VII. — Les deux méthodes
Cette discussion, qui a été déjà bien longue, plus longue que je n'avais prévu dès l'abord, doit se conclure par l'examen de la question qui domine tout le débat.
Il y a deux méthodes étymologiques en présence: celle que j'ai suivie dans ma conférence sur les noms de lieux de la région lyonnaise et celle que. de son côté, M. Steyert avait suivie dans son Histoire et défend dans son Appendice. Quelle est des deux méthodes celle qui a le droit de se dire critique et scientifique ? Voilà la vraie question, la seule qui doive intéresser le public : le reste, c'est-à-dire la querelle de personne à personne, ne mériterait pas une minute de son attention. Que ne puis-je, ici du moins, faire abstraction de la querelle personnelle, pour ne m'occuper que des principes : C'est bien impossible, puisque mon honorable contradicteur semble avoir fait effort, surtout dans sa conclusion, pour absorber la question de principes dans la querelle personnelle. Il faut que je me défende encore en défendant les principes. Du moins m'efforcerai-je de faire à ceux-ci la part qui leur est due.
Pour bien apprécier la por-tée des critiques finales de M. Steyert. il faut distinguer celles qui n'atteignent que l'étymologiste et celles qui, sous couleur de ne viser que lui. frappent les principes mêmesdont il se réclame et toute L'école dont il se déclare le disciple.
Je n'en trouve que deux qui. en droit, s'arrêtent exclusivement à mon travail : ce travail serait caractérisé par l'absence à peu près totale de personnalité et par un manque complet de critique. J'avais déclaré, dans ma conférence, que la théorie sur laquelle je m'appuyais était celle de MM. d'Arbois de Jubainville et Longnon et que je prenais pour guides le grand ouvrage de M. d'Arbois de Jubainville et le dictionnaire de M. Holder, « sous la réserve, bien entendu, de contrôler, à l'occasion, l'autorité de ces maîtres de la philologie celtique parcelle des maîtres de la philologie romane >>. Etait-ce là le
programme et L'annonce d'un travail uniquement de compilation, de c< seconde main », sans contrôle personnel et sans critique, partant indigne d'être présenté à un auditoire intelligent ? M. Steyert en est profondément convaincu. L'absence de personnalité et de critique, ou. pour tout dire d'un mot, l'absence de contrôle personnel est si bien, à ses yeux, le trait dominant de mon étude sur les rW/* de lieux qu'il place cette critique tout à la fin de sa « Réplique )>. comme sa conclusion définitive, la synthèse de ses critiques, la formule dernière à graver dans l'esprit de ses lecteurs. Je me permets de croire qu'il n'a pas vu ce que signifie, en l'espèce, le mot de contrôle, ou tout au moins qu'il n'a pas su reconnaître, dans ma brochure, la façon dont je me suis acquitté de ce devoir du contrôle personnel.
Pour l'époque étudiée, il aurait fallu, si on voulait se dispenser de guides, joindre la compétence du celtisant à celle du romaniste; je crois avoir démontré qu'il n'était pas nécessaire d'être un slavisant. Celtisant. je n'ai jamais eu la prétention de l'être; je n'ai pu qu'essayor de suivre les progrès du celticisme scientifique et de me mettre en mesure d'utiliser ses découvertes pour mes éludes. Dès lors, je n'avais qu'à emprunter aux maîtres de la science celtique ce qu'ils pouvaient me fournir : les principes, la méthode, des exemples, les éléments celtiques et gallo-romains de mon travail. Est-ce en disciple aveugle que je les ai suivis ? Je ne le pense pas. Si grande que suit l'érudition de ces maîtres, ils n'ont pu. évidemment, quand ils étudiaient tel ou tel de nos noms de lieux, tirer de
- documents locaux toutes les formes successives de ces noms, plus ou moins nécessaires à connaître pour déterminer leur forme primitive: et. d'autre part, comme ils ne sont pas ialement des romanistes.il peut arriver que telle de leurs déductions étymologiques se trouve en contradiction avec telle ou telle loi de la philologie romane. Mon contrôle personnel devait donc porter et a porté sur deux points : le relevé des formes historiques fournies par les documents lyonnais, et. à l'aide de ces formes, la détermination de la forme originelle exigée par les lois du dialecte franco-provençal. Il est vrai que je n'avais annoncé expressément, dans la phrase citée, que le contrôle grammatical; mais, après ce que j'avais dit de la méthode à suivre dans les recherches d'étymologie toponymique, on pouvait me faire l'honneur de supposer que je ne
négligerais pas le contrôle textuel (1) et, d'autre part, une lecture attentive de ma brochure pouvait suffire à montrer que. de fait, je ne l'avais pas négligé.
M. Steyert n'a-t-il pas travesti mon travail de documentation, quand il m'a représente courant, à travers les dictionnaires, les tables de cartulaires et de recueils épigraphiques. à la recherche du « mot », sans me soucier de la valeur paléographique d une charte ou du contexte d'un document l Je proteste contre cette accusation de légèreté écolière. J'airépondu déjà en ce qui concerne la charte qu'il semble viser ici (-2). Quant à la consultation des documents, je ne crois pas avoir cité, dans ma brochure, une seule forme historique, à l'exception de quelques noms du département de l'Ain (3). sans l'avoir extraite de son contexte. J'ai si peu l'horreur de la consultatation directe des sources, même pour un simple travail d'étymologie, que j'ai bien, avant ma conférence, parcouru par deux fois, la plume à la main, les quatre premiers volumes des Chartes de Cluny, qui n'ont pas encore de Tables (4), et. pareillement, plusieurs cartulaires lyonnais et dauphinois, quoiqu'ils en soient pourvus. On aurait pu s'en douter à voir la quantité de formes historiques qui ont été citées avec leur
(1) En disant que « pour l'explication d'un mot quelconque, par conséquent aussi d'un nom de lieu, il faut tenir compte, non seulement d- s forme actuelle, mais de toutes les formes attestées par les documents . cela prouvait-il que je me désintéressais de l'étude directe des documents? Si, ensuite, j'ai parlé des services rendus aux études d'étymologie par la publication dos cartulaires et des textes épigraphiques, cela prouvaitil que je mécontentais d'en parcourir les Tables sans recouriraux docu" ments indiqués par ces Tables? Il me semble qu'il y a là ce qu'on appelle un procès de tendance.
