‹ Étymologies lyonnaises. Réponse à M.A. SteyertChapitre 7 sur 12 · V. — Athanacus (Ainay · texte numérisé non relu

V. — Athanacus (Ainay

Le nom d'Ainay est-il d'origine gallo-romaine ou burgonde \

Parmi les nombreuses étymologies successivement proposées pour ce noin.il m'avait semblé qu'en l'état actuel de la science philoL >gique deux seulement devaient arrêter l'attention : celle de M. d'Arbois de Jubain ville qui le rattache à un propriétaire de l'époque gallo-romaine, à nom grec Ça&*i*s Athanas). et celle de M. Steyert qui le rattachait, dans son Histoire de Lyon, à un notable burgonde, Athan. Apres avoir examiné la question au point de vue philologique, j'avais conclu : « Toutes les vraisemblances restent donc en faveur de l'explication de M. d'Arbois de Jubain ville : Ainay doit être considéré comme gallo-romain et non comme burgonde ». Je n'avais pas cru pouvoir discuter utilement les raisons d'ordre exclusivement historique alléguées, sans références, par M. Steyert à l'appui de l'étymologie burgonde: mais il me semblait que ces raisons ne risquaient guère de prévaloir contre les raisons philologiques que j'avais résumées assez brièvement, mais aussi nettement qu'il m'avait été possible.

Bien inutile sans doute d'ajouter qu'aucune de ces « chinoiseries philologiques » n'est parvenue à convaincre M. Steyert. Il est vrai que tel détail de sa o Réplique » semble indiquer qu'au fond sa conviction a été quelque peu ébranlée; il admettrait maintenant, préférerait même une étymologie celtique, si l'on découvrait « un Athan celtique bien authentique »; mais. en attendant, il s'en tient à un « Athan germanique » — bien différent de celui qu'il avait proposé tout d'abord — et s'élève de toutes ses force- contre tout Athanas grec.

Examinons d'abord sa thèse; nous répondrons ensuite aux objections qu'il formule contre celle de M. d'Arbois de Jubain-

(1) Ibid.. p. 138, i

ville, que j'ai eu la fâcheuse inspiration de préférer à la sienne. uniquement sans doute par la raisou d'autorité :

Voici comment j'avais résumé la thèse de M. Steyert : « Le nom d'Ainay aurait été inconnu avant l'arrivée des Burgondés : ce sont les Burgondés qui. en repeuplant l'île devenue déserte après la ruine du commerce des vins, l'auraient appelée du nom d'un personnage notable. Athan. en empruntant le suffixe ac, d'où Athanac ». Résumé exact, puisque M. Steyert n'y trouve rien à reprendre. Mais j'avais aussitôt ajouté : « Faute de références dans le livre de M. Steyert. il est difficile dediscuter point par point les faits allégués. » Il parait que ce n'était pas seulement me « débarrassera peu de frais d'arguments difficiles à résoudre, ou. pour parler franc, que l'on juge impossible de réfuter»; c'était encore un de ces jeux d'équivoque dont ms plume est coutumière : « Que les personnes, s'écrie M. Steyert. que les personnes peu habituées à ces questions spéciales le sachent.WI. l'abbé Devaux joue de l'équivoque ». Et M. Steyert pour percer à jour cette épaisse perfidie, fait remarquer qu'on use de références pour « un texte inconnu, un fait douteux allégué à l'appui d'une thèse-, maisqu'on n'en use pas c< lorsque l'on se borne à tirer des conclusions de laits connus et admis ». Il me semble que — à ne s'en tenir qu'a la logique — M. Steyert aurait dû plutôt m'accuser d'ignorance que de machiavélisme. Si je déclare avoir besoin ici de références, c'est que, aurait-il dû se dire tout d'abord, je tiens les faits allégués pour « douteux », ou bien pour non « connus et admis», et qu'en conséquence j'ignore ce que sait quiconque a étudié si peu que ce soit l'histoire du vieux Lugudunum. Et c'eut été tout profit aussi pour le ton de la polémique.

De fait, je l'avoue, je ne considérais comme historiquement certaine aucune des quatre propositions qui résument la thés de M. Steyert : l'inexistence du nom d'Ainay avant les Burgondés (1) ; l'état de complet désert (-2) du quartier insulaire

» l ' Il ne faut pas ici «d'équivoque", pas plus qu'aiUeurs. Dans son Appendice, M. Steyert semble ne parler que de La non-constatation du nom d'Ainay avant le vr siècle; mais, dans son Histoire I. 574 . il dit que « le territoire prit dès lors dès l'époque des Burgondés le nom d'Atha. nac ». Le nom n'avait donc pas encore existé; et c'esl bien Le mot d'inexistence qui traduit la pensée de l'auteur de VHistoire de Lyon. Autrement, d'ailleurs, sa thèse n'aurait pas de sens.

