‹ Eugène BoudinChapitre 14 sur 25 · M UE · texte numérisé non relu

M UE

Plus tard, la mère Toutain fit passer un badigeon sur ces fresques

sanglantes.

Je ne parle pas des derniers occupants, comme André Gill, et ce bon Cals.. Je vois encore l’amusante pochade de Cals, représentant ‘Rose dans l'exercice de ses fonctions, la servante de l’hostellerie de Saint-Siméon, portant au réveil de notre atelier, tous les vases nocturnes de la tribu des peintres, une pyramide de poteries, appuyée sur les deux mains aux doigts rouges de la servante, et montant en colonne... gauloise, jusque sous un nez qui se détournait, offensé…

Mais, tous ces souvenirs joyeux sont effacés. Néanmoins, j'y ai vu, il y a quelque quarante ans, de glorieuses kermesses, alors qu’on était encore dans le peuple des marins, et qu'on dansait, après son pot de cidre vidé — quand il coûtait six sous le pot !.…

Je vois avec plaisir que votre enthousiasme tenace parvient à réchauffer les indifférences locales, et que vous avez fini par grouper quelques moins timides, avec l'ami Louveau, dans l’œuvre de réunir ce qu'on peut sauver encore des « souvenirs » de notre vieille ville de Honfleur. Bravo! Bravo !

Vous avez raison. Il est très possible de former, dès à présent, un petit « Musée des peintres Honfleurais ».

On devrait, avant tout, rechercher quelques peintures d'Hamelin que vous ne paraissez pas estimer, ni mettre au rang qu’il mérite. C’est pourtant le premier de nous tous. Il a laissé des petites merveilles de peinture, des portraits surtout... J'en conserve deux. Si vous obtenez qu'on nous fasse une salle des peintres Honfleurais, ces deux toiles d’Hamelin en seront les perles.

Il serait possible à quelqu'un d’actif et de dévoué, comme vous

en savez faire surgir, de trouver, à Honfleur, un certain nombre de portraits, car Hamelin en a fait beaucoup, — à l'œil encore ! — et je suis bien sûr que peu de gens, à Honfleur, en comprennent le mérite... Il a fait aussi d’admirables dessins, comparables à ceux d'Ingres, son maître ! Et le brave et honnête homme que c'était. Quel artiste!

Un autre brave homme, un autre peintre, un autre artiste : Dubourg, méconnu, trop peu admiré.

Vous pouvez, cher ami, vous qui tenez une plume bien taillée, faire beaucoup pour notre vieille cité, trop abandonnée à son sort de pays envasé — et qui ne voit pas couler le pactole comme sa voisine Trouville — mais qui a, pour se consoler, ce passé historique — dont vous, si généreusement, vous vous efforcez de réveiller les beaux souvenirs oubliés — et qui peut être fière d’un certain nombre de ses enfants,

Je conserverai votre journal, mon cher maître, votre journal si débordant de nobles pensées artistiques, de beaux rêves pour mon coin de pays. Votre Petit N'ormand, il me remet en mémoire cent choses oubliées dont vous avez l’amour, avec moi.

Il me reporte aux années lointaines où j’habitais mon pavillon « ensorcelé » des trente-six marches, rue de l'Homme-de-Bois. — Il « y revenait »et, pour cela, le prix du « loyer » en était permis à ma pauvre bourse plate.

J'ai eu là, pour visiteurs, bien des morts illustres. J'y recus Courbet et Schaunard de la « Vie de Bohème ». — J'y « régalais »

Baudelaire de la vue de mes ciels au pastel... Mathieu m'y lut ses

Symphonies. Troyon y passa bien des heures, Français aussi. Isabey

HA de

qui était mon voisin, m'y donna ses encouragements, et le grand Jongkind, un fameux aussi, celui-là, y vint bien des fois se griser de la vue de la baïe de Seine, de nos intimes causeries et de notre bon cidre normand.

Pauvre petit pavillon, j'y ai passé des jours peu argentés !

J'ai vu dans ‘‘ l’atelier ” de Saint-Siméon, Karl Daubigny joûter de vitesse avec le peintre russe Bogoluboff, pour peindre un ‘ morceau ‘. Je pris la montre : Le maitre français couvrit sa toile en 6 minutes ; mais le russe arriva bon premier, avec un panneau sur une porte — en 4 minutes.