(2) Supr., p. 12.
i3) Pour quelques-uns de ces noms, mais quelques-uns seulement, j'aî dû me contenter du relevé, si consciencieux d'ailleurs, l'ait par feu M. Guigue. Si j'ai exprimé le regret qu'il n'eût pas daté les formes qu'il a relevées, — « ce qui oblige encore à recourir directement aux s<>uiv - ■ — c'est que les sources qu'il indique n'étanl pas toujours aisémenl abordables, il eût au moins fourni aux philologues, avec des formes sûres, ce qu'il y a de plus indispensable après cela aux philologues, la date de ces formes. Qu'y a-t-il, dans l'expression de ce regret, qui accuse des tendances antiscientifiques?
(é) J'ai cité, sous 10 références, 14 passages des chartes de Cluny. M. Steyert, qui les a sans doute encore plus pratiquées que moi, nWit-il pas dû en conclure qu'au moins pour ces chartes j'avais recouru au «contexte »?
date, genre de renseignement que les Tables ne fournissent
guère (l).
Le contrôle textuel est accompagné du contrôle grammatical, tous deux du reste aboutissant au même but. qui est l'explication scientifique, donc grammaticale, de nos noms • le lieux. Quelques-unes des étymologies proposées par MM. d'Arbois de Jubainville et Holder ont été contestées au nom de lagrammaire romane; celles qui ont été admises ne L'ont été qu'après avoir subi le contrôle rigoureux, à ce que je crois, de cette grammaire; quant à celles, les plus nombreuses, que j'ai proposées moi-même, je ne l'ai t'ait que d'après leur méthode, il est vrai, mais toujours et surtout conformément aux règles de notre dialecte. Il en résulte que mon travail se trouve être principalement travail de romaniste. Précisément, la partie où il est le plus redevable aux savants celtisants, c'est-à-dire celle qui concerne les noms en acus, est aussi celle qui porte le plus l'empreinte romane : les noms ont été classés de façon à présenter, non seulement un tableau logique des formes actuelles avec les formes médiévales les plus caractéristiques, mais encore un véritable chapitre de la grammaire franco-provençale sur le traitement de acus. Sans doute, j'ai déclaré vouloir <( contrôler, à l'occasion, l'autorité de ces maîtres de la philologie celtique par celle des maîtres de la philologie romane », et M. Steyert en conclut apparemment que j'ai abdiqué tout libre arbitre entre les mains dos celtisants et des romanistes. Eh bien, cela ne signifiait pas simplement que je recourrais, dans le détail, quand
1 De même pour Lugdunum. M. Steyert m'accuse de nouveau, dans -;i conclusion, de n'avoir pas étudié directement les travaux de M. d'Arbois de Jubainville sur la question, mais de m'être prononcé « d'après la décision brève »■! pour ainsi dire arbitraire d'un dictionnaire ». Pour le respecl dû à un savant tel que M. Holder, je proteste contre cette épithète d'arbitraire, même avec son « pour ainsi dire », qui n'en atténue guère l'injustice : du reste, on se demande sur quoi M. Steyerl appuie son jugement, puisqu'il avoue ne l'avoir pas lu. Si j'ai «lit qu'à mes yeux « la publication de M. Holder tranche la question dans le sens de .M. d'Arbois de Jubainville », cela prouve-t-il que je ne connusse la question «'I la solution de ce savant que par le dictionnaire de M. Holder? J'affirme le contraire. J'avais lu au moins tout ce que M. d'Arbois de Jubainville avait écrit sur la question dans la Revue du Lyonnais, sans parler d'autres articles, y compris ceux de M. Steyert. Du reste, ainsi qu'il me le reproche, j<- me séparais de M. Holder pour l'interprétation du symbole du corbeau.
je le jugerais utile, à l'autorité spéciale de tel ou tel romaniste; mais j'entendais avant tout parler de la science romane et. par un sentiment qui n'a pas été compris, faire hommage aux représentants les plus éminents de cette science d'un trop modeste savoir que je ne dois qu'à la longue pratique de leurs œuvres. Je craignais de paraître ambitieux en me donnant comme romaniste à côté de ceux qui portent ce titre pour avoir créé la science qui le donne, ou pour avoir contribué à ses progrès uien plus que je n'ai su faire par mes études sur le franco-provençal. Quoi qu'il en soit de mes droits a ce titre, j ose revendiquer la partie romane de ma brochure sur les noms de lieux lyonnais et affirmer, au surplus, que c'en est la partie la plus importante. M. Steyert ne le conteste pas positivement ; il semble même le reconnaître quand il me reproche de n'avoir opéré qu' « à l'aide de la philologie pure et théorique ». ou même quand il m'a trouvé, ce qui est trop sans doute, « des connaissances approfondies en matière di^ philologie »; mais il semble bien n'en tenir nul compte quand, finalement, il ne voit dans mon travail qu' « une étude de seconde main ».
C'est donc avant tout au point de vue roman qu'il eût fallu se placer pour la juger. M. Steyert ne l'a pas fait tout simplement sans doute parce que ses études ne l'avaient pas préparé à le faire (1). Il en résulte que, par la force des chos >s, les plus graves de ses critiques, au lieu de s'arrêter au romaniste dont il attaque les conclusions, vont jusqu'à la science romane elle-même. On a vu déjà qu'il manifeste pour la phonétique, sans laquelle il n'y a pas de science étymologique, un sentiment de défiance, qui. parfois, confine au scepticisme. Les explications phonétiques sont pour lui des « chinoiseries »; il semble pris de pitié pour qui se soucie de «< traîner après soi l'appareil des métathèses et des apocopes, d'épier la chute d'une dentale intervocalique, de se dessécher le cerveau a l'analyse microscopique <his syllabes, de prêter l'oreille à la cacophonie de la phonétique ». Quelle misère, et comme c'esl bien fait pour révolter le sens esthétique: El puis, la science grammaticale mérite-t-elle attention ou égards, s'il est vrai qu'elle présente — uniquement }. il le donne à penser — <* des
(li Ses rares objections en matière phonétique ne sont assurément pas inspirées par la philologie romane.