(2) « Le quartier insulaire des marchands de vins était, d'autre part, resté complètement désert depuis la ruine de leur commerce » (ibidj.

des marchands de vins depuis la ruine de leur commerce; son repeuplement, après un siècle et demi de complet désert, par les Burgondes ; enfin l'existence. « parait-il », d'un notable Athan, c< principal habitant du quartier», qui aurait donné son Dom au territoire. Sans doute, je ne mettais pas toutes ces propositions au même degré d'incertitude, mais, encore une l'ois, aucune ne me semblait scientifiquement établie à titre de vérité incontestable. Mais je devais me dire, et je médisais qu'un érudit tel que M. Steyert. qui a dépouillé tant de documenta qui n'ignore rien de ce qui a été publié sur Lyon et connaît par surcroît tant d'inédit, avait là dessus des renseignements spéciaux qui l'autorisaient à présenter sa thèse avec cette assurance. Voilà pourquoi je regrettais ici l'absence d'une preuve documentaire.

Nous ne l'avons pas encore, ce qui prouve sans doute qu'elle n'existe pas. et que la thèse de M. Steyert. quelle que soit la vraisemblance de telle ou telle des propositions dont elle se compose, reste en somme à l'état d'hypothèse. C'est ce que je vais essayer de démontrer, sans perdre de vue le conseil qui m'est donné, je ne dis pas avec quelle grâce, mais avec un apropos qui m'échappe : « Allons. M. le doyen, dépouillez-vous de votre antipathie à l'égard de l'auteur de l'Histoire de Lyon. écartez un instant les chinoiseries philologiques et veuillez répondre avec sincérité à cette question », à savoir si l'on peut raisonnablement rejeter 1 etymoiogieburgonde après les raisons historiques qu'en donne M. Steyert. D'antipathie pour l'auteur de l'Histoire de Lyon, je n'en avais pas et je ne crois pas même en avoir après sa ((Réplique»; quant à la sincérité, j'espère bien que mes lecteurs me feront l'honneur de ne pas me la contester.

J'ai dit que les quatre propositions qui constituent la thèse '!<' M. Steyert ne m'avaient pas semblé incertaines au même degré. La deuxième et la troisième, c'est-à-dire le dépeuplement du quartier après la ruine du commerce des vins et son repeuplement parles Burgondes, me paraissaient plus fondées. <ans l'être suffisamment — surtout au sens où on les entendait — que la première et la quatrième, c'est-à-dire l'inexistence du nom d'Ainay avant les Burgondes et l'existence d'un notable Athan qui aurait dénommé le quartier. Qu'ai-je à modifier dans cette manière de voir après les nouvelles explications de M. Steyert \

Sans doute, la ruine de la corporation des marchands de vins, la ruine des grandes habitations gallo-romaines et des monuments du quartier, entre le nr et le Ve siècle, sont des faits certains; mais est-il certain que tous ces faits se soient produits simultanément, ou à peu près, et aient eu pour conséquence de taire du quartier d'Ainay un territoire inhabité pendant un siècle et demi(l), un de ces déserts champêtres pleins « d'attraits » pour les Burgondes, amis « d'air libre et « d'espace immense » l Ne peut-on concevoir que le commerce des vins ait continué de nombreuses années encore quoique diminué, après le décret de Probus, autorisanl La culture de la vigne en Gaule \ Ne peut-on concevoir que la ruine de la corporation, quand elle s'est produite, n'ait pas entraîné, par le fait même, la ruine des villas habitées par les marchands! Si « les édifices modernes reposent immédiatement sur les ruines » de ces villas, tout comme « l'abbaye d'Ainay construite au commencement du vue siècle », cela prouve-t-il que ces ruines remontent à la fin du nr siècle ? Cela prouve-t-il surtout que des habitations plus humbles n'aient pas persisté à côté de ces grandes ruines, ou même que d'autres ne les aient pas remplacées, trop modestes pour laisser après elles trace de leur construction? En toute « sincérité », il ne m'est pas plus possible, aujourd'hui qu'il y a deux ans. de voir, dans l'affirmation de M. Steyert sur ce point, autre chose qu'une hypothèse, aussi vraisemblable qu'on voudra, mais toujours une hypothèse, puisque cette affirmation n'est pas la conclusion nécessaire des faits qui lui servent de prémisses Dès lors, l'établissement des Burgondes ne peut plus être considéré, du moins avec certitude, comme le repeuplement d'un désert. Ils se sont fixés la. comme ils l'ont t'ait ailleurs, sur la colline de Fourvière. par exemple; voilà tout ce qu'on peut dire avec certitude. Qu'ils y aient été en plus grand nombre qu'ailleurs, que l'église bâtie par la reine ( îarétène ait été « le résultat de sa sollicitude pour ses sujets barbares que la conversion de Gondebaud ramenait peu à peu au catholi-

