‹ Eugène BoudinChapitre 15 sur 25 · G. COURBET · texte numérisé non relu

G. COURBET

Je suis prisonnier sur parole. Mon temps finit le 1 mars.

Boudin, entre temps, commençait à se faire connaître.

On remarquait ses petits bateaux dont il avait fait une

étude si laborieuse, comme il l’a dit lui-même. En voici

une preuve bien caractéristique.

Le 22 octobre 1877, il reçut les lettres suivantes :

22 octobre 1877.

Monsieur,

Je possède un vieux dessin bien naïf, fait en 1811, à bord d’un ponton anglais, par mon grand père qui y était alors prisonnier. Ce dessin représente la capture du corsaire boulonnaïis qu’il commandait,

par deux bricks anglais en vue de Douvres.

Je voudrais, si la chose est possible, vous charger de prendre dans ce dessin ce que vous en verrez de bon et de me reproduire cet

épisode sur la toile.

Je connais bien votre peinture et je ne sais pas de peintre plus capable de mieux gréer un navire. C’est un fils et un petit-fils de marin qui vous le dit, et, à voir nos mâtures et vos gréements on se

demande si vous n’avez pas été marin vous même.

Enfin, mon but est d’avoir de vous le tableau en question, si nous

pouvons nous entendre.

Je vous donnerai tout le temps que vous voudrez pour le faire et vous serai bien reconnaissant de m'indiquer le jour où je pourrai passer vous voir, un matin de ro heures à midi, ou bien venir me voir

de 3 heures à 6 heures, à l’adresse ci-dessous, où je travaille.

Veuillez agréer, Monsieur, mes sincères salutations.

Chez M. Belvalette, 24, Avenue des Champs-Élysées.

USERS

Paris, le 20 janvier 1878.

Mon cher Monsieur Boudin,

J'ai eu l’honneur de faire voir hier, à un de mes parents ‘‘ La capture du Petit-rôdeur ”

I1 m'a chargé de lui en faire faire un duplicata que je lui enverrai quand il sera fait.

Inutile de vous dire que ce n’est pas pressant.

Peut-être bien que je vous en demanderai encore d’autres.

Votre bien dévoué.

Ve EL

24, Avenue des Champs-Élysées.

Mais ce petit succès d'Eugène Boudin était encore trop isolé.

Plus tard, on dira dé lui :

« Depuis le steam-boat aux courtes cheminées crachant leur fumée trouble, jusqu'aux barques de pêche dont les voiles sont grossièrement rapiécées, le peintre connaît tout en marine. Là où le vulgaire ne voit qu’une coquille de

noix plus ou moins grande, toujours la même, lui distingue

un gréement technique, un aspect particulier, une forme

appropriée. C’est que Boudin est peut-être le seul qui

sache pénétrer l'essence intime, l’âme de cette chose flot-

tante qu'on appelle un bateau. »

Mais, pour le moment, il ne parvient pas à vendre ses tableaux. C’est alors que, dans les premiers jours de juillet 1879, Boudin fait au Hâvre une vente publique avec son ami Amand Gautier. Quatre tableaux de Boudin trouvent acheteurs. L’un à 125 francs, l’autre à 210 francs, un troisième à 105 francs, et un quatrième à 83 francs. Total pour Boudin : 525 francs!

Pour Amand Gautier, fiasco complet!

Pas un seul de ses tableaux n'est vendu. I1 se lamente et prie Boudin de dire que la vente à été ajournée, afin de

ne pas déprécier ses tableaux.

En même temps, Amand Gautier éprouvait une autre

déception, qu'il raconta à Boudin dans les termes suivants :

Juillet 1879.

Mon cher Boudin,

J'ai reçu la caisse contenant mes tableaux. Ils sont arrivés sans accident et en bon état, hier vendredi à ro heures 1/2 du matin.

