VI. — Noms formes avec le suffixe ixg
Je ne veux pas quitter cette question d'Ainay sans répondre
à une critique personnelle : encore un reproche d'injuste omission au détriment de M. Steyert. mais, cette fois, et par exception, généreusement atténué par l'hypothèse d'une erreur involontaire. Voici ce dont il s'agit. Pour prouver que le nom d'Ainay ne pouvait être vraisemblablement d'origine burgonde. j'avais, entre autres raisons, donné la suivante : « II est plus probable encore que les Burgondes auraient gardé à Lyon comme ils lent fait aux alentours, et à Ainay comme ils l'ont t'ait à Fourvière pour le nom de Flacanges. leur propre suffixe inga-ingo : voir la savante étude de M. Philipon sur l'emploi, dans nés pays, de ce suîîixe burgonde {Revue dephil. franc., t. XI. p. 109). » M. Steyert m'accuse de lui avoir enlevé la paternité de l'étymologie burgonde de Flacanges pour l'attribuer à M. Philipon. qui ne .-il.4 pas ce nom. Je crois que c'est une illusion. M. Steyert a du concentrer son attention sur le nom de Flacanges et se persuader que ma référence ne portait que sur l'étymologie de ce nom. J'avais dit pourtant, et en toutes lettres, qu'elle visait « l'emploi, en nos pays, de ce suffixe burgonde >• : c'était indiquer suffisamment, ce me semble. que cette référence venait a l'appui, non pas en particulier du caractère burgonde de Flacanges, mais de la proposition tout entière. Toujours est-il que c'est M. Steyert qui. le premier, a nommément signalé Flacanges comme burgonde : pourquoi donc ne l'ai-je pas dit \ Tout simplement parce que ce n'est pas l'explication de M. Steyert (Fleck, remplacé aujourd'hui par Flack,j)la,ti-\r ing, champ) qui m'a convaincu de l'origine burgonde de Fia-
eanges(l) : c'est la théorie générale des noms en inga-ingo, telle que M. Philipon l'a présentée pour notre région.
Frappé de l'usage que faisait M. Steyert du prétendu substantif ing, champ (-2). pour expliquer Ingrande, Scoting, Flacanges et Papelonges, j'avais vainement cherché, non pas si le mot était resté a l'état isolé dans l'allemand actuel — tous l.s dictionnaires prouvent le contraire. — mais s'il avait vraiment existé à la période ancienne pour ne plus survivre aujourd'hui qu'a l'état de suffixe, comme par exemple, les vieux substantifs heit, schaft, thum : je n'avais trouvé au suffixe ing que le sens bien connu de relation de dépendance et particulièrement de filiation (3). Je me défiais donc absolument de ce substantif problématique et je n'ai pas eu de peine à partager l'avis de M. Philipon posant en règle générale que c< le suffixe masculin— ingas est devenu — inges ou— anges, en français » (4). ce que ing. substantif. — a supposer qu'il eût existé — n'aurait jamais pu devenir : car ing, substantif, n'aurait pu être représenté en latin que par ingum ou ingus, ce qui n'aurait donné que enc, en s ou ans. Le nom de Flacanges, connu depuis le xe siècle (5), n'avait pas besoin d'être spécifié par M. Philipon pour être compris dans 'la catégorie : cela allait de soi. J'étais donc persuadé, non pas par l'explication de M. Steyert. mais par la théorie de M. Philipon, que
1 M. Steyert me fait-il un grief de n'avoir pas dit que c'était lui-même qui avait « lixé l'emplacement de ce lieu à Fourvière, ou plus exactement à l'Antiquaille »? A tort ou à raison, je ne l'avais pas cru nécessaire, d'autant plus qu'en le disant il eût fallu dire aussi pourquoi je laissais son étymologie : c'eût été un autre grief.
2 Il esî M'ai que M. Steyert ne qualifiait nulle part cet ing de substantif : mais cela résultait évidemment de ce fait qu'il interprétait tous Us noms où il croyait le reconnaître comme des composés et non comme des dérivés. Dans sa « Réplique », il est plus explicite ; il appelle ing un « mot inusité actuellement » (p. 16).