di M. Steyert n'indique pas expressément cette durée, mais elle se déduit du rapprochement des deux pass s - suivants : <■ Cette mesure (le décret de Probus) ruina complètement la grande corporation des marchands de vins il, 457 »>; • Le quartier insulaire des marchands de vins était, d'autre part, resté complètement désert depuis la ruine de leur commerce (I, 574 .

cisme », que le quartier d'Ainay ait vu même prédominer l'élémenl burgonde, par Le nombre comme par l'influence, on peul l'admettre avec assez de vraisemblance, sans qu'on soit obligé pour cela de regarder comme [burgonde toute la population du quartier. Je me hâte d'ajouter que M. Steyert avoue avoir ici c< procédé par induction », el qu'après avoir dit que c< L'île étail inhabitée», il ne parle plus, à la page suivante, que « d'une population burgonde » — partielle? — dont l'existence seo fait supposer» par « l'ensemble de preuves el de présomptions » qu'il vient de présenter. Le repeuplement burgonde n'esl «loue de son aveu, qu'une hypothèse, tandis que Le dépeuplemenl gallo-romain est pour lui une certitude. Je me crois obligé de mettre l'un et l'autre sur le même pied, s'il s'agit d'un dépeuplement complot.

D'ailleurs, qu'on Le remarque bien, ces deux faits sont assez indifférents à la question qui nous occupe el je suis très disposé, de ce point de vue. à en faire bon marché. Peu importe que le quartier ait été longtemps inhabité, puis repeuplé par les Burgondes; ce qui importe, c'est de savoir: 1" si le nom d'Ainay a été inconnu avant Les Burgondes, et 2° si Ton peul expliquer ce nom par la présence d'un notable burgonde, appelé Athan. C'est sur ces deux points surtout que j'aurais désiré être renseigné par quelque bon document. Car, s'ils étaienl dûment établis, il en résulterait évidemment une vraisemblance historique en faveur d'une étymologie burgonde. A vrai dire, j'en doutais fort, et L'argumentation nouvelle de M. Steyerl ne démontre pas que j'aie eu tort d'en douter.

1° Pour prouver l'inexistence du nom d'Ainay, — ou, ce qui revient au même, que ce nom était inconnu, — avant les Burgondes, M. Steyerl s'appuie, d'une part, sur le texte de saint Grégoire de Tours, d'autre part, sur les monuments du quartier etles inscriptions lyonnaises. J'admets que le nom d'Ainay " ne se trouve prononcé pour La première fois que plus d'un siècle après l'arrivée des Burgondes », mais serait-ce « assez pour autoriser » L'affirmation de M. Steyert, ainsi qu'il le déclare? Voici le texte : Lochs Me in quo passi su,, t. AthAnaco vocatur. edeoque et ipsi martyres a quibusdam vocantur Athanacenses (1). Sans doute, ainsi que je l'avais écrit, ce texte n'est pas « explicite »; mais, ne peut-on sup-

(1) De glor. mari., 49.

poser que Grégoire de Tours parle ici d'une appellation traditionnelle et explique le nom de martyres Athanacenses pas ce t'ait que le lieu où ils ont souffert s'appelait, au temps du martyre, Athana >us /C'est une règle générale, dans l'histoire ecclésiastique, de désigner les martyrs par le nom que portait le lieu du supplice (1). Le présent vocatur ne tait pas une difficulté sérieuse. On peut le comprendre de deux façons : lieu « s'appelle » et s'appelait, ou ce lieu « s'appelle >> aujourd'hui, mais non alors. Si saint Grégoire de Tours avait voulu donner au mot le dernier sens, il l'eut vraisemblablement indiqué par un adverbe tel que nunc, modo. Cette interprétation, j'en conviens, n'est qu'une conjecture, mais assez plausible pour empêcher l'interprétation contraire de se produire avec le caractère de la certitude. Pour mon compte, à en bien peser les termes, j'estime que cette phrase s'accorde mieux avec l'hypothèse ^\r l'existencedu nom d'Athanacusà L'époque gallo-romaine qu'avec l'hypothèse d'un Athanacus burgonde, postérieur do trois siècles à la date du martyre.