Toutes mes amitiés, E. BOUDIN.

Dal

À ce moment, Boudin, sur les conseils d'Eugène Isabey, faisait à Trouville ce qu’il a appelé des scènes de plage.

Isabey lui avait dit qu'il y avait là une société élégante qui ferait bon accueil à des tableaux représentant les réunions de baigneurs au Casino, aux Courses, aux Régates, etc.

I1 fit un grand tableau intitulé : La Plage de Trouville,

qu’il envoya à Paris au Salon de 1864.

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io —

Il représenta également l'inauguration du Casino de Deauville avec, au premier plan, trois reines de la mode de cette époque, madame de Metternich, madame de Galliffet et madame de Pourtalès. Les Régates de Trouville, les Courses à Deauville furent également le sujet de deux

importantes toiles.

Mais personne n'y fit attention, et Boudin fut tellement découragé qu’il enleva les toiles de leurs châssis pour utiliser à nouveau les bois. Il roula ensuite les toiles qui, trente

ans plus tard, furent retrouvées au fond d’une armoire.

Remontées avec soin par un habile rentoileur du quai des Grands-Augustins, elles ont été remarquées à l’Exposition qui eut lieu après le décès d'Eugène Boudin, à l’École

des Beaux-Arts.

« M. Boudin, dira plus tard M, Castagnary, a inventé un genre de marines qui lui appartient en propre et qui consiste à peindre avec la plage, tout ce beau monde exotique que la haute vie rassemble dans nos villes d'eaux. C'est vu de loin, mais que de finesse et de vivacité dans ces figurines qui, debout ou assises, s’agitent sur le sable! Comme elles sont bien dans leur milieu pittoresque et Comme l’ensemble fait tableau! Le ciel roule ses nuages, le flot monte en grondant, la brise qui souffle taquine Îles volants et les jupes. C’est l'océan et on en respire presque

le parfum salé. » | Déjà, dans son Salon de 1868, M. Castagnary avait écrit:

« Et les marines de M. Boudin, vous trouverez peut-être qu’elles ne sont pas assez faites, que le dessin en est un peu lâché ? Oui, si vous mettez le nez dessus pour les voir; non, si vous regardez du point d’optique. Comme elles sont fines et justes de ton, comme tous ces petits personnages vivent et s'agitent dans l'air ambiant ! Ce sont des effets

comme vous en voyez constamment sur nos côtes norman-

des. Rien n'est plus vivement senti, ni rendu d’une façon plus pittoresque; et puis c’est original. M. Boudin est le seul qui traite ainsi la marine, ou pour employer l’expression meilleure de Courbet, le paysage de mer. Il s’y est taillé un petit domaine charmant d’où personne ne le

délogera. »

Fidèle à notre artiste, M. Castagnary revient encore à lui, et dans son Salon de 1870 il parle de ces plages élégantes que chaque saison d'été vient couvrir d’oisifs et dont Eugène Boudin peint les effets pittoresques avec un humour et

un entrain qui ne tarissent pas.

De son côté Ernest Chesneau, à l’occasion de l’exposi-

tion universelle de 1867, écrivait :

€ M. Boudin s'est fait le très spirituel chroniqueur des toilettes féminines aux bains de mer.

« 1 a, le premier, compris tout ce qu’il y avait de grâce pittoresque dans ces caprices de la mode qui font gémir les moralistes austères, mais qui réjouissent le peintre et sont une bonne fortune pour son habile pinceau. Personne n’a vu ni rendu, comme M. Boudin, le fourmillement de cou-

leurs de ces toilettes élégantes, le froissement des étoffes au

souffle de la mer. »

Malheureusement, le public, qui servait de modèle, ne prenait pas garde à l’œuvre du peintre. Aussi la situation de Boudin était-elle toujours pénible. Voici un fait qui le

prouve : Le 12 novembre 1868, il reçut la lettre suivante :

M. G. Rosenlecher, consul de Wurtemberg et de Bade au Hâvre,

étant rentré de sa campagne, présente ses civilités bien empressées

à Monsieur E. Boudin, artiste peintre, actuellement à Trouville, et le prie, lors de son retour pour Paris, de vouloir bien venir le voir pour s'entendre avec Madame Rosenlecher, relativement aux peintures à

faire pour sa salle à manger, ainsi que cela a été convenu ensemble.