(3 Ce sens a été a-s<>z vivace en nos pays : à la rin du XII' siècle et au commencement du xnr siècle, on disait encore à Bourgoin, « terra Bornonenchi » = terre de la famille des Bornon ; les « Brutinens »,les « Rachaeens », les « Maniglarenc « = les membres de la famille des Brutin, des Racnaz, des Manigler ou Marigler iI)elai:henal, Cart. On Temple de Vaulœ, p 58, 71, 74>. Les membres d'une famille Girin, possessionnée à Vienne en 1276, Rappellent « li Girinene » dans un document que j'ai publié en 1S92, Essai sur la. langue vulgaire du Dauphiné, j
(5J M.-C. Guigue, Obit. Lug. Eccl, p. 17, n. 6.
Flacanges était burgonde, par conséquent avec un nom propre
à sa base ; il est vrai que je ne connaissais pas encorece nom propre.
La « Réplique » m'obligeait à le chercher. Mais, outre qu'il m'était difficile d'avoir à ma disposition tous les ouvrages nécessaires pour cette recherche, je ne me sentais pas en mesure de traiter la question des noms en ing autrement qu'au point de vue roman; il faudrait être le germanisant que je ne suis pas pour oser l'aborder au point de vue germanique, comme l'a fait M. Steyert. en fondant son interprétation de ing sur l'ancienne toponymie des pays allemands. Sans doute, aucune de ses objections contre la thèse de M. Philipon ne me semblait compromettante pour cette thèse; mais je pouvais me faire illusion, et un arbitrage, aussi autorisé que possible, était ici nécessaire. Je me suis donc adressé à M. Holder, le priant de me dire comment doit s'expliquer le nom de Flacanges et, aussi, ce qu'il pensait des idées de M. Steyerl sur la nature et le rôle de ing. Voici la réponse qu'il a bien voulu me faire, avec une complaisance et une précision dont lui seront reconnaissants, non seulement le destinataire de sa réponse, mais tous les savants lyonnais que la question peut interessor; « Il n'existe pas de germanique ing, champ. Les dérivés en ing sont des patronymiques. Flac-ingas (accus. plur.)=o près les fils deFlaho (ou même Flaccus) ». 11 y a. par exemple, dans le Grand-Duché de Bade, un village près de Bretten, nommé aujourd'hui Flehingen ; les formes antérieures en suit : Flancheim (a. 779), Flaningheim (831), Flanicheim (870), Flahinga (991). De même, il y a Flahinwilare (ixe siècle) — Flahin est génitif (i) — « hameau de Flaho », aujourd'hui Flachweil, en Suisse ».
Qu'on remarque bien cette phrase : « Il n'existe pas de germanique ing, champ». Pour prouver le contraire, c'est-à-dire l'existence, en ancien allemand, de ce « mot inusité actuellement >>. M. Steyert cite XEningie de Pline, pays., d'immenses plaines, qui s'étendent le long de la Baltique, depuis la Sarmatie jusqu'en Scandinavie », et les Ingevones o habitants des plaines (ing, plaine, wohnen, habiter), en opposition aux
il) Je complète la pensée il'1 M. Holder, en ajoutant : dans le compost'' avec Wilare, mais non dans le dérivé Flahinga = Flacingas, ni dans les formes qui précèdent Flahinga, lesquelles sont composées du patronymique FlahingA-heim.