M. Steyert a raisou de ne pas se contenter «le son premier argument: il recourt à l'argument topographique. «Les monuments antiques nous montrent, dit-il, qu'à l'époque romaine, l'île était en grande parti*' occupée par l'opulente corporation des marchands do vinsdont les splendides habitations couvraient tout L'espace compris entre la Saône d'une part, lu rue Saint-Joseph de l'autre, la rut' de lu Heine au midi, et au nord, jusqu'au delà de la rue Sainte-Hélène. » Il est bien vraisemblable en effet, certain même si l'on veut, que plusieursdes « splendides habitations » qui couvraient cet espace appartenaient aux marchands de vins ; mais est-il historiquement démontré qu'elles aient couvert o tout l'espace >> indiqué par M. Steyert et n'aient laisse aucune place à d'autres villas, non

il) Est-ce une illusion? 11 me semble que L'expression a quibusdam indique que les uns disaîenl martyres Lugdunenses, à raison des ljV martyrs morts à L'amphithéâtre ou en prison, et Les autres martyres Athanacenses, à raison des 24 autres qui, citoyens romains, eurenl La tête tranchée hors de L'enceinte de la ville, précisément sur Le territoire d'Ainay d'après la tradition recueiUie sur place par Grégoire de Tours.

Voir, sur ce partage des martyrs entre la presqu'île d'Ainay <il L'amphithéâtre de Fourvière découvert en Ks,'> par M. Lafon, Les études de M. A. Vachez, L 'amphithéâtre de Lugudunum et les martyrs d'Ainay, 1887, el de M. A.Poidebard, L'amphithéâtre et les martyrs de Lugdunum L" Controverse et le Contemporain^ octobre lNvv

moins splendides. appartenant à d'autres Gallo-Romains? Je n'imagine pas très bien, par exemple, que la belle mosaïqne chrétienne trouvée à Ainay même, lors de la construction du baptistère actuel et que le dessin de M. Steyert reproduit avec tant de finesse (i). ait appartenu à la villa d'un marchand de vins. Il le faudrait pourtant, puisque, de l'aveu de M. Steyert, elle « appartient aux premiers siècles chrétiens » et que dans son hypothèse du dépeuplement du quartier, elle ne saurait être postérieure au me siècle. — « Les inscriptions, ajoute M. Steyert. nous apprennent en même temps que le quartier, où demeuraient les marchands de vins s'appelait Canabae. L'ile donc, au moins dans sa plus grande étendue, ne s'appelait pas alors Athanac ». Les inscriptions ne nous apprennent qu'une chose, c'est que les marchands de vins habitaient in Kanabù. Que signifie ce mot, qu'on trouve encore chez Ennodius et saint Jérôme? Il veut ôirecabane, boutique, aniline, et son dérivé canabenses désigne des cantiniers. C'est donc l'endroit où se débite le vin. Donnons au mot un sens plus relevé et faisons-en l'endroit où se pratique en gros ce commerce : nous le traduirons par « entrepôt ». Les inscriptions désignent donc par Kanabae les entrepôts des marchands de vins. Où étaient-ils situés ? A l'ouest et au nord du quartier, d'après l'opinion commune aujourd'hui. Voilà l'espace qui pouvait être désigné par l'expression in Kandbis. Gela veut-il dire que ce fût le nom propre de la « plus grande étendue de l'île », et que au-dessus de cette appellation toute locale et restreinte il n'y eut pas une appellation générale, AthanacuSt comprenant tout le quartier ?. Il suffirait même que le nom d'Athanacus n'eût été à l'époque gallo-romaine, comme M. Steyert semble en admettre la possibilité, qu'un nom, d'extension limitée, désignant la seconde zone, nom qui aurait fini par triompher des noms parallèles et embrasser tout le quartier. Quoi qu'il en soit, le terme de Kanabae n'exclut pas l'appellation générale ou parallèled'AM^/>r/r^.s\ et M. Steyert n'est pas autorisé à affirmer comme un fait certain qu'il est resté inconnu avant les Burgondes. Aucun document n'en a révélé l'existence a l'époque gallo-romaine, c'est vrai; mais de ce silence des documents on n'est pas en droit de conclure a sa non-existence, surtout si l'on tient compte, comme on le doit, du témoignage implicite du textede saint Grégoire de Tours.