traités systématiques d'une science toujours aride, et souvent trompeuse autant que pédantesque » ? Quelle confiance pourrait-on bien avoir en elle l «Que Ton prenne, dit-il. un mot dont l'étymologie est inconnue, qu'on essaie de la découvrir à l'aide de la philologie moderne, chacun y trouvera ce qu'il veut et les éplucheurs de syllabes arriveront à un résultat différent, chacun suivant ses idées préconçues. » S'est-il aperçu que la critique, cette fois, allait plus loin qu'il ne voulait \ Peut-être : toujours est-il qu'il se hâte de rendre à la philologie un hommage assez inattendu. « Certes, dit-il. la philologie a l'ait des progrès immenses, elle tient une des premières places parmi les sciences modernes ». Voilà qui est entendu ; mais ces progrès qui ont valu à la philologie une place si éminente parmi les sciences modernes ne sont-ils pas dus justement à la phonétique, tout à l'heure si dédaignée ? N'est-ce pas elle qui a donné à la philologie une précision jusque-là inconnue ! De son aveu, la philologie est donc bonne en soi ; elle n'est plus condamnable sans doute que dans l'usage que j'en fais. C'est que j'ose m'en servir pour essayer d'atteindre la forme primitive des noms de lieux. Halte-là ! C'est ne rien entendre aux services que peut rendre la philologie. Il n'en est pas. dit M. Steyert. des noms de lieux comme des textes littéraires. Nées de la patiente analyse des textes littéraires, les règles de la philologie « peuvent être appliquées avec certitude à d'autres textes: mais prétendre s'en servir pour retrouver la forme primitive d'un mot isolé dont on ignore le sens, la forme primitive et la nationalité, c'est une tentative folle et téméraire. Les évolutions d'une même articulation sont trop variées et. d'autre part, les éléments phonétiques d'une langue sont trop peu nombreux. Ne sait-on pas qu'une même racine donne une foule de sens ( 1) ? C'est donc bâtir en l'air que de prétendre remonter au moyen de deux ou trois formes incertaines, à l'aide d'évolutions phonétiques, choisies
(1) M. Steyert songeait sans doute à la fameuse racine SKR (idée de caché), à laquelle il attribue les produits confondus des racines skar, skt/, skarbh, skur et peut-être d'autres encore. Voir ce curieux tableau à la page 50 de son Appendice et le comparer avec quelque traité d'étymologie indo-européenne, par exemple avec l'ouvrage de M. A. Vanicek (Etymolog. Worterbuch der latein. Sproehe, Leipzig, 1881), où sont résumés 1,.. progrès accomplis dans cet ordre d'études depuis Bopp jusqu'à cette date.
au hasard, car on n'a pas d'autre guide ; c'est donc bâtir en
l'air que de prétendre remonter ainsi jusqu'à la forme primitive d'un mot inconnu ». A quoi donc pourra bien servir, en matière d'étymologie toponymique, cette philologie qui a fait en notre siècle, comme en convient M. Steyert. des progrès si éclatants ? Elle n'est en mesure de lui rendre qu'un service négatif : ((Elle restera comme un excellent moyen de contrôle ; elle empêche les écarts et ramène les imaginations trop promptes à jouer avec les mots ... Ah: le bon aveu, et combien volontiers je l'enregistre, moi qui me suis appliqué a n'admettre que les étymologies dûment contrôlées par les règles de la phonétique ! Je puis donc espérer n'avoir pas été dupe d'une imagination trop prompte à jouer avec les mots.
Mais l'argumentation de M. Steyert appelle d'autres observations. Eu niant la possibilité d'atteindre, à l'aide do la c< philologie», la forme primitivedesnonis delieux.il croit sansdoute n'avoir condamné que l'application que je fais de la phonétique à la recherche des étymologies toponymiques ; en réalité, c'est, par voie de conséquence, toute la science étymologique qu'il condamne. Peut-on vraiment, au point de vue de la détermination des formes primitives, établir une différence entre les mots fournis par les texles littéraires et les noms de lieux l Ne sont-ils pas, les uns et les autres, des mots soumis, dans la période romane, aux lois delà même langue >Si on peut déterminer avec certitude la forme primitive des mots de la langue commune, pourquoi ne le pourrait-on pas pour les noms topographiques ! Et si on ne le peut pas pour ceux-ci parce que les formes intermédiaires en sont ou trop peu nombreuses ou trop incertaines, pourquoi le pourrait-on pour ceux-là. quand on déclare que les ((évolutions d'une même articulation sont trop variées » et qu'aune même racine donne une foule de sens divers)» l Est-ce que. par hasard, cette variation déformes et cette diversité de sens seraient l'apanage exclusif dos noms de lieux ? II n'est pas nécessaire, comme semble le croire M. Sleyert.de connaître le sens et la nationalité d'un moi pour en retrouver la forme primitive : c'est la phonétique historique et comparée et elle seule, qui détermine d'abord cette forme, soit avec certitude soit avec vraisemblance, suivant les matériaux sur lesquels elle opère, et c'est sur cette forme, une fois déterminée, que s'appuie le linguiste pour essayer don retrouver, par les moyens en son pouvoir, la nationalité et
conséquemment le sens. Le problème est absolument le même, qu'il s'agisse d'un nom de lieu ou d'un nom commun. Les noms de lieux ne se trouvent pas. à cet égard, dans une condition inférieure ; M. G. Paris a même pu écrire : « Il faudrait examiner avec soin les noms de lieux, source capitale et encore trop peu explorée de renseignemenis surs et précis sur la phonétique » (1). D'ailleurs, quand il s'agit de noms topographiques, les formes intermédiaires ne sont pas toujours aussi rares et incertaines qu'il est ici donné à entendre (-2), et quand cela arrive, on a souvent, pour s'aider, la comparaison avec les formes qu'ont revêtues les mêmes noms en d'autres parties du domaine roman. Je proteste, comme je l'ai fait déjà à propos du nom de Chambéon. contre l'accusation de choisir les formes « au hasard » pour résoudre ces problèmes délicats. Non. ce n'est pas le hasard qui est ici le guide, pas plus pour moi que pour les maîtres qui ont créé la méthode : ce sont les règles du dialecte auquel appartient le mot à expliquer. Enfin quand M. Steyert accuse la méthode philologique d'aboutir, en fait d'étymologie, aux résultats les plus divergents et les plus fantaisistes, il est évident qu'il se trompe de temps et de méthode. Oui, c'est ce qui arrivait avec la vieille méthode ; non, c'est ce qui n'arrive pas. très généralement du moins, avec la méthode nouvelle, si on s'est mis en mesure de s'en servir. Que l'on parcoure le Dictionnaire général de la langœ française de MM. Hatzfeld. A. Darmesteter et A. Thomas: on verra combien de problèmes étymologiques ont été résolus depuis qu'on opère a l'aide de la phonétique historique. et résolus de façon à clore tout débat entre linguistes. Ces progrès ont eu et auront de plus en plus leur contre-coup
ili Romania, XVIII, 320.
