques ». Le fait qui sert de base au premier argument n'est pas absolument exact. Je crains que M. Steyert ne confonde un pou l'usage ancien avec l'usage moderne en ce qui concerne la désignation des personnes romaines. Si l'on a pris l'habitude de dire Gicéron, César. Tacite, cela ne prouve pas que ce fût également — sinon pour César — l'habitude de leur temps: d'ailleurs, ne désigne-t-on pas. inversement, par leur gentilice et non par leur surnom, Horace. Virgile. Ovide. Pline. Suétone, etc. ? Que l'on examine attentivement les documents littéraires, en particulier la correspondance de Gicéron et les titres de ses discours, on reconnaîtra qu'il n'y avait pas de règle à cet égard. Quand Gicéron écrit à sa famille, la suscription de sa lettre porte, à l'ordinaire. Tiïllius tout court :

(li M. Steyert croit trouver un appui à sa théorie dans le nom de Lag-nieu (Ain). Il l'explique, comme faisait Quicherat, d'après la légende de saint Domitien, qui attribuait ce nom à un Latinus. M. d'Arbois de Jubainvillo a soutenu, très plausiblement, qu'à la date où il écrivait, fauteur de la légende avait pu confondre el avait confondu Latinus avec Latinius [op. c, p. lïi . — .l'ai ajouté Leigneux (Loire), parce que la forme Laigneu (xine s.) s'accorde parfaitemenl avec Latiniacùs. Je n'hésite pas à y ajouter Lagnal (Ain), dont M. Steyert me t'ait une objection. Des deux formes bas-latines qu'il cite, Ladiniacus, Laduniacus, la première est certainement la bonne, puisque Laduniacus aurait donné Laugnat; or, entre Ladiniacus et Loti,, meus, il n'y a qu'une différence de date. Quant à Lignieu, jje n'en sais pas l'étymologie ; ce qu'il y a de sur, c'est qu'il ne peut sortir de Lehenacus.

s'il écrit à un ami intime, tel que Gselius, c'est simplement

son cognomen, Cicero. De même, dans la liste de ses discours, il y a autant de gentilices seuls (pro Cœlio que do surnoms se\ùs(pro Murena). La vérité est que. dans L'usage familier, on disait aussi bien Tullius que Cicero, Cœlius que Rufus, Horatius que Fia ■r/t.s. Et puis, le fait allégué fut-il exact, qu'on n'aurait pas le droit d'en tirer la conclusion qu'en tire M. Steyert. Peu importe qu'on eut appelé le conquérant des Gaules Caesarei non Julius, le grand orateur Cicero et non Tullius, le grand historien Tacitus et non Cornélius; cela n'empêchait pas que. quand on avait besoin de désigner officiellement par un adjectif une loi émanée de leur initiative, une œuvre quelconque dont ils étaient les auteurs, cet adjectif se dérivait de leur gentiliceet non de leur surnom, un disait, par exemple, lex Julia, leoc Tullia, lex Comelia (de Sylla), et non pas Caesâriana, Tulliana, Sullana (1 : sur ce point, la règle était absolue, et l'on ne se souciait nullement d'une confusion de personnes pouvant résulter de cet emploi dugentilice. De même, les voies Aemilia, Aurélia, Flaminia, Valeria, étaient dénommées par le gentilice (2). De même encore, la basilique élevée parCaton ne s'appelait pas basilica Catoniana de son surnom, Cato, mais Porcianu,de son gentilice, Porcins. C'est précisément ce qui avait lieu pour les habitations de campagne: elles portaient, du moins à l'ordinaire, le nom de la gens du propriétaire. C'est ce que prouve, jusqu'à l'évidence, la Table de Veleia. où la plupart des fu ndi ont des noms terminés en anus, dérivés de gentilices romains bien connus: Acilianus, Afranianus, Antoii i(i,i us. etc.: et ces uoms ne désignaient pas les propriétaires du moment, mais des propriétaires plus anciens, le nom d'origine passant d'un propriétaire à l'autre (3). Si Cicéron avait voulu donner son nom à une de se-< villas au lieu de la désigner par le pays ou elle se trouvait, soyons assures qu'il l'ont appelée Tulliana plutôtque Ciceroniana. Le second argument de M. Steyert n'est pas plus solide que

1 Quand on trouve leges Caesarianae, Sullanae, etc., c'est une expression littéraire, non L'expression officielle.

~ l-;< voie Appia du fameux Appius Glaudius Urécus avail été désignée exceptionnellemenl par sonprœnomen.