I Hist. de Lyon 1. 472.

M. Stëyert le reconnail lui-même, dix pages plus loin (p. 85); car, il veut bien avouer que. si Ton trouvait un Athan celtique, (( l'objection tirée du nom des Kanabae ne serait plus une objection invincible; il suffirait de reconnaître que les négociants en vins avaient imposé ce nom à la partie d'Athanac qu'ils occupaient et qu'aucune circonstance n'a fourni l'occasion de nous transmettre le nom ancien». Il n'est donc pas certain que le nom à'Athanacus ait été inconnu avant les Burgondes. Cela me surfit. Et voilà comment M. Steyert s'est chargé luimême de démolir son argument capital en faveur de l'inexistence du nom d'Athanacus antérieurement aux Burgondes (i).

2° Y a-t-il eu jamais, dans le quartier d'Ainay, un uotable burgonde appelé Athan ? A vrai dire, j'avais fait toutes les recherches que j'avais pu. sans réussir à rencontrer ce nom germanique. Mais j'aurais cru commettre une imprudence on en contestant l'existence; qui pouvait savoir si M. Steyert ne l'avait pas trouvé dans quelque document inédit '. Aujourd'hui. il s'étonne que j'aie eu la naïveté de lui passer cette « erreur grossière ». cette o bévue », et se félicite de n'avoir à en faire qu'un aveu spontané. « Il n'a pu y avoir a Aynay. dit-il, de propriétaire appelé Athan par la raison que ce nom ne s 'est jamais rencontré seul dans la série des noms propres. » Tant mieux; tout spontané qu'il est, l'aveu est bon et tranche la difficulté.

Oui. il la tranche. Pour sauver l'étymologie du coup qu'il lui porte. M. Steyert cherche, dans Athan, au lieu d'un simple particulier, « un personnage légendaire, père (Atta \) traditionnel de la nation ». Ce serait le nom qui se rencontre dans les composés A thanaric, A thanagild, Athanulf. De plus, il correspondrait « à Athin, ancien roi et législateur des Goths,

di Au risque de compromettre une discussion historique par une « chinoiserie philologique », je ferai ohserver, en passant, le singulier rapprochement que fait M. Steyert entre les Kanabae de Lyon et la Canebière de Marseille : « quartier des Kanabae, laCanebière lyonnaise - (p. v" . M. Steyert considère évidemment la Canebière [Oanàbaria] comme un dérivé de Kanaba, boutique, cantine. S'il n était pas si prévenu contre les « Trésors » en général, il aurait peut-être consulté le Trésor <l >> Félihrige de Mistral, lequel lui eût appris que la Canebière de Marseille dérive de Canabaria, chènevière, et veut dire, « la rue où se trouvaient les eordiers et nleurs ds chanvre ■. Le rapprochement ne peut que faire sourire les romanistes, mais risque, —s'il va jusqu'à eux, — de mettre les Marseillais en mauvaise humeur. N'essayons pas de nous donner une Canebière, même dans le passé. Pour être juste, j'ajouterai que ce rapprochement n'est pas particulier à M. Steyert : mais il l'a fait sien.

qui. lui-même est l'équivalent d'Ôdin chez les Francs et Alamans ». Bref, conclut M. Stevert. « si 1 etymologie que j'ai proposée est exacte, comme je le crois, l'îled'Ainay aurait été consacrée par les Burgondes au second de leurs aïeux légendaires, ce qui n'a rien d'invraisemblable ». Pour moi, c'est infiniment plus invraisemblable que si Athan avait été le nom d'un propriétaire burgonde; je suis même persuadé que ce n'est vraisemblable à aucun degré. Laissons l'explication d' Athan par atta, père; outre quelle n'est donnée par M. Stevert que dubitativement, elle tombe devant ce fait que les prétendus dérivés d' Athan, Athanaric, Athanagïld, Athanulf, n'ont qu'un / en ancien allemand, au lieu de deux. Je m'en tiens à l'explication de Jacob Grimm qui dérivait tous ces noms où entre athan du gothique athn, atathn i, « année » qu'il rapprochait, à tort du reste, du grec sto? (1). M. Stevert donne Athin comme fils de Bor. et les trois noms ^ Athan, Athin et Odin comme « autant d'homonymes ». C'est confondre les mythologies et méconnaître les lois de la grammaire comparée. Bor appartient â la mythologie Scandinave et on lui attribue pour fils le dieu Odhin et non Athin. Boa et Odhin sont donc Scandinaves et non germaniques. Grammaticalement, il n'est pas permis de rapprocher Athan après l'explication de J. Grimm, d'Odhin. dont l'étymologie est bien différente, en allemand Wuotan, en anglo-saxon Wôden, correspondant au grec «F ■<&?. celui qui souffle, le dieu du vent (2).