Hillevon es des montagnes Scandinaves^ ///, colline, wohnen)», comme il l'a « fait remarquer dans YHistoire de Lyon et démontré (?) par une carte ». Ce sens topographique de ing, ajoute-t-il, est bien connu et a été signalé depuis onze ans pour notre région. — On peut se demander, tout d'abord, par quel miracle le verbe wohnen, habiter, aurait pu produire un dérivé signifiant « habitant », latinisé en vo-vonis, plur. vonesi Aujourd'hui, habitant sj dit wohner en allemand, du moins en composition ; si le mot eût existé a la période gothique, il serait sorti d'un substantif signifiant « habitation » et aurait été wohnareis (1). Qu'est-ce donc que ce voues ? Mais il y a, contre la théorie de M. Steyert. une objection bien plus grave encore, décisive même. Il est évident que pour foncier le sens de ing^ champ, sur les noms à'Eningie, à'Ingevones et (YHillevones, il n'a pas recouru à une édition critique de Pline. En ce qui concerne l'Eningie, la forme primitive du nom est des plus incertaines, puisque à côté d'AEningia, Eningia, on a les variantes AEpingia, Epi a in, AEpïgia ; comment d'un texte si altéré peut-on extraire m^avec certitude ? Et puis, M. Steyert en fait un pays « d'immenses plaines » au sud de le Baltique ; ne se serait-il pas servi de l'édition de Pline par Dalèchamps (1587) ou d'une édition dérivée de celle-ci l On sait que dans la phrase qui suit la mention de l'Eningie : « Quidam haec habitàri u<l Vistlam, etc. », Dalèchamps préférait hanc à liaec. C'était un contresens, transformant en terre continentale une contrée mentionnée clairement comme une île par Pline, en regard de la Scandinavie, également traitée d'ile, par suite d'une erreur commune aux anciens. On a cru longtemps que l'Eningie n'était autre que la Finlande, Finningia (2) ; Gosselin l'identifiait avec l'île de Seeland (3), d'autres avec Œland ; M. Holder m'apprend que M. Karl Mùllenhoff conteste toutes ces conjectures (4). C'était une île située au fond de la Baltique ; quant au nom « qui est corrompu, il peut être aussi bien finnois que germanique ». Voilà donc le ing, champ, de l'Eningie dûment éliminé, avec le prétendu sens de celle-ci « pays d'immenses plaines »; tout au moins est-il interdit, en bonne critique, de s'appuyer sur ce nom pour en extraire ing, champ.
il) Cf. V. Henry, Précis de grammaire comparée de l'anglais et de l'allemand, p. 175-6.
(2) Voir le Pline de la coll. Lemaire, t. Il (éd. par Ansart), p. 3i8.
(3) ma., p. 822.
'ii Deutsche Altertumskunde, II, p. 51.
Quant à Ingevones et Hillevones, ce sont également de mauvaises leçons. Ledition de Lud. Jan donne, pour le premier. Ingaevones (1) et Ingyaeones (2) et. pour le second, Hilleviones (3); comment, avec les formes Ingyaeones et Hillevion.es, justifier le sens de voues «habitants ? » 11 faut donc, de toute nécessité, chercher une autre explication. Voici, ainsi que me l'écrit M. Holder. comment M. Karl Mûllenhoff explique ces noms et autres analogues. A côté du suffixe patronymique ing (inga-ingo, à la période ancienne), il a existé un autre patronymique en aeones, correspondant au grec 'ArpaW; = 'KTfiFlanç (avec le digamma).Un mot tel que Ingyaeones (forme la plus correcte) est formé de Ingu-aeones, comme Istu-aeones, Fris-ae&nes, latinisés en Ingaevones, Istaevones, Frisaevones. Pour le sens, Ingu-aeones veut dire « la famille, les gens d'un héros Ingu-», héros qui figure dans la Table franque des Peuples (4), Inguo, à coté du héros Istio, et dont le nom est resté dans quelques composés, par exemple. Ylnguiomerus de Tacite, oncle du fameux Arminius. Pareillement, Ylstaevones de Tacite doit se traduire par « la famille, les gens du héros Istio (5) ». Quant à Hilleviones, c'est, suivant la mémo méthode critique, « la famille, les gens d'un *Hillius », non constaté dans la littérature germanique, mais correspondant au nom de KrA?,wV, aïeul d'Ulysse (6).
Il est donc démontré que l'interprétation de ing par champ, telle que la propose M. Steyert. ne repose que sur un contre-
(1) Pline, Xat. hist., IV, 96. — Déjà dans les éditions du xvr siècle comme dans les éditions de Tacite (Germ., 2 .
(2) Ibid., IV, 99.
(3) Ibid,, IV, 9G. — Dès les éditions les plus anciennes. — Je n'ai pas trouvé, dans les éditions que j'ai pu consulter les formes Ingevones et Hillevones ; le premier ne serait-il pas une retraductioo de [ngévons7 Quant au second, son correspondant correct en français est Hillévions, comme chez Moreri.