3 d'ARBOlS DE JUB., op. <■.. p. 127 sq. i I />"/., p. 150.

le premier. Sans doute, à Rome. 1rs surnoms étaient plus nombreux que les gentilices, puisque le gentilice était commun à toutes les familles de la même gens, tandis que le surnom était particulier a chaque famille : sans doute aussi, et à plus forte raison, en était-il de même en Gaule. <>u le système romain des tria nomina ne s'établit que graduellement, à coté du système gaulois a nom unique, donnant aisément l'illusion d'un surnom. Mais cela ne prouve rien quant à l'usage du nom ou surnom dans les appellations topographiques. Il s'agit uniquement de savoir si la proportion des gentilices et des surnoms est la même dans les noms do lieux en acus que dans l'onomastique romaine. Or. cette question ne peut même plus se poser après les recherches de M. d'Arbois de Jubainville. Il a constaté que sur 44 noms de lieux de cette catégorie, datant de l'empire romain. 36 sont en iacusetS seulement en acus, et que sur les 53 qu'on trouve en Gaule au vr siècle, k> présentent un i et 8 n'en ont pas : ce qui prouve que les cinq sixièmes de ces noms dérivent d'un nom en tus, lequel esl très ordinairement un gentilice. Est-il vrai que « les textes nous montrent, pour les noms de lieux, un nombre relativement restreint de gentilices authentiques»? M. d'Arbois de Jubainville a montre, au contraire, que. pour chacun des 145 noms en iacus dont il donne la liste. le gentilice correspondant en ius es! authentiquement constaté; et pour le Lyonnais, sur les 28 noms en iacus que j'ai cités comme dérivés de noms romains. — abstraction faite des noms en iacus dérivés d'un nom gaulois en lus (i<>s). — 27 correspondent à des gentilices parfaitement authentiques. Il me semble que cette statistique est suffisamment probante.

Est-il. d'autre part, inadmissible c< (pie chez nous tant de surnoms se soient transformés en gentilices » \ Cette affirmation de M. Steyert a du étonner quiconque a pratiqué tant soit peu les inscriptions lyonnaises. M. Allmera formellement fait remarquer que c< beaucoup d'entre eux (les noms des inscriptions) sont des surnoms transformés en noms patronymiques » (1). C'est que, à cette époque de romanisation hâtive, les Gaulois qui. n'étant pas citoyens romains, ne pouvaient s'affilier à {me gens romaine et en prendre le nom. se faisaient

i1)âllmer nt Dissari). Tnscr.ant., V. \>. 142.

an gentilice a l'aide du surnom de leur père ou de loin- patron. Ainsi en est-il pour Les noms suivants, dont la liste pourrait aisément s'allonger jusqu'au triple ou au quadruple :

Surnom Gentilice Surnom Gentilice

Acceptus Vcceptius

Allumas Ubanius.

Aper Vpriu-.

Avitus Vvitius.

Blandus Blandius.

Donatus Donatius

Geminus Geminius.

Optatus Optatius.

Primus Primius.

Priscus Priscius.

Privatus Privatius.

Serenus Serenius.

Servandus. . . . Servandius.

Speratus Speratius (1).

Ce ne sonl donc pas les gentilices qui manquaient aux appellations topographiques, d'autant plus que le même gentilice pouvait donner naissance à un grand nombre de ces appellations : ainsi, on trouve sur le territoire de l'ancienne Gaule 25Juliacus, 39 Floriacus, 45 Magniacus, M Marcelliaeus, 52 Marciacus, formés des gentilices Julius, Florius, Magnius, Marcellius, Marcius ou Martius.

Encore une observation, à propos de cette question des gentilices. C'est bien gratuitement que M. Steyert m'accuse de prétendre •< que les noms des personnages de l'époque galloromaine sont tous dos gentilices, c'est-à-dire des noms (h1 famille >•: ce serait une parfaite absurdité de le prétendre et je ne l'ai pas du tout prétendu. J'ai dit au contraire que le suffixe gaulois actes « se joint ^ordinaire à un gentilice terminé en lus... ou à un nom ou surnom gaulois a radical consonnantique », Est-ce là exclure les surnoms des noms do doux ec acus?Xs les ai si peu exclus que je leur ai fait une place à part dans ios tableaux qui suivent. J'aurais pu. pour plus de précision, ajouter que tous les noms en ius, supposés par les noms de lieux en iacus, ne sont pas des gentilices : mais je l'ai dit équivalemnient quand j'ai établi, dans les noms on ieu et en i fyj, dos catégories spéciales pour les noms ou gentilices gaulois en lus nos;.- car. ici. nom n'est pas toujours synonyme do gentilice. Prenons un exemple nouveau : soit le nom do Dracé (Rhône). Los formes médiévales Draceu, Dra~ cieu, Drace s'accordent parfaitement avec Dracciacus, propriété d'un Draccius. Eli bien, ce nom. qui est gaulois et figure