Voilà la base qui reste au nom d'Ainay : un extrait des noms composés Athanaric, Athanagïld, Athanulf, et quel extrait ! non pas un nom de personne mais un nom commun. Admettons même que les Burgondes aient pu avoir l'illusion qu'un de leurs aïeux légendaires se fût appelé Athan; pouvaient-ils avoir l'idée de lui consacrer l'île d'Ainay ? C'est bien invraisemblable, puisqu'ils étaient déjà convertis au christianisme et que ce nom — prétendu homonyme d'Odhin — aurait éveillé une idée païenne. Peut-on citer dans les pays occupés par les Burgondes. un seul nom de lieu, laissé par eux. qui rappelle ce « personnage légendaire », ou tout autre de leurs ut 1rs mythologiques (3) ? Allons plus loin : supposé qu'ils

(1) Geschichte der deutschen Sprache, I, p. 443.

(2) C'est-à-dire <W£>j<r avec le digamma.

ittaniscus. connu par le Testament d'Abbon .a. 739), se rattache, d'après M. Holder (Alt-Celt., s. v.) au fém. Attkn ( a) du nom d'homme frank Atto ou au nom d'homme germ.Atto, Ml <. Rien de commun avee Afin'// ou Odin. — Il Q'esl pas nécessaire a'ajonter que cet Attan — ne peut servir à expliquer Ainay; il faut un nom ave un seul t.

eussent voulu le faire, auraient-ils recouru au suffixe gaulois acus, lequel, d'ailleurs, ne s'employait autour deux qu'avec des noms de propriétaires ? Evidemment non; imposé par eux. le nom eût été entièrement germanique, par son suffixe comme par sa racine.

Au surplus. l'Athan légendaire se heurte aux mêmes difficultés philologiques que l'Athan, nom de personne. Ces difficultés, je les ai indiquées dans la note consacrée à Ainay. et Je ne vois pas un iota à y changer. J'ai dit que les noms de lieux enacus, d'origine germanique, présentaient presque tous un i, iacus, par la raison que. dos l'époque mérovingienne, le pseudo-suffixe iacus avait remplacé acus, tels Vulfiacus, Childriciacus, Huldriciaca, Rothwariacas, Theudericiacus, etc. Si j'ai dit presque, c'est que, dans la liste <lo ces noms, j'ai rencontré Warnacus, à peu près un sur vingt. C'est donc bien la règle, et un nom formé avec Athan aurait dû être régulièrement Athaniacus.k cela M. Steyert répond que 17 ne doit pas figurer dans les noms germaniques, et même ne le peut pas dans ceux de ces noms qui ont n pour consonne thématique. Lui non plus ne craint pas de s'engager dans les « chinoiseries philologiques ». Pourquoi pas dV dans un nom germanique l C'est que, dit M. Steyert, c'est le signe du génitif, illogique chez des gens qui, comme les Burgondes, n'usent pas de cette désinence, et dont les Latins, auxquels il appartient, se débarrassent si aisément par raison d'euphonie. Inutile de revenir sur cette théorie du génitif et de l'euphonie, réfutée plus haut. Contentons-nous d'observer qu'un nom d'origine germanique, tel que Vulfiacus et Thèudericiacus, n'est plus, sous cette forme, un nom burgonde. mais bel et bien latin; en entrant dans le moule latin, Wolf et Theoderic se sont plies aux lois du latin ; c'est une visible méprise que d'invoquer ici la déclinaison burgonde. Pourquoi, d'autre part, un nom germanique terminé par n ne peut-il se souder i\ iacus ? C'est que, dit M. Steyert, les Burgondes « n'auraient pas pu le prononcer » ! Ils ne l'auraient pas pu, parce que ni aurait fait gn et que les langues germaniques sont incapables de produire cette articulation ! Mais est-ce que.au ve siècle, 1'^ mouillé, r/it. s'était déjà produit en gallo-roman? Est-ce que ces noms en acus ont été formés par les Burgondes, parlant burgonde? A quoi bon discuter > Il n'y a qu'à citer des noms, d'origine aussi authentiqueinent germanique que possible, qui