(4) Document de Tan 520 environ, dans un ms. de Reichenau, aujourd'hui à la Bibliothèque de Garlsruhe (copie de Fan 800) ; éd. critique par Mûllenhoff (op. c, III, p. 325-332).
(5) Je veux croire que c'est par suite d'une distraction que M. Steyerl explique Istevones par « habitants de l'Est » (Hist. de Lyon, I, 590b) ; car, si est se dit east en anglais, c'esl ost en allemand, et même ôstan en ancien allemand; comment cel ost aurait-il pu se latiniser en ist-? J'ajoute bien volontiers qu'il traduit correctement Herminones de Tacite) par « les gens d'Hermin » ; sans doute qu'il eût traduit de façon analogue Ingyaeones et Hilleviones, s'il avait connu ces formes.
(6i Schol. ad Hom. Iliad., Il, 631.
132 ETYMOLOGJES LYONNAISES
sens — doublé d'une forme incertaine {En in. oie) — et sur des formes certainement fautives {Jngevones opposé à Hillevones), et qu'elle se trouve en contradiction avec les plus récentes conclusions de la science des antiquités germaniques.
Pour en revenir au Flacanges lyonnais, point de départ de et 'tte discussion, il n'a donc rien à voir avec ing, champ, lequel « n'existe pas », non seulement dans l'allemand actuel, mais pas même en « germanique » ; Flacanges, comme le dit M. Holder. est un nom patronymique employé comme nom de lieu et signifiant c< chez les fils de Flaho ou de Flaccus », tout comme le Flehingen du Grand-Duché de Bade.
On voit toute la portée de cette réponse, venant d'un savant de si haute compétence. Elle est décisive contre toutes les étymologies où M. Steyert fait intervenir le soi-disant ing, champ : elle l'est aussi en faveur de la théorie qui explique certains noms en inges-anges de notre région par des patronymiques burgondes (1). C'est justement la thèse soutenue par M. Philipon, et'que M. Steyert déclare « ruinée de fond en comble ». Si, en y adhérant comme je l'ai fait, j'ai attiré sur .elle les objections — en six grandes pages — de M. Steyert, je crois avoir racheté mon imprudence en provoquant en sa
(1) Je dis » certains » parce que si tous les noms en ingas germaniques nul ilonné chez nous des noms en inges ou aitges,{o\is les nomsen inges ou anges de nos pays ne sont pas d'origine germanique. Quand le nom propre qui se trouve à la base de ces noms est sûrement galloromain, on doit admettre, cerne semble, qu'alors anges suppose le suffixe latin anicas el inges le même suffixe précédé d'un /', à la condition, bien entendu, que le nom supposé explique phonétiquement la forme moderne; cri te condition ne se rencontrerait pas pour Flacc (us) -\~ anicas, car Flaccanicas eût donné, en ancien lyonnais, Fiachanges. C'est par anicas que j'expliquerais, comme l'a proposé M. Vincent Durand, Vendranges, * Venerianicas ; car Vendranges, orlhographe officielle, ne reproduit que la prononciation de la rive gauche de la Loire; sur la rive droite, où précisément se trouve ce village, on prononce Vindringes. Quant à Maringes, j'en ai concédé l'origine burgonde (p. 53) ; j'ai eu tort peut-être de faire cette concession. Sans doute, on peut lui assigner une base germanique, Mar, comme M. Philipon l'a l'ait pour Marins, de la Haute-Savoie, cl. après M. Flecchia, pour Marengo <\. c, p, lis»; mais on peut supposer aussi * Uananicas, que semble exiger la forme Mayrangias d'un document de l'an 1024 rnard, Cart. ('c Sav., I, p. :;71). on sait que ce suffixe a, //cas. qui a produit, dans le Midi, tant de noms en argues, a éle employé dans le Puy-de-Dôme pour le nom de Sauxillangcs = * Celsirtanieas,
ETYMOLOGIES LYONNAISES [", i
faveur un témoignage devant lequel, me semble-t-il, nous devons tous nous incliner.