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BARQUES À MARÉE BASSE

(Rivage de Berck)

encombrés de vaisseaux de haut bord, des docks débordants de marchandises. Il sait faire se dresser les falaises couronnées de verdures, il sait aligner les pierres d’un quai et dessiner, sur un ciel plein de brouillards et de fumées, les mâts, les poulies, les cordages, les madriers robustes et les enchevêtrements arachnéens du gréement d’un vaisseau. Il est plein de la poésie de la mer, il connaît toute la technique de la navigation.

« Rien de ce qui se passe au bord des flots ne lui est étranger. Il voit et reproduit sur la toile le hameau tapi entre deux roches: il assiste au départ pour la pêche des bateaux solides aux flancs bombés, aux voiles brunes et rapiécées, empesées de goudron; il les voit sortir par l'étroit passage, filer l’un derrière l’autre, semblables à un banc de poissons ; il les regarde au loin s’éparpiller sur la mer houleuse ; ilest 1à quand ils reviennent, à l'aube, chargés de poissons, dansant joyeusement sur les flots. Dans ses promenades, il peint avec émotion un croquis de la barque défunte, délavée par les pluies, échouée sur le sable, dont la carcasse fait songer au treillis des côtes d’un squelette. 11 lave une aquarelle dans un pardon breton où les bonnets rouges des gars de Plougastel éclatent au milieu des coifies dentelées et des robes de religieuses des femmes. Il note au pastel un état du

ciel et de la mer. Puis il arrive avec son attirail de peintre

marin et paysagiste, sur une plage où Paris est en villégiature. Il s'installe tranquillement au milieu du high-life et reproduit les costumes à la dernière mode, s’enlevant en taches vives sur un ciel gris et une mer glauque, il profile

une parisienne sur un cap écroulé.

« C'est ainsi que Boudin connaît la surface des objets et en dégage le sens, établit entre eux un accord parfait, leur assigne leur vraie place dans l’ensemble, empêche leurs couleurs de détonner dans l’orchestration de ses tableaux. Il est épris de la mer, de ses enchantements et de ses colères, il s'intéresse à l’existence des écluses, des pierres et des chaînes du quai, des bateaux, des gouvernails, des voiles, des ancres et 1l devient le peintre sincère et savant des côtes de MOPBAN ETAT Manche nuit

« En résumé, Eugène Boudin est un des peintres précurseurs immédiats de l’impressionnisme, avec Corot et Jongkind.

« Il apprend que le noir opaque n'existe pas, que l’air est transparent. Il observe quelle valeur prennent les objets à la lumière et comment les plans s’établissent jusqu’à la ligne d'horizon. I1 nuance la gamme infinie et ravissante du

gris, du gris mélangé de violet sombre, jusqu’au gris argenté

comme le ventre d’un poisson, et il triomphe en l’exécutant. I] saisit le mouvement des choses en même temps que leur forme et leur couleur : le nuage qui monte, l’eau qui miroite, la voile éclatante dans le soleil, la barque qui passe, et il écrit la synthèse des éléments et des êtres en action.Que d’autres discutent ses procédés sommaires. Les résultats

sont là qui s'imposent.

« H a, depuis vingt-cinq ans, exposé des petits chefsd'œuvre qui seront un jour la gloire des collections et des musées, et pour lesquels ses confrères lui ont, en 188r, accordé

une deuxième médaille! »

Les vrais artistes savaient apprécier le talent de Boudin.

Parmi eux s'était formé un groupe qui, le samedi 22 mars 1884, offrit à l'Hôtel Continental, un banquet au peintre Th. Ribot.

La présidence de cette cérémonie fut donnée à Eugène Boudin.

Comme Boudin, Ribot avait eu des commencements difficiles. [1 s'était tout d’abord destiné à l'Ecole de Châlons.