présentent précisément après n cet i soi-disant incompatible avec lui : Bertiniacus, Chuviniacus, Dacconiaca, * Saxoniacas — Sassignacas. Il reste donc bien probable — et je me sers d'un tenue faible — qu'un Athan germanique aurait fait Athaniacus, el qu'au lieu d'Ainav. nous dirions aujourd'hui Aigneu ou Aigny. Quiconque m'a fait l'honneur de lire ma brochure aura peine à le croire, M. Steyert prétend que c'est dans le cas où Ainay serait gallo-romain, qu'il aurait dû être Athaniacus. Mais n'ai-je pas prouvé, à la suite de M. d'Arbois de Jubainville. que les noms gallo-romains en acus se divisent* en deux catégories : les noms qui avaient un thème en i, surtout gentilices. et les noms qui n'en avaient pas, surnoms ou noms ethniques, et n'est-ce pas à cette seconde catégorie qu'appartient Athanas l Dès lors, n'est-ce pas Athanacus qu'il devait produire ! A une remarque aussi fondée. M. Steyert en ajoute une autre': « M. le professeur a encore beaucoup à apprendre, ce semble ». Oh ! ici. elle n'est que trop fondée. Heureux ceux qui, même dans leur spécialité, n'ont plus rien à apprendre.

Telles sont les raisons, historiques ou philologiques, par lesquelles M. Steyert cherche à consolider son étymologie burgonde. Qu'a-t-il trouvé contre l'étymologie gallo-romaine de M. d'Arbois do Jubainville ? Sans parler davantage de l'objection philologique qu'il tire de la forme Athanacus sans /. et qu'il a suffi de signaler pour la réfuter, je remarque qu'il n'a plus à reprocher à cette étymologie que de s'appuyer sur un nom grec. Un nom grec ! Mais on parlait donc grec à Lyon ? Mais il y avait donc des Grecs dans le quartier des Canabae^ propriété exclusive de la corporation des marchands de vins et des potiers dont elle avait besoin, propriété d'une corporation si fermée à tout élément étranger ?

Ici la réponse n'a pas besoin d'être longue. M. Steyert s'applique à démontrer que le grec n'a pas été parlé à Lyon. Pas plus que M. d'Arbois de Jubainville je n'ai dit ou laissé entendre que le grec fût autre chose à Lyon qu'une langue étrangère, comprise des lettrés, et seulement parlée entre Grecs non encore latinisés (i) ; je n'ai pas à apprendre que le grec

i Ce qui a }>u faire illusion à M. Steyert sur ma pensée, c'esl l'expression de « population grecque de 1' « île » d'Ainav i\ l'époque Impériale ». J'avoue que le terme manquait de précision. Il aurait fallu dire « presqu'île », expression qu'on peut admettre comme correcte au moins pour L'époque gallo-romaine ou même mérovingienne, puisque insula Athanacensis. quel qu'en soit d'ailleurs le sens exact, n'apparaît pas avant le x siècle, lai tous cas, je savais bien que l'opinion commune attribue aux marchands grecs, comme séjour, les bords delà Sumu> au nord de Bellecour. C'est ce qtfe je n'ai pas dit ■,{><*'/. nettement.

n'a jamais été une langue usuelle pour les Lyonnais. Mais il y avait à Lyon des Grecs, même en grand nombre, M. Steyert n'a garde d'en disconvenir. Ces Grecs n'avaient-ils pas pu conserver leur nom d'origine ? Dans la liste des surnoms, relevés par MM. Allmer et Dissard parmi les noms des inscriptions lyonnaises, on en compte plus de -250 qui sont grecs, parfois même écrits en caractères grecs. Nous n'avons pas a nous inquiéter de savoir si tous ceux qui les ont portés étaient bien Grecs d'origine; il est fort possible, probable même, qu'à raison du prestige de cette langue auprès des lettrés ou par une sorte d'affectation, j'allais dire de « snobisme », bon nombre de Gallo-Romains aient adopté des surnoms helléniques. 11 suffit qu'un personnage nommé ou surnommé Athànas, qu'il fût Grec ou Gallo-Romain, ait habité dans le quartier d'Ainay, que son habitation ait été assez en vue pour qu'on ait pris l'habitude de dire « vers la villa d'Athanas ». comme on dit encore dans nos campagnes « chez un tel », ce qui devient vite le nom d'un hameau. Sans sortir de Lyon, la Guillotière n'a pas d'autre origine. Toute la question est là. Cela ne prouve pas que la population du quartier parlât grec : est-ce que Morgny (Aisne) ne vient pas vraisemblablement ftHarmonius (1), Réméréville (Meurthe-et-Moselle) iïHermeros (2), Parthenay (Deux-Sèvres) de Parthenos (3)? Cela fait-il supposer que le grec ait été usuel dans le Nord-Est et l'Ouest de la France ? Evidemment non, mais qu'il y eut vraisemblablement, à une époque donnée, des Grecs et des Gallo-Romains. nommés ou surnommés Harmonius, Hermeros. Parthenos. possessionnés dans les localités qu'ils ont dénommées. Ce qui s'est vraisemblablement produit au Nord et à l'Ouest, où il n'y eut jamais de colonie grecque, n'a-t-il pu se produire à Lyon, où les Grecs ont foisonné sous l'empire romain \