I De même un nom gaulois, tel q\i.\ltepoui(irm, pouvait devenir un gentilice, Atepomnriua Allmer el Dissard, 111, M9>.

dans l'épigraphie lyonnaise, est-il un simple nom personnel ou un gentilice ? Tandis que M. Allmer le classe parmi les gentilices. M. Holder le qualifie de nom personnel : il est donc prudent, quand on n'est pus un épigraphiste de profession, de l'appeler simplement nom ou gentilice gaulois. Ainsi ai-jefait pour les noms analogues.

En tous cas. ce qui reste démontré, c'est que l'immense majorité des noms de lieux formés ave*1 le suffixe acus est en iacus, que ces noms supposent a leur base un nom en tus, que ce nom est d'ordinaire un gentilice gallo-romain, parfois aussi un nom ou gentilice gaulois, bien plus rarement un surnom en tus, tel que Mercurius.

i Aux noms dérivés de gentilices en lus il faut ajouter ceux qui proviennent d'un gentilice en enus. .l'avais écrit : « M. d'Arbois de Jubainville a fort bien démontré leur équivalence, dételle sorte que Bessenus, Lucenus doivent être considérés comme de vrais gentilices aussi bien que Bessius, Lucius ». M. Steyert, en ne nommant pas ici l'illustre savant. semble me faire l'honneur bien immérité de cette ingénieuse découverte, sans doute par inadvertance : en tous cas. l'occasion est bonne pour m'accuser d'une témérité qui, — comme toujours. — dépasse toutes les bornes. La démonstration de M. d'Arbois do Jubainville n'avait pas encore, a ma connaissance, provoqué d'objection de la pari des spécialistes. M. Steyert en produit une. au nom du regretté M. Allmer ;car, « incapable de formuler une opinion à ce sujet », il a eu ici la sagesse de consulter notre grand épigraphiste. Donc, M. Allmer « a appris » a M. Steyert, et celui-ci, a son tour, se fait un plaisir de m'apprendre c< (pie les gentilices on enus et ceux en tenus appartiennent a des noms venus de l'( unbrie et duPicenum et ne se rencontrent pas en Gaule » (je souligne ». M. Steyert a insiste, et M. Allmer a déclaré encore - qu'il ne connaît pas de gentilice Lucenus venant de Lucius ni Avenus d'Avius et que pour Bessenus et Bessius, Laccenus el Laccius, Frontenus et Franteius, il ne connaît aucun de ci noms, pas plus sous la forme simple que sous la forme dérivée. »

Pour apprécier comme il convient la réponse de M. Allmer. il est nécessaire de savoir d'abord la relation qui existe outre ces formes diverses de gentilices, et jusqu'à quoi point on a le droit, devant un nom en enacus (ou ennacus), de conclure

à la présence d'un gentilice en enus. Soit les gentilices bien authentiques Avilis, Messius, Varias, Vesius{\). Aces gentilices comme à -2? autres dont M.d'Arbois de Jubain ville donne la liste. — liste « qui pourrait être plus considérable », — correspondent des formes enenus, absolument équivalentes et tout aussi authentiques : Avenus, Messenus, Varenus, Vesenus. Ces gentilices en enus peuvent, à leur tour, par l'adjonction du suffixe ius, produire des gentilices secondaires en enius (ou ennius). De telle sorte qu'on aura la série : ius enus enius

Avius Avenus Avenia

Messius Messenus Messenius

Varius Varenus Varenius

Vesius Vesenus Vesennius

Toutes ces formes sont fournies par les inscriptions: on a donc incontestablement le droit de les proposer quand tel nom eu enacus <>u eniacus parait les réclamer.

Mais il peut arriver que le second terme delà série ne se rencontre pas dans les textes anciens; e'ost le cas. notamment, pour les noms qui suivent :

Lucius *Lucenus Lucenia

Pontius *Pontenus Pontenius

Socius *Socenus Socenius

Ici encore ou peut invoquer, 'quand c'est nécessaire, le gentilice eu ci us. ])iiis<jue la forme constatée en enius est absolumenl inexplicable sans lui : Lucenus, par exemple, quoique uon mentionné dans les textes, est aussi certain, étant données les formes Lucius et Lucenia, que le troisième angle d'un triangle quand on connaît les deux autres. 11 ne faut donc avoir aucun scrupule à expliquer Luzinay (Isère) par Lucenacus, du gentilice *Lucenus, d'autant plus que toute autre explication est bien impossible (2).