2 Peut-être M. Steyert le conclut-il de t% que je ne cite à l'ordinaire que les formes les plus caractéristiques. J'aurais pu généralement en cil t bien davantage. Par exemple/j'en donne trois pour Grézieux : Gratiacusj Grayseu, Greysieu. Or je retrouve en outre, dans les notes recueilour ma conférence: Grasiacus, Grassiacensis, Graysseu, Greyseu, Grésieu, soit huit formes extraites d'une dizaine de documents. Pas besoin d'ajouter que je n'avais pas à mentionner Grassiacensis ou Graysseu, quand on sait que, dans notre région comme ailleurs, Vs douce au moyen âge, est souvent figurée parss. Pour Ecully,mon étude phooétiqu ■ a porté sur sepl formes différentes, etc. Quand les formes sont trop rares ou trop incertaines et que l'analogie ne peut être d'aucun secours, eh bien, je m'abstiens. Que de noms sur lesquels je n'ai encore osé me prononcer, malgré les notes recueillies!
ETYMOLOGIES LYONNAISES iii
sur le terrain de la toponomastique. Pour prendre un exemple local, est-ce la méthode philologique qui a fait foisonner les étymologies de Lugdunum l Cette méthode n'en a produit qu'une : la « forteresse de Lugus », et si lus spécialistes discutent encore là-dessus, ce n'est que sur le sens do ce nom propre. Encore une fois, je n'entends pas dire qu'il n'y ait plus de divergences entre étymologïstes: mais ces divergences ont été infiniment réduites depuis que l'étymologie est devenue, par les progrès avoués de la philologie, une véritable science, Voilà donc déjà une critique fondamentale de M. Steyert, qui se tourne fatalement contre la science étymologique ellemême. En voici une autre qui va également plus loin que moi. Il me reproche de m'etre laissé absorber par « l'idée fixe de retrouver, dans les appellations des localités, le nom d'un propriétaire gaulois ou gallo-romain». A prendre cette critique dans son sens général, il me semble qu'il y a répondu luimême quand il a constaté que j'avais fait une place, trop restreinte à son gré, aux noms de lieux venant de noms de choses (1): et. de fait, j'y avais consacré quatre pages présentant l'explication de 31 noms de cette catégorie par leurs typ latins. Evidemment, j'aurais pu allonger cette liste: à tort ou à raison, il m'avait semblé plus intéressant et plus utile de m "étendre, conformément aux méthodes nouvelles trop peu vulgarisées encore, sur les noms à base personnelle. Je suppose que la pensée de M. Steyert allait aux noms simples, composés ou dérivés dans lesquels j'ai signalé un nom de personne, tandis qu'il y voit un nom de chose tels que Marcoux, Chambéon. Ecully. C'est là qu'il m'accuse de m'etre plongé « dans les ténèbres fatales » d'un système, d'avoir - émoussé mon jugement au frottement des dictionnaires » et de m'etre « aveuglé intellectuellement à la recherche des propriétaires celtiques ». Il serait fâcheux de déparer par un commentaire quelconque un couplet si bienvenu; mais je tiens à repéter ici ce que je crois avoir démontre au cours de cette a Réponse >>.
(il Cependant il semble bien l'oublier quand il écrit : « Au lieu de tout rapporter i\ des noms d'hommes, il se serait occupé des noms de choses (p. 96). — N'oublie-t-il pas pareillement qu'il a expliqué une cinquantaine de noms de lieux lyonnais par des noms de propriétaires, en ajoutant qu' « on pourrait augmenter d'un grand oombre de noms cette nomenclature incomplète»? Ou bien voudrait-il l'aire entendre qu'il est impossible de trouver, parmi ces noms de propriétaires, des noms gaulois ?
à savoir que le système, si système il y a, est parfaitement scientifique, et que. s'il faut être atteint d'aveuglement intellectuel pour trouver des propriétaires celtiques là où j'en ai trouvé, je me suis placé du moins en une compagnie capable de me taire aimer l'infirmité en question. Eh bien, non. il n'y a pas de système : c'est un mot qui ici. comme tout à l'heure le mot de hasard, atteste simplement qu'on n'a pas assez étudié la méthode scientifique en matière d'étymologie topographique, Je signale dos noms de choses là où cette méthode m'en révèle : je cherche des noms de personnes là où elle m'oblige à en chercher. Si l'on croit qu'il y a là un système, un aveuglement intellectuel, un pédantisme, qu'on ose donc en accuser les créateurs de la méthode et les maîtres éminents qui la pratiquent. En toute logique et toute équité, il faut ou bien démontrer que je suis infidèle à cette méthode qui est la leur, ou bien la condamner nettement chez eux comme chez moi. M. Steyert n'a pas t'ait la démonstration, et dès lors j'ai le droit de considérer sa critique sur ce point spécial non pas comme la constatation d'une défaillance personnelle, mais comme la condamnation de la méthode même qui est aujourd'hui celle de la toponymie (1).