Soyez sans inquiétude pour ce qui est de sauvegarder notre amour-propre. Je conte la chose comme il est convenu. Lorsque 1e

suis obligé de le faire, je dis que la vente n’a pas eu lieu par suite

Dai CN

d'un retard fâcheux ; qu’ensuite le commissaire-priseur était dans l'impossibilité de la faire, pour cause de départ.

Ah! mon cher ami, que Paris est triste de toutes les façons, avec ce temps que nous avons. Tout le monde tombe dans le marasme,

surtout ceux qui n'ont pas de rentes.

Ces jours-ci, j'apprends par un ami, qui le tenait de la femme d’un député : — Dites à Gautier que c’est fait. Sa République sera achetée. Hier, j'apprends par une lettre signée : Turquet, qu'on a le

regret de ne pouvoir me compter au nombre des toiles achetées.

Cette République était demandée.par la commune de Clichy. Le Conseil municipal avait voté la demande à l’unanimité et le maire l'avait donc demandée pour la commune. — Aïnsi,sousla République,

une République n’est pas achetée à un républicain!

Le gouvernement était bien à l’aise, pourtant, pour se mettre au-

dessus des cris de la presse bourgeoise.

C'était une perche pour lui, pour ce gouvernement timide. — Mais dans tout cela, les chefs ne sont rien et ne peuvent rien — leurs employés, tous ennemis de la République, font la pluie et le beau temps; ils se disent entre eux : « Celui-là est républicain, nous allons lui faire manger de la vache enragée sous son gouvernement de

prédilection. »

Vous le voyez, rien ne me réussit. Ma situation est des plus tendues ; je ne sais comment cela finira; mais, ce qui me désole au milieu de tout cela, à force de me tracasser, de ruminer, j'ai peur de

perdre l'amour Ge la peinture...

nn

Au Salon de 1880, Boudin exposa une toile importante intitulée : La Meuse.

Depuis 1859, c’est-à-dire depuis vingt et un ans, l'artiste avait fidèlement exposé, et jamais aucune récompense ne lui avait été décernée.

Rendant compte du Salon de 1880, dans le Figaro, M. Albert Wolff proteste contre cette injuste indifférence, et 1l s'exprime ainsi :

« La Meuse, la meilleure marine du Salon!

« Comment peut-il se faire que l’artiste qui a signé tant de jolies choses, et qui, dans ce genre, a fait école, soit

encore parmi les non exempts, c’est à ne pas croire! »

Au Salon de 1881, enfin, Eugène Boudin reçoit une troisième médaille, comme un jeune débutant, pour un tableau intitulé : La Meuse à Rotterdam.

En 1883, 1l reçoit une médaille de deuxième classe. Le voilà exempt du jury d'examen d’admission!

Parmi les félicitations que Boudin reçut à cette occasion

d’un grand nombre d'artistes, il en est une qui lui parut

particulièrement précieuse.

M. Fantin Latour envoya à Eugène Boudin une carte

avec ces mots :

Tous mes compliments. Enfin !

À l’heure où une injustice était réparée, l’homme de cœur, l'artiste indépendant dont nous venons d’écrire le nom devait nécessairement intervenir.

Cette seconde médaille avait été décernée au mois de mai. Mais un fait plus important s'était produit en cette même année 1883, dans l'existence artistique d’Eugène Boudin.

Il avait organisé, 9, boulevard de la Madeleine, une exposition générale de ses œuvres. Cette exposition s'était ouverte le 31 janvier 1883.

Jamais un peintre n'avait encore entrepris de faire une exposition indépendante de ses œuvres. I1 eut l'honneur de cètte initiative hardie.

Claude Monet, Renoir et Degas le suivirent et exposèrent, à leur tour, leurs œuvres dans le même local, pendant les mois suivants. Ce local était celui des ateliers Nadar.

Les artistes qui s’étaient associés pour organiser ces expositions individuelles, étaient, indépendamment de

Boudin, de Monet, de Renoir et de Degas, M. Rouart,

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