Enfin, il se présente un troisième cas : le gentilice en ius est seul connu ; par exemple, Bessius, Frontius (3). Ici. évi-

1 Voir D'Arbois de Jubaïnville, op. cit., p Ï49 sq., auxquelles j'avais renvoyé.

i Je n'ai ras osé expliquer delà mèmefaçon Lucenay (Rhône . comme L'a t'ait M. d'Arbois de Jubainville ; car La sifflante sourde (ç =ss) exige ni! type *Luccenacum, dérivé de Luccenus, équivalent de Luccius.

3 C'est par distraction que j'avais écrit Fronteius; un lecteur attentif -'ni sérail aperçu, puisque cette forme est contraire au principe posé de l'équivalence de ius non pas eius) et de enus.

demment, les formes Bessenus et Frontenus sont hypothétiques; niais, d'une part, l'analogie de Bessenacus et Frontenacus avec les noms Avenacus et Marcennacus dérivés de

gentilices en ewws bien authentiques, de l'autre, l'impossibilité de les expliquer plausiblement sans un nom enenus, ne permettent pas de taxer cette hypothèse de témérité. On peut appliquer aux gentilices en enus ce que M. G. Paris. — que M. Steyert n'oserait appeler un téméraire. — a dit des gentilices en lus : « Il s'agit de relever tous les noms de lieux actuels en i-é-ieu-ie-ies, etc. et de les ramener à leur forme originaire latine, en signalant, quand il y en a. les témoignages sur les formes intermédiaires, et en s'efforçant do retrouver pour chacun d'eux le gentilice dont il dérive. Quelquefois on n'y réussira pas ; alors on aura le plaisir d'ajouter à la liste des gentilices romains connus, avec une parfaite assurance, de nouveaux noms qui attendront qu'une inscription les révèle aux philologues classiques (i) ». C'est ainsi que je n'hésiterais pas à expliquer le Quintenas de l'Ardèche par *Quintenacus, du gentilice *Quintenus, équivalent de Quintius, lors même que j'ignore l'existence de Quintenus (*2). J'irai même plus loin : le nom de Dionnay, dans l'Isère, écrit au moyen âge Doennaico, Doennaio,Doennay, me semble inexplicable si l'on ne part pas de ?Dotennacus, d'un *Dotennus, équivalent de Dotius qui est constaté. Hypothèse tant qu'on voudra, mais hypothèse fondée (3).

Que M. Allmer n'ait connu ni Bessenus. ni Laccenus, ni Laccius, ni Frontenus, ni Fronteius, cela s'explique de reste, puisque ces formes, à l'exception de Frontehis qui est une pure distraction, sont des formes hypothétiques (4). Mais. connaissant l'existence de Lucenia, il aurait dû être Indulgent

J Romania, XIX, 467.

(2) Je ne connais que Quintienus (G. I. L., V, 5598).

(3) M. A. Thomas, un des maitres les plus éminents de la science romane, n'hésite pas à procéder delà sorte dans l'explication du nom de Luthenay (Nièvre), au moyen âge Lothenayacum : ^ on peut sûrement, dit-il, restituer la l'orme primitive *Luttenacus ou *Luttennacus, laquelle est aussi postulée par Lonnac (Haute-Loire), au moyen âge Lotnac. Il faut donc inscrire le gentilice *Luttenus à côté de Luttius, dont M. Holder donne deux exemples • (Revue celtique, XX, i42 .

(4) Je l'avais dit, en note, pour Luccius; quant à Bessenus, Laccenus et Frontenus, j'ai oublié de les marquer de l'astérisque; Q'esl donc moi qui suis responsable ici.