Hâvre, ce 12 novembre 1869.

Il s'agissait de faire au château de Bourdainville, par Yerville, deux panneaux de salle à manger représentant : l’un le printemps, et l’autre l'automne. Boudin écrit à un de

ses amis du Hâvre pour le prier d'intervenir auprès de M. Rosenlecher :

14 novembre 186.

Mon cher ami,

Je reçois de ce cher M. Rosenlecher, un mot par lequel il m'engage à passer chez lui, comme vous le verrez.

Je voudrais bien me dispenser de faire ce voyage, et pour cela, j'ai plusieurs raisons. La première, c’est que je suis on ne peut plus mal culotté et vêtu. Ensuite, la patronne ne veut pas rester seule dans son habitation qu’elle trouve mal close.

Pourtant, ce n’est pas une commande à dédaigner.

Si vous connaissiez un peu M. Rosenlecher, je vous aurais prié de le voir. Ne pourrions-nous pas lui dire que je. Suis parti pour Paris quelques jours plus tôt et que je suis aux regrets de n'avoir pu présenter mes respects à sa dame et l’entretenir un instant de sa commande.

On pourrait ajouter qu'ayant vu l'emplacement et me rendant compte de la lumière qui doit éclairer les panneaux, il resterait simplement à Madame R.. à fixer à peu près les objets qu’elle désire voir figurer dans ces tableaux. Je pourrais, au besoin, lui écrire de

Paris un bout de lettre afin de nous mettre en communion d'idées.

Enfin, vous feriez comme pour vous.

Si la course ne vous chagrine pas, faites-moi le plaisir de la faire.

J'attendrai votre avis sur cela, car s’il fallait absolument se fendre du voyage, nous le ferions, dussent mes fesses prendre l’air…

Marianne a pris le rhume et nous allons hâter notre départ, car il fait un froid de chien dans notre habitation et je ne fais plus rien de

bon sous cette influence triste et glaciale.

Une bonne poignée de mains, et approuvé d'avance ce que vous

ferez et direz.

À vous de cœur.

Nous arrivons à l’année 1870. C'est l’année de la guerre!

La situation devient encore plus critique.

Voici une lettre que Claude Monet écrit le 9 septembre du Hâvre, à Eugène Boudin alors à Trouville, et qui nous

édifie tristement sur leur sort :

Vendredi soir, 9 septembre 1870.

Mon cher ami,

Le bateau part demain samedi pour Morlaix. Il en partira un autre

le samedi de l’autre semaine.

pre

N'ayant pas encore réalisé le nécessaire pour en finir à l'hôtel Tivoli, je suis obligé de rester ici, et comme je crains tout de ces gens-là, je vous prie de remettre, aussitôt qu’il vous sera possible, la lettre ci-jointe à ma femme.

Je lui dis de prendre vos conseils s’il lui survenait quelque embarras.

En ce moment, ce n’est pas être indiscret n’est-ce-pas; du reste si de votre côté vous avez quelques commissions ici, usez de moi.

Je trouve mon père malade de me savoir dans cette position à Trouville. Impossible d’avoir d'argent avant quelques jours. Je ne puis rentrer à l'hôtel sans dénouement et, d’un autre côté, pourvu qu'il n'arrive rien à ma femme. Que de tourments!

Ici on pense presque à la paix, on est moins alarmé. La fuite en Angleterre est complète. Les transatlantiques font le service pour Londres. Deux cents passagers sont restés ce soir sur le quai.

C’est triste à voir.

Je vous charge de la lettre pour ma femme, craignant la curiosité de notre charmant hôtelier. Aussi, ne la remettez qu’à ma femme, mais si tôt que possible, mon cher ami, car elle doit être bien inquiète.

Pardon et merci d'avance.

Tout à vous.

CLAUDE MONET

Le 9 novembre, Eugène Boudin était encore à Trouville

et il écrivait à un amateur, M. Léon Gauchez, 11, rue du

Musée, à Bruxelles :

Trouville-sur-Mer, 9 novembre 1870.

Cher Monsieur,

Je prends la liberté de vous adresser la présente à Bruxelles, bien persuadé que vous n'avez pas été curieux de rester dans Paris assiégé.

Les choses ont tellement empiré chez nous depuis le jour de notre première entrevue, que l’on ne peut guère, hélas! prévoir la fin de cette pénible situation.