Puis il était devenu teneur de livres chez un drapier d’Elbeuf, puis contremaître d’un entrepreneur de constructions en Algérie. Entre temps, il peignit des cadres de glace, des feuilles de stores, des enseignes, il lithographia des couvertures de romances, il fit, pour l’Amérique, des copies de Watteau. « En présence de cesentraves sans cesse renaissantes, écrit M. Roger Marx dans l’/mage (), pas une heure de défaillance, d'abandon, pas un instant d’amertume. Les épreuves ne savent point atteindre Ribot, ou plutôt, hormis la peinture, rien n’est pour le toucher. Il s’y absorbe tout entier, poussant droit son œuvre comme sa vie, sans souci des traverses, sans concessions au public, sans déchéance envers soi-même. »

Un jour de carmmaval, son üls s'étant dépuisé en marmiton, il eut l’idée de peindre des tableaux de cuisine avec des gâte-sauce tout vêtus de blanc. Ces tableaux le mirent enfin en vue. C'était au Salon de 1861. Le peintre avait près de 40 ans.

Vingt ans plus tard avait lieu la cérémonie dont M. de Fourcaud a fait le récit dans les termes suivants :

« Le 22 mars 1884, il y eut à Paris, dans la salle des fêtes de l'Hôtel Continental, un banquet que l’on me

saurait laisser tomber dans l'oubli. L'idée en était sortie

(1) Numéro de Février 1897.

d’un petit groupe d'artistes, un soir que l’on s'entretenait du courage qu'il faut pour rester soi-même, au milieu des difficultés de la vie, et ne jamais sacrifier aux pernicieuses influences. « Parbleu! s’écria l’un des assistants, nous avons à deux pas de nous l'indépendance incarnée, l'honneur même, Ribot, enfin. Vous connaissez ses tableaux d’une peinture si robuste; vous savez la situation d’ancien maître qu'il s’est faite parmi nous. Eh bien, il y a en lui mieux encore que son fier talent ; il y a son noble caractère. C’est un de ces hommes simples et modestes autant que forts, qu'aucune injustice n’'abat, que l'approche d’aucun honneur ne trouble, qui s'élèvent au-dessus des jugements frivoles, ne prennent conseil que de la nature et d'eux-mêmes et persévèrent, en dépit de tout, dans leurs convictions. »

« Croyez-moi, allons chercher en sa solitude cet honnête artiste, rude dans son art et sage dans sa vie. Honorons sa carrière vaillante par un hommage éclatant, par un acte public digne de lui et digne de nous.

« Cette proposition soudaine fut saisie au vol, adoptée d'enthousiasme. Quelques jours après, nous étions deux

cents artistes, peintres, écrivains, statuaires, graveurs,

musiciens, groupés autour du peintre de ‘‘ Saint-Sébastien

martyr ” et de ‘‘ Ia Comptabilité ”.

RM OO

« Je revois, en y pensant, la longue salle aux colonnes de marbre, aux voussures dorées, aux plafonds allégoriques, telle qu’elle était ce soir là, dans son splendide embrasement. Un trait définissait, dès l'entrée, l’esprit de la fête : au dessus de la grande porte se détachait un original trophée, une palette d'artiste, éblouissante comme un soleil, chargée de ses couleurs, munie de ses pinceaux, croisée d’une palme d’or, enguirlandée d’un ruban d’écar- Jate où se lisaient ces mots : ‘ À Ribot, peintre indépendant”. On n'avait point d’ailleurs réservé la présidence à un personnage officiel. Le président, désigné par tous, ne portait sur son habit noir ni croix ni plaques: c'était Eugène Boudin, le maître paysagiste, le vieil amoureux de ciel humide et de la mer. Et quelle assemblée offerte aux yeux de toutes parts!

« Le Directeur des Beaux-Arts en fonctions, M. Kaempfen, avait eu le bon goût de représenterl’Etaten ce banquet significatif, à côté de M. Bardoux qui, ministre, attacha le ruban rouge à la boutonnière de l'artiste, M. Antonin Proust, l’un des porte-drapeaux de l'Art Libre, le ministre qui décora Monet, était là de même, et aussi M. Paul Mantz. ancien directeur des Beaux-Arts et critique éminent.

« Vers quelque point qu’on se tournât, on reconnaissait

des hommes renommés à bon titre : des peintres comme

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