à Lucenus Décessairement présupposé par Lucenia; surtout, il aurait dû excepter Avenus, constaté par deux inscriptions (1). et Bessius, « gentilice ou cognomen connu par une loi de l'an 291 de notre ère» (2).— Est-il vrai que les gentilices en enus et ceux en tenus c< ne se rencontrent pas en Gaule »?

i te affirmation de M. Allmer m'a fort étonné: il a dû y avoir quelque malentendu. N'est-ce pas lui qui a écrit, à propos de l'épitaphe de Labiena Severa, trouvée a Saint-Irénée : « La-

na,Labienus, forme de uoms gentilices terminés en enus, que l'on croit être originairement propres à l'Italie centrale É(3). Vi rilà la vérité : ils sont probablement originaires de l'Italie centrale, mai- se - 'lit répandus dans le monde romain, puisqu'on en a découvert jusqu'en Gaule. Je n'en veux pour preuve que les exemples mêmes recueillis par M. Allmer. édités dans ses admirables recueils ou communiqués à M. Hirchsfeld pour le tome XII du Corpus. Voici d'abord des gentilices en émus. inexplicables sans le gentilice en enus : Varenius (4) de Varenus = Varius; Socenius (5); Labenius et Labenia(6); Lucenia (7); Paetenius (8); Pontenius (9). Enfin, si ces exemples laissaient encore quelque doute dans l'esprit du lecteur, voici d'authentiques gentilices en enus ef tenus, trouvés ;i Lyon ou dans la Narbonnaise : Auffilenus (10); Làbienus,— na, (il): Sappiena (12); Tetlienus(13); et les noms : Galen "si 1 4), de Galius, variante de Gallius : Passen us 15) : — exemples qui sont de Lyon; — les gentilices Sariolenus et

1 G. 1. L, IX. 2.379; V. 3.382 rite par M. d'Arboisde Jubainvili.- .

2 D'Arbois de Jub., op. c, p. 458. Le nom de Bessius se retrouve probablement dans celui de Bessins, Isère = *Bessianus.

i3j Allmer et Dissard, op. c III, p. 302.

ï) Ibid.j m, p. 91. Notons que Varenusa été trouve à XimesCC. I. L., V. 3142).

5 Ibid., IV. p. 216.

ïbid., IV, p: 199. Allmer, Inscr. de Vienne, II. 524. 7 C. 1. L..XII. i.063.

- laid., 1.989. Allmer, Inscr. de Vienne, II. 548.

Tbid., 4.718.

1" Allmer et Dissard, op. c, I, p. 412 illj Tbid., III. 301.

L2 rWd, III, 24.

14 Tbid.t IV, p. 23(3.

15 /'->/., IV. p. :.-

Sariolena{i)\ Usulenus, et Usulena il fois)(2), et d'autres

encore, de la Narbonnaise. Je suis bien tenté d'y ajouter Lavenus, trouvé a Grenoble, qui semble bien l'équivalent de Lavius, gentilice qui a i&ilLaviacus (La vieu, Loire), et sans doute Lavisco, ancien nom des Echelles (Savoie). Si ce gen-

tilice n'abonde pas chez nous.il s'y « rencontre » cependant, et suffisamment pour justifier l'hypothèse faisant intervenir c< formes dans les noms en enacus qu'on ne saurait plausiblement expliquer sans elles.

M. Steyert croit pouvoir s'en passer pour le nom de Frontenas. nom qui m'a fait commettre un loj sans conséquence d'ailleurs, mais qui lui a occasionné à lui deux méprises. Il nous dit qu'il avait proposé, dans son Histoire 'Je Lyon, Frontonacum comme type ; il oublie qu'il avait au contraire imprimé Frontanacum (3), forme du xvr siècle qui n'est qu'une retraduction maladroite de Frontenas. Aujourd'hui il propose bien Frontonacum, mais envisagé comme une<c contraction de Frontonisacum formé du génitif de Fronto ». On ne lui reprochera pas ici d'être infidèle à sa théorie: mais comment ne s'est-il pas aperçu qu'un mot tel que Frontonisacum en était la plus nette condamnation qui se puisse imaginer ? Y a-t-il.dans l'immense liste des noms en actes, un seul exemple de génitif de la 3e .déclinaison soudé à acus% Et comment, dans ce cas, expliquer la disparition de isf S'il s'était contenté de dire que le mot était formé do Fronton — , thème de Fronto, et du suffixe acus, je serais obligé d'y reconnaître une des plus plausibles de ses étymologies. Frontonacus explique parfaitement le Frontonas de l'Isère, puisque les formes anciennes de ce nom ont bien conservé Yo protonique : mais il ne me semble pas qu'il puissi rendre compte du Frontenas du Rhône, et cela pour une raison phonétique. On peut poser en règle générale que. dans notre région. Yo protonique long placé devant n se maintient : Arbuissonas (* Aïbucionacus), Ghaponnay (' Capponacus), Chaponost (* Capponoscus), Chatonnay (* Capitonacus), Jaillonnaz (* Gallionacus) (4). Liinonest (Lirnonadas), Luponas

Page 1