Nous allons bien certainement nous voir, moi comme beaucoup d’autres de mes confrères, dans la nécessité de chercher un refuge quelque part où nous puissions vivre de notre art.

Déjà quelques-uns ont dû passer en Angleterre. Il faudra bien se décider à suivre leur exemple, en attendant l'apaisement de la tourmente, car nos ressources s’épuisent. D’un autre côté, l’Angleterre est le pays de l'inconnu pour moi, et sommes-nous d’ailleurs certains d'y trouver un accueil favorable? Il faut pourtant essayer, car notre pays subit une perturbation qui lui ôtera pour longtemps le goût des choses d'art.

I1 y a au milieu de tout cela un malheur, c'est que nos finances sont fort bornées, ce qui m'engage à avoir recours à votre obligeance.

Vous m'aviez souscrit un billet de 800 francs, payable à Paris le

1o du présent mois. J'ai confié cet effet à un de mes amis qui l’a,

vy Boudin pinx. 1867

CÉAMPOUX

Environs de Brest

naturellement, conservé en portefeuille et le tient à ma disposition. Ce que je voudrais réclamer de votre obligeance, ce serait de vous prier de vouloir bien me faire parvenir le tout ou partie de cette somme, à votre convenance. Je vous en aurai la plus grande obligation dans les circonstances présentes, et vous retournerai le billet en question sous le prochain pli.

Je suis désolé de vous causer un dérangement. Je n’attends rien moins de votre sollicitude. Si j’ai le bonheur que ma lettre vous parvienne prochainement, et que vous vouliez bien prendre la peine de mé répondre, je me permettrai de vous demander un conseil sur mon projet de voyage, et, au besoin, une recommandation pour une personne au courant des choses d’art, si, comme je n’en doute pas, vous avez des relations avec Londres.

Malgré la perturbation du pays et des esprits, j'ai pu faire une certaine série d’études sur les côtes du Finistère, études intéressantes si l’on avait le loisir de s'occuper de choses aussi futiles dans un

temps de guerre et d’investissement.

Recevez, cher Monsieur, les salutations très empressées de votre

tout dévoué E. BOUDIN,

Rue de l'Isly, à Trouville-sur-Mer.

Sur ces entrefaites, Boudin se décide à partir.

Il s’en va alors à Bruxelles et parcourt le pays en faisant

des vues de ports, de marchés, de canaux. Mais les ressour-

ces de l’artiste allaient bientôt s’épuiser. Vollon, qu'il avait retrouvé, se demandait avec lui comment ils allaient vivre et ils commencçaient à parler de vendre leurs ustensiles d’atelier, quand un jour Madame Boudin, en allant au marché, rencontraun monsieurinconnu d'elle qui lui demanda si elle connaissait l’adresse à Bruxelles d’un peintre français du nom de Boudin.—- Vous ne pouvez mieux tomber, lui répondit-elle. Jesuis safemmeet je vaisvousconduireauprèsdelui.

Ce personnage inconnu était M. Stéphen Bourgeois, marchand de tableaux, celui-là même qui découvrit plus tard le fameux Rembrandt du Pecq.

Conduit auprès de Boudin et de Vollon, il leur demanda s'ils avaient des tableaux à lui montrer.

« Comment, lui dit Boudin, il y a donc encore des gens qui achètent de la peinture? »

« Oui, répondit M. Stéphen Bourgeois; si vous voulez en faire. »

C'était le salut pour les deux artistes.

Après les événements de la guerre et de la Commune,

Eugène Boudin revint à Paris.

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EGEISE DE DORDR

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Il s'installa rue Saint-Lazare, N° 31.

Son ami Jongkind y revint également, mais dans quelles pénibles conditions! Voici ce qu'il écrivait, le

10 novembre 1871, au peintre Voillemot :

Cher ami Voillemot,

Soyez persuadé que je suis heureux, par le hasard, de vous avoir revu bien portant rue Laffitte. Je n’ai jamais cru revenir en France après tant de misère avoir survécu, de toute malveillance qu’on m'avait joué.

Je vous écris principalement que j'ai bien des fois pensé à vous et à votre amitié pour moi.

Avec ces sentiments, je vous prie de recevoir l'expression de mes sentiments les plus sincères pour votre bonheur. Quand on a travaillé comme vous et avec des sentiments aussi honnêtes pour ses semblables, certes, on a bien mérité et bien gagné la distinction dont vous êtes décoré.