Mais, ajoute M. Steyert, il ne pouvait pas y avoir de Grec dans le quartier occupé par les marchands de vins : « on peut affirmer qu'il ne s'y trouvait aucun Grec : les fastueux négociants qui occupaient ce quartier, qui le couvraient de leurs somptueuses habitations, n'y auraient pas souffert d'étrangers ». Affirmer n'est pas même chose que prouver. L'affirmation a-t-elle ici d'autre base que ce fait qu'entre les noms

(1) Holder, s. v. Hçrmoniace.

(2) 10. s. v. Hermeracus.

(3) D'Arbois de Jubaixyille, op. <?., p. 491.

connus des marchands de vins aucun ne s'est trouvé grec \ Est-ce une preuve suffisante pour soutenir que cette corporation était animée d'un esprit plus exclusif que les autres, au point même de ne pouvoir supporter des étrangers dans son voisinage l II m'est impossible de croire qu'il y ait là autre chose qu'une hypothèse. Il me semble même que cette hypothèse remit un démenti des découvertes épigraphiques. N'estce pas à Ainay que s'est trouvée l'inscription de l'autel dédié aux Mères Augustes par le médecin Phlégon: Mat/-. Aug. Phleg[o}n med. ? Voilà donc un Grec authentique, puisque c'est un nom et non pas un surnom, qui habitait peut-être le quartier d'Ainay ou, tout au moins, auquel les marchands de vins, si hostiles aux étrangers, ont laissé l'honneur envié d'étaler, au milieu d'eux, son nom sur une inscription votive. Je ne trouve aucune invraisemblance à ce qu'un Grec opulent ait été possessionné dans le quartier d'Ainay. dans le voisinage des marchands de vins. Mais cette hypothèse n'est pas même nécessaire pour expliquer la présence d'un Athanas sur ce territoire : cet Athanas pouvait être simplement un Gallo- Romain à surnom grec, pourquoi pas même un marchand de vin \

Concluons : M. Steyert n'a pas produit une seule objection qui puisse compromettre l'étymologie gallo-romaine de M. d'Arbois de Jubainville : en revanche, les raisons qu'il allègue en faveur de sa propre étymologie burgonde sont sans véritable portée ou se tournent contre elle. 11 n'a pas démontre — ce qui s'appelle démontré — que le nom à'Athanaeus n'ait pas existé avant les Burgondes : il en a même reconnu, au fond, la possibilité. Il n'a pas démontré que le quartier d'Ainay nit été réduit à l'état de complet désert pendant un siècle et demi, ni même à une date quelconque, et repeublé exclusivement par les Burgondes ; et encore pourrait-on le lui accorder sans dommage pour le nom d'Athanacus., lequel aurait pu se conserver, dans la bouche des voisins, pour désigner ce désert. Il n'a pas démontré qu'il y ait eu à Ainay un notable germanique appelé Athan ; il a même spontanément reconnu l'impossibilité du fait : quant à la substitution d'un Athan légendaire a un Athan historique, on a vu ce qu'il en faut penser. Enfin, il n'a pas démontré, tant s'en faut, que son Irypothese eût l'appui de la grammaire. En toute « sincérité ». je considère donc aujourd'hui l'étymologie burgonde comme infini-

nient moins vraisemblable qu'elle ne pouvait paraître avant la « Réplique » : elle me semble même tout a t'ait insoutenable. Il n'y a qu'un point ici où je sois d'accord avec M. Steyert : le jour où l'on découvrira un Athan celtique, ce jour-là. si je suis encore de ce monde, j'expliquerai, moi aussi, et sans me contredire, Ainay par cet Athan celtique. En attendant, une seule étymologie me semble vraisemblable : celle de M. d'Arbois de Jubainville expliquant Ainay par le nom d'un propriétaire Athanas, que ce nom grec ait été porté par un Grec ou ait servi de surnom à un Gallo-Romain.

Page 1