Que le lecteur veuille bien croire que. si j'ai pleine confiance dans la méthode, je n'ai pas du tout l'outrecuidante prétention de m'imaginer que je l'applique avec une sûreté infaillible. Si je ne retire aucune de mes étymologies, attaquées par M. Steyert. c'est que. à mes yeux du moins, ses attaques n'ont réus>i à on ébranler aucune. Il faudrait être avant tout celtisant ou romaniste pour démontrer que des étymologies. avant tout justiciables de la science celtique et de la science romane, violent les lois de l'une ou de l'autre de ces sciences. Sans méconnaître aucunement la vaste étendue de l'érudition de M. Steyert. il est bien permis de constater qu'il n'est ni un celtisant (-2). ni un romaniste, pour l'unique raison qu'il n'a
•1 Restent d'autres critiques atteignant aussi L'école scientifique ; il y a répondu au fur et à mesure de l'exposé que je vais faire du système étymologique de M. Steyert. Quant à celle de témérité, qui revient presque à. chaque page, elle s'adresse autant au moins à la méthode étymologique qu'à Fétymologiste lui-même : pour la part qui est la sienne, il s'en rapporte à cenx qui ont compétence pour le juger.
(2 M. S eyert dira peut-être que j'ai avoué, de mon côté, n'être pas un celtisant. Sans doute, mais j'ai taché de me mettre en mesure de faire profiter mes recherches des découvertes du celticisme, surtout en ce qui
pas songé à devenir l'un ou l'autre, ou l'un et l'autre. Il est historien, et sa compétence, si grande soit-elle à ce titre. borne, en l'espèce, à soulever contre une étymologie des objections d'ordre historique : il y a été répondu.
Je reste bien convaincu que si des hommes du métier s'étaient livrés comme lui à une longue, patiente et minutieuse critique de ma brochure, ils auraient pu y découvrir des erreurs, tout au moins proposer, ici ou la. des explications plus vraisemblables que les miennes. J'ai pu me tromper dans les deux opérations fondamentales de tout problème étymologique : la détermination de la forme primitive du nom a expliquer, ce qui est l'opération de la phonétique romane : et la détermination du sens de cette forme primitive, opération qui oblige souvent, en nos pays, à recourir à la science celtique. Cependant, comme M. Steyert m'accuse de commettre témérités sur témérités, de tomber ce à chaque pas » en de m surprenantes méprises >>. de « trébucher à chaque pas», de n'aboutir « qu'à des résultats incertains ou pitoyables >>. il est de mon devoir de rassurer ceux qui ont eu la patience de m'écouter ou de me lire. Il parait bien que mon étude sur les NomsdeHeicx dans la région lyonnaise n'outrage pas trop ni la science celtique ni la science romane, puisque les représentants les plus autorisés de l'une et de l'autre ont bien voulu l'honorer de leur approbation. M. Holder m'a écrit : « Je m'empresse de vous dire que je suis, sur tous les points, de votre avis. » D'autre part, M. G-. Paris, le chef incontesté do l'école romane, qui. précisément, avait soumis le grand ouvrage de M. d'Arbois de Jubainville à une si magistrale et si pénétrante critique, écrivait dans la Romania (1) :
concerne la phonétique et le vocabulaire du gaulois. M. Steyerl l'a-t-il fait ? Il confond toujours le gaulois avec Le breton, ce qui est aussi grave que si Ion confondait Le Latin avec une langue néo-latine, on a vu aussi, au genre des critiques qu'il m'a faites au nom du latin, que - s connaissances en cette langue, au moins en ce qui touche a la morphologie, sont insuffisantes pour la pratique de la méthode scientifique en matière d'étymologie.
il) T. XXVIII, p. 317 (avril 1899). — Ce compte rendu, cornu général
les comptes rendus sommaires de la Romania, avait paru sans signature. Gomme j'avais quelques raisons de supposer qu'il était de M. G. Paris, je lui ai écrit pour le prier de me dire s'il en était l'auteur et si. dancas, il m'autoriserait à citer son nom dans la polémique présente. Il m'a répondu, avec une obligeance dont je lui exprime toute ma reconnaissance, que la note était en effet de lui et qu'il m'autorisait volontiers a « citer son témoignage en laveur de ». ce qu'il veut bien appeler mon « excellente méthode ».
« Dans cette excellente conférence faite le 31 mars 1898 à la Société de Géographie de Lyon. M. l'abbé Devaux, après avoir signalé les erreurs de l'ancienne étymologie et les bévues de l'élymologie populaire ou administrative appliquée à la toponymie, et exposé succinctement la méthode de l'étymologie scientifique, étudie d'abord les noms géographiques d'origine celtique (ligure peut-être pour quelques-uns), puis ceux d'origine gallo-romaine, de la région lyonnaise. Plus de 250 noms sont ainsi examinés et relevés dans un index. La circonspection de l'auteur est égale à son information et son mémoire, où ne manquent pas les vues d'une portée générale, peut être recommandé non seulement à ceux qui s'occupent de la toponomastique lyonnaise, mais à tous ceux qu'intéresse l'histoire de la nomenclature géographique de la France. »
Je ne veux pas exagérer la portée de ces témoignages ; celle qu'ils ont me suffit. Evidemment les maîtres qui m'en ont honoré n'ont pas refait, jusque dans le détail, chacun des problèmes dont je présentais la solution. Il serait excessif d'essayer de couvrir de leur grande autorité chacune de mes étymologies prise isolément. Mais pour qui connaît l'exceptionnelle compétence de M. Holder en matière celtique et de M. G. Paris en matière romane, comme aussi -la perspicacité et la sûreté de leur critique, il n'y a pas de doute que. même à un premier coup d'œil, ils auraient discerné ces erreurs dont, à en croire M. Steyert. ma brochure fourmille.
Il m'est donc permis de croire que je n'ai pas été trop téméraire et que la méthode étymologique que j'ai suivie est la méthode même de la science actuelle en matière toponomastique.