Je suis toujours sous l'influence de mauvais et affreux cauchemars; sans cela je me ferais un plaisir d’aller vous voir.

Si vous voyez Dumas fils, rappelez-moi à son bon souvenir. Dites lui qu’on m'a fait tant de misères misérablement que j'aurai besoin de son secours pour me défendre mon droit d'existence.

Journellement, je voyage et je pense retourner en Hollande.

Les derniers événements que j'ai vus autour de moi et de tant de

victimes innocentes me font déplorer le malheur de la France où j'ai

passé tant d'années et où j'ai eu quelques amis qui m'ont toujours

encouragé dans mon travail.

Agréez, cher ami Voillemot, mes meilleurs souhaits pour votre

bonheur.

Je me rappelle à votre bon souvenir et à l’amitié que vous avez

toujours eue pour moi.

J.-B. JONGKIND, Artiste peintre,

5, rue de Chevreuse, Paris.

Après tous ces bouleversements, Boudin avait hâte de

revoir son ami Courbet, qui était alors en prison.

Boudin lui écrit donc :

Paris, 2 janvier 1972.

Mon cher Courbet,

Nous ne voulons pas laisser passer ces jours où l’on se fait un devoir de visiter tant d'amis plus ou moins heureux, sans vous envoyer un souvenir au fond de votre prison.

Nous serions satisfaits que ce faible témoignage de notre amitié pôt, durant quelques instants, faire diversion à votre solitude.

Rentrés depuis peu à Paris, après une très longue absence, nous espérions pouvoir vous serrer la main, mais on nous assure qu’il est

difficile d’obtenir la faveur de vous voir.

Med

Je me fais ici l’interprète des sentiments de plusieurs de mes camarades, entre autres de Monet et de Gautier qui vous envoient également leurs bons souhaits et qui seraient non moins jaloux que moi de passer quelques instants auprès de vous.

Nous nous consolons en pensant que bientôt vous allez toucher au terme de votre captivité et que prochainement vous serez rendu à la liberté, à l’art et à vos amis qui ont eu de si vives appréhensions à

votre endroit.

C'est tout ce que nous pouvons vous témoigner ici.

Nous serions heureux que ce souvenir de ceux qui n’ont pas cessé un instant de se préoccuper de votre sort vous parvienne bientôt.

Dans cet espoir, nous vous serrons la main très cordialement.

Pour moi et pour les amis.

31, rue Saint-Lazare.

Courbet lui répond :

Neuilly, 6 janvier 1872.

Mon cher Boudin,

Je suis d’autant plus content d’avoir reçu votre charmante lettre, qu’il y a bien des lâcheurs par le temps qui court.

Amand Gautier a été courageux, mais j’ai eu peur de le compromettre en l’engageant à venir me voir.

Je n’ai écrit à personne parce qu’ils prennent vos portraits à la

n bs

Préfecture de police sur leurs livres, et cela fait des dossiers, ce dont il faut se méfier par le temps qui court.

Maintenant, vous n’avez plus rien à craindre. Vous pouvez venir voir en pélerinage un homme qui vient d'exécuter sept mois de prison cellulaire, ce qui n’est pas une petite affaire.

Voilà ce que me rapportent mes services rendus et le bien que j'ai voulu faire. J'ai su que Gautier avait goûté de ces plaisirs-là.

I1 n'y a plus aucune formalité à remplir pour venir me voir; iln'y a plus qu’à se présenter.

Après avoir échappé aux fusillades acharnées qu’on projetait à mon endroit, j'entreprends de me faire faire une opération par le docteur Nélaton, qui pourrait faire ce que les fusillades n’ont pu faire ; il faut espérer pourtant que j'échapperai encore. . . .

Je ne puis plus vivre ainsi; je souffre sans discontinuer, et je ne peux penser à rien.

Ainsi, venez me voir un de ces jours, vous me ferez le plus grand plaisir. Il fait bon retrouver ses amis.

Je suis à Neuilly, chez le docteur Duval, avenue du Roule, 34. J'ai enfin échappé à ces ignobles prisons.

Je peins des fruits pour le moment.

Venez avec Gautier, Monet et même les dames, si le cœur leur en dit. Bien des choses à votre dame et à tout le monde en parti-

culier.

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