Quel est le système que lui oppose M. Steyert ? Il est aisé de l'induire de ses critiques d'ensemble ou de détail, du genre de lacunes qu'il signale dans ma méthode et surtout de sa pratique personnelle. Gomme on le devine d'aprèsce qui a été dit, ce système consiste tout d'abord à supprimer la plus essentielle des deux opérations nécessaires à la solution de tout problème étymologique : la recherche, à l'aide de la phonétique, de la forme primitive du nom à expliquer (I). Il ne laisse à la philologie « pure et théorique ». c'est-à-dire sans doute à la
l <>n peut dire que la plupart des fausses ^tymologies qu'on a proposées du nom de Lyon proviennent de ce que l'on s'arrêtail à la forme contractée Lugdunum^SLUhèu de remonter à la forme primitive Lugudunum, justement eeiie qu'il s agissait d'expliquer.
phonétique, d'autre office que celui d'instrument de contrôle : « Comme base et point de départ, dit-il, elle est insuffisante ». Lepithète parait même atténuée quand on se souvient que, quelques lignes auparavant, il a traité de « folle et lémérain la prétention de remonter, par la phonétique', à la forme originelle du nom. Donc, point de phonétique au point de départ. De fait, on ne s'aperçoit guère que M. Steyert se soit jamais préoccupé d'asseoir ses étymologies sur la forme primitive déterminée par la phonétique. On se souvient que. pour expliquer le nom de Savoie, il rapproche le slave Za + voda, non pas de la forme originelle Sapaudia, mais de la forme secondaire Sabaudia, et qu'il considère Pamedius, Tng-rand, Cubliacus, Brolliacus, Flack-ing comme les formes primitives de PomeysJngrande.Cublize.Le Breuil.Flacanges(l). Si la phonétique n'a pas présidé à ses recherches, sous prétexte quelle est impuissante — ou à peu près — a rien découvrir. s'en est-il servi au moins pour contrôler ses étymologies l C'est ce qu'on aurait le droit d'attendre d'un étymologiste qui reconnaît que « la philologie (lisez: la phonétique) restera comme un excellent moyen de contrôle», << qu'elle empêche les écarts et ramène les imaginations trop promptes à jouer avec les mots )>. Il n'en est rien. L'absence de toute phonétique est si bien le caractère général de la méthode étymologique de M. Steyert que, pour repousser la plupart de ses étymologies ou pour défendre les miennes contre ses objections, il m'a suffi d'ordinaire d'en appeler aux règles de notre dialecte. Ainsi, point de phonétique, non plus, comme contrôle.
A la place de la phonétique. M. Steyert installe délibérément « la linguistique comparée », qui est. a ses yeux, o le guide sur en ces recherches ». Voila un grand mot (2) et des plus imposants, mais qui, dans la circonstance, recouvre une confusion d'idées. La linguistique ou étude comparative des langues suppose la comparaison non seulement des mots, mais dos formes et des sons : en d'autres termes, elle commence par la comparaison des phonétiques respectives des langues étudiées, se poursuit parcelle de leurs morphologies et s'achève par celle de leurs vocabulaires. En particulier, nul ne peut
1 La phonétique ne l'inquiétait guère quand il dérivait Nerviacum Nervieu, Loire» de Nereus! Hi$t.< I. p. 173). Evidemment, c'est un surnom ethnique, Nervius, le « Xervien ». — 2 Même un pléonasme.
ÏD
prétendre au titre de linguiste, s'it ne connaît les relations phonétiques des langues qu'il compare (1). Est-ce là ce qu'entend M. Steyert l Par exemple, quand il emprunte Za -f voda au slave, se deinande-t-il si les sons slaves de Zavoda correspondent aux sons latins de Sapaudia ? Quand il explique Teutatès par Tèut + Adès, rend-il compte de la transformation du //intervocalique grec en t gaulois ? Evidemment non. En quoi donc consiste pour lui la « linguistique comparée ?» Oh ! dans un exercice bien simple. Quand il se trouve en face d'un nom de lieu à expliquer, il cherche dans les dictionnaires néoceltiques, latins, grecs, slaves, arabes même, les mots qui ont certaines analogies avec ce nom et se prononce pour celui dont la «physionomie» lui paraît la plus ressemblante et dont le sens répond le mieux à l'idée qu'il s'est faite des exigences de l'histoire et de la topographie. On se souvient de sa prédilection pour cette expression : mot « à physionomie slave ». C'est tout un programme. Or. il avait dit que la « linguistique comparée » doit remplacer la phonétique pour la détermination des formes primitives ; on voit, au contraire, que, pratiquée comme il la pratique, elle ne peut servir — au jugé — que pour la seconde opération de letymologie-: la recherche de la nationalité du mot et de sa signification. Je crois qu'il est abusif de décorer ce procédé, qui n'est pas nouveau du reste, du nom de a linguistique comparée. »
C'est pour ne s'être pas fait une idée exacte de la « linguistique comparée », qu'il me reproche de n'en tenir nul compte. Je vais l'étonner beaucoup en affirmant que j'en tiens plus de dompte que lui, et cela pour deux raisons : d'abord parce que, conformément aux principes de la méthode scientifique, la phonétique dont je me sers est de la vraie « linguistique », puisqu'elle est une phonétique comparée ; et ensuite parce (lue. toujours d'après les mêmes principes, je la fais intervenir dans les deux opérations de l'étymologie. La phonétique historique et comparée du franco-provençal et du latin, seule ou aidée, au besoin, de la phonétique comparée des langues romanes entre elles, fait découvrir la forme primitive du nom. Le nom. une t'ois déterminé dans sa forme primitive, se trouve être latin ou non: s'il est latin, l'opération linguistique est terminée; s'il ne l'est pas. il faut recourir aux langues qui, en
il) on peut être un polyglotte sans être un linguiste.
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dehors du latin, ont contribué à la formation de notre nomenclature topographique: le celtique, le germanique et, pour quelques noms de personnes, le grec (1). Alors, on applique. suivant L'occurrence, la phonétique comparée du latin et du celtique, du latin et du germanique (2), du latin et du grec Ce n'est qu'en établissant la correspondance rigoureuse des sons d'une langue à l'autre qu'on peut résoudre le problème étymologique dans ses deux parties essentielles (3). Sans doute, je n'ai pas recouru au slave, et c'est vraisemblablement pour cela qu'il n'y a plus chez moi de « linguistique comparée ». Mais quels sont donc les romanistes qui y recourent pour la toponornastique française ? Pour moi. je ne l'ai pas cru nécessaire le moins du inonde: j'ai même démontré, a ce que je crois, l'échec de toutes les tentatives de M. Steyerl pour introduire ce nouveau moyen d'investigation dans la topono mastique lyonnaise.
Après la « linguistique comparée », M. Steyert, préconise. comme moyen d'information, d'abord l'histoire et la géographie historique, en me reprochant, cela va sans dire, de les avoir totalement négligées. Mais la méthode que j'ai suivie nest-elle pas justement celle qui a été créée par M. Longnon et que M. G. Paris a définie : << l'alliance intime de la phonétique historique et de la géographie historique »? Voilà, en matière d'étymologie toponymique, le premier rôle de l'histoire : histoire de la langue et histoire de la géographie, eu tant surtout qu'elle est révélée par les formes successives des noms de lieux. Quant à l'histoire des localités, des populations. des institutions et des mœurs, elle peut fournir des indications qui ne sont certes pas à négliger, parfois même très utiles, comme contrôle de l'étymologie : il est clair que L'étymologie.pour être certaine, doit non seulement être conforme aux lois de la grammaire, mais n'être pas contredite par les données certaines de l'histoire. A-t-on démontré qu'une seule des étymologies que j'ai proposées, conformément d'ailleurs
(li Je ne parle pas du ligure, donl les souvenirs sont si vagues en nos pays, encore moins des autres langues préceltiques !
(2) J'avais laissé de coté les noms germaniques datant de l'époque burgonde.
(3) De ce qu'elles ne sont pas étalées dans une étymologie sommairement indiquée, il ne faudrait pas conclure (pie les comparaisons nécessaires n'ont pas été faites.
aux règles de la méthode scientifique, reçoive un démenti de ce contrôle de l'histoire l
Mais le grand moyen d'information pour M. Steyert, celui qui, en somme, semble, à l'entendre, dominer tous les autres, c'est l'étude de la géographie physique : « nature du sol, son
aspect, ses conditions météorologiques, ses productions
même la géologie ». Connaissances de si capitale importance qu'elles peuvent dispenser de l'ingrate besogne de la phonétique :
« Il ne serait pas besoin, dit-il, de traîner après soi l'appareil des met a thèses et des apocopes... On n'aurait qu'à interroger les plaines verdoyantes, les collines couronnées de ruines et de gais villages, on s'égarant sous les bouleaux à l'écorce argentée : on suivrait le cours sinueux des ruisseaux, glissant avec un léger bruissement sous la pénombre des frênes et des peupliers : puis à la fin du jour, on ferait halte au bord d'un vaste étang où le soleil couchant jetterait ses derniers feux amortis par un voile vaporeux au milieu des joncs, des iris et des glaïeuls faiblement agités par la brise du soir. Et, qu'on en soit bien persuadé, de ces excursions agrestes et salubres on rapporterait des notions étymologiques plies certaines, plus exactes je souligne qu'on ne pourrait en découvrir dans tous les Cellische Sprachschatz d'Outre-Rhin ou dans les traités systématiques d'une science toujours aride, et souvent trompeuse autant que pédantesque. »
Ah : que l'on comprend bien, quand l'excursion étymologique offre tant de charmes et des résultats si assurés, qu'il me soit reproché d'ignorer les « recherches locales faites sur place»! Mais je me demande si M. Steyert ne confond pas un peu les recherches que doit faire l'historien quand il a des plans de bataille à reconstituer ou des monuments et des ruines à décrire, avec celles qui s'imposent à l'étymologiste. Quoi qu'il en soit, c'est sans doute sa pratique personnelle, en fait d'investigation étymologique, qu'il nous révèle ici. tant ce tableau poétique semble peint d'après nature. Cependant, je doute qu'il ait vérifié à Meys que cette localité devait son nom de « petite mère » au voisinage des sources de la Bré venue. et, d'autre part, son paragraphe sur Ecully ne prouve pas qu'il y ait constaté en personne la croissance de Yaesculus. Ne nous payons pas de poésie, faisons un effort pour détourner les yeux du brillant mirage, et demandons-nous, au besoin les yeux clos, ce que la vue des lieux peut fournir à l'étymologie. Lu contrôle, et rien de plus. Quand la phonétique a révélé
dans un nom de lieu, comme L'Argentière, Panissières, Pinay , Pomeys, Vernay, etc., un nom de chose à sa base, voyons si ces localités comportent l'existence, à 1 époque gallo-romaine, de mines d'argent, de champs de panis, de bois de pins, de pommeraie ou d'aunaie. Si oui, l'étymologie est certaine: si non. il faut chercher une autre explication. C'est un moyen de contrôle, non de recherche préalable. Et pour ce contrôle, pas n'est besoin de faire comme l'historien, le géographe on le géologue, des excursions dans les localités à étudier. L'étymologie. bien mieux encore que l'histoire, peut se dispenser de « recherches locales faites sur place ». Ce qu'elle pourrait en rapporter d'utile à son travail, elle le trouve sans peine et sûrement, soit dans le témoignage oral, soit dans Les monographies locales ( m les ouvrages gé< (graphiques. Il serait as-, ■/ étrange d'interdire, par exemple, à un philologue parisien de tenter l'explication étymologique des noms de Cleppé. de Chassagny «mi d'Ecully, sans être venu, au préalable, constater s'il y a des pierres à Cleppé. des chênes à Chassagny. de Yaesculusà Ecully. Ici encore, je ne crois pas que ma méthode diffère de la méthode scientifique (I).
1 Je m'aperçois que, dans cet ordre d'idées, je n'ai pas répondu à l'objection de M. Steyert contre l'explication de Mardore par * Marodn-
brum, « grande eau », objection tirée du fait que le « liras de la Trambouze »,« qui arrose Mardore, est d'un tiers pluspetil que l'autre liras», il préférerail un mol gaulois voulant dire « eau morte, dormante, lente et d'où viendrait le terme marais ». Je réponds: 1° Je n'a Nais donné l'étymologie que comme hypothèse, ce que ne dit pas M. Steyert: Je -.-rois le retrouver », « semble supposer »; 2° M. Holder, auquel je suis renvoyé, ne signale pas, en gaulois, de maros ou meros signifiant « mort, dormant », et le terme marais n'est sûrement pas d'origine gauloise, étant sûrement d'origine germanique; 3° rien ne prouve que, pour donner l'épithète de « grande » à l'eau du ruisseau de Mardore, on ail l'ait ou dû l'aire la comparaison avec celle de la Trambouze; dans ce cas, on aurait dit la « grande Trambouze » et la « petite Trambouze . en conservant le même nom aux deux, comme on a dit le « (ini.Ts vif » el le « Guiers mort », que m'oppose M. Steyert en les plaçant en Savoie. .!«■ ne vois pas que le breton merdwr, « eau stagnante ». invoqué dans les Additions, tranche la question, par la raison que >i dicr, pris en luimême, peut s'expliquer par le gaulois dubron, mi n'a pas signalé, ''ii gaulois, comme je viens de le dire, un adjectif correspondant à mer et signifiant « stagnant ». Le « Trésor » (h1 M. Mistral indique une toul autre étymologie pour les noms méridionaux analogues aux noms l'oréziens et lyonnais, cites a l'appui de merdwr, « eau stagnant Donc, cela fait hypothèse contre hypothèse, 'et, somme toute, je crois
En résumé, M. Steyert croit avoir mis à la base de son système étymologique la « linguistique comparée ». C'est une illusion. La base, chez lui, est une idée préexistante sur le nom de lieu à expliquer, idée suggérée soit par des considérations historiques, soit par des observations topographiques. Cette idée une fois conçue, il en cherche la confirmation dans ce qu'il appelle la « linguistique comparée » et qu'on appellerait plus justement la consultation des dictionnaires. La linguistique proprement dite, c'est-à-dire la grammaire comparée au vrai sens du mot. il la laisse de côté aussi bien au point d'arrivée qu'au point de départ, puisqu'il supprime la phonétique sans laquelle il n'y a pas de linguistique. Une telle méthode n'est et ne peut être qu'une méthode conjecturale.
De mon côté, la méthode que je tâche de pratiquer, c'est la méthode scientifique, qui est exactement le contraire de la précédente. Elle repose sur la phonétique historique, base essentielle de toute étymologie, et sur la géographie historique, base, essentielle aussi, de letymologie toponymique. Elle exclut, en principe (1). toute idée préconçue sur le nom à expliquer. Elle ne préjuge pas la nationalité du nom. elle la déduit de l'examen philologique. Elle ne va pas du sens au mot. mais du mot au sens. Du point de départ au point d'arrivée, elle fait de la recherche étymologique une opération essentiellement grammaticale ; et. après avoir assuré letymologie grammaticalement, elle la soumet, si c'est nécessaire, au contrôle de l'histoire et de la topographie, pour en déterminer la certitude ou le degré de probabilité.
La première des deux méthodes est vieille, même très vieille, lors même que. au contact de la méthode nouvelle, on
devoir m'en tenir à la mienne, appuyée comme elle est sur la philologie, sans être évidemment contredite par la topographie. J'y crois même un peu plus aujourd'hui qu'à la date de ma conférence. Alors, en effet, je ne connaissais que la l'orme Mardubrius du xvi siècle; il est vrai qu'elle me paraissait ancienne, sinon on aurait latinisé Mardore, prononciation d'alors, par Mardorius. Je sais maintenant que Mardubrio se trouve quatorze fois el invariablement, dans le cartulaire de Saint-Vincent de Mâcon, entre les anné s 937-62 et 1096-1124.
(1) Je dis en principe, car il est bien évident qu'en l'ait il peut arriver qu'un étymologiste de la nouvelle école se laisse influencer par une idée préconçue. G'esl alors une infidélité à la méthode. Je crois avoir démontré que ce n'est pas le cas des romanistes qui, à la suite de M. d'Arbois de Jubainvile, cherchent des noms de propriétaires dans les noms en acus.
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en rajeunirait la terminologie. C'est, au fond, celle de l'antiquité, du moyen âge et des temps modernes jusque vers le milieu de ce siècle; encore a-t-elle persévéré, isolément du moins, surtout en dehors de renseignement, bien au-delà, comme on vient de le voir. La seconde, préparée par les travaux deQuicherat. s'est définitivement constituée, d'une part, par les progrès de la philologie postérieurs a Quicherat, d'autre part, par les travaux de MM. d'Arbois de Jubainville et Longnon. La première n'est plus pratiquée que par les étymologistes qui ne sont pas philologues; il n'y a pas de philologue digne de ce nom qui ne soit partisan de la seconde. C'est qu'elle n'est autre chose que l'application de la philologie à la toponomastique ; et si l'on convient que la philologie a fait, en notre siècle. « des progrès immenses », on est bien obligé de convenir aussi que l'application qui en a été faite à la toponomastique n'a pu être préjudiciable à celle-ci. et que, au lieu de la faire déchoir, elle a dû la faire progresser.
Je regrette d'avoir encore, tout au moment de conclure, à relever une critique qui, en même temps que moi. atteint précisément la méthode scientifique. On n'apprendra pas sans quelque étonnement. j'espère, qu'avec cette méthode et par elle je n'ai abouti qu'à des résultats rappelant, à s'y méprendre, les aberrations de la vieille étymologie. c< Il (M. l'abbé Devaux) est tombé dans les mêmes écarts que les anciens étymologistes qu'il a raillés avec justice dans son avant-propos. Prétendre découvrir des étymologies de noms de lieux dans un pays comme le nôtre, en n'interrogeant que le latin, le grec et le celtique (1). c'est s'exposer aux mêmes bévues que les anciens érudits qui croyaient pouvoir tout découvrir dans l'hébreu, le grec et le latin. » Me voilà donc bel et bien relégué, par delà Bullet et Ménage, jusque dans la compagnie de4 Bochart. Si j'avais découvert du slave dans le Lyonnais, je me trouverais à l'avant-garde du progrès philologique. M. Steyerl a évidemment oublié ici que la celtomanie, la - grécomanie » ou r« hébréomanie » ont foncièrement consisté à mettre l'imagination et la fantaisie à la place de la grammaire, tandis que
(1) J'aurais interrogé aussi Le germanique, si j'avais eu à parler des noms de lieux datant de l'époque burgonde, comme je l'ai l'ail pour le
nom dTrie, cite incidemment.
l'école dont je me réclame met la grammaire à la place de l'imagination et de la fantaisie.
Les lecteurs viennent de voir à l'œuvre, sur le terrain de la toppnomastique lyonnaise, deux méthodes diamétralement opposées.
A eux. à leur tour, de voir, de comparer, de juger et de dire quelle est celle qui rappelle le mieux les procédés des vieilles méthodes étymologiques et. du moine coup, quelle est celle qui a seule le droit de se dire